‹ Les vertus morales de génie et de l'œuvre de Pasteur. Causerie du Centenaire (1822-1922) dédiée à la jeunesse des ÉcolesChapitre 5 sur 23 · CN LUE · texte numérisé non relu

CN LUE

avais l'admiration des grands hommes et des grandes choses. Regarder en haut, apprendre audelà, chercher à s'élever toujours, voilà ce que tu m'as enseigné. Je te vois encore, après ta journée de labeur, lisant, le soir, quelque récit de bataille d'un de ces livres d'histoire contemporaine qui te rappelaient l’époque glorieuse dont tu avais été témoin. En m'apprenant à lire, tu avais le souci de m'aprendre la grandeur de la France.

« Soyez bénis l’un et l’autre, mes chers parents, pour ce que vous avez été et laissez-moi vous reporter l'hommage fait aujourd'hui à cette maison. »

Cette explosion de tendresse et de reconnaissance, indices d'un cœur élevé et généreux, nous fait comprendre et admirer ce que fut la vie morale intense qui alimentait et réchauffait le foyer familial de Pasteur. Entré à l'Ecole Normale Supérieure, il continuait, malgré l’éloignement, de recevoir les rayons réconfortants de ce foyer et d’y renvoyer tous ceux de son affection. On attendait impatiemment ses lettres à Arbois, comme lui-même attendait celles de son père ou de ses sœurs. « Tes sœurs comptaient les jours, lui écrit son père. Voilà 18 jours ! disaient-elles, Louis n’a jamais tant tardé. N'’est-1l au moins pas malade ? C’est un grand bonheur pour moi, ajoutait le père, de voir l'attachement que vous vous portez. Puissiez-vous toujours être ainsi. »

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Le jeune et laborieux Normalien connaissait les regrets de son père qui souffrait de certaines lacunes de son instruction. Il devenait parfois le répétiteur de son père : « C’est surtout, lui écrivaitil, pour que tu puisses servir de professeur à Joséphine que je t'envoie ce que tu me demandes. » Les devoirs qu'il envoyait étaient parfois assez ardus. Et le bon père lui écrit, le 2 janvier 1845 : « J'ai passé deux jours sans comprendre un problème que j'ai trouvé, après, très simple. Quand il s'agit d'apprendre pour faire le maître ce n’est pas peu de chose... Joséphine ne veut pas se casser la tête. Néanmoins, je promets que cela ira de façon à ce que tu sois content d'elle aux vacances prochaines. » Et son biographe nous apprend que le père, penché sur un gros cahier, s’attardait souvent le soir à étudier des règles de grammaire, à résoudre qe problèmes, à répondre à son Louis.

Ah ! Messieurs, attardons-nous encore à contempler ce délicieux spectacle ! N'est-ce pas dans cette vie de famille intense, dans cet échange de sentiments et d'affection, que devrait naître, se développer, cette sensibilité exquise, cette bonté débordante, qui donnera bientôt à l'œuvre de Pasteur sa caractéristique éminente ? Que l'exemple du foyer familial de Pasteur enfant inspire aux pères et aux mères qui m'écoutent le noble souci d'en imiter les vertus, les préoccupations morales ; et à vous, mes jeunes amis, la ferme

volonté d'y puiser une règle de conduite, et une réserve d'énergie morale.

C'est la famille qui doit initier l'enfant à la vie morale et à la loi du travail. C'est elle qui doit être le premier creuset où se fond et s’élabore sa jeune personnalité. C’est de là que l'enfant doit partir avec une première provision de principes et d’habitudes, avec l’énergique vouloir de témoigner à ses parents une affection active par le travail et le perfectionnement incessant. On ne fait rien de beau, rien de grand, rien de durable, sans cette première initiation. C'est le grand Pasteur qui nous l’a dit lui-même, c'est sa vie, c’est son œuvre qui nous le démontrent | Ce n'est pas la moindre de ses vertus ni la moindre des leçons morales que sa vie vous offre.

