‹ Les victimes d'amourChapitre 9 sur 11 · L ./ilizod b' G · texte numérisé non relu

L ./ilizod b' G

LES VICTIMES d’aMOUR.

dans le ciel, se divisait en un essaim de petits flocons blancs, rosés sur leurs contours. Au milieu d’un amas de nuages, le soleil, sans rayons, lançait des lueurs rouges et sanguinolentes. Prêt à se perdre dans les flots, il transperçait ces brumes épaisses, et coupé en haut par un rideau presque noir, en bas par le vert sombre de la mer, il éblouissait les yeux et les brûlait. Le vent soufflait doucement, les nuages s’entassaient, se séparaient et se déchiraient comme des tourbillons de fumée; au loin, la mer moutonnait çà et là, et au pied des falaises, à perte de vue, s’étendait un long cordon d’écume qui couvrait la grève d’une mousse blanche comme la neige.

— «Voilà ce qui m’a fait habiter le bord de la mer, dit le docteur, les couchers de soleil : c’était un des plaisirs de ma jeunesse, et môme c’en était peut-être le plus doux et le plus grand. Lorsque ma journée était finie, que mes visites étaient faites, que nous avions dîné, ma bonne Louise et moi, nous nous mettions à notre fenêtre, exposée au couchant, et nous regardions le soleil disparaître dans la mer. Nous restions là longtemps, appuyés l’un sur l’autre; elle avait vingt ans et moi j’en avais trente; nous ne disions rien, nous regardions, et nos cœurs se parlaient doucement. Quand le jour était tombé, elle s’asseyait à son piano, je m’allongeais dans un fauteuil, et elle me jouait les airs que nous aimions tous deux. Aujourd’hui, j’ai soixante-dix ans, il y en a trente-huit que ma pauvre petite femme est morte, je suis vieux, triste, endurci, égoïste, et cependant le soir m’émeut et m’attendrit toujours. A ce moment-là, je redeviens vivant, j’ai la santé, la gaieté, la jeunesse, j’ai ma femme que j’aime et qui m’aime, et pour que je me retrouve le plus heureux homme du monde, il ne me manque que mes vieux airs, qui, en prolongeant mes souvenirs, redoubleraient leur netteté et leur émotion.

— Eh I interrompit Maurice, que ne m’avez-vous dit

268 IBS VICTIMES D’aMODB.

cela plus tôt. Ne suis-je pas tout à vous ? et si j’ai un peu de talent...

— Tu en as beaucoup trop, continua le docteur, et voilà justement, mon garçon, pourquoi je ne t’ai jamais demandé ce que tu m’offres aujourd’hui. Je suis trop ganache et trop perruque pour toi; votre musique m’étonne, mais je ne la sens pas; elle force mon esprit à l’applaudir, mais elle laisse mon cœur indifférent. J’en suis resté à Grétry, à Nicole, à Boïeldieu; Guillaume Tell et les Huguenots sont peut-être de grandes choses, mais je donnerais toutes leurs beautés pour la chanson de Blondel : Arrachons Guillaume à ses fers, me paraît superbe, mais

Robert disait à Claire Je t’aime avec ardeur,

me fait pleurer. Tu me diras peut-être que mes opinions musicales ne sont que des souvenirs d’amour; eh bien, j’aime mieux ressentir une fois encore ces douces impressions, que de devenir dilettante. Je te remercie donc de la bonne proposition, mais depuis longtemps j’ai renoncé à la musique; votre beau n’est plus mon beau. Cependant, il a été un moment où j’ai presque espéré retrouver mes soirées d’autrefois; c’est quand Armande est arrivée. Espérance bientôt déçue ! Grâce à l’éducation tronquée que lui avait fait donner monsieur son père, elle en était restée aux quadrilles de pension ; et ce que je voulais d’elle était dès lors impossible. Ici, nous étions des ânes : il aurait fallu faire venir de Morlaix ou de Lannion quelque bon professeur, et, comme un mauvais croque-notes aurait pu seul consentir à faire douze lieues pour donner une leçon, je renonçai tout de suite à mon projet, et me rejetai sur mes couchers de soleil. Par bonheur, comme le soleil est toujours à la mode et du même beau aujourd’hui qu’il était il y a trente ans, il a pu me contenter; etmain-

Digilized by Coogle

LES VICTIMES D’aMOUR. 259

tenant, mon seul désir est qu’il ne fasse point de grises journées, pluie ou brouillard. >

Dès le soir même, en rentrant, Maurice demanda à Martel une feuille de papier à dessin, et réglant cette feuille, il y traça un certain nombre de croches et de doubles-croches.

