‹ Les vertus religeusesChapitre 36 sur 50 · TRIPLE DESORDRE CONTRE LEQUEL ON NE SAURAIT TROP SE PRÉMUNIR · texte numérisé non relu

TRIPLE DESORDRE CONTRE LEQUEL ON NE SAURAIT TROP SE PRÉMUNIR

Le 1er est de jeter par ses plaintes des principes de trouble et de révolte dans la communauté , nous prétexte de zèle pour le bien public,

— La communauté penche à sa ruine par l'incurie ou l'incapacité du supérieur ; à tout

prix,, je veux la iauver, me dévouer pour elle, Jetons le cri d'alarme, réunissons-nous et avisons. —

Quand un vaisseau fait eau de toutes parts , au lieu de s'irriter contre le pilote et de le troubler par des cris inutiles, il faut courir aux pompes, exécuter la manœuvre, et, dans l'impuissance où l'on est de le. radouber au milieu de l'Océan, l'empêcher au moins de sombrer. Obéissez à votre supérieur, qui est votre pilote; laissez-lui remplir sa fonction, et demeurez dans la vôtre ; n'allez pas déterminer peut-être un complet naufrage, en soulevant ou en divisant l'équipage. On n'oserait suspecter vos intentions, qui sont droites et pures ; mais « il faut être sage avec sobriété, » dit saint Paul.

Dieu frappa de mort Ozaf qui portait une main téméraire sur l'arche au moment où elle paraissait chanceler. L'arche est sacrée : que personne n'y touche, pas même pour la soutenir.

Lorsqu'on croit avoir un juste sujet de plainte ou d'observation, s'adresser au supérieur ou à celui qui a la charge de l'avertir, au lieu de se communiquer réciproquement ses chagrins ou

ses craintes, et de propager ainsi le mauvais esprit.

D'ailleurs, est-il bien prouvé que le supérieur fasse fausse route , et que la communauté aille en décadence ? Ces prétendus périls ne seraientils pas purement imaginaires, sans autre fondement que celui que leur donne un esprit chagrin ou l'amour-proprc contrarié? Voyons de près ces reproches : sur quoi portent-ils? Peutêtre sur l'insouciance du supérieur pour la discipline , sur sa lenteur à punir les infractions , fur son peu de zèle pour humilier et mortifier ses inférieurs ? Eh ! rougissons de le dire : le plus souvent c'est le pain qui n'est pas frais, la viande qui n'est pas cuite, le vin qui est troub^ le poisson qui est gâté. Enfants d'Israël, courez à la tour de David, prenez vos armes , sonnez l'alarme, la ville sainte est en danger.

Le 2e, qui conduit au précèdent, est d'interpréter habituellement en mauvaise part les intentions, lesparoles et les démarches du supérieur.

Ne vaudrait-il pas mieux prendre parti pour le supérieur contre soi-même et contre les Ce-

tracteurs, en rappelant les raisons sages qui l'ont guidé, lui en prêtant au besoin d'inconnues, supposant même des impulsions d'en haut, ou du moins fermant les yeux sur son administration, et les détournant de ses défauts, s'il en a?

Saint Sidoine, au moment de nommer le métropolitain de Bourges, tint au peuple assemblé ce langage : « Qui ne s'indignerait en « voyant les plus sincères vertus travesties en « vices ? Si l'évèque élu est humble, il passera « pour pusillanime. S'il a de la dignité, on l'ac- « cusera de hauteur. Est -il peu versé dans « les lettres, on le méprisera pour son igno- « rance. Est-il instruit, on dira qu'il est enfle « de sa science. Sa fermeté sera traitée de « cruauté et sa douceur de mollesse. » Le Sauveur n'avait pas échappé à cette malignité des jugements humains, qui fait du venin de tout et dénature jusqu'aux vertus. « Jean est venu « ne mangeant ni ne buvant , et ils disent : Il « a un démon. Le Fils de l'homme boit et « mange, et ils disent : Voilà un homme de « lionne chère, adonné au vin, ami des Pha- « risiens et des pécheurs. » (Matth. xi.j

A vous entendre . le supérieur est impru-

- un -

dent, trop facile ou trop sévère. Eh ! qui vous a établi accusateur, juge et exécuteur du représentant de Dieu? Avez-vous grâce et mission pour cela? Ignorez-vous que Dieu a soumis les inférieurs au jugement des supérieurs, et qu'il s'est réserve le jugement de ceux-ci? ou bien , trouvez-vous que Dieu n'est pas un juge clairvoyant et assez sévère, et que le sort des supérieurs abandonnés à sa justice est trop doux? D'ailleurs, avez-vous interrogé votre supérieur ou assisté à son conseil? Vous a-t-il exposé les raisons de sa conduite? A chacun son rôle : à l'oeil le soin de voir, à la main le soin d'agir. De ce double penchant si naturel aux inférieurs, de contrôler l'administration du supérieur et de prendre parti contre lui en tout ce qu'il fait, découlent bien des maux. C'est une mine creusée sous l'édifice religieux, et dont l'explosion le fera sauter tôt ou tard, ou se retournera contre l'imprudent qui en approche la (la m me.

