‹ Les vertus religeusesChapitre 40 sur 50 · SW · texte numérisé non relu

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2e caractère : Traiter ses frères avec respect , franchise et cordialité.

L'honneur extérieurement rendu étant le signe et l'effet de l'estime intérieure, la charité honore tous ceux qu'elle estime , supérieurs , égaux, inférieurs, jeunes et vieux -, elle observe soigneusement les convenances, et apprécie les circonstances diverses de l'âge , des emplois , du mérite , du caractère , de la naissance , de l'éducation, pour se faire tout à tous- Convaincue que Dieu n'est pas indigne d'avoir à son service des hommes bien élevés, et que les religieux ne doivent pas moins se respecter que les gens du monde , elle se conforme aux lois de la politesse en tout ce qui s'accorde avec la simplicité religieuse ; non de cette politesse feinte et dissimulée qui n'est qu'un témoignage de bienveillance apparente et de respect mensonger; mais de cette politesse , fleur de la charité , qui , manifestant au dehors les sentiments d'une affection sincère et d'un dévouement véritable , met la grâce sur le visage, la

bénignité sur les lèvres, l'affabilité dans le regard , la douceur dans les paroles , la prévenance, l'urbanité et la délicatesse dans les procédés ; de cette politesse, fruit de l'abnégation et de l'humilité non moins que de la charité et de l'amitié, qui est l'art de se contraindre et de gagner sur soi , sans contraindre ni gêner personne \ le soin d'éviter ce qui déplaît et de faire ce qui peut plaire , afin de rendre les autres contents de nous et d'eux-mêmes ; en un mot, un assemblage de discrétion et de complaisance , de cordialité et d'égards , de paroles et de manières pleines de suavité et de déférence.

V caractère : S'entendre avec ses frères dans le même emploi, et s'étudier à ne faire souffrir personne.

Mon Dieu, pourquoi tant tenir à notre manière do voir et de faire? Est-ce que tous les moyens, toutes les méthodes n'aboutissent pas à peu près au même résultat, pourvu qu'on les emploie avec sagesse et persévérance ? Mon frère a

- 5*9 réussi par sa méthode, j'ai réussi par la mienne : preuve que le succès est attaché à l'une et à l'autre, et que ce n'est pas la peine de nous disputer à qui l'emportera, de scandaliser ceux que nous devions édifier, et peut-être de compromettre l'œuvre dont nous sommes chargés. Les quatre animaux dont parle Ezéchiel joignaient leurs ailes, et étaient poussés par un même esprit et animés d'une même ardeur ; aussi emportaient-ils le char de la gloire divine d'un vol majestueux et rapide. Voilà l'exemple que doivent suivre les religieux : qu'ils unissent leurs forces et s'abandonnent à la même inspiration.

La charité évite les airs hautains et dédaigneux, elle se prémunit contre les tics et les manies, et, jusqu'au milieu des plus grandes préoccupations, elle se tient en garde contre les brusqueries et la rusticité. Attentive à ménager la susceptibilité, elle ne blâme ni ne méprise ceux qui tiennent une conduite contraire à la sienne, et apprend une chose à ceux qui l'ignorent et devraient la savoir comme en la leur rappelant.

Le religieux animé de la charité fraternelle n'est ni de ces esprits chatouilleux qui pren-»

nent feu pour un rien et sont incapables de

dissimuler un manque d'égards ou un démenti ; ni de ces esprits pointilleux qui se plaisent à contredire, à ergoter, à remuer les questions irritantes ; ni de ces esprits tranchants qui s'c. rigent en arbitres suprêmes du talent et de la vertu , et en distributeurs infaillibles de la louange et du blâme ; ni de ces esprits soupçonneux qui ruminent secrètement dans leur cœur, et regardent comme dirigée à leur adresse toute parole un peu piquante ou équivoque; ni de ces esprits mécontents qui trouvent détestable tout pays où l'obéissance les envoie, toute société au sein de laquelle ils vivent, et qui feraient le tour du monde sans rencontrer un lieu ou une personne qui leur agrée ; ni de ces esprits impérieux qui prétendent imposer leurs opinions et refusent de partager celles des autres, quelque justes qu'elles soient, par cela seul qu'ils ne les ont pas conçues ou émises les premiers; ni de ces esprits moqueurs et facétieux qui n'épargnent ni les vieillards ni ceux qui n'entendent pas raillerie •, ni de ees grands pnrleurs qui , au lieu d'être plus occupés à faire ressortir la variété des connaissances des autres que les leurs, comme le veulent la charité et la po-