— « Tu travailles, s’écria Martel, bravo ! Madame Baudistel est en baisse ; je crois qu’elle commence à s’estomper dans un lointain brumeux. »

Mais Martel se trompait en parlant ainsi, Maurice ne travaillait point encore, seulement il pensait à Armande; et le lendemain, profitant d’un moment où il était seul avec elle dans le salon, il déplia son papier et la pria d’essayer de le lire. Elle accepta en riant, et elle le déchiffra à peu près couramment. Alors il le doigta et la pria encore d’essayer de le jouer. Elle se mit au piano, et s’arrêtant, recommençant, se corrigeant , elle joua tant bien que mal.

Maurice était radieux.

— «Si vous voulez me permettre de vous donner quelques conseils, dit-il, bientôt, je l’espère, vous pourrez rendre votre bon papa bien heureux, et lui jouer et lui chanter les chansons qu’il regrettait hier soir. »

Et comme le docteur entrait en ce moment, surpris d’avoir entendu le piano :

— « Et oui, c’est mademofselle Armande, continua Maurice, et si vous voulez que pendant mon séjour ici, je sois le maître que vous auriez été chercher à Morlaix, peut-être le projet dont vous nous parliez pourra-t-il se réaliser.

— Armande jouerait du Grétry et du Boïeldieu?

— Et du Nicole, et du Méhul, et du Paër.

— Fais cela, mon garçon, et tu verras ton vieil ami pleurer de plaisir et de reconnaissance. »

Aussitôt qu’il eut obtenu cette parole, qui lui permettait

260 LES VICTIMES d’amour.

d’être toujours près d’Armande, il visita le piano, et lorsqu’il eut remis presque à neuf le vieil instrument, ils commencèrent à étudier.

En agissant ainsi, il n’avait voulu que se ménager une occasion d’être souvent avec Armande, qui lui plaisait chaque jour davantage, et près de laquelle il oubliait ses chagrins et ses douloureux souvenirs; mais bientôt il se vit entraîné plus loin qu’il ne l’avait prévu et môme qu’il ne l’aurait voulu, car la condition la plus favorable à une dangereuse intimité, c’est le travail à deux. D’élève à maître, le danger n’est guère à craindre, l’orgueil ou la haine empêche cette intimité; mais Maurice n’était point un maître pour Armande, elle ne le détestait point, et comme elle ne le payait pas, elle ne pouvait se sentir le droit de le mépriser : ils étaient deux amis qui étudiaient ensemble, un jeune homme de vingt-quatre ans, et une jeune fille de dix-sept, l’un enseignant doucement avec indulgence et plaisir, l’autre écoutant doucement avec une soumission curieuse et reconnaissante.

C’était dans le grand salon qu’ils travaillaient; souvent M. .Michon restait près d’eux, mais comme, en restant toujours, il eût craint de blesser Maurice et de se montrer gardien sévère et soupçonneux, ce qui était bien loin de sa pensée, souvent aussi, il les abandonnait pendant des heures entières. Dans les premières leçons, Maurice avait eu besoin de toute son attention pour suivre et pour guider Armande qui, ayant abandonné la musique depuis longtemps, avait grand’peine à se reconnaître; bientôt il avait pu la laisser un peu plus libre, car bientôt il avait reconnu que son éducation musicale n’avait point été aussi négligée que l’avait cru le docteur; en peu de temps, et grâce surtout à une constante volonté, à de laborieux elîorts, elle avait regagné ce que trois années d’interruption lui avaient fait perdre. Alors, n’étant plus obligé de la suivre pas à pas, il .s’était parfois oublié en

LES VICTIMES D’AHOCn.

d’étranges distractions. -Depuis qu’ils travaillaient ensemble, il la sentait lui devenir chaque jour encore plus douce et plus chère ; près d’elle, pensant à elle, il l’étudiait avec un plaisir auquel il ne donnait point encore de nom, mais que déjà il ne se cachait plus à lui-même.

