‹ Les vertus religeusesChapitre 41 sur 50 · ÉTENDUE ET DÉLICATESSE DE LA CHARITE DE DIEU POUR LES KOMMES · texte numérisé non relu

ÉTENDUE ET DÉLICATESSE DE LA CHARITE DE DIEU POUR LES KOMMES

Pour nous exciter à la charité fraternelle , peignons à grands traits celle de Dieu pour nous.

Après nous avoir eus présents à sa pensée de toute éternité, il nous a appelés du néant à la vie. Lui-même a pétri et organisé de ses propres mains le corps de l'homme, et l'animant, du souffle de sa houche , y a renfermé une âme immortelle, créée à son image. A peine arrivés sur le seuil de la vie, nous avons trouvé un officier de sa cour, un ange député auprès de nous pour nous protéger, nous faire cortège et nous conduire en triomphe à notre héritage. Quel palais superbe il nous a construit ! quelle prodigieuse variété de fruits, de fleurs, d'animaux il a mis à notre disposition !

Nous étions tombés, il est venu nous relever*, nous avions mérité l'enfer, il a envoyé son Fils pour nous ouvrir le ciel. Le Verbe s'est fait chair ; il a pris un corps comme le nuire, une

âme tomme la nôtre, ennoblissant, divinisant ainsi notre humanité. Avant de remonter vers son Père , après s'être immolé pour nous sur la croix, de peur de nous laisser orphelins , il a voulu résider au milieu de nous dans l'Eucharistie, nous nourrir de sa chair, et mettre dans nos cœurs son divin Esprit comme la promesse vivante et le délicieux avant-goût de la félicité et de la gloire qu'il allait nous préparer dans son royaume.

En vérité, ô mon Dieu, vous nous traitez nonseulement avec un amour paternel , mais avec un respect et un honneur infinis. Et pourrais-je ne pas aimer et honorer ceux que vous avez ainsi honorés et aimés vous-même? Combien ces pensées ne sont-elles pas propres à allumer ma charité au flambeau de la vôtre : « Je suis « avec des frères , comme moi enfants de Dieu « et membres de Jésus-Christ ! Mes frères ont « leur ange qui sourit à mon ange ! Vn jour « mes frères seront dans le ciel , et j'y serai, « j'y chanterai éternellement avec eux ! II y a « quelques instants, nous étions ensemble à la « Table sainte ; demain, nous oous y retrouve- « rons encore ! »

ÊTEÎIDCE ET DELICATESSE DE LA CHARITÉ DE JÉSUS-CHRIST AUX JOURS DE SA VIE MORTELLE.

Admirons encore la charité du Sauveur passant sur la terre en faisant du bien.

Si le vin fait défaut dans une noce; si des pêcheurs ont travaillé inutilement toute la nuit 5 A des peuples entiers ne savent où prendre de la nourriture dans le désert; si des infortunés sont tourmentés par l'esprit malin ou privés de l'usage de leurs membres; si la mort a ravi s un père sa fdle , à une veuve son fils unique, l\ deux sœurs un frère tendrement aimé : Jésus est là pour fournir tout ce qui manque , pour rendre tout ce qui est perdu , mettre un baume sur toutes les douleurs. Il prévient quelquefois la supplique, criant de loin : Vous êtes guéris. Quelquefois il demande ce qu'on désire : Voulez-vous être guéri? Il ne fait pas attendre 5 pour cela, il excite la foi hésitante. Il va ordinairement au-delà du besoin et du désir.

Faut-il interrompre son repas, quitter sa solitude, se transporter au loin; Jésus est tou-

jours prêt. Nicodème, encore tremblant et timide, vient-il le trouver pendant la nuit ; Jésus n'hésite pas à sacrifier son sommeil et à prolonger avec lui l'entretien. La Samaritaine, détournant la conversation , entreprend-elle de discuter sur un point de la loi ; Jésus, quoique fatigué d'un long voyage, satisfait à son désir. Les enfants se pressent-ils autour de lui pour recevoir ses caresses , il les leur prodigue. La foule est-elle trop grande pour que chacun puisse se présenter à la main qui guérit en touchant ou en bénissant, il fait sortir de lui une vertu toute-puissante, et son vêtement supplée à son geste' et à sa parole.

De quelle grâce charmante il accompagne le bienfait! Zachée, descendez vite, je veux loger aujourd'hui chez vous. Qui plus que lui excelle dans l'art de ménager d'agréables surprises ? Dans ses apparitions à 3Iagdeleine , aux saintes femmes, aux disciples d'Emmaûs , n'a-t-il pas bien payé à l'une ses larmes et ses parfums, aux autres leurs aromates, aux derniers l'hospitalité qu'ils lui offrirent ?

Qui ne s'attendrirait jusqu'aux larmes en le voyant préparer et servir lui-même de ses divines mains le repas surjte rivage à ses Apôtres ;

en l'entendant dire par trois fois à Pierre , pou? lui faire réparer publiquement son triple reniement : Pierre, m'aimez-vous? Ne poussait-il pas la tendresse , au rapport de saint Clément qui le tenait de saint Pierre, jusqu'à veiller auprès de ses disciples pendant leur sommeil, pour leur rendre les services qu'une mère rend à ses petits enfants?