Le 3', .qui ouvre infailliblement la porte aux deux autres , est de s'arrêter à des pensées dêfavo» râbles au supérieur, capables de diminuer la confiance et V estime , d'engendrer l'aversion et le mépris»

On a essuyé un refus, un reproche, une humiliation quelconque : dès-lors le cœur s'aigrit, l'imagination se monte ; on fouille dans le passé, dans le présent, et jusque dans l'avenir , pour composer de mille traits hideux le portrait du supérieur; sans cesse on se tient en face de ce portrait, le jour et surtout la nuit; on lui parle, on argumente, on dispute contre lui; et sans cesse on ajoute à sa laideur, et à la dureté des discours qu'on lui prête, et à l'insolence des répliques qu'on lui fait. Bientôt le monstre et le dialogue imaginaires sont dans l'esprit à l'état d'idée fixe, et les conversations et l'ensemble de la conduite se ressentent de leur pernicieuse influence.

Le ver à soie se jette avec avidité sur la feuille de mûrier, puis il se livre à un sommeil

profond pendant lequel il digère et s'assimile son aliment. Quatre fois il mange et quatre fois il dort. Bientôt, ne pouvant garder cette substance qu'il s'est incorporée et qui l'étouffé, il la tire de son sein , la répand tout autour de lui, et, à son insu, construit sa prison et son tombeau.

Tel est le sort du religieux qui nourrit son esprit de pensées contraires à l'obéissance et défavorables à son supérieur. Une fois rempli et comme gonflé de ces pensées et identifié avec elles, il s'en va çà et là au milieu de ses frères, pour se soulager en se déchargeant; mais sa peine qu'il ne fait qu'augmenter, les fautes qu'il commet, le scandale qu'il donne, les reproches et les punitions qu'il s'attire , sont à son âme des entraves et un piége où périssent souvent la charité, l'obéissance et la vocation

T1IPLE REMÈD1.

le premier est de mortifier nos passions, surtout la passion dominante et notre propre sens.

Tournons-nous contre nous-mêmes : nos désobéissances , nos murmures , nos préventions ont leur source dans l'orgueil, la paresse , la sensualité , l'affection désordonnée à une étude, à un emploi, en un mot, dans la mauvaise disposition du cœur, plutôt que dans la chose comr:>ndée. De notre répugnance à obéir, nous pouvons conclure que notre volonté est malade , et que le commandement nous est salutaire ; car, dégoûtés de tout ce qui peut faire du bien à notre âme , nous n'avons d'ardeur que pour ce qui peut lui nuire : comme l'homme atteint de la fièvre , à qui l'eau chaude parait détestable, et qui s'estimerait souverainement heureux d'avaler de larges coupes d'eau glacée qui lui donneraient la mort.

Le Seigneur disait aux enfants d'Israël ; « Si vous n'exterminez entièrement les ha- « bitants de la terre de Chanaan , ceux qui « survivront vous seront comme des clous « dans les yeux et des flèches dans les « flancs, et ils ne cesseront de vous inquié- « ter. » (Num. xxxm.) Un clou dans les yeux, une flèche dans les flancs, un perpétuel adversaire : voilà bien ce que serait pour nous la passion dominante ménagée et notre propre sens im mortifié.

Jean d'Avila appelle le jugement propre un censeur des supérieurs , le père de la division, un contempteur delà discipline, l'ennemi jure de l'obéissance, le destructeur de la paix intérieure et de la consolation céleste , l'idole de Baal qui se dresse devant Dieu pour le détrôner et qu'il faut elle-même renverser et réduire en poudre.

Deux sortes de religieux doivent surtout s'en défier : les hommes de lettres qui, à force de cultiver l'arbre de la science et de manger de son fruit, se dégoûtent de l'arbre de vie planté dans le champ de la simplicité , de l'humilité , du renoncement à soi-même ; et les anciens , naturellement prévenus contre des supérieurs

plus jeunes, qu'ils jugent moins expérimentés et dont ils connaissent peut-être le côté faible.

Le deuxième est de considérer au flambeau de la foi le religieux désobéissant et murmurateur.

Par rapport à lui-même, c'est un réfractaire et une sorte d'apostat , puisque le vœu d'obéissance constituant à proprement parler le religieux, la désobéissance, directement opposée à l'essence de son vœu et à son état, le jette hors de son centre, le dépouille de ses titres glorieux, le dégrade de sa noblesse , le sécularise en quelque sorte.