Tandis qu’elle se mettait l’esprit et les doigts à la torture pour plaquer de son mieux un accord bien franc et bien hardi, il n’écoutait guère ce qu’elle exécutait et songeait à toute autre chose qu’à l’encourager ou à la reprendre. Les yeux fixés sur les touches, il suivait complaisamment les doigts qui les frappaient, et, absorbé dans une muette contemplation, il regardait amoureusement ces mains, qu’un homme, esclave de la mode, eût sans doute dédaignées comme trop grosses et trop rouges, mais qu’il était assez artiste pour estimer à leur juste valeur, et trouver d’une beauté aussi réelle 'que peu commune. Ce qui eût choqué un esprit moins rompu aux distinctions du joli et du beau était précisément ce qui le séduisait ; c’était cette teinte rosée et cette transparence qui n’appartiennent qu’à la jeunesse et que, sur la foi des femmes de trente ans, on a eu la sottise de déclarer vulgaires et de condamner. C’étaient des doigts légèrement charnus et s’amincissant en fuseau, où l’on pouvait compter toutes les veines, où, sur chaque articulation, se creusaient de mignonnes fossettes, où les ongles n’étaient point allongés et taillés en amande, mais courts, carrément coupés, et s’incarnant dans la chair qui leur faisait une fine bordure comme dans les belles mains antiques.

Il prenait tant- de plaisir à regarder ces mains, — que Martel avait trois ou quatre fois déjà dessinées, pour les offrir, disait-il, à la Vénus de Milo, — qu’il oubliait son rôle de professeur, qu’il s’oubliait lui-même, et que, pour le ramener dans le vrai de la situation, il fallait qu’Armande, étonnée de son silence, se retournât vers lui.

Alors il relevait les yeux sur la partition, se gourman-

"'‘"““"e promeiva» d»

005 „ négVigen^i®; bien teni'C

unions relenail* cliigûO’f' ,; ra-

sa taille taisait en avec tondeur.

,o?:it“rUe à uu^^-

c-ïïS:~~u.«-“rr-,

M,aatte jour elle lavaU

LBS VICTIMES D'AMOtR. S63

mencé & éclairer sa tendresse. De leur échange continu de paroles, de leur contact habituel, était sortie une communauté d’idées et de pensées plus dominatrices que toutes les excitations physiques, et qui, aux heures où elle était loin de lui, le forçait à penser à elle, à s’interroger sur ses désirs, à se demander si le sentiment de joie qu’il éprouvait lorsqu’elle était présente, de chagrin lorsqu’elle était absente, ne dépassait point les bornes d’une simple amitié, aussi grande qu’elle fût, et si ce n'était point de l’amour.

Mais pour cet examen, il n’était et ne pouvait être que bien peu impartial, car la douleur comme la joie a l’orgueil de la constance éternelle, et ne croit aux consolations que longtemps après qu’elle est déjà consolée. Comment aurait-il admis l’amour pour une autre, lorsque son cœur saignait encore? Comment aurait-il aimé Armande, lorsqu’il se persuadait de très-bonne foi ne vivre que pour Marguerite? Une souffrance aussi terrible que la sienne pouvait-elle se guérir? Une passion aussi violente pouvait-elle s’évanouir?

Ce qu’il éprouvait pour Armande, c’était tendresse, c’était amitié, c’était sympathie, mais ce n’était point amour; peut-être était-ce attraction d’un corps jeune sur un corps jeune aussi, peut-être était-ce effluve magnétique qui enflammait son sang habitué au plaisir et chaste depuis de longs mois, peut-être était-ce surprise des sens, peut-être même était-ce désir; mais, à coup sûr, ce n’était point amour et ce n’était point désir d’amour.

L’amour, c’était l’abattement qui le brisait lorsqu’il se rappelait son abandon, c’était la lièvre qui le brûlait lorsqu’il se rappelait son bonheur, c’étaient les joies de Montmorency, les ivresses de Naples, les voluptés de Paris; l’amour, c’était Marguerite.