0 Jésus, le plus doux, le plus aimant, le plus charitable dçs enfants des hommes, faites-mo* donc participer à votre douceur, à votre aniouiv à votre charité.

COMMENT SE PREMUNIR CONTRE LA MEDISANCE, PRINCIPAL ÉCUEIL DE LA CHARITÉ FRATERNELLE ?

4" préservatif : Méditer ce qtfen dit l'Ecriture,

« Placez , Seigneur , une sentinelle devant « ma bouche» (Ps. cxl): une sentinelle vigilante , bien armée , pour surveiller et au besoin arrêter au passage tout ce qui sort : « et

<c une porte devant mes lèvres » (ibid.), qui en ferme hermétiquement les contours , et ne laisse pas la moindre ouverture par où le dard puisse s'échapper ou le fiel se répandre. C'est peu : « Environnes vos oreilles d'un faisceau « d'épines » (Eccli. xxvni), pour écarter la langue qui voudrait y verser le poison ; « et refu- « sez d'écouter la langue méchante. » (Jbid.) C'est peu encore : « Mettez devant votre boute che plusieurs portes , et devant vos oreilles ï< plusieurs serrures » (jbid.) ; portes sur portes, serrures sur serrures 5 car la langue est capable, dans sa fureur, de forcer une première porte et de briser une première serrure. C'est peu encore : « Mettez en fssion votre or et voce tre argent, et faites pour vos paroles une ba- « lance » (jbid.), les pesant toutes exactement avant de les livrer à !a circulation ; « et ayez « pour votre bouche des freins solides et tou- « jours tendus » (ibid.); de peur que la langue, trompant votre vigilance, ne se donne carrière et ne porte partout le ravage.

A ces barrières multipliées, à ces retranchements formidables, ne dirait-on pas qu'il s'agit de contenir, d'enchaîner, de murer dans une triple prison de fer le plus fougueux , le plus

dangereux des monstres ? Ah ! c'est qu'en effet « la mort et la vie sont au pouvoir de la îan- « gue. » (Prov. XVHI.) « Et bien que le glaive « ait été l'instrument de meurtres innombra- « blés, la langue a toutefois sur lui la palme « del'homicide. » (Eccli. xxvm.) « Ce n'est dans « le corps qu'un petit membre , et elle opère « les plus grands effets : comme le gouvernail « mal dirigé peut déterminer le naufrage d'un « immense navire, comme une étincelle jetée « dans une vaste foret peut l'incendier tout en- « iicre. Mal inquiet, tison enflammé, source « de venin mortel, monde d'iniquités. » (Ep. S. Jac.t e. m.)

$* préservatif : Méditer ce qu'en disent

les suinta.

Au rapport de saint Bonaventure, saint François d'Assise disait à ses religieux : « Le médite sant est pire que l'assassin, car il tue les âmes « et s'enivre de leur sang ; pire que le chien « enragé, car il déchire et traîne de tous côtés « les entrailles vivantes du prochain 5 pire que

« l'animal immonde, puisqu'il fouille dans Por- « dure des vices et en fait sa pâture la plus « exquise ; pire que Cham, puisqu'il découvre « et étale partout les hontes de la religion, sa k mère. n (Opusc. S. Francis., t. m.)

Saint Bernard va plus loin encore : « N'hésitez k pas à regarder la langue du médisant comme « plus cruelle que le fer de la lance dont le « côté du Sauveur fut percé 5 car elle perce « aussi le corps du Sauveur et un de ses mem- « bres, non un membre mort, mais un mem- « bre vivant à qui par sa blessure elle donne « la mort : comme plus funeste que les épi- « nés dont cette vénérable tète fut couronnée « et déchirée, et même que les clous dont la « méchanceté des Juifs se servit pou» attacher « à la croix ses divines main» et ses pieds sa- « crés ; car si l'aimable Jésus n'eût fait plus « de cas de ce membre de son corps mystique « aujourd'hui blessé et transpercé par la lan- « gue médisante, que de son corps naturel force mé par le Saint-Esprit dans les entrailles de ce Marie, eût-il jamais consenti à livrer celuicc ci aux ignominies et aux outrages, pour les ce épargner à celui-là? » (Sevm. 6, de tripl. cusl. )

Or saint François d'Assise et saint Bernard s'adressaient l'un et l'autre à des religieux. Estce donc que l'infâme vice de la médisance pourrait se glisser dans les communautés ? Oui , certes; et c'est là, au sentiment des fondateurs d'ordres justifie par l'expérience, le piège où Satan cherche à faire tomber les âmes qui ('•(happent à tous les autres. « Il en est peu « qui évitent ce défaut. Parmi ceux qui se pi- « quent de mener une vie irréprochable, vous « n'en trouverez guère qui ne critiquent vo- « lontiers celle de leurs frères.» (Epitre ad Celantiam attribuée à saint Jérôme ou à saint Paulin. ) Rarement sans doute, mais trop souvent néanmoins, on se dénigre, d'abord secrètement avec un ou deux amis, ensuite ouvertement et en public ; on relève les bévues, les défauts grands et petits; on se les transmet comme une bonne fortune ; tantôt on use d'une modération hypocrite, se laissant à dessein interroger, et tantôt sans honte et sans retenue on se jette brutalement sur sa victime.