litesse, accaparent la conversation , ne laissent à personne la liberté d'y mettre du sien , et font trouver un ennui et un déplaisir mortel où l'on était venu chercher le délassement et la joie.

4e caractère : S'accommoder aux différente* humeurs.

Celui qu'anime la charité , supporte patiemment et en silence, dans un sentiment d'humilité et de douceur, comme s'il était sans yeux et sans oreilles, les humeurs les plus difficiles, le6 plus bizarres , les plus disparates , bien qu'à certains moments toutes ses petites passions se soulèvent dans son cœur.

Si régulier et si parfait qu'on soit , n'a-t-on pas toujours besoin de compassion et d'indulgence? Pour être supporté, il faut supporter; pour être aimé, il faut aimer ;pour être aidé, il faut aider; pour recevoir de la joie, il en faut donner.

Au milieu de tant d'esprits , de caractères , d'intérêts différents, comment vivre en pajx

même un seul jour , si l'on ne sait condescendre , s'accommoder, s'assouplir , céder de son droit , s'imposer des privations, renoncer à un dessein même bon, détourner la vue de beaucoup de maux et de défauts qu'on n'a pas la mission ou le pouvoir de guérir?

La charité écoute un importun, répond aune question vaine, rend un service dans un besoin imaginaire, sans laisser voir ni effort ni ennui. Elle ne demande ni exemptions ni privilèges sans une vraie nécessité , de peur d'éveiller la jalousie. Elle ne multiplie ou ne prolonge pas les entretiens avec quelques-uns , lorsqu'elle pourrait donner de l'ombrage aux autres. Elle combat les antipathies et les aversions naturelles, s'efforçant de ne les point laisser paraître, et recherche même la société de ceux qui en sont l'objet. Elle ne se mêle point de reprendre ou d'avertir, par une sorte de zèle amer et comme pour n'avoir plus rien à souffrir. Elle examine si elle ne retrouverait pas en soi les fautes et les défauts qui la choquent dans autrui , ou de plus considérables encore, et travaille à s'en corriger. « Si vous ne pouvez vous « rendre tel que vous voudriez, comment pour- « rez-vous faire que les autres soient selon vo-

« trc gré? Nous aimons que les autres soient « exempts de défauts, et nous ne corrigeons « point les nôtres. Nous voulons qu^on re- « prenne les autres sévèrement , et nous ne « voulons pas être repris nous-mêmes. Nous h trouvons mauvais qu'on leur laisse une trop « grande liberté , et nous trouvons plus mau- « vais encore qu'on nous refuse quelque chose. « Nous demandons qu'on les retienne par des « règlements , et nous ne souffrons pas qu'on « nous contraigne en rien. Par là , l'on voit r clairement combien il est rare que nous « usions de la même mesure pour nous et pour r les autres. » (Imit., lib. i, 46.)

5e caractère : Ne refuser aucun service raisonnable, et accompagner son bon office ou son refus de manières affables.

La charité est libérale , elle fait tout ce qui lui est possible ; et alors même qu'elle fait peu, elle voudrait toujours pouvoir faire beaucoup. Elle ne laisse échapper aucune occasion de soulager, de donner, de se dévouer, de prendre

pour soi *îc qu'il y a de plus pénible, à l'exemple et eu vue de son divin Auteur qui était venu non pour être servi, mais pour servir. Ce religieux parait souffrant , elle va demander pour lui quelque adoucissement ; cet autre a besoin ou envie d'un livre, d'un instrument, d'un objet quelconque , elle se fait autoriser à le lui procurer •, celui-ci plie sous le faix, elle le partage avec lui ; celui-là est triste et affligé , elle lui adresse ou lui fait adresser quelques paroles de consolation. Sans se plaindre ni de sa surf-barge ni de l'incurie de ses frères , elle achève volontiers leur ouvrage laisse imparfait : trop heureuse de diminuer leur peine etd'augmeni.er son mérite.