Mais, la douce voix qui, depuis son arrivée à Plaurach, avait endormi sa douleur, le sourire qui lui avait rendu le sourire, les tendres soins qui l’avaient attendri, les

tES VICTIMES b'aMOÜH.

promenades dans le jardin, les longs entroliens, les brûlants tête-à-tûte au piano, ce n’était point l’amour; mais Arinande avec sa jeunesse, sa gaieté, sa grâce, son esprit, sa bonté; non, mille fois non, ce n’était point, ce ne devait point être l’amour.

Et cependant ce que dans le cœur il se sentait pour elle, c’était une tendresse profonde. Près d’elle, il était toujours heureux; loin d’elle, il était toujours triste; mais près d’élle aussi il n’avait jamais eu de ces irrésistibles élans qui autrefois lui avaient fait serrer Marguerite à l’étouffer dans ses bras, et loin d’elle il n’avait point eu non plus de ces prostrations et de ces accablements qui autrefois l’avaient si souvent anéanti; et heureux ou malheureux par Armande, il n’avait jamais atteint à ces excès et à ces paroxysmes que, heureux ou malheureux par Marguerite, il avait si souvent connus. C’était donc Marguerite, Marguerite seule, que d’amour il aimait véritablement encore.

Et fâché contre lui-même de ces doutes et de ces interrogations, qui amoindrissaient sa passion pour Marguerite en le forçant à la discuter, il tâchait de se dire qu’ Armande n’était rien pour lui; que près d’elle et pour se mettre à l’abri des surprises, il ne devait penser qu’à Marguerite, et qu’il ne devait plus s’abandonner à des joies qui, en réalité, n’étaient que mensonges et illusions.

Mais c’était en vain qu’il jurait de se contenir et de s’observer : s’il voulait lui parler froidement, dans sa voix on sentait la tendresse et dans son geste l’embarras; s’il essayait de la regarder indifféremment, dans ses yeux on voyait l’émotion et le plaisir; s’il d 'sait des choses banales, l’intonation les rendait douces et intimes, et s’il se taisait en fixant la terre, il s’échappait de ses paupières, qui se relevaient malgré lui, de clairs et de chauds rayons plus éloquents que les paroles. Cependant il se contenait jusqu’au moment où Armande venant vers lui, ou lui ten-

LES VICTIMES D’aMOUII. 265

dait la main, ou lui souriait, ou lui parlait d’une certaine manière, et alors il était vaincu, car si sa volonté pouvait commander à ses yeux et à ses lèvres, elle était sans puissance sur son regard, sur son accent, sur son cœur.

Jamais il n’eut mieux conscience de ces sentiments, qui s’agitaient confus en lui, qu’un jour qu’Audren avait été retenu à dîner.

Ce n’était point l’habitude que celui-ci, hors les;ours de cérémonie, dînât au château; aussi lorsque Maurice rentrant aperçut cinq couverts sur la table fut-il assez surpris, et, se tournant vers Armande :

— « Est-ce que nous avons M. l’abbé aujourd’hui? demanda-t-il.

— Non, répondit-elle, c’est Audren.

— Et en l’honneur de quelle fête?

— Il a apporté un panier de crevettes qu’il a pêchées lui-même, et grand-père les a trouvées si belles qu’il l’a invité à en manger sa part.

— Ah! c’est différent. »

Et, sans bien comprendre pourquoi, Maurice fut dépité de cette i?jvitation.

Bientôt le docteur arriva avec Audren, et l’on se mit à table.

Mais ce sentiment de surprise de voir Audren était si naturel, que Martel lui-même le partagea, et que s’asseyant :

— « .Tiens, dit-il, vous êtes donc des nôtres aujourd’hui, jeune Armoricain? »

Audren était souriant, et l’invitation du docteur l’avait rendu heureux comme il ne l’avait point été depuis longtemps; mais ces simples mots : « Vous êtes donc des nôtres, » le frappèrent douloureusement : — Des nôtres, se dit-il, suis-je donc devenu si vite étranger dans cette maison? Et, relevant les yeux, il s’aperçut — ce qu’il n’avait point vu tout d’abord, tant sa joie l’absorbait — qu’il y avait un changement dans les arrangements ordinaires :

LES VICTIMES D'AMOUE.

Maurice occupait la place de M. de Tréfléan et Martel la sienne. Alors regardant celui-ci et répondant à ses paroles qui déjà étaient presque oubliées :

— - « Est-ce que je vous dérange? dit-il sourdement.