Mais quoi ! pourrait répondre le religieux qu'on maltraite, ai-je donc, en faisant mes vœux, renoncé à mon honneur et livre ma rcputalioa au pillage? Ma qualité de religieux,

- 23$ îa majesté du Roi des rois dont je suis devenu le serviteur dévoué, ou plutôt, l'ami intime, tout cela, au lieu de m'ennoblir, m'a-t-il donc flétri et dégradé? Vous vous dites mes frères, et je ne suis par personne au monde moins estimé et mdins respecté que par mes frères ! Vous vous garderiez de toucher à mon or, si j'en avais, et vous me ravissez mon honneur mille fois plus précieux! Vous faites la cour à votre Sauveur, et le procès à son enfant ! Sur les mêmes lèvres vous recevez la source de la vie et vous portez le poison de la mort! Est-ce donc au profit de la malignité, que doivent tourner la sagacité et la pénétration que donnent l'étude et la pratique des vertus ? Jésus-Christ n'a-t-il pu encore, par tant de communions, déposer sur votre langue un peu de douceur et dans votre cœur un peu de charité? En mangeant l'Agneau, deviendrez-vous des loups, comme le reprochait saint Jean-Chrysostôme au clergé d'Antioche? Et vous, qui fuyez si scrupuleusement les vices grossiers du monde, n'avez-vous nul souci de vous damner par vos médisances et peut-être par vos sacrilèges avec le monde?

3e préservatif : Surveiller plus spécialement $a langue dans cinq circonstances.

Au renouvellement de supérieur, pour ne'pas exercer contre l'ancien une sorte de vengeance, ni enlever au nouveau la confiance et l'estime. Hélas ! quel supérieur put jamais se flatter d'avoir été complètement épargné dans ce moment critique? et quel inférieur put se flatter d'être resté complètement innocent?

Lorsqu'on succède soi-même à un autre re/ïgieux clans un emploi, de peur que l'inexpérience et le désir d'innover ne fassent jeter la blâme sur tout ce qu'a fait le prédécesseur.

A Vàcje de retour; car alors, soit attache à son propre sens, soit chagrin de se voir vieillir, on s'imagine difficilement que les jeunes puis-< sent faire ce qu'on ne peut plus faire soi-mêmet

Lorsqu'un religieux arrive d'ailleurs* En don^ nant son signalement sous des traits peu llatj teurs, on le stigmatise peut-être pour toujours. En lui adressant des questions, on le met sur la voie de dire bien des choses qu'il devrait

taire. En répondant aux siennes, on lui fait partager ses préventions, et on le dégoûte de la liaison sur le seuil même de la porte.

Dans les confidences faites à un confesseur ou à un ami. Celui qui, à chaque correction qu'on lui fait, ou à la moindre offense reçue de ses frères, a toujours besoin d'un confident de sa peine, doit examiner sérieusement devant Dieu si c'est une consolation nécessaire à sa douleur, un appui légitime à sa faiblesse qu'il cherche, ou la satisfaction trop humaine de se justifier, d'épancher sa bile, d'obtenir un suffrage pour lui et un blâme pour son supérieur ou son frère. Expose-t-il les faits tels qu'ils sont? Choisit-il d'ailleurs un ami qui retirera doucement le trait de la plaie, au lieu de l'enfoncer plus avant?

Au reste, personne n'ignore que la gravité de la détraction se mesure 1° sur la qualité de celui qui médit et le poids qu'il donne à sa parole ; 2° sur celle de la personne dont on médit et le besoin qu'elle a de sa réputation ; 3° sur le mal que l'on dit; 4° sur le nombre des auditeurs; o° sur les effets et les suites de la médisance; 6° sur l'intention que l'on a et la passion qui sert de mobile.

4« préservatif : Se tenir en garde contre six sortes de religieux qui portent à lu charité des coups plus ou moins funestes.

Ceux qui vont disant : Un tel a parlé ainsi de vous : ce sont les semeurs de discorde, que Dieu déclare avoir en abomination. Leur langue à deux et trois tranchants, plus terrible que celle de la \ipère, d'un coup, dit saint Bernard, tue trois personnes.

Ceux qui, suspecta?it , obscurcissant , dénaturant la vertu, possèdent V infernal secret de la transformer en crime : ne serait-ce point le péché contre le Saint-Esprit?

Ceux qui font adroitement tomber le discours sur les religieux qu'ils jalousent, pour fournir à chacun Voccasion de dire ce qu'il sait sur leur compte : ils doublent ainsi la faute qu'ils paraissent vouloir éviter.

Ceux qui, sans cesse à Vaffùt des nouvelles domestiques, habiles à surprendre les secrets et à déterrer certaines anecdotes, semblent faire métier de tenir registre de tous les mauvais bruits et

do..

de les colporter d'oreille en oreille et quelquefois de maison en maison : quelle occupation , quel passe-temps pour un religieux !

