‹ Les vertus religeusesChapitre 38 sur 50 · LA CHARITE , VERTU PROPRE DE JÉSUS - CHRIST · texte numérisé non relu

LA CHARITE , VERTU PROPRE DE JÉSUS - CHRIST

Préceptes et exemples, tout, dans la vie du Sauveur , montre que sa vertu favorite, sa vertu propre et en quelque sorte caractéristique, était la charité. Qu'il traite avec ses apôtres ignorants et grossiers, avec les malades et les pauvres, avec ses ennemis et les pécheurs, c'est toujours la condescendance , la bénignité , la mansuétude, l'affabilité, la patience, en un mot la charité sous toutes se» formes les plus aima-

blés qui le distingue. Roi plein de clémence, agneau plein de douceur : comme ces titres lui conviennent bien ! Qu'il disait justement de lui : « Apprenez de moi que je suis endu- « rant et humble de cœur! » Son joug ctai/ doux , son fardeau léger, sa conversation sanû tristesse et sans amertume \ il soulageait tout ce qui était chargé, il consolait tout ce qui était affligé, il n'achevait ni d'éteindre la mèche qui fumait encore, ni de briser le roseau déjà froissé. Il nous appelait ses amis, ses frères, ses petits enfants, son petit troupeau ; et comme la plus grande marque d'amitié est de mourir pour ceux qu'on aime, il a donné à chacun de nous le droit de dire comme saint Paul : « Il « m'a aimé et il s'est livré pour moi , » afin que chacun de nous puisse lui répondre : Eh bien ! mon bon Maître, je vous aime et je me livre pour vous.

Or le religieux, appelé à reproduire ces trois grands traits de Jésus-Christ, la pauvreté, la chasteté, l'obéissance, l'est encore à retracer un quatrième trait non moins noble et dislinctif, la charité fraternelle. C'est ici que, pour s'élever non plus au-dessus des biens terres- Ires, ni des plaisirs seasueJ.s, ni du jugement et

le la volonté propre, mais de l'égoïsme, du culte de soi-même, de l'amour effréné du moi, qui a poussé ses racines au plus intime de l'âme, il a besoin de considérer attentivement et les fondements de la charité et ses effets, et son principal écueil et les moyens de l'éviter.

1er FONDEMENT DE LA CHARITÉ FRATERNELLE.

Nous sommes membres de la grande famille chrétiemi»

La charité envers le prochain, c'est ïa charité envers Dieu dans le prochain ; car la foi nous assurant que Dieu est notre père, Jésus-Christ notre chef, l'Esprit-Saint notre sanctificateur, aimer le prochain en tant qu'il est l'enfant bienaimé de Dieu, le membre infiniment cher de Jésus-Christ, le sanctuaire que l'Esprit-Saint se plait à habiter et embellir, c'est aimer premièrement et éminemment ce Père céleste, ce Chef auguste, cet Esprit vivificateur : ce Père qui continue à son enfant le bienfait de l'adoption, ce Chef qui c mraunique à son membre sa vie,

cet Esprit qui orne incessamment de grâces et de vertus son sanctuaire. Et parce qu'il n'est guère possible au religieux d'envisager ses frères à ce point de vue , sans leur souhaiter ce que le Père, le Fils et le Saint-Esprit ont tant à cœur de leur donner , l'acte de charité fraternelle renferme presque nécessairement des actes au moins implicites de foi et d'espérance, et l'exercice de la plus noble des trois vertus théologales est souvent pour lui un exercice des deux autres.

C'est ainsi que la charité répandue dans nos cœurs par le Saint-Esprit, unissant les chrétiens entre eux et avec l'adorable Trinité dont ils sont les images, est la vive et parfaite imitation de l'amour du Père pour le Fils et du Fils pour le Pcre , amour substantiel qui n'est autre que le Saint-Esprit , et ne fait de nous tous en Dieu qu'une même chose par grâce , comme le Père et le Fils ne sont qu'un seul et même Dieu avec le Saint-Esprit par nature , selon la parole de Jésus-Christ : « Qu'ils soient « tous une même chose , comme vous , mon « Père, vous êtes en moi et moi en vous ; afin « qu'eux aussi ne soient qu'une même chose

« en nous. » (Joan. xvh.)