Martel resta stupéfait; mais le docteur intervenant :

— «Allons, mon cher ami! est-ce que tu vas te fâcher? Comment dérangerais-tu quelqu'un ici? N’es-tu pas de la famille?

— Oh ! poursuivit Audren avec amertume ; de quelle famille, de l’ancienne ou de la nouvelle?

— Que veux-tu dire?

•— Mon Dieu ! on cesse si vite d’être d’une famille, on est si vite remplacé I et le lendemain du jour où l’on a quitté une maison, quelquefois on y retrouve des visages nouveaux qui sont plus de la famille que vous.

— Si tu le prends comme ça, interrompit le docteur, fais-moi le plaisir de te taire; c’est ce que le chef de la famille te demande. »

Et tout le monde se mit à manger silencieusement; on n’osait se regarder.

Mais bientôt le docteur pour rompre cette gêne :

— « Ah sacrebleu ! il me semble que nous ne sommes pas aussi gais que si nous étions à l’Opéra.

— Fichtre, non ! continua Martel, bien aise aussi d’échapper à cette contrainte, et j’aurais bien plus envie de rire si je voyais une danseuse maigre montrer orgueilleusement sa poitrine à l’orchestre, ou un ténor trop gras, le buste cambré, les mollets rapprochés, les bras arrondis, se gonfler comme une grenouille pour lancer une note éclatante que lui aident à parfaire messieurs de la claque et de la grosse caisse.

— Ne démolis donc pas l’Opéra, reprit Maurice, c’est, malgré foutes les critiques, une très-belle chose, c’est le temple de l’art, c’est la musique, c’est la danse, c’est la dücoralion.

Digilized by Coogl(

LBS VICTIMBS D’AMOUR.

— Vous faites bien de parler de la danse et de la décoration, interrompit Audren ; car, pour les compositeurs d’aujourd’hui, il paraît qu’ils ne méritent guère qu’on s’occupe d’eux.

— Mon cher monsieur, répliqua sèchement Maurice, on parle de ce qu’on connaît, mais on ne doit parler aussi que de ce qu’on connaît.

— Ah çà, dit le docteur, tu as donc juré de nous faire disputer aujourd’hui, toi? »

Audren se tut et se plongea dans son assiette ; mais, tout en mangeant, il reportait les torts de Maurice et les siens propres sur Armande ; car, au fond, si ces petites querelles avaient eu plus de vivacité qu’elles n’en auraient eu en d’autres moments, c’était à cause d’elle, parce qu’elle était en jeu, parce qu’elle était présente; c’était donc à elle, avec la déraison logique de la passion, qu’il en voulait, et en proie à une sourde colère, il cherchait comment il lui ferait sentir tout le déplaisir qu’elle lui avait causé.

Au dessert, cette occasion se présenta.

Un rien suffit quand tout le monde est mal disposé; or, tout le monde, même Martel, était mal disposé pour Audren ; Armande seule, voyant son embarras et devinant sa colère, voulait lui ménager un moyen de se montrer aimable en lui donnant elle-même une marque de sympathie.

Il y avait dans le buffet, de certaines confitures qu'elle avait faites et qu’elle avait si bien réussies, que le docteur les avait surnommées par excellence « les confitures d’Arinande. » Aussi, les ménageait-on fort, comme certaines personnes ménagent encore les exemplaires du fameux vin de la comète.

Elle se leva et les atteignit, puis, plaçant le petit pot en verre devant elle, elle dit coquettement:

— « Messieurs, voici les confitures d’ Armande, qui

m’aime en prenne, » ' ^

S?G8 LES VICTIMES d’aMOUH,

Et la première personne à qui elle en offrit, ce fut Audren.

Celui-ci resta un instant indécis, trouvant là l’occasion qu’il cherchait, mais comme il tenait son assiette à la main :

— «Merci, mon garçon, lui dit le docteur qui-s’y trompa.»

Armande pâlit imperceptiblement, mais croyant à un malentendu ou à une distraction, elle lui offrit encore la seconde assiette.

Cette fois il la passa résolûment à Martel.

Alors elle comprit et le regarda; il regardait Maurice; et d’une voix brève :

— « Vous n’en voulez pas, » dit-elle.

Et elle tendit l’assiette à Maurice.

