‹ Les vertus religeusesChapitre 12 sur 50 · DIFFERENCE ENTRE LA VERTU ET LE VOEU · texte numérisé non relu

DIFFERENCE ENTRE LA VERTU ET LE VOEU

Telle est maintenant la différence qui existe entre le vœu et la vertu de pauvreté.

Le vœu atteint directement les actes de propriété 5 la vertu atteint de plus l'affection désordonnée aux biens temporels. L'objet du vœu est le dépouillement effectif, la pauvreté extérieure et matérielle ; celui de la vertu est le dépouillement affectif, la pauvreté d'esprit , le détachement intérieur. Le vœu ne s'étend pas au-delà de l'obligation stricte 5 la vertu, outre ses obligations essentielles, a encore ses pratiques de perfection et de conseil. Le vœu n'est qu'un moyen, une condition pour parvenir à la vertu ; celle-ci est le but ultérieur et final que le religieux se propose.

D'où l'on voit que la vertu de pauvreté , atteignant les affections et les désirs, s'étend plus loin que le vœu ; qu'elle se trouve toujours violée avec lui a mais qu'il n'est pas toujours

violé avec elle ; qu'un péché contre le septième commandement de Dieu serait une violation du vœu, mais qu'un péché même formel contre le dixième commandement ne serait qu'une violation de la vertu, et que la vertu l'emporte en excellence sur le vœu , comme la fin l'emporte sur les moyens oui y conduisent.

MANIÈRES DONT LE RELIGIEUX PEU? PIÎCIIER CONTRE LX VERTU DE PAUVRETÉ , SANS VIOLER SON VOEU.

La première, lorsqu'il regrette ce qiïil a sacrifié.

Concevrait-on un religieux qui, reportant ses regards en arrière , se prendrait à désirer ce qu'il n'a plus et ne peut désormais avoir , s'accuserait d'avoir été généreux à l'excès envers Jésus-Christ et ressaisirait par la pensée et le cœur ce que le vœu a arraché de ses mains?

Pourtant au jour de sa profession il disait : «Mon Dieu, acceptez mes biens , je vous les « abandonne. Ni le laboureur jetant sa semence

« en terre pour en retirer le centuple, ni l'usu- « rier prêtant son argent pour le recevoir bience tùt au double , ni le cerf altéré se plongeant « tout entier dans une fontaine limpide , ni le « mendiant faisant la découverte d'un immense « trésor, ni le prince exilé remontant glorieu- « sèment sur le trône de ses pères , n'éprouvè- « rent une joie semblable à la mienne. Heu- « reux d'expier par un dépouillement univers « sel mes péchés passés ! plus heureux d'ache- « ter le ciel au prix de quelques grains de « poussière ! mais surtout heureux de suivre « de près Jésus-Christ, de porter ses livrées, « de me réformer à son image ! Je n'ai qu'un « regret, celui d'avoir si peu à vous offrir et de a vous offrir ce peu si tard. »

Et maintenant il pleure sur ce qu'il appelle sa folie et son malheur ; il brûle de reprendre sur l'autel son holocauste ; et s'il éprouve du repentir , ce n'est pas de s'être rangé si tard sous la bannière de Jésus-Christ pauvre , c'est de s'être fié à lui et d'avoir si imprudemment déposé son or et son argent entre ses mains.

La deuxième, lorsqu'il s'attache dêsordonnêuienl aux choses laissées à son usage.

Il ne les quitte ou no les prête qu'à grand'peine; il les tache, Ls refuse, s'emporte contre les téméraires qui osent y toucher.

Après avoir goûté k don de Dieu, dit Bossuet , on retombe dans le piege do ses désirs : on s'efforce de reprendre d'une main ce qui échappe à l'autre ; on se dédommage en petits détails des sacrifices qu'on a faits en gros ; on craint toujours de manquer, on sV.ccrochc à tout comme une personne qui se noie ; on est inépuisable en beaux prétextes; on invente mille nouveaux besoins ; on est sensible aux moindres privations ; on ne veut rien posséder , mais on veut tout avoir, même le superflu, si peu qu'il flatte la délicatesse ; on se retranche dans un meuble, un vêtement, un livre, un rien qu'on n'oserait nommer; on recherche tout cela avec avidité , on le conserve , on appréhende de le perdre , on le défend avec acharnement; on est plus vif, plus jaloux là-

dessus que les gens du monde ne le sont pour de grands intérêts , que les avares ne le sont pour leur trésor. (Obligations de l'état rel.)

Quoi de plus ridicule et de plus pitoyable ! Substituer un objet à un autre , les biens de la religion ù ceux du siècle , peu à beaucoup, des bagatelles à une brillante fortune peut-être! C'était bien la peine de déployer tant d'énergie, de faire un suprême et héroïque effort pour tout quitter ! Que l'objet soit grand ou petit, dès que le cœur s'y prend , n'est-ce pas la même cupidité? Et qu'importe à l'aigle fait pour planer dans les hautes régions, d'être retenu captif par un câble ou par un fil? Ne comprendrons-nous jamais que la pauvreté n'est pas une vertu, niais l'amour de la pauvreté ; que les pauvres déclarés bienheureux par Jésus-Christ ne sont pas les pauvres di biens, mais les pauvres d'esprit ; que ia désappropriation extérieure n'est qu'une disposition à la désappropriatioD intérieure bien pins ex. cellenie et seule essentielle ; que Dieu ne regarde pas si les mains sont pleines', mais si le cœur est vide , et qu'on ne nous ote tout des mains qu'afin de nous ôter tout du coeur ?

