COMMENT LE RELIGIEUX DOIT SE PRÉMUNIR CONTRE LES TENTATIONS DU DÉMON
4° Qiïil démasque ses ruses.
Les plus ordinaires et les principales sont i» d'aveugler notre esprit, aiîn qu'avant pey»
verti notre jugement par de spécieux sophismes, il ébranle et entraîne notre volonté. Ainsi il diminue à nos yeux la laideur et la honte du vice : — Il n'y a point autant de mal qu'on veut bien le dire ; — il nous exagère la douceur du péché : — Oh ! si tu savais ce que tu sacrifies ! — il nous inspire des sentiments de présomption : — Dieu est si bon ! Le pardon est si facile! 2° De nous faire jeter l'une après l'autre nos armes spirituelles : la prière , les sacrements , l'observation des règles, un travail assidu , les œuvres de subrogation , tout ce qui dans nos mains est une épce pour le percer, un bouclier pour repousser ses traits. 3° De demander peu d'abord , pour obtenir successivement davantage, sans se découvrir et sans nous effrayer. Si jamais votre âme vient à faillir grièvement , disait le P. Aquaviva , ne croyez pas que le mal ne fasse que de commencer ; des ennemis , ainsi que s'exprime le prophète Osée (iv) , rongeaient sa vigueur , et elle l'ignorait. 11 en est de nous, ajoute-t-il , lorsque nous avons contracté l'habitude des fautes légères, comme d'une poutre vermoulue qui, bien qu'elle semble intacte au dehors, se brise dès qu'on y pose un fardeau, 4° De nous faire
«Î2Ô cacner nos tentations à celui dont la sagesse doit nous diriger. Outre que le démon appréhende de voir ses manœuvres déjouées, il ne peut souffrir l'humilité d'un religieux qui , surmontant la honte, découvre au représentant de Dieu son âme avec toutes ses pensées, o° De nous pousser au mal sous l'apparence du bien , mettent en avant des motifs de zèle, de reconnaissance, de politesse, etc.; suggérant un amour d'abord spirituel, puis affectueux, puis obséquieux, puis familier et enfin charnel. C'est saint Augustin qui marque cette gradation.
Le religieux étant par sa vocation un chefd'œuvre de grâce, et par ses études un maître consommé, rien d'étonnant si les démons dressent contre lsi leurs plus formidables batteries, et se font un point d'honneur de i'attirer dans leurs pièges ; sa chute sera pour eux un triomphe équivalent à la chute de mille autres.
On peut reconnaître à plusieurs marques, que le religieux, dans certains assauts violents et prolongés , refuse son consentement : c'est lorsque sa sainteté est peu commune et sa régularité exemplaire \ lorsque, la tentation passée, i! a horreur de ce qu'il a éprouvé ; lors-
qu'il ne donne à ces impressions aucune occasion, et prend volontiers les moyens indiqués pour se prémunir; lorsqu'il est surtout assailli dans ks exercices ou les lieux les plus saints ; lorsqu'il s'est offert à Dieu comme victime de sa justice en faveur des pécheurs.
2° Qu'il éloigne tout ce qui provoque la tentation.
La dissipation, qui tire l'âme hors d'ellemême pour la répandre sur les objets extérieurs. — Le sommeil prolongé et IHmmorlifîcation dans les repas, qui fortifient la chair et son aiguillon. — L'isolement, dont le démon profite pour faire circuler dans l'imagination d'impurs fantômes, semblables, dit Lhoner, à ces oiseaux funèbres que la lumière importune. ■ — Un certain sensualisme qui se glisse jusque dans la dévotion : airs et cantiques langoureux, images à figures molles et efféminées, attrait pour tout ce qui tient à l'enfance, recherche des consolations sensibles.
Que le religieux, au contraire, pratique tout
ce qui fait fleurir la vertu. — La joie *pirituelie, qui, en doublant les forces de l'âme, la rend invincible au moment du combat. — La gravité, qui habitue au respect de soi-même. — L'humilité , dont la chasteté est la récompense et la compagne ordinaire, comme le vice impur est presque toujours de l'orgueil le châtiment et la suite inévitable. — La fréquentation des sacrements, qui fait abonder en nous l'esprit , la grâce et la vie de Jésus-Christ. — La dévotion à la plus pure des vierges, dont le nom seul invoqué est un coup de foudre qui met le démon en fuite. — Un tendre amour pour Notrc-Seigneur, qui, au dire de saint Augustin , est la pierre contre laquelle il faut écraser les petits babyloniens, c'est-à-dire les mauvaises pensées. (Ps. cxxxvi.) S'il est pour nous, qui sera contre nous?
3° Qu'il s'adonne à Voraison et à Vélude des saintes lettres.
Les Docteurs ont dit de l'oraison, qu'elle est le miroir o^ui montre à l'àme ses taches, le phare
qui luî signale l'écueil , le bouclier où Tiennent s'amortir les traits de Satan; et de l'étude des saintes lettres, que c'est un antidote souverain contre les pensées charnelles, un charme céleste qui tient les passions suspendues, une école de divine philosophie où l'âme conçoit un profond dégoût pour la volupté.