— « Eh bien, tu n’es pas à moitié dégoûté, mon sauvage, dit le docteur, et il fait bon t’inviter à dîner. »

Le reste du dîner, malgré le café et les liqueurs qu’on servit, s’acheva sous cette impression, et le soir, lorsque Audren fut parti. Martel ne fit que traduire le sentiment général en disant ;

— « Je ne sais pas s’il est dégoûté, mais dans tous les cas, il n’est guère aimable. » ^

— Non, certes, il n’est point aimable, se répétait Maurice en rentrant seul dans sa chambre ; mais pourquoi est-il ainsi? que lui ai-je donc fait? car c’est bien évidemment à moi qu’il en voulait. Et il cherchait à se remémorer les sujets de plainte, les griefs qu’il avait donnés à Audïen, et avec la meilleure volonté du monde, ceux qu’il rencontrait étaient si minimes, qu’ils ne pouvaient ni légitimer ni expliquer cette mauvaise humeur. Un seul point demeurait obscur au fond de son âme, et ce point, il n’osait y porter la lumière. Une rivalité d’amour, une commune prétention au cœur d’Armandc pouvait être et devait être, il le sentait, le véritable mot de cette énigme; mais il ne ■Jipulait pas que ce pressentiment devînt certitude, il fai-

LES VICTIMES D’AMOÜR.

sait taire sa raison, il se refusait à révidencc, et préférait une obscurité pleine de trouble et d’inquiétude à une clarté éblouissante et douloureuse. Pour arriver au fin fond de son cœur, il n’avait plus qu’un degré à descendre, mais, comme un enfant peureux, il s’y tenait assis et cramponné, n’osant aller plus loin.

Il fallut bien pourtant en venir là, mais ce ne fut pas sans une humiliation poignante, qu’il s’avoua à lui-même ce qu’il ne pouvait plus méconnaître, sans être un sot ou fou : il aimait Armande. Plus d’une fois, il rougit de sa défaite, plus d’une fois, il se méprisa, de ressentir on nouvel amour, après avoir cru son malheur si grand, qu’il en devait mourir ; plus d’une fois, il se jugea faible, inconstant et lâche, mais toujours il fut ramené à la vérité, et cette vérité, c’était que, sans pouvoir oublier Marguerite, il aimait, il adorait Armande.

Cependant telle est l’hypocrite habileté de l’orgueil, qu’il' sut bientôt trouver des excuses, pour justifier cet aveu.

11 se dit : que c’était duperie à lui de s’enterrer dans sa douleur, sans essayer de s’en guérir; c’était folie de n’être point heureux, lorsqu’il le pouvait être encore; la vengeance la plus sûre et la plus cruelle à tirer de Marguerite, ce n’était point de mourir en lui laissant des remords plus ou moins terribles, c’était de vivre en se consolant et en se réjouissant dans un nouvel amour.

Dès lors, il s’y consola et s’y réjouit;, presque sans transition, il passa de la contrainte la plus douloureuse à l’abandon le plus doux ; et toutes ces petites joies si séduisantes, lorsqu’on aime, ces innocents plaisirs que, par un mélange de délicatesse et de fausse honte, il s’était toujours refusés, il les accueillit et les rechercha; il aimait, il se l’avouait, il s’en réjouissait; il fit, sans scrupules, toutes les charmantes niaiseries qui rendent les amants si heureux.

Devant le chaste regard d’ Armande, il nédétourna plus

LBS VICTIMBS D’aHOOR.