« Le chasseur, dit saint Jean-Chrysostôme, qui a aperçoit un magnifique gibier, se récrie-t-il « contre ceux qui ont battu le bois avant lui et « négligé de le tuer? Et le voyageur qui trouve k sur son chemin une pièce d'or, dédaigne-t-il « de se courber, disant: Pourquoi ceux qui « ont passé les premiers ne l'ont-ils pas ra- « massée? » (Hom. 8, adv. Judœos.)

Certes, ce serait une chose étrange qu'on se morfondit en ardents désirs d'exercer la charité au dehors, qu'où fit admirer sou dévouement

dans un hôpital ou dans une classe, qu'on sollicitât peut-être la faveur de porter le christia* nisme et la civilisation jusqu'aux Indes , et qu'en même temps, dans sa propre maison, au milieu de ses frères , on se montrât froid , indifférent , sans attention et sans complaisance. Il y a un art de donner comme de refuser. Plusieurs en donnant n'obligent point , parce qu'ils donnent de mauvaise grâce; d'autres en refusant ne désobligent point , parce qu'ils savent tempérer et adoucir le refus. La charité possède cet art au plus haut degré ; et ce qui est art chez les mondains, est, chez elle, vertu et fruit du Saint-Esprit,

6* cahactère : Partager les joies et s'associer aux peines de ses frères.

Comme Fâme, dans le corps humain , établit entre les membres une société parfaite de plaisirs et de douleurs ; ainsi la charité , dans le corps religieux , met tout en commun , et, pour le contentement comme pour l'affliction, non nioias que four les biens terrestres , semble

faire disparaître cette parole froide , le mien, le tien. Elle s'attriste avec ses frères des épreuves auxquelles ils sont soumis , de leurs chagrins , de leurs humiliations, du peu de succès qu'obtiennent leurs œuvres, et Jeur prodigue les consolations qu'en pareil cas elle désirerait pour elle-même. Elle se réjouit de l'estime et de la confiance dont ils sont honorés , de la réussite de leurs travaux, des dons de la nature et de la grâce qu'ils possèdent; elle les en félicite et eu remercie Dieu. Si d'un cùté la compassion , en s'appropriant les peines, les adoucit chez celui qui les endure , de l'autre la participation d'un ami à la joie de son ami qui la ressent , en la rendant comme personnelle au premier, la double chez le second.

Et plût à Dieu qu'à la place de cette confraternité touchante , on ne vit jamais régner le vice bas et rampant de la jalousie !

« Or, quand David revint après avoir tué le « Philistin , les femmes sortirent de toutes les « villes d'Israël au-devant du roi Saùl en chance tant et en dansant. » Aujourd'hui comme autrefois, ce sont les femmes qui sont une occasion ou un objet de jalousie : confiance accordée par des femmes, louanges décernées par

des femmes, cadeaux offerts par des femmes. « Et les femmes, dans leurs danses et dans leurs « airs de musique, se répondaient l'une à l'au- « tre, et disaient : Saùl en a tué mille, et David « en a tué dix mille. » Un tel a la confiance et le suffrage de presque tout le monde, et un tel de presque personne ; un tel parle comme un ange, et un tel ne sait pas ce qu'il dit ; un tel ravit ses élèves par sa science, et un tel ne leur inspire que le dégoût. » Cette parole mit Saiïl dans une « grande colère, et elle lui déplut étrangece ment. » On entre dans une fureur sourde , on grince des dents à de tels propos. « Ils ont « donné, dit-il, dix mille hommes à David, et à « moi mille : que lui reste-t-il après cela que d'ê- « tre roi ? » On donne tout à mon frère, et rien à moi ; il n'y a que lui de saint, d'instruit, de poli : eh ! qu'il prenne donc tout pour fui et demeure seul maître du terrain. » Depuis ce jource là, Saiil ne regarda plus David de bon œil. » C'est fini , fini pour jamais : la haine succède à l'amitié, on se déteste. ce Et Saiil, ayant un dard « à la main , le lança contre David. » (I. Reg. xviii. ) On se lance les traits de la médisance , quelquefois de la calomnie ; on se dénonce , on se venge : il en faut venir à une réparation.