Ceux qui, sous prétexte d'égayer la conversation, sacrifient leurs frères à la sotte et cruelle vanité de dire un bon mot, de faire agréablement un conte, de donner à propos le coup de langue, de saisir au vol le ridicule de chacun : hélas ! ils ne songent pas qu'ils se ruinent eux-mêmes dans l'estime et l'opinion de leurs frères.

Ceux qui s'avisent de critiquer les œuvres de l'esprit. Sur ce point, la jalousie se trahit si facilement d'un côté, et la susceptibilité s'émeut si vivement de l'autre ! Ah ! le cœur n'est jamais insensible, ni la bouche muette, quand on nous blesse dans une partie de nous-mème si délicate et si tendre. X'est-il pas évident, d'ailleurs, qu'ici le blâme suppose le désir de la louange, et que le degré d'abaissement qu'on fait subir à son frère est la mesure du degré d'élévation que l'on convoite pour soi-même?

Tous ces religieux doivent être regardés comme la peste des cemmunautés. S'il faut appeler enfants de Dieu ceux qui s'efforcent d'entretenir la charité, n'est-on pas autorisé ô

Appeler enfants de Satan ceux qui t: availlent à la troubler ? Tient-il à eux que la maison de paix ne devienne un antre de discorde , et le sano tuaire de la prière un vestibule d'enfer ?

5e préservatif : Avoir un soin extrême de ne lien dire dans les visites, au parloir, dans les lettres, qui puisse compromettre Vhonneur de la communauté ou de quelqu'un de ses membres.

Pas une parole qui de près ou de loin puisse diminuer l'estime et rabaisser le mérite. Qui ne sait qu'il faut tenir sous clef les petits secrets de famille, et débattre à huis-clos certains procès ?

« Porter debors sans une grande nécessité « et précipitamment les défauts des sœurs , « serait une insigne imprudence, dit sainte « Cliantal. N'ayez point recours à l'extérieur , « mes chères filles, pour faire au père spirituel « ou au confesseur des plaintes frivoles et des « lamentations sans fondement, qui ne servent « qu'à faire mésestimer ki religion et ceux

•t qui la gouvernent. Certes, nous devons être « jalouses de l'honneur et de la bonne odeur « des maisons religieuses, qui sont les familles « de Dieu. Prenez garde à ceci comme à un « point essentiel et qui mérite restitution.»

On veut plaire, surtout aux personnes de qualité ou d'un sexe différent; pour plaire, il laut témoigner de la confiance; pour témoigner de la confiance, il faut dire des choses confidentielles, vider son cœur, exhaler sa plainte. Et c'est ainsi que le cloître est quelquefois percé à jour par des coups de plume ou de langue, et indiscrètement livré avec tous ses mystères aux profanes regards.

Ge préservatif : Dans les communications faites selon la règle, dire l'exacte vérité et seule* ment en vue du bien.

Ne point porter à d'autres oreilles ce qu'il suffît strictement de porter à celles du supérieur local ou majeur.

Sauf des cas extraordinaires, ou lorsqu'il s'agit d'une habitude ou de fautes auxquelles

on ne peut remédier par soi-même ou par le

supérieur local, il y aurait souvent bien peu de charité et de prudence à transmettre immédiatement au supérieur majeur un fait blâmable, par exemple, une parole dite contre lui.

Ne point trahir, devant le supérieur même, des confidences que la conscience, la probité ou l'amitié ordonnent de garder sous le sceau d'un secret inviolable.

Si l'on écrit pour se plaindre d'une offense personnelle, atténuer plutôt que d'exagérer. Et pourquoi, dans ce cas, n'entremêlerait-on pas quelques louanges au blâme, ne signalerait-on pas les bonnes qualités avec les défauts? Y a-t-il rien d'aussi facile que de noircir tout entier et} comme on dit, de déshabiller un sujet? Mais que deviendra-t-il , si le supérieur ne sait faire la part de toute chose? Nulle envie de voir son frère humilié ou puni. Prier et attendre que Vémotion soit passée : quand la passion tient la plume, ce n'est plus l'encre qui coule, mais du fiel -, la plume elle-même se transforme en épée.

Avant de faire son ouverture au supérieur, il serait bon quelquefois de s'adresser à soi-

même cette question : Ne serais-je point un de ces esprits orgueilleux qui signalent les fautes d'autrui, pour mettre en lumière leurs prétendues vertus ; jaloux que l'élévation d'un rival offusque; vindicatifs dont la langue use de représailles ; politiques qui veulent se donner de l'importance; chagrins et étroits qu'un rien scandalise; crédules et inconsidérés qui croient et repètent tout, et le mal plutôt que le bien • hypocrites qui, donnant à leur malice les couleurs de la charité et cachant un cruel plaisir sous le voile de la compassion, plaignent par avance la victime qu'ils vont immoler, comme s'ils étaient profondément touchés de son malheur, et paraissent ne céder qu'à l'impulsiop du devoir et du zèle?

7* préservatif : Agir avec la plus grande réserve dans les cas douteux qui feront planer sur un religieux, supérieur ou inférieur, des soupçons graves et difficiles à éclaircir.