A ce compte, -disait un solitaire, notre sort

serait donc pire que celui des mondains ! car enfin ce qu'ils poursuivent offre au moins quelque apparence de grandeur, et ils ignorent absolument les délices et le prix de la vertu ; mais nous, parfaitement éclairés sur la vanité, après avoir goûté combien le Seigneur est doux, nous concentrerions nos pensées et nos affections sur un objet chétif et misérable ! Indigents comme le pauvre, nous aurions la convoitise du riche ! Après être sortis du siècle avec éclat par une grande porte, nous y rentrerions furtivement par une petite porte ! Ne serait-ce pas rappeler l'enfant qui voit avec indifférence l'incendie dévorer son héritage , et qui se lamente et jette les hauts cris dès qu'on menace de lui enlever son jouet ?

La troisième , lorsqu'il retient à son usage des objets de luxe ou des super [liâtes , lorsqu'il fait ou occasionne des dépenses inutiles.

Vainement voudrait-il s'autoriser d'une permission demandée pour la forme et accordée par complaisancej dès (ju'ii s'est engagé à vivre

pauvre selon les règles et l'esprit de son institut, tout ce qu'il peut licitement obtenir, c'est le nécessaire , l'utile , le convenable apprécies d'après le degré de pauvreté dont l'ordre fait profession , les ministères et les besoins particulier*. Muni ou non d'une permission, qu'il se dépouille Tolontairement du reste, s'il ne veut blesser k vertu de pauvreté.

Un religieux, par fantaisie plutôt que par besoin , sollicitait avec instance un outil pour son emploi : « Eh quoi ! lui répondit son suce périeur , voulez -vous être l'esclave d'un « outil ? N'avez-vous point de honte d'associer « dans votre cœur Jésus-Christ avec un si fri- « vole objet? Dieu n'est-il pas assez grand « pour remplir et contenter votre cœur? A qui « possède Dieu faut-il encore autre chose? Et « n'est-il pas trop avare celui à qui ne suffit « pas le sourerain bien? Seriez-vous venu jusk que-fè sans avoir l'intelligence de ces maximes « familières aux saints et surtout aux religieux : m Tout et rien. — Moins vous aurez , plus vous a aurez. — Pour tout avoir, il ne faut rien « avoir? Cent fois vous avez entendu dire et « dit vous-même quelle était la pauvreté de % Jésus-Christ, sa nourriture , son vêtement,

<t son habitation, l'humble et rude métier qu'A « exerçait; n'imiterez-vous donc jamais Celui « que vous avez si solennellement pris pour « maître et pour modèle ? »

Qu'aurait-il dit à ceux qui, de permission en permission , obtenant tantôt un objet et tantôt un autre , prenant toujours et ne rendant jamais, tranchent du seigneur au milieu de leurs frères et finissent par être mieux équipés que d'opulents séculiers ?

La quatrième, lorsqu'il recherche avec inquiétude ses commodités et se plaint amèrement dès qu'une chose lui manque , lui est refusée ou enlevée»

H montre bien alors qu'il est venu en religion, non pour vivre de privations , mais pour avoir tout à souhait ; non pour crucifier sa chair, mais pour la flatter 5 qu'il n'a pas voué sérieusement à Dieu la pauvreté 5 qu'il ne s'est mis au service de Jésus-Christ pauvre que pour lui prodiguer par sa conduite les moqueries et les insultes. Au lieu de s'étonner et de se plain-

dre comme d'une injustice , lorsque sa nourri-* ture est mal assaisonnée ou peu abondante , lorsque son habit est usé ou déchiré, lorsque sa cellule est obscure ou étroite , ne devrait-il pas dire : Voilà ce que j'ai promis ; c'est maintenant que j'accomplis mon vœu. Après l'avoir longtemps désirée et recherchée, j'avais enfin épousé la sainte pauvreté 5 aujourd'hui cette chère épouse se présente à moi avec les dons et les ornements qui lui sont propres, puis-je ne pas accueillir celle que j'ai si instamment demandée et obtenue au prix de tant de sacrifices?

« Etre pauvre et bien traité sont deux choit ses incompatibles , » disait sainte Thérèse. « L'état du pauvre , ajoute la vénérable Mar- « guerite-Marie Alacoque , est de manquer des « commodités de la vie ; et la disposition des « pauvres volontaires qui ont fait choix de la « pauvreté par amour pour Jésus-Christ , est « d'aimer à éprouver les inconvénients et les « peines de cette condition. Ce n'est pas être « véritablement pauvre, que d'avoir fait vœu « de pauvreté et de ne souffrir la privation « de rien. » (Sa vie.) Une pauvreté sans indigence , un pauvre qui ne manque de rien , un

pauvre sans pauvreté ! Le plaisant pauvre ! la pauvreté commode ! Et, à ce compte 9 qui ne voudrait être pauvre et embrasser la pauvreté? Que dirait-on d'un soldat qui ne s'enrôlerait sous les drapeaux qu'à condition de ne tirer jamais l'épée; d'un apprenti qui se mettrait sous la conduite d'un maître, avec la résolution de ne point toucher aux instruments de son art? Et que dire du religieux qui fait profession de pauvreté et qui se plaint comme d'un tort, lorsqu'on lui fait éprouver de temps à autre quelque effet de la pauvreté ? Tient-il à lui qu'il ne soit plus riche et plus heureux que la plupart des mondains, dont les uns n'ont rien et souffrent la détresse la plus absolue avec patience , les autres économisent soigneusement ce qu'ils ont et se condamnent à mille privations, plusieurs avec toute leur fortune ne peuvent néanmoins se faire servir à leur gré ? Qu'était-il donc dans le siècle? Quelle est sa naissance , son patrimoine , sa condition ? Lui sied-il de vouloir être mieux nourri , mieux vêtu , mieux logé qu'il n'eût pu espérer de l'être chez lui ?

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