7e caractère : Ne point s'aigrir dans les torti d' autrui*

Oui, il faut pardonner et rendre le bien pour le mal, comme Dieu nous a pardonnes et nous a rendu le bien pour le mal en Jésus-Christ.

On a beau fouler la violette , jamais elle ne redresse fièrement sa tète ; et celui qui l'écrase n'est averti de sa présence que par la douceur de son parfum. C'est l'image de la charité.

Elle aime à se persuader qu'il n'y a eu qu'un malentendu , une inadvertance , au plus une légère malice. Si une explication est jugée nécessaire, elle fait les avances et s'accuse ellemême d'avoir fait naître l'incident. Jamais elle ne garde rien de pénible dans son cœur contre son frère, et elle met tout en œuvre pour empêcher son frère de rien garder dans le sien. Signes de mépris, ingratitude, rudesse, faux rapports, exigences, contrariétés : elle excuse tout.

Cassien fait mention d'un religieux qui, ayant reçu un grand souffle* de son abbé en présence

de plus de deux cents frères , ne laissa pas:7 échapper une plainte, ne changea pas même de i couleur. Saint Grégoire loue un autre religieux | qui, ayant été frappé par son abbé à coups d'es-1 cabeau, attribua cet accident non à la passion 1 du supérieur , niais à sa propre faute. Le Père j? ajoute que l'humilité et la patience du disciple furent une leçon pour le maître.

Elle ne saurait être d'un poids médiocre dans ] la balance de Celui qui pèse si exactement le mérite , cette charité qui, appliquée à ne rien donner à souffrir, souffre tout patiemment, non une fois, mais toute la vie, chaque jour et presque à chaque instant; cette charité d'autant plus nécessaire, que le religieux ne pouvant, en s'éloignant , faire une heureuse diversion dans «on esprit , est obligé de vivre dans la même maison, souvent dans le même emploi, avec les caractères les moins sympathiques au sien; cette charité enfin qui , comptée pour peu icibas, parce qu'elle ne s'exerce que sur de minces objets , et plutôt exigée qu'admirée , èJt moins exposée à la vaine gloire et conserve de- Tant Dieu tout son prix.

- SfcO -

8e caractère : Faire ses excuses dans ses propre* torts , avouer humblement sa faute ou son erreur»

Les récriminations, les qualifications odieuses, les réponses sèches , les démentis amers , les mots piquants ou moqueurs sont inconnus à la charité.

La belle comparaison de saint Jean-Chrysostome ! « Quelqu'un vous accable d'injures, ferce mez votre bouche ; car si vous l'ouvrez, vous « ne ferez qu'exciter la tempête. Vous êtes « dans une chambre, entre deux portes ouverte tes qu'un vent violent fait battre avec fracas; « fermez-en vite une , le bruit cessera à l'ins- « tant et le courant d'air perdra toute son iin- « pétuosité ! Voilà votre position en présence « de celui qui vomit contre vous des injures : « votre bouche et la sienne sont deux portes « qui livrent passage au vent ; fermez la vôtre, « l'orage tombera aussitôt. Si par malheur « vous l'ouvrez, la tempête deviendra furieuse, « et qui sait quand elle s'apaisera? » (Ep. ad Thess., v, hom. 11.)