] les oreilles du supérieur sont sacrées , et /est les profaner indignement que d'y verser

des rapports faux ou exagérés. Infecter les oreilles du supérieur est un plus grand crime que d'empoisonner la fontaine publique et que de voler le trésor; car le seul bien des religieux est l'estime dont ils jouissent dans l'esprit du supérieur, et l'eau pure qui rafraîchit le plus délicieusement leur âme, ce sont les paroles d'encouragement et de bienveillance qui coulent de son cœur et de ses lèvres.

Qui ne sait que l'Eglise frappe d'excommunication non-seulement celui qui sciemment et par passion calomnie un clerc, mais encore le téméraire qui, poussé par un zèle indiscret, lui impute un crime qu'il ne peut prouver? Certes, dit le docteur Hallier justifiant cette mesure, l'Eglise ne peut permettre au premier venu d'accuser un clerc, de le mettre a tout propos dans la nécessite de se disculper, et de troubler ainsi les ordinations. (De Ordinal.)

Quelques-uns, par imprudence ou sous l'influence d'une imagination exaltée et impressionnable qui porte tout à l'extrême, on n'oserait dire par méchanceté, peuvent se rendre coupables d'injustices criantes et ruiner un religieux. Ce qui est incertain, ils le donnent pgùr indubitable; ce %ui n'es* qu'une conjecture,

ils le prennent pour base des plus graves suppositions. Plusieurs faits qui, pris isolément, constitueraient à peine une peccadille, ils les groupent et font une montagne de quelques grains de sable. Un acte qui, vu dans son ensemble, ne serait digne que d'éloge, ils le tronquent de manière à ne montrer que le côté défavorable. Ennemis du positif, ils prodiguent les superlatifs souvent, beaucoup, très-fort. Alors qu'ils n'ont qu'un ou deux témoignages, ils ont recours au pronom indéfini on, laissant croire qu'il s'agit d'une rumeur universelle.

Sur de pareilles données, quel jugement va porter un supérieur?

8e préservatif : Quand on voit la charité blessée par un égal, le rappeler à l'ordre.

Si dire ou faire quelque chose qui puisse scandaliser est le premier des péchés opposés à la charité, ne pas arrêter, quand on le peut, celui qui parle ou agit mal , n'est-ce pas le second?

« Dès que le discours dégénère, se représen-

ter Jésus-Christ qjii entre tout-*-eoup dans le

cercle, et, comme autrefois aux disciples d'Em-

maûs, fait cette question : « Quels discours

« échangez-vous ensemble, et d'où vient que

« vous êtes tristes? » Se rappeler encore cette

parole du Psalmiste : « Votre langue s'est éver-

k tuée tout le jour à ensanglanter, comme le

« rasoir affilé qui, au lieu de trancher le poil,

« coupe la chair. Vous avez mieux aime dire

« le mal que le bien, et raconter les vices que

« les vertus. 0 langue trompeuse, irréfléchie

« et précipitée ! crois-tu rester impunie? Non,

« non -, Dieu te perdra sans ressources, il te

a percera à ton tour de flèches aiguës, il te

« brûlera dans des flammes inextinguibles. »

(lxv. li.)

Après s'être ainsi prémuni soi-même contre le danger de participer à la médisance, on doit travailler à l'arrêter. « Osez apostropher celui « qui ose médire devant vous, dit saint Jean « Chmaque, et n'ayez pour lui ni tolérance ni a pitié.— -De grâce, cessez de tels propos. ce Comment voulez-vous que je jette la pierre « à mon frère, moi dont les fautes sont plus « . îipliées et plus énormes que les sien- K nés? )> (Grad. xO Un saint personnage ré-

pondait au médisant : « Nous avons des actions « de grâces infinies à rendre au Seigneur, si « nous ne sommes pas tels que ceux dont vous « parlez ; hélas î que serait-ce de nous sans « lui?» Le philosophe Zenon, entendant raconter d'Àntisthène quantité de méfaits, dit au discoureur : Eh ! n'a-t-il donc rien de hon, rien que vous puissiez citer à sa louange? — Je l'ignore. — Comment! vous avez eu assez de pénétration pour remarquer, assez de mémoire pour retenir cette longue liste de fautes et de défauts, et vous avez été sans yeux pour découvrir les qualités e* les actions vertueuses d'Antisthène?

Mais écoutons saint Jean-Chrysostôme : « Au « médisant je veux que vous teniez ce langage : « Avez-vous à louer le prochain? voilà mes « oreilles ouvertes , versez-y votre parfum. « Avez-vous à le dénigrer? mes oreilles vous « sont fermées, elles répugnent à devenir le « réceptacle de vos ordures. Qu'ai-je à faire, << je vous prie, d'apprendre qu'un tel est mé- « chant et a fait une action détestable ? Mon <c ami, songeons à nous et au compte qu'il « nous faudra rendre au souverain Juge. « Quelle excuse pourrions-nous alléguer et

