QUE FAIRE QUAND L ORDRE CONTRARIE
i9 Souffrir tout avec patience.
Faire souffrir les autres et beaucoup souffrir sci-mème. est le sort inévitable de tout supé-
rieur. Qui put jamais contenter tout le monde? Le moyen de conserver, dans une si grande variété d'occupations , le calme le plus impassible, l'égalité la plus parfaite, la rectitude la plus invariable ! Dieu laisse au supérieur des défauts, d'un côté pour l'humilier lui-même , de l'autre pour exercer son inférieur et lui montrer combien il est fragile. Les défauts du supérieur ne servent pas moins que ses vertus à l'inférieur, et réciproquement. Un supérieur et un inférieur parfaits seraient l'un à l'autre plus agréables j imparfaits, ils sont l'un pour l'autre plus utiles.
« Ce qui est caprice dans le supérieur par « rapport aux règles de son ministère est , par « rapport à vous, selon les intentions de Dieu, «c une occasion de vous humilier et de mortifier « votre amour-propre trop sensible. Le supé- « rieur fait une faute, mais il ne la fait qu'à « cause que Dieu l'a permise pour votre bien. « Ce qui est donc en un sens la volonté injuste « et capricieuse du supérieur, est, en un autre « sens plus profond et plus important , la voce lonté de Dieu même sur vous. La volonté « d'autrui , qui a autorité sur moi , quelque « injuste qu'elle soit, est à mon égard la vo-
« lonté de Dieu toute pure. Le supérieur coince mande mal; mais moi j'obéis bien , heureux « de n'avoir plus qu'à obéir. Cessez donc de « considérer le supérieur qui n'est qu'un instru- « ment indigne et défectueux d'une très-par- « faite et très-miséricordieuse Providence. Re- « gardez Dieu seul qui se sert des défauts des « supérieurs pour corriger les vôtres. Ne vous « irritez pas contre l'homme, car l'homme n'est « rien ; ne vous élevez pas contre celui qui vous « tient la place de. Dieu même , et en qui tout « est divin pour votre correction , même jusce qu'aux défauts par lesquels il exerce votre « patience. Souvent les défauts des supérieurs « nous sont plus utiles que leurs vertus ; parce « que nous avons encore plus de besoin de « mourir à nous-mêmes et à notre propre « sens , que d'être éclairés , édifiés . consolés « par des supérieurs sans défauts. » (Bossuet, Oblig. de Ctiat rel.)
Qui ne sait combien il est avantageux, pour ne pas dire nécessaire , au religieux d'être éprouvé? Fautes expiées, temps perdu racheté, humilité et patience pratiquées, détachement du cœur, vocation affermie , préserva- -f pour revenir, grâces attirées sur la comuiun.mté,
trait de ressemblance avec Jésus-Christ et tous les saints : tels sont les fruits de l'épreuve bien supportée. « Si Dieu vous envoie de grandes « croix, disait saint Ignace, c'est un signe qu'il « veut faire de vous un grand saint ; si donc « vous désirez acquérir une haute sainteté , « priez-le de vous donner beaucoup à souffrir.»
La contradiction, c'est la lime qui polit l'or , c'est le chardon qui adoucit le drap , c'est la sangsue qui tire le sang corrompu, c'est l'argumentateur qui, dans une thèse publique, ne presse l'élève que pour le faire briller.
Saint Jean-Chrysostôme enchérit encore :
« Toute contradiction endurée en ce monde « est un baptême de feu. Quant au baptême « d'eau, nous ne le recevons qu'une fois ; mais « le baptême de feu, c'est notre élément ordi- « naire, nous y sommes constamment pion- « gés. » (Hom, 24 , in Matth.)
2° Souffrir tout dans un sentiment de compassion pour le supérieur,
« Obéissez à vos conducteurs , dit saint « Paul , parce qu'ils veillent pour le bien de
« vos âmes, eomme devant en rendre compte* « et soyez-leur soumis , afin qu'ils s'acquittent « de ce devoir avec joie, et non en gémissant : « ce qui ne vous serait pas bon. » (Hebr. xm.)