Telle est la chaîne qui nous unit et nous lie î chaîne d'or mille fois plus puissante que les liens du sang , de l'intérêt ou de l'amitié : car «eux-ei laissent voir les défauts du corps et /es vices de rame; tandis que la charité couvre tout , cache tout , pour offrir exclusivement à l'admiration et â l'amour l'ouvrage des mains de Dieu , le prix du sang de Jésus-Christ , le chef-d'œuvre du Saint-Esprit,

$• FONDEMEIfT DE LA CHARITÉ FRATERNELLE.

JVbiss sommes membres de la même famille religieuse.

Pwir aimer ses frères comme soi-même par apport à Dieu, il suffirait sans doute d'avoir avec eux la même foi , les mêmes sacrements, le même chef, le même esprit , ïes mêmes pasteurs, la même vie, le même héritage, les mènes espérances immortelles. Mais, outre ces .■apports déjà si étroits et si nombreux, il en existe d'autres qui portent au plu» haut degré, entre

- 2iÔ — les différents membres de la famille religieuse,

Familié et la fraternité. Tous, au noviciat, ont été jetés au même moule, ou plutôt, ont suce au sein de la même mère le lait de la science et de la piété; tous reconnaissent pour père îe même fondateur, qui leur a transmis son îsprit, et suivent les mêmes règles qu'il leur a tracées; tous poursuivent le même but par les mêmes moyens; tons, du matin au soir, et pendant la vie entière, accomplissent les mêmes exercices, habitent sous le même toit, travaillent, se sanctifient, souffrent et se réjouissent ensemble. Mêmes intérêts comme entre concitoyens, mêmes combats comme entre compagnons d'armes, mêmes aïeux et mêmes trésors comme entre frères ; communication de pensées et échange de sentiments comme entre amis.

Que si Jésus-Christ a dit aux membres de la grande famille chrétienne : «Tel est mon cornet mandement : Aimez-vous les uns les autres « comme je vous ai aimés. On reconnaîtra que « vous êtes mes disciples, si vous vous aimez « les uns les autre*; » (Joan, xm) ne peut-il pas dire aux membres de la famille religieuse: « ïelic est ma recommandation propre el spé«

« ciale : Avant tout et par-dessus tout, entre- « tenez parmi vous une mutuelle charité 5 « soyez une même âme en plusieurs corps diffé- « rents. On reconnaîtra que vous êtes reli- « gieux et frères, non à l'habit noir ou blanc « que vous porterez, ni à la pratique des « mêmes vœux et des mêmes vertus, ni aux « ministères particuliers que vous confiera k l'Eglise, mais à l'amour que vous aurez les « uns pour les autres. Eh \ qui vous aimera, si « vous ne vous aimez les uns les autres? Le « monde le plus souvent vous détestera, vous « accusera, vous persécutera. Aimez-vous fra- « ternellement , parce que vous n'avez tous « qu'un père céleste comme hommes ; aimez- « vous saintement, parce que vous n'avez tous « qu'un chef comme chrétiens -, aimez-vous « tendrement , parce que vous n'avez tous « qu'un fondateur comme religieux. Si de l'u- « nité d'origine se forme naturellement l'ami- « tié, quelle ne sera pas l'amitié de ceux qui « portent le sceau de l'unité dans leur triple « origine ? »

Impossible au religieux d'aimer ses frères d'un amour vrai et sincère, pur et constant, s'il ne les envisage à ce point de vue.

l'esprit le famille.

Basée sur ces principes , la charité fraternelle produit Yesprit de famille , cet esprit qui s'oublie soi-même pour ne songer qu'au bien commun ; qui fait passer les intérêts généraux avant les intérêts particuliers \ qui s'efforce de vivre avec tous sans acception de personne, comme tous sans singularité, pour tous sans recherche de soi-même; cet esprit qui v liant et enchaînant comme un ciment divin toutes les parties du mystérieux édifice de la religion , réunissant tous les cœurs en un seul cœur , toutes les volontés en une seule volonté, permet à la communauté de marcher à ses lins d'un pas ferme et assuré , et à chacun de ses membres de travailler efficacement et en paix à sa perfection personnelle ; cet esprit qui donne à tous les religieux , avec le bonheur centuplé de la famille, un délicieux avant-goût du ciel, les rend invincibles à leurs ennemis , et fait dire d'eux avec admiration : Voyez comme ils s'aiment !