« quelle indulgence mériter, nous qui sommes « si clairvoyants sur la conduite des autres « et si aveugles sur la nôtre? Vous trouveriez « mauvais, n'est -il pas vrai, qu'un homme « passant devant votre logis mît curieusement « la tète à la fenêtre pour voir ce que vous « faites ; et moi je dis que c'est une égale im- « pertinence, de plonger l'œil dans les secrets « de la vie de cet homme, et de les porter sur a la place publique. »

On peut encore représenter au médisant qu'outre la faute qu'il commet et le tort qu'il fait à son frère, il s'expose, par une juste punition de Dieu, a devenir à son tour victime des mauvaises langues, lui susceptible à l'excès et qui se croit bafoué et vilipendé, quand on s'avise de dire de lui seulement le quart de ce qu'il dit des autres. A quoi tient-il que Dieu ne fasse périr par le glaive celui qui le premier a tiré le glaive , qu'on ne mette le feu à votre maison comme vous l'avez mis à la mai» son du voisin?

9e préservatif : Quand on voit la charité blés* sêepar nn religieux à qui Von doit des égards, marquer sa peine , se taire , ou opposer au mal qu'on entend le bien qu'on sait; au besoin , se retirer.

On raconte dans la vie de la sœur Marguerite du Saint-Sacrement, carmélite de Beaune , que lorsqu'un discours contre la charité était tenu dans la maison, elle en voyait sortir une fumée et une infection telles, qu'elle était sur le point de s'évanouir; elle fuyait aussitôt auprès de son divin Maître , pour demander grâce.

Saint Jérôme , écrivant à IVépotien sur ce sujet, lui dit : « Quelques-uns objectent qu'ils « ne peuvent faire le procès au discoureur, « manquer, en l'avertissant de sa faute, au res- « pecl qu'ils lui doivent. Cette excuse n'est « pas recevante ; car leur facilité à écouter « accroît chez lui l'audace de parler. Nul ne « reporta jamais la médisance ni le murmure « aux oreilles qui l'avaient une fois accueilli « avec indignation ou dégoût. Tire-t-on des

« flèches contre le marbre, au risque de se voi* « blessé par les éclats ? Que votre silence morne « et sigr'ficatif soit pour le détracteur une « leçon salutaire. N'ayez point de commerce « avec ceux qui mordent, dit Salomon j car la « perdition est à la veille de fondre sur eux ; « et qui dira le désastre et la ruine dont sont « menacés et le médisant téméraire et l'audi- « tcur complaisant? » (Ep. 2.)

S'il est vrai , au témoignage d'un saint religieux visiteur des maisons de son ordre , que la vertu contre laquelle on peut plus facilement commettre une faute grave en religion , c'est la charité; et, au dire de saint François de Sales , que retrancher les péchés de langue ce serait ôter du monde les trois quarts des péchés : ne peut-on pas affirmer que refuser de prêter l'oreille au détracteur, c'estdu même coup retrancher la médisance et sauvegarder la charité?

Dans bien des cas, on peut adroitement faire connaître et admirer les qualités et les vertus par lesquelles le religieux diffamé rachète les fautes et les vices qu'on vient de signaler. Agir ainsi, c'est broyer des parfums et répandre autour de soi la bonne odeur de Jésus-Christ ; et

comment supposer qu'entre religieux un tel procédé provoquerait une recrudescence de médisance?

10« préservatif : Après avoir entendu une parole imprudente , observer trois recommandations faites par les saints.

La première est de ne rien répéter. Quelqu'un sur mon chemin s'amuse à faire jaillir la boue; au lieu de la recevoir dans mon sein et de la porter dans le sein des autres , je secoue mon habit, et si je ne puis arrêter l'étourdi, j'avertis au moins les passants de se mettre à couvert. Au tort que s'est donné mon frère en me confiant le fatal secret, pourquoi ajouterais-je celui de le confier à un autre qui voudra jouir du même privilège ? Scrais-je donc cet insensé qui, au dire du fils de Sirac , est aussi impuissante retenir une détraction qu'une femme en travail à contenir l'enfant qui s'échappe de son sein ? Et s'il reste à la réputation qu'on vient de noircir une partie de saine, pourquoi YOudrais-JD l'achever?

La deuxième est d'avoir pour maxime, comme Monseigneur <F Amiens, de croire tout le bien qu'on entend et de ne croire que le mal que Von voit. La malignité faille contraire ; elle demande des preuves pour le bien et se contente pour le mal des plus légères apparences. Sur mille rapports, à peine en est-il un seul de tout point fidèle, et pour le fond et pour les circonstances. En fait de rapports, c'est une règle de prudence pour les supérieurs d'en négliger la moitié , de discuter exactement l'autre moitié , et de se défier encore de la moitié de ce qui reste ; quelle règle la charité prescrira-t-elle aux inférieurs ?