Si Ton s'est échappé en paroles vives, s'enhunilier devant Dieu. «La langue, dit sainte Ger-

< trude, a ce privilège sur les autres membres :< du corps d'être la dépositaire des mystères

< précieux de Jésus-Christ. Celui donc qui rcc çoit Jésus-Christ sans faire pénitence des c fautes commises par la langue , est comme

< celui qui, amassant des pierres sur le seuil « de sa porte , en frapperait son ami à sa ve-

< nue. »

Au reste , pour demeurer dans la modéraion et ne point donner aux autres l'occasion d'en sortir, il faut se souvenir que chaque homme a jne passion favorite, un travers d'esprit ou de :œur, un système d'idées fixes auquel il ne permet point qu'on touche impunément. Quand j ne corde manque à l'instrument , les autres )nt beau vibrer, l'harmonie est rompue. Ainsi m est-il de nous : sur les autres points , tout )st en accord, et notre jugement et notre voonté rendent le même son que le jugement et a volonté de nos frères. Mais touche-t-on à la îbre malade, à la passion, au système, l'instrument refuse de rendre le son, et Ton chercherait en vain la corde qui doit le produire.

9e caractère : 'Entourer de soins et de prévenances les malades et les infirmes , les vieillards, les 'liâtes et les nouveaux venus.

i° Les malades et les infirmes : la charité veut qu'on les visite, qu'on récrée leur esprit, qu'on prévienne leurs besoins , leur épargnant autant que possible la peine de les sentir et l'humiliation d'en implorer le soulagement.

Bossuet disait aux religieuses Ursulines de Meaux ; « Estimez les malades, aimez-les. res- « pectez-leset les honorez, comme étant consa- « crées par Fonction de la croix, et marquées « du caractère de Jésus-Christ souffrant. »

2° Les vieillards : eiieles honore en toute rencontre, se range à leurs sentiments , les consulte, va au-devant de leurs désirs, leur épargne de la peine et n'entreprend pas de réformer ce qui est irréformable.

3° Les hôtes, les nouveaux venus : elle les aecue'îlc fraternellement , comme elle désirerait cire elle-même accueillie. Elle comble au;; i de témoignages d'affection ceux qui partent, veil-

îant a ne rien dire et & ne rien faire qui blesse leur cœur d'ordinaire si susceptible et leur fasse penser qu'on se débarrasse d'eux.

Il faut qu'en tout temps le religieux puisse bénir, aimer, remercier la religion comme une bonne mère ; or, la religion n'est pas un être abstrait , elle se compose d'individus réciproquement solidaires les uns envers les autres.

Hélas ! les malades et les vieillards sont déjà si portés à se croire un fardeau importun, et , comme ils disent, un meuble inutile : eux pourtant qui, après avoir consumé leurs forces au service delà religion, prient maintenant et font pénitence pour la communauté, détournent les fléaux, attirent des grâces, méritent peut-être la persévérance à plusieurs dont la vocation cbancelle , transmettent aux jeunes les traditions et l'esprit de l'institut, pratiquent et font pratiquer mille actes de vertu ! Est-ce que Notre - Seigneur travaillait moins efficacement pour l'Eglise lorsqu'il souffrait sur la croix que lorsqu'il évangélisait? Il faudrait donc faire pour les malades et les vieillards qui subissent aujourd'hui leur passion ce qu'on aurait voulu faire pour Jésus agonisant et crucifié.

10e caractère : Prier beaucoup pour ses frères. défunts et pour ses frères vivants les plus nécessiteux.

« Nous ne nous souvenons pas assez de nos « morts , de nos chers trépassés , disait saint « François de Sales \ et la preuve, c'est que a nous en parlons peu. Nous nous détournons « de ce discours comme d'un propos funeste; « nous laissons les morts ensevelir les morts; « leur mémoire périt chez nous avec le son des « cloches, sans penser que l'amitié qui peut û- « nir même avec la mort, ne fut jamais véri taie Lie. C'est une marque de piété de faire récit a de leurs bonnes qualités, parce que celapro- « voque à leur imitation. »

Dans les communautés qui se distinguent par la charité fraternelle et l'esprit de famille, la conversation tombe fréquemment sur les défunts; on relève leurs vertus , leurs services, quelques-unes de leurs maximes et de leurs paroles, on écrit et on fait circuler une notice édifiante ; et quel est le religieux qui , enten-

dant seulement nommer son frère défunt, n'adresse à Dieu pour lui dans son cœur une prière et ne lui applique ses œuvres satisfactoires ? La charité prie aussi pour les plus nécessiteux connus de Dieu seul, pour ceux dont la constance serait ébranlée ou que des tentations violentes tiendraient au bord de l'abîme. Elle dilate les âmes resserrées , donnant ou faisant donner à propos la consolation et le conseil. Elle dissipe les préventions et les préjugés qui tendent à affaiblir le bon esprit et l'obéissance. Une sorte d'instinct lui fait deviner tout ce qui réclame son dévouement et son zèle.