Faut-il insister, après cela, sur un autre trait de sa nature intime? sur ses amitiés fidèles, comme celle qu'il voua à son ami d’enfance, à son compatriote Chappuis, professeur de philosophie au lycée de Besançon, puis Recteur à Dijon? Faut-il insister sur la reconnaissance, toute filiale, qu’il voua à certains de ses maîtres, notamment au grand chimiste Dumas ? Qui pourrait lire sans émotion cette belle page où, en juin 1882, alors que, âgé de 60 ans, après avoir atteint les hauts sommets de la gloire, il aimait à rappeler ce qu'il devait à ses maîtres, comme il rappelait à Dôle ce qu'il devait à ses parents ! Debout, la tête baissée, le regard mouillé de larmes, écrit son bio-

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graphe, Pasteur écoutait Dumas en délégation à l'Ecole Normale Supérieure lui dire : « Mon cher Pasteur, il y a quarante ans, vous entriez comme élève dans cette maison. Dès vos débuts, vos maîtres avaient prévu que vous en seriez l’honneur, mais nul n’eût osé prévoir quels services éclatants vous étiez destiné à rendre à la science, au pays, au monde. » Et Pasteur de répondre : « Mon cher maître, il y a quarante ans, en effet, que j'ai la bonheur de vous connaître et que vous m'avez appris à aimer la science et la gloire. J’arrivais de la province. Après chacune de vos leçons, je sortais de la Sorbonne transporté, et souvent ému jusqu'aux larmes. Dès ce moment, votre talent de professeur, vos immortels travaux, votre noble caractère, m'ont inspiré une admiration qui n'a fait que grandir avec la maturité de mon esprit. »

C'est le propre des grands esprits de proclamer ce qu'ils doivent à leurs maîtres. Cet attachement à ses amis et à ses professeurs, la confiance qu'il eut en eux, la noble ambition de marcher sur leurs traces en s'inspirant de leurs exemples et de leurs vertus, fut un autre des traits caractéristiques de la nature morale de Pasteur depuis sa première jeunesse jusqu'à ses derniers jours. Et c'est une nouvelle leçon qui se dégage pour vous de cette belle et magnifique existence.

Remplir tous ses devoirs d'écolier, aimer ses parents et leur témoigner une reconnaissance active, chérir ses amis, contenter ses maîtres. tous

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ces traits révèlent, dès le début, la formation morale de la nature du grand Pasteur, sur un premier fonds de bonté qui va se manifester de plus en plus.

Je parlerai bientôt de la bonté de Pasteur, mais je voudrais ici, et comme par anticipation, esquisser les premières manifestations de cette qualité morale qui devait devenir bientôt chez lui une vertu dominante et parfois sublime.

Sait-on assez que Pasteur, âgé de 18 ans, modeste surveillant d’internat au Collège royal de Besançon, et y gagnant royalement 24 francs par mois, se reprochait d’être seul de sa famille à s’instruire et qu'il offrit de payer l’éducation de sa jeune sœur Joséphine dans un pensionnat de Lons-le-Saunier. Il écrivait : « Cela me serait très facile en donnant des répétitions. J’ai déjà « refusé d’en donner à plusieurs élèves à 20 et 25 francs par mois. J'ai refusé parce que je « n’ai pas trop de temps à mettre à mon travail. »

Sait-on assez que Pasteur, âgé de 21 ans, et élève de 1° année à l'Ecole Normale Supérieure, consacrait une partie de sa liberté du jeudi à donner une leçon de physique, bénévole, non rétribuée, aux élèves de la pension Barbet ? « Je suis content, lui écrivait son père, de te voir donner des lecons chez M. Barbet..…. Il en a si bien agi avec nous que je tenais beaucoup à te voir à même de lui prouver ta reconnaissance Sois donc toujours très complaisant pour lui. Non seulement tu le dois pour toi, mais tu le

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dois aussi pour d'autres. Gela l’engagera à se conduire ainsi qu'il l’a fait pour toi, envers quelques jeunes gens studieux qui peut-être sans lui au-. raient leur avenir compromis. » Combien ce père et ce fils étaient dignes l’un de l’autre !

Saïit-on assez enfin que, à 26 ans, en demandant en mariage la fille du Recteur de Strasbourg, au lieu de faire valoir toutes ses ressources, mais restant dans cette minute critique ce qu'il avait toujours été et ce qu'il devait être toute sa vie : un cœur bon et désintéressé, il écrit à son futur beau-père : « Ma famille est dans une position « aisée, mais sans fortune. Je n'évalue pas à plus « de 50.000 francs ce que nous possédons ; et « quant à moi, je suis décidé depuis longtemps « à laisser intégralement à mes sœurs tout ce « qui me reviendra en partage. Je n'ai donc au- « cune fortune. Tout ce que je possède, c’est une « bonne santé, un bon cœur et ma position dans « l'Université. » Gette santé, ce bon cœur, cette vaste intelligence allaient, dans peu d'années, faire gagner des milliards à la France, au Commerce et à l'Industrie dans tous les pays ; allaient sauver des milliers de vies humaines ; c'était une fortune morale qui devait bientôt enfanter, non pour lui, mais pour son pays et l'humanité entière, des ressources immenses que sa générosité et son sublime désintéressement considéraient négligemment pour ne penser qu'au bien fait autour

de lui, aux souffrances soulagées, aux morts évitées !