Quand l'action est évidemment répréhensible , supposer une intention droite ou moins mauvaise , fût-ce même entre cent intentions dont une seule louable , laissant à Dieu qui se l'est réservé le jugement du cœur. Rejeter la faute sur la surprise, l'inadvertance, la violence de la tentation, la fragilité humaine. Ne jamais conclure du passé au présent et du présent à l'avenir, d'une action à toute la conduite et au fond du caractère. Ne jamais dire : Il est incorrigible ; tel il est, tel il sera toujours; mais tout attendre de la grâce , des efforts , du temps*

La troisième est d'effacer autant que possible ki mauvaise impression produite dans V esprit ; car de la médisance il reste toujours quelque chose. Sur tous les degrés de l'échelle hiérarchique et jusqu'aux derniers confins des régions où réside l'ordre , un religieux , par cela seul qu'il a été sous le coup d'une accusation quelque part et à une certaine époque de sa vie, est flétri, jugé en dernier ressort et d'une manière irrévocable ; on se passe comme de la main à la main l'opinion qu'on a conçue de lui ; il la laisse au lieu qu'il quitte, il la trouve au lieu où il va, et partout elle paralyse en grande partie le bien qu'il aurait pu faire à ses frères dans ses rapports avec eux et aux gens du monde dans l'exercice du zèle.

Un récit à peine basé sur des probabilités a suffi pour ternir une réputation, des apologies entières ne lui rendront pas son éclat. On a cru le médisant pour le mal , sans autre caution que son audace à le dire , on ne le croira pas pour le bien , même sur son serment. Qui ne sait que le mal se prend toujours à l'enchère, et le bien toujours au rabais ?

U< préservatif : Ne former ni jugement m soupçon téméraire.

Repousser tout doute, toute pensée propre à diminuer l'estime.

11 s'amuse à un jeu plus dangereux qu'il ne l'imagine celui qui , ramassant des souvenirs vagues, des rumeurs sans fondement, des conjectures auxquelles la passion a la principale part , trace dans son esprit le portrait et le caractère de ses frères, ajoutant toujours sans effacer jamais, et, à force de revenir à sa galerie et d'admirer le talent du peintre, finit par regarder chaque trait comme une vérité, chaque image comme un personnage réel, et prendre là un point de départ fixe et invariable pour ses appréciations et sa conduite. Saint Bernard l'avertit que c'est le diable qui lui fournit ses pinceaux, s'assied dessus pour les remuer , et dessine avec un venin d'enfer des figures horribles comme la sienne.

Notre-Seigneur appela lui-même d'une vois claire un jeune homme à l'ordre des Frères-

— 278 -* Mineurs : Seigneur, dit le jeune homme, une fois dans l'ordre, queferai-je pour vous plaire? Et voici la réponse : Mènes-y la vie commune ; ne fais point de liaisons particulières avec tes frères ; ne prends point garde à leurs défauts 5 ne forme sur eux aucun jugement défavorable, [Vie de S. Franc.)

Oh ! que ces paroles disent de choses ! et combien l'auteur de Y Imitation, commentant les deux dernières, a raison de dire : ce Tource nez les yeux sur vous-mêmes, et gardez-vous ce déjuger les actions des autres. En jugeant « les autres, l'homme se fatigue vainement, il « se trompe le plus souvent, et commet beauce coup de fautes 5 mais en s'examinant et se « jugeant lui-même, il travaille toujours avec « fruit. D'ordinaire, nous jugeons des choses ce selon l'inclination de notre cœur, car l'ace mour-propre altère aisément en nous la droite ture du jugement. » (Lih. 1, c. 14.)

Lorsque vous êtes choqué de l'humeur ou du procédé de votre frère , dit Rodriguez, prenezvous-en à vous-même, à la passion, à l'intérêt, à la tentation qui vous domine. C'est moi qui me trompe, c'est par jalousie que je condamne mon frère, c'est par méchanceté que je trouve

mal tout ce qu'il fait, c'est par orgueil que je veux lui imposer ma manière de juger et d'agir; la faute n'est pas à lui, mais à moi.

Et alors même que des bruits plus' ou moins fondés auraient déprécié à nos yeux un religieux , ne peut-il pas, sous quelques rares défauts, cacher de grandes vertus, et, sous ce rapport, avoir droit à un jugement moins sévère? « Si vous jetez un coup d'œil superficiel sur une « aire où les gerbes ont été battues , dit saint « Augustin , vous n'apercevez que la paille , « point de grains. Soulevez la paille qui couvre « la surface , vous verrez le grain qui jonche « la terre. » L'application est facile à faire au religieux battu à coups de langue..

Nous censurons dans notre cœur les défauts de notre frère , et nous sommes peut-être atteints des mêmes défauts ou d'autres plus honteux encore. Nous recherchons la paille qui lui gène l'œil , et nous négligeons la poutre qui crève le notre. Nous usurpons sur Dieu le jugement, et nous ne songeons pas que , pour nous punir , il peut nous laisser aller à nos passions déréglées. Eh ! n'est-ce pas déjà un assez grand malheur que ces mépris , ces défiances, ces aversions , ces médisances,, cette

- 2S0 foule de péchés auxquels donnent naissance les soupçons malins et les jugements téméraires , lorsque, enracinés dans l'âme , ils dfiTiennent comme inflexibles et ineffaçables?

Mais que faire dans ces moments pénibles où, victime d'une calomnie , objet de suspicion et de défiance, en butte à une sorte de persécution domestique, on est tenté de croire la charité bannie de la communauté et de la bannir de son propre cœur ?