Peut-il y avoir rien de plus agréable à Dieu, de plus utile à l'Eglise , de plus méritoire, que d'entretenir ainsi parmi les enfants bien-aimés de Dieu la paix, la joie, l'amour de la vocation, l'union des inférieurs entre eux et avec le supérieur ? Et l'avantage le plus réel que nous trouvons dans la religion, n'est-ce pas celui de n'être délaissés ni pendant la vie , ni après la mort; de trouver toujours un cœur qui compatit à nos peines, une main qui nous soutient dans le danger ou nous relève après nos chutes ?

lie caractère : S'intéresser vivement à Tordre entier, à ses travaux , à ses succès , à ses reveis,

Le religieux en qui vitFesprit de famille, voudrait n'ignorer rien de ce qui touche aux maisons de son ordre; il fait ses délices de lire les annales, et met volontiers la main à la plume pour contribuer à l'édification et satisfaire la légitime curiosité de ses frères ; il bénit Dieu des heureuses nouvelles qui sont transmises, et gémit et s'attriste des persécutions , des vides que fait la mort, surtout des défections scandaleuses.

Celui qui se concentrerait dans ce qu'il fait, comme si tout le reste n'était pas ou ne méritât aucune attention , qui serait peu sensible a ce que font ses frères, en parlerait faiblement et peut-être avec jalousie, comme s'il voulait faire le bien lui seul ou qu'on lui enlevât la gloire de ce qu'il ne fait pas , ne montrerait-il pas qu'il se recherche lui-même , et qu'à peu d'amour pour l'Eglise il joint beaucoup d'indifférence pour soa ordre?

La charité, en s'unissant, parles vœux qu'elle forme et l'intérêt qu'elle y porte, à tout le bien qui se fait, s'associe en même temps, selon son étendue, au mérite ; elle partage en quelque façon les dons et fait les fonctions de chaque membre ; elle est à la fois l'œil , la main , la langue, le pied, puisqu'elle se réjouit de ce que font l'œil, la main , la langue, le pied , et demande pour eux le succès ; ou plutôt, elle est comme l'âme qui préside à tout , et à qui rien n'est étranger dans le corps qu'elle anime.

12e CARAcrfetiE : S'édifier au spectacle des vertus de ses frères, pour les édifier ensuite au spectacle des siennes , tour à tour disciple et maître.

On profite de leur travail pour les faire profiter du sien. On reçoit de tous pour donner à tous, empruntant de l'un l'humilité, de l'autre l'obéissance , de celui-ci l'union avec Dieu , de celui-là la pratique de la mortification. On résume en soi les dons de la grâce répandus clans chaque membre de la communauté, pou?

Iw restituer bientôt à tous par un heureux commerce et un admirable échange.

Comme l'abeille, dans un parterre , compose son miel du suc le plus exquis puisé au calice de toutes les fleurs. Comme un peintre va étudier les chefs-d'œuvre des grands maîtres, pour saisir et reproduire leurs traits magnifiques dans des tableaux qui à leur tour serviront de modèles. Comme un miroir , placé au juste point de réflexion , reçoit l'éclat de mille autres miroirs disposés autour de lui, pour le leur renvoyer soudain multiplié et éblouissant.

Heureuse la communauté dont les membres s'estimant et s'aimant, s'admirant et s'imitant dans ce qu'ils ont de bon , par cette reproduction multiple et cette génération à la fois simultanée et successive de vertus , exercent les uns sur les autres un ministère incessant et sublime d'édification mutuelle et de sanctification réciproque !

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