Sur cette parole du Psalmiste : « Qu'il est « bon et agréable d'habiter ensemble comme « des frères ! » saint Augustin s'écrie : « Voilà « la parole qui enfante les monastères , parole « suave, délectable, délicieuse, qui remplit « l'àme et l'oreille de jubilation. » (J/t Psal. cxxxn. )

Oui , certes, le bonheur est grand et les avantages inappréciables en communauté ; mais sans esprit de famille il n'y a pas de communauté, comme il ne saurait y avoir ni beauté ni bien-être dans le corps humain sans l'harmonie et la concorde des membres qui le composent. Ne perds point de vue cette comparaison , o toi qui veux vivre heureux en religion et rendre heureux avec toi tes frères. Une communauté est un corps, et un corps est un tout-, or, comme les membres, chacun dans sa fonction et à sa place, vivent dans une parfaite inlel'igence, se soulagent, se défendent, s'entr'aiment, sans se jalouser ni se venger jamais, et n'ont en vue que le corps et le tout dont ils sont les parties : ainsi, dans la communauté dont tu as l'honneur d'être membre, et dans l'emploi qui t'a été assigné, songe que lu es la partie d'un tout et qu'il faut rapporter à ce tout

ton temps , ton travail , tes forces, avoir les mêmes pensées , les mêmes sentiments , les mêmes desseins , le même langage 5 sans quoi il n'y a plus ni corps ni membres, ni parties ni tout. Si tu veux bien saisir et pratiquer l'esprit de famille, étudie et contemple ce qui se passe en toi : tu en portes en toi-même la vive image et le parfait modèle.

l'jégoïske.

À la charité fraternelle et à l'esprit de famille est opposé Yêgoïsme, qui, prenant pour règle cette devise : Tout pour soi, chacun pour soi, n'hésite jamais dans l'occasion à sacrifier l'intérêt commun pour le sien, isole l'individu, le concentre en lui-même, le juxtapose sans le fusionner, en fait un étranger au milieu de ses frères, et tend à justifier la définition que donnait des communautés un impie fameux : Ce son.* des réunions tFhommes assemblés sans se connaître, vivant sans s'aimer, mourant sans se H* gretler ; l'égoïsme, qui a pour cortège les défiances, les jalousies, les partis, les aversions -3

- 22i — devant lequel s'enfuient l'abnégation , l'humilité , la patience, toutes les vertus ; et qui , introduisant un malaise et un dégoût universel, fait perdre au religieux la sainteté commencée qu'il avait apportée du siècle , offre une image de l'enfer où l'on s'attendait à trouver une image du ciel, sape par la base la communauté et lui prépare , dans un avenir plus ou moins rochain , un désastre inévitable.

Comme l'esprit de famille fait grandir et prospérer un ordre, quelque faibles que soient se? débuts; ainsi l'égoïsme en tarit la sève et le frappe d'impuissance, quels que soient ses développements. Si l'un , en unissant , est un principe de force et de durée, l'autre , en divisant, est un principe de dissolution et de décadence • et Salluste a pu dire : « Les moindres choses « croissent par la concorde, et les plus grandes « dépérissent parla discorde. » Tant que les fils de Xoé parlèrent la même langue, la construction de la tour gigantesque avança rapidement; du moment qu'ils cessèrent de s'entendre , ils ne firent que démolir ; et le chef-d'œuvre qui devait immortaliser leur nom, fut un monceau de ruines où ils ont attaché le sceau de leur honte et de leur orgueil*

A chacun des quatre angles du monastère # ja religion ou la charité personnifiée devrait montrer en gros caractères sur son écusson une de ces paroles : Aimez-vous les uns les autres. — Celui qui n'est pas avec moi est contre moi, et celui qui n'amasse pas avec moi dissipe. — Tout royaume divisé sera désolé. — Ils n'a« voient tous qu'un cœur et qu'une âme.

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