MOYENS DE SE SOUTENIR DANS LES CHAGRINS ET LES PETITES PERSÉCUTIONS DOMESTIQUES.

!• Se rappeler la pai*ole de saint Jean de la Croix,

« Figurez-vous , dit-il , que vos frères sont « autant de sculpteurs armés du marteau et « du ciseau, et que vous avez été placés de- \ « vant eux comme un bloc de marbre destiné k dans la pensée de Dieu à devenir une statue a représentant Fhornme de douleurs i Jésus

« crucifié avec tous ses traits. » Cette parole vive, c'est une épine sur la tète $ cette moquerie, c'est un crachat sur la face 5 ce procédé peu bienveillant, c'est un clou dans les mains ; cette espèce de haine qui a succédé à l'amitié, c'est la lance au côté. Tout ce qui blesse , contrarie, humilie, contribue à reproduire en nous les soufflets , la flagellation , le fiel et le vinaigre, la couronne d'épines et la croix. L'ouvrage s'avance, tantôt plus vite, tantôt plus lentement, mais toujours. Ne nous plaignons pas, laissons faire 5 un jour nous remercierons tous ces ouvriers qui, sans y penser, sans se le proposer, donnèrent à notre âme ses traits les plus beaux , les plus nobles , les plus glorieux. Et nous aussi, sculpteurs en même temps que statue, nous reconnaîtrons que , pour notre part, nous avons puissamment concouru à former en eux les mêmes traits : « Si tous nos frère? « étaient parfaits, dit l'auteur de V Imitation , « qu'aurions-nous de leur part à souffrir pour a Dieu? » {Lib. 1, c. 16.)

Ce n'est pas que nous ne puissions nous plaindre et demander la consolation -, mais à qui ? A ces esprits mécontents dont les oreilles sont comme des égouts publics où se ramassent

toutes les immondices d'une maison ; qui aigriront notre plaie en y jetant leur fiel, au lieu de l'huile et du vin du Samaritain charitable 5 qui prendront notre fièvre et nous communiqueront la leur; et , tels que les renards de Samson, porteront peut-être de tout coté l'incendie, en répétant ce que nous leur avons confié? Oh ! Dieu nous en garde ! Si nous sommes impuissants à porter seuls notre peine , et s'il ne nous suffit pas de l'épancher dans le cœar de Notre-Seigneur , allons trouver celui que la règle elle-même nous assigne pour ami , pour confident, pour ange consolateur; et qui, ainsi que saint Augustin le raconte de sainte Monique sa mère, après nous avoir écoutés avec patience, charité et compassion , après avoir paru d'abord partager nos sentiments, adoucira et expliquera tout prudemment , relèvera et fortifiera notre cœur abattu, et, parles conseils qu'il nous donnera et les prières qu'il adressera pour nous au ciel, nous fera retrouver la charité et la paix.

2° Se rappeler la parole de Notre-Seigneur à la vénérable Marguerite-Marie Alacoque.

« Dans le dessein de te perfectionner par la « patience, j'augmenterai ta sensibilité et ta « répugnance, de manière à te faire trouver oc- « casion d'humiliations et de souffrances jusque h dans les choses les plus minces et les plus in- « différentes. » Ce qui, dans le siècle, n'eût été pour nous qu'une piqûre d'épingle, devient en religion un coup d'épée; ce qui, dans notre famille, n'eût été sur nos épaules qu'une plume , en communauté nous écrase comme un énorme rocher. Une parole insignifiante prend les proportions d'un outrage -, et un procédé qui autrefois eût passé inaperçu, nous bouleverse au point de nous ûter l'appétit et le sommeil. PTétait cette augmentation de sensibilité et de répugnance, que trouverait dans son état le religieux pour former en lui l'image du divin Crucifié ? Si Notre-Seigneur a souffert, lui seul, intérieurement plus que tous les saints et les martyrs ensemble, n'est-ce pas à cause de cette sensibi-

— Milite exquise et de ces répugnances effroyables de son âme, qui multipliaient à l'infini pour lui l'amertume des affronts et la rigueur des supplices ?

Le religieux peut même se tenir pour averti qu'il y aura pour lui, comme pour son Maître, un moment de suprême abandonnèrent , une de ces angoisses réservées aux âmes d'élite où la nature paraît à la veille de succomber. Nulle consolation, ni du coté de sa famille qu'il a quittée, ni du côté de ses frères qui vaquent à leurs emplois, ni du côté d'un supérieur ou d'un confesseur qui ne comprendront pas l'excès de sa peine ou dont les paroles par une permission divine ne produiront aucune impression. Le moment solennel de l'agonie du Sauveur fut celui où, délaissé, trahi ou renié par ses Apôtres, et n'apercevant d'ailleurs dans son Père qu'une face irritée , il s'écria : Mon Dieu , mon Dieu, pourquoi m'avez-vous abandonné? Tel sera, pour le religieux qui s'en rendra digne, T* dernier coup de pinceau, le trait qui achèvera la ressemblance avec Jésus crucifié. Quand sonnera l'heure de ce suprême abandonuement ? Combien se prolongera cette agonie? C'est le secret de Dieu.

Page 1