Hélas ! la tâche d'un supérieur est parfois bien rude ; de peur de contrister ou d'essuyer un refus, voyant qu'on cherche à éluder un ordre, à faire échouer un projet, il préfère souvent mettre lui-même la main à l'œuvre ou se désister, que de commander : semblable, dit Rodriguez, à ces infirmes qui aiment mieux se priver de marcher ou de manger que de s'aider d'un pied ou d'un bras malade, tant ils ont de la peine à s'en servir ; semblable , dit-il encore , à Rébecca qui , sentant ses enfants s'entre-choquerdans son sein, s'écriait dans sa douleur : Qu'était-il besoin que je conçusse?
La supériorité est une charge, sans doute , mais d'autant plus légère qu'il y a plus d'épaules pour la porter. Que sera-ce donc si les inférieurs , au lieu de partager le fardeau du supérieur en l'allégeant par leur docilité , le rendent intolérable en l'aggravant par leurs désobéissances et leurs murmures?
Les inférieurs, disait saint Ignace, sont entre les mains du supérieur comme un bâton entrç
les mains d'un vieillard ; mais si ce bâton se retourne pour battre et frapper , au lieu de servir d'aide et d'appui, que fera le vieillard? L'enfant, en naissant, apporte tous ses membres, moins les dents, de peur, dit le juif Philon, qu'il ne morde le sein de sa nourrice. Garde-toi donc, 6 religieux , de mordre et d'ensanglanter ton supérieur, établi de Dieu pour te donner le lait pur de la sagesse; désarme ta bouche, sois sans dents et sans fiel contre le nourricier de ton âme. Tu dis : Sans cesse il ordonne, il défend, il refuse, il reprend, il punit. Ignorestu donc que c'est pour lui un devoir de conscience d'agir ainsi, qu'à sa place tu serais obligé d'agir comme lui , qu'il est solidaire devant Dieu pour sa communauté et en rendra compte âme pour âme? Veux-tu donc qu'il se damne pour toi, ou plutôt qu'il te damne avec lui? Se propose-t-il autre chose que ton bien et celui de tes frères? Sais-tu les peines , la sollicitude, les larmes, les prières, les mortifications que tu lui as coûtées? Pourrait-il, sans trahir la cause de Dieu, tes intérêts et les siens , garder le silence , lorsqu'il te voit violer tes vœux, . mépriser la règle, céder à tes passions et mar-w cher sur le bord de l'abîme? IS'est-ce pas le corn-
ble de la déraison et de l'injustice, de le blâmer de faire son devoir et de te contraindre à faire le tien?
3° Souffrir tout par amour pour le sacré Cœur de Jésus,
Citons quelques maximes de la vénérable Marguerite-Marie Alacoque :
« Le Cœur adorable de Jésus veut que nos a cœurs soient détachés de tout et d'eux-mê- « mes. Le cœur le plus obéissant est celui qui « aura sur son Cœur le plus de crédit et qui y « entrera plus avant. Disposez-vous, pour l'a- « mour du divin Cœur, à tout faire et à tout « souffrir dans le silence d'une âme parfaitece ment abandonnée. Chérissez et honorez ceux « qui vous humilieront ou qui vous mortifie- « ront; regardez-les comme vos plus grands « bienfaiteurs. Offrez-vous au sacré Cœur de « Jésus comme une victime qui veut être im- « molée avec lui ; le sacré Cœur sera l'autel du k sacrifice, et il sera aussi le sacrificateur, 11 me « semble que je ne serai jamais en repos, que
*r je ne me voie clans des abîmes d'humilia- « tions et de souffrances, inconnue à tout le a monde et dans un éternel oubli : ou si l'on se « souvient de moi , que ce ne soit que pour « me mépriser davantage , et pour me donner « de nouvelles occasions de m'humilier. Je ne « me plaindrai ni excuserai, songeant que cha- « cun a droit de m'accuser, de m'humilier, de « me faire souffrir, puisque l'amour du sacré « Cœur m'oblige à tout supporter sans dire ï « c'est assez. Qu'il fait bon marcher à contrece sens de ses inclinations , sans autre plaisir « que celui de n'en point avoir ! L'amour, l'ace mour du sacré Cœur adoucit tout. » (Sa Vie.)
CHÀPÏTRE QUATRIÈME,