Sensibilité - Enthousiasme - Bonté

Vous ne connaîtriez de la vie de Pasteur que ces traits, mis en lumière, que vous pourriez déjà, mes jeunes amis, trouver en lui un modèle d'action, un guide de conduite des plus attirants, des plus sympathiques et même des plus accessibles : car ce premier portrait vous le montre assez près de vous par l’âge, par la jeunesse et la fraicheur des impressions. Mais ces traits ne sont, pour ainsi dire, que la première ébauche de sa nature intime et de son génie. Il nous reste encore à faire bien des découvertes.

Cet homme qui a eu sa vie durant, tant à souffrir de la contradiction ; qui se révoltait devant les négations stériles, entêtées, systématiques ; cet homme qui était si sûr de la vérité et de l’exactitude de ses expériences et de ses conclusions, apportait dans la discussion une vivacité, un emportement opiniâtres. Et jamais, à le voir si vif, si tenace, on n'aurait soupconné la délicatesse de sa sensibilité, et sa bonté immense !

Son disciple préféré, le D' Roux, que l’Institut Pasteur a toujours le grand bonheur de posséder comme directeur, disait un jour : « L'œuvre de

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Pasteur est admirable, elle montre son génie, mais il faut avair vécu dans son intimité pour connaître toute la bonté de son cœur ».

Un trait de sa première enfance vous le fera connaître sous son vrai jour : alors que ses petits camarades d'Arboïs aimaient à prendre des petits oiseaux au piège, lui, au contraire, se détournait avec horreur de ce spectacle : la vue d'une alouette blessée lui faisait mal.

A son premier sejour à la pension Barbet (1839), il fut pris du mal du pays et, sous peine de voir se déclarer une grave maladie, son père dut venir le prendre et le ramener à Arbois. Trois ans plus tard, ‘en octobre 1842, à 20 ans, son énergie et sa volonté, déjà fortement trempées, ne furent plus vaincues, comme à 17 ans, par la sensibilité, et il resta à la pension Barbet dont il fut l'élève le plus solide, le plus sûr.

Six ans plus tard, en 1848, au milieu de ses recherches sur le dimorphisme, il s’enthousiasma pour la République. Il s’enrôle avec ses camarades et il écrit à ses parents : « Je vous écris du poste du chemin de fer d'Orléans où je suis garde national... Je suis très heureux d’avoir été à Paris aux journées de février et d’y être maintenant encore. Je quitterais Paris avec regret en ce moment. Ce sont de beaux et de sublimes.enseignements que ceux qui se déroulent ici sous les yeux... et s’il le fallait je me battrais avec courage pour la sainte cause de la République. »

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Tous ces traits de la nature émotive de Pasteur adolescent et jeune homme n'ont rien de miraculeux ni d’exceptionnel et je suis bien persuadé, mes jeunes amis, que placés dans les mêmes conditions que lui, vous auriez, comme lui, vibré d’un enthousiasme juvénile, profond et spontané.

Mais voici quelques traits qui paraissent moins communs et qui révèlent un être de sentiment, qui sent profondément les choses et s’y donne corps et âme : ceux d’entre vous qui ont poussé leurs études assez loin, et ceux surtout qui sont déjà à l’Université, savent quel fut le point de départ des études de Pasteur sur les cristaux et avec quelle ténacité il s’acharna sur le problème (on pourrait dire l’énigme) posé par Mitscherlich. Un jour il fait une supposition qui devait résoudre l'énigme. Il fait l'expérience. Alors, « ému, « le cœur battant, l’œil anxieux, écrit son bio- « graphe, il observe dans l’appareil de polari- « sation et s’écrie : « Tout est trouvé. » Son pre- « mier saisissement fut tel qu’il ne put remettre « l'œil à l'appareil. [Il sortit brusquement du labo- « ratoire. C'était un peu comme Archimède. Ren- « contrant un préparateur de physique dans un « corridor de l'Ecole Normale il l’embrassa..… et « l’entraîna au Luxembourg pour lui expliquer « sa découverte... Jamais joie plus vive, plus « débordante, n'éclata sur les lèvres d’un jeune « homme. »

A ces grands élans d'enthousiasme succédait

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