Par rapport à la communauté, c'est l'homme scandaleux qui séduit les simples et qu'il faudrait jeter à la mer une meule de moulin aa cou. Au libertin qui profère une parole obscène, le religieux déclare qu'il est coupable d'autant d'homicides spirituels qu'il a d'auditeurs ; eh l que lui dire à lui , lorsqu'il fait partager ses préventions et ses murmures à la plupart de ses frères ?

Par rapport à son supérieur , c'est Absaloa qui travaille à démolir l'autorité de son père ; car par la défiance , le mépris, l'aversion qu'il inspire aux inférieurs pour le supérieur, il rend inutile la direction de l'un et arrête les progrès des autres. Tel l'instrument hideux et terrible inventé pour séparer la tète des membres : le premier soin du démon , dès qu'une tommunautc se forme, est d'y établir la guillotine en permanence 5 pour lui, voilà le point capital, séparer les inférieurs du supérieur au moyen du tranchant de la langue. Ainsi s'explique ce sentiment pénible qui naît au cœur à l'endroit d'un religieux , au moment même où il est revêtu de l'autorité : hier c'était mon ami, mon confident 5 aujourd'hui je ne le regarde plus du même œil , j'éprouve peur lui une répulsion involontaire. L'ennemi de tout bien a soufflé là.

Par rapport à Dieu, c'est un contempteur in* soient de son autorité : « Qui vous méprise, me « méprise. » (Luc, x.) « Qui vous touche, me « louche à la prunelle de l'œil. » (Zach. 11.) « Vous ne médirez point des dieux, et vous ne « prononcerez aucune parole offensante contre g le prince de votre pcuole, » (Exod. xxu.)

« Ne portez point la main sur mes oints, et ne « blessez point mes prophètes. » (Ps. civ.) « Certes, dit saint Cyprien, si celui qui injurie « son frère et le traite de fou est par l'arrêt de « Jésus-Christ lui-même condamné au feu, que « sera-ce de celui qui méprise son père et son « supérieur? » (Ep. 18, ad Cornet.) Faut-il s'étonner que le désobéissant, adorateur de sa volonté et de son jugement, soit comparé par TEsprit-Saint à l'idolâtre? « Résister au comte mandement est un péché non moins grand « que de consulter les devins, et refuser de se « soumettre est un crime aussi énorme que de « porter son encens aux idoles. » (I. Iieg. xv.)

Le troisième est de trembler à la me du châtiment*

11 ne se fera pas longtemps attendre : « Par « où l'homme a péché, c'est par là qu'il le faut « punir. » (Sap. xvn.)Vous brisez le nœud qui vous reliait par le supérieur à Dieu, à l'instant va se détendre le nœud qui, en vous, assujettissait la chair à la raison, et qui, autour de vous,

assujettissait vos inférieurs à votre autorité. Pénétrez le sens profond de cette parole de saint Augustin : « Voulez-vous que ce qui est au- « dessous de vous vous soit soumis, commencez « par être soumis à ce qui est au-dessus. Ainsi « le veulent l'ordre et la paix. Vous êtes sou- « mis à Dieu, la chair vous sera soumise \ vous « servez Celui qui vous a faits, ce qui a élé fait « pour vous vous servira. » (A>. cxlvii.) En d'autres termes : L'obéissance de la volonté aux légitimes supérieurs est la condition de la soumission de la chair à la volonté ; et l'insubordination de la première entraîne les révoltes de la seconde.

Pénétrez encore îe sens de cette parole du Deutéronome : « N'ayez aucune indulgence « pour lui; vous exigerez âme pour âme, œil « pour œil , dent pour dent, main pour main, « pied pour pied. » (xix.) Mêmes défiances de la part de vos subordonnés , même indocilité , même esprit frondeur. Quelquefois aussi , même esprit de critique et de raillerie de la part des autres religieux ; quel droit aurez-vous de vous plaindre?

C'est encore îe sentiment des saints, qu'assez souvent Dieu donne aux inférieurs le supérieur

qu'ils méritent, et que s'il récompense les communautés dociles en faisant tourner à leur plus grand bien le gouvernement et les ordres du supérieur, il châtie les communautés insoumises en mettant à leur tète des supérieurs pas^ sionnés ou incapables.

On dirait, en lisant l'histoire, que Dieu se montre plus sensible aux injures faites à ses représentants qu'à celles qui lui sont personnelles. Pour ne citer qu'un trait, Marie, sœur de Moïse, ayant murmuré contre son frère, fut à l'instant couverte de lèpre et séparée du reste du peuple. Ce qui a sans doute inspiré à saint Eadle cette règle : « Séparez de la communauté « le murmurateur , son travail, son vêtement. « Que personne ne prie , ne parle, ne mange « avec lui, pas plus qu'avec un pestiféré ou un « excommunié. »

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