« Faites succéder l'oraison à la lecture et la « lecture à l'oraison , écrivait saint Jérôme à a Népotien; aimez la lecture des divines Ecrire turcs, et vous n'aimerez point le vice de la « chair, et tous les feux de la concupiscence « s'éteindront en vous comme par miracle. » Salomon avait dit dans ses Proverbes : « Dites « à la sagesse :vous êtes ma sœur; et appelez « la prudence votre amie, pour vous défendre « de la femme étrangère, de l'étrangère au lance gage flatteur. » (C. vu.) L'alternative paraît inévitable : ou la sagesse, si noble, si douce, si fidèle, si belle, pour épouse, pour sœur et pour amie; ou ce qu'il y a de plus dégradé, de plus cruel, de plus perfide, de plus hideux. (Corne!, à Lap.)
En nous, il faut distinguer comme deux hommes : l'homme spirituel et l'homme animal. Ce Qui taliciicnt l'homme spirituel, c'eit surtout
~ 424 l'oraison et l'étude des saintes lettres : rsuppri* mez ce double aliment , il s'évanouit ; reste l'homme animal avec ses appétits brutaux.
4° Qu'il ne se rassure ni sur les mérites acquis1 ni sur la sublimité de sa vocation.
« C'est aux riches qu'en veut le brigand, « c'est contre le général que l'ennemi dirige « ses coups, c'est sur les hautes montagnes « que vient se décharger la foudre. Si quel- « qu'un dit : Je tiens mon ennemi captif, « je puis lui insulter en toute liberté ; que cece lui-là prenne garde que son captif, se dres- « sant contre lui, ne le subjugue bientôt à son « tour, a (De singularit. Cleric.) « Le démon « se soucie bien des infidèles, des âmes vul- « gaires , d'une vile chair ! il lui faut , dit « saint Jérôme, des chrétiens, des prêtres, « des religieux; son mets friand, c'est une « chair consacrée à Jésus-Christ. » (Ep., xxii.) « Non, non, écrit-il à ISépotien, ne comptez « pas sur les victoires remportées : vous n'êtes « ni plus saint que David, ni plus fort que Sam-
« son, ni plus sage que Salomon. » «Croyez- « moi , dit saint Augustin, j'ai vu, oui, j'ai vu « tomber les cèdres du Liban, les conducteurs « des peuples , des personnages dont la chute « me paraissait aussi peu probable que celle « des Grégoire de Nazianze et des Ambroise.» ( Citât, à S. Bonav. in reg. novit, )
Peu importe au démon le temps et le mode employés : il mettra vingt ans , s'il le faut , à miner une âme par un travail sourd et continu. S'il ne peut l'écraser sous un rocher, il l'êtouffera sous un tas de cendres ; s'il ne peut la foudroyer par l'apoplexie, il l'éteindra comme à son insu par la consomption.
Plusieurs , hélas ! après s'être longtemps promis de n'aller point jusqu'à la passion , ou de ne point donner à la passion son dernier effet , étant tout-à-coup tombés au fond de l'abîme, ont fait entendre ce cri déchirant : Ah ! mon Dieu, m'y voilà donc priai
o° Qu'il se rassure moins encore sur l'âge de retour.
C'est l'âge des tentations opiniâtres, des résistances molles, des défections scandaleuses. X cette époque de la vie, il y a trop souvent diminution de ferveur, présomption, laisser- ?ller, besoin pour le cœur de s'attacher; la «olonté a moins d'énergie, l'esprit moins d'empire sur la chair. Comme le renard , le démon fait le mort pour attirer sa proie, il feint je nous avoir abandonnés, puis il reparaît tout-à-coup pour nous prendre au dépourvu. .De plus , parfaitement renseigné sur notre compte, il recueille toutes ses expériences à ce moment décisif, et, par un dernier assaut, avant l'extinction complète de nos sens, s'efforce de venger toutes ses défaites passées ou de couronner toutes ses victoires.
« Tant qu'il nous reste un peu de chaleur a vitale, dit saint Grégoire, le feu de la con- « cuniscence s'entretient dans nos membres. $ Souvent, il est vrai, sous une légère couche
k de cendre, un charbon paraît éteint, lequel « s'embrase dès qu'on y touche; et souvent « aussi, isolé et mis à l'écart , un charbon s'é- « teint, qui se rallume si on l'approche d'un « autre. Tel est le grand art du démon , de re- « muer les charbons presque éteints, de les a rapprocher et de souffler dessus. »
Il faut donc prier, veiller et trembler toute la vie. C'est ici de nos combats le plus long : il ne finit jamais ; le plus terrible : le théâtre en est en nous-mème ; le plus inégal : l'ennemi nous lie avec notre ceinture et nous frappe de notre bâton. N'a-t-on pas entendu saint Paul, courbé sous le poids des ans et de tant d'Eglises, se plaindre d'être souffleté par l'ange de Satan?
6° Qu'il se montre scrupuleux en cette matière.
En jouant avec les fautes légères ou regardées comme telles, il se familiariserait bientôt avec les plus grandes.
Ne jamais s'approcher des saints mystères IYÇÇ une conscience douteuse: mais se bâ*
ter de se tranquilliser par une bonne confession : ne rien cacher, ne rien déguiser. Oh ! combien celui qui veut être à lui-même son théologien et son casuiste, tombe promptement dans les plus grossières illusions !
En cas de chute, se relever aussitôt et reprendre ses exercices. Tout est là : ne jamais reculer et regagner le terrain perdu. Profiter de sa faule pour devenir et plus humble et plus vigilant.
Tant que subsiste la barrière de la crainte de Dieu et d'un honneur intègre, on se sent fort et courageux , on est comme inexpugnable ; mais dès qu'une première familiarité l'a renversée ou seulement ébranlée, qui pourrait dire avec quelle facilité on devient le jouet et la proie de l'ennemi ?