les yeux ; au piano, il ne les ferma plus pour ne la point voir, mais il la contempla tout à son aise, avec un plaisir qui, loin de le plonger comme autrefois en des ardeurs pleines de colère et de remords, le pénétra d'une ivresse pleine de délices et de sérénité; au lieu de s’éloigner d’elle, il s'en approcha toujours, saisissant toutes les occasions de frdler sa robe ou d’effleurer ses mains; à table, il inventa mille ruses, pour ne prendre que ce qu’elle avait touché; et, pour rencontrer ses doigts sous une assiette, il risqua de ridicules hardiesses, qui lui donnaient de terribles battements de cœur. Partagé entre un amour naissant et ce qu'il considérait comme un devoir, il avait toujours redouté les promenades au bord de la plage, où le hasard amène si souvent de dangereux téte-à-téte; où tout parle d’amour et de poésie, et le bruit de la vague qui se brise sur la grève, et le calme de la mer, et le bleu du ciel, et l’inflni de l’horizon ; — mais bientôt il les aima, il les désira, et ce fut lui le premier qui, désormais, les proposa. Le matin, longtemps avant qu’elle descendit, armé d’un livre dont il ignorait môme le titre, il alla se poster sur un banc du jardin, juste en face de sa chambre; l’endroit était triste et nu, il y en avait cent autres plus frais et plus ombreux; mais c’kait delà, seulement, qu’il pouvait bien l’apercevoir lorsque, s’éveillant et à moitié vêtue, elle poussait ses jalousies, s’accoudait sur l’appui de la fenêtre, ouvrait ses yeux encore lourds, à la chaude lumière du soleil levant : ainsi placé, il était le premier à lui envoyer, de la main, une affectueuse caresse, et c’était sur lui qu’elle laissait tomber son premier regard et son premier sourire. Le soir, il prit encore l’habitude de venir sur ce même banc; aux ombres indécises qui couraient sur les rideaux, il put, à travers les vitres, la deviner dans sa chambre, et la voir allant et venant jusqu’au moment où s’éteignait la lumière : c’était finir sa journée comme il l’avait commencée; mais cette muette adoration, qui d’abord

LES VICTIM]eS s'AnOCR.

l’avait rendu pleinement heureux, lui parut, à la longue, par trop simple et par trop désintéressée, et il ne put résister à la tentation de faire savoir à Ârmande qu’il était là; il passa sous ses fenêtres, en fredonnant doucement, et lorsqu’il traversait les corridors, au lieu d’étouffer le bruit de ses pas, il le rendit plus fort et plus distinct: en lui-même, il rougit de cet enfantillage, mais il y avait dans sa honte trop de bonheur, pour qu’il y renonçât : — « Elle m’entend, se dit-il, elle pense à moi, » — et, le lendemain, il recommença. Et non content de ces plaisirs bien naïfs, mais qui, pour lui, étaient pleins de séductions et d’enivrements, il chercha encore à les accroître et à les prolonger; après être resté toute la journée à ses côtés, son. plus vif chagrin était de la perdre, quand le soir on se séparait, et alors, pour être plus longtemps avec son souvenir, il revenait au jardin ; les allées, que deux ou trois heures auparavant ils avaient parcourues ensemble, il les reparcourait de nouveau, s’arrêtant où elle s’était arrêtée, s’asseyant où elle s’était assise; et la revoyant par les yeux de l’imagination, subissant les mystérieuses influerices de la nuit, les émanations de la terre échauffée, la poésie du silence, la magie de la lune qui peuplait les taillis d’ombres mobiles et fantastiques, il était avec elle, il se promenait près d’elle; plein de hardiesse et d’enthousiasme, il la serrait sur son cœur et lui disait ses rêves, ses espoirs, son amour : douces folies qui n'avaient pour confidentes que les fleurs voisines, et pour témoin que le ciel étoilé.

Ces enfantillages et ces illusions étaient les plus grands bonheurs de sa nouvelle vie; mais, cependant, tout n’était point enfantillage et illusion dans ce bonheur; depuis qu’il aimait Armande, il se faisait en lui des changements qui le remplissaient d’espoir. Sa passion pour Marguerite l’avait rendu impatient, susceptible, égoïste, brutal dans ses pensées, cynique dans ses convoitises, inquiet et tourmenté même dans ses plaisirs ; sa trahison lui avait fait

LBS VICTIMES D’aMOUR.

tout prendre en dégoût et en haine; il avait jugé sa vie et le inonde; il était tombé, pour ce qui l’entourait, dans une morne indifférence, et pour lui-même dans un implacable mépris. Mais, insensiblement, ce mépris et celle indifférence avaient disparu devant son amour naissant; insensiblement il avait repris intérêt à la nature qu’il avait revue avec un sentiment plus tendre, plus mélancolique, plus ému, plus reconnaissant; il était redevenu jeune, passionné, dévoué à ceux qui l’aimaient, compatissant à ceux qui souffraient; il avait espéré, il avait cru en lui, il était parvenu à s’aimer et à s’estimer encore; et, maintenant, en son âme, il s’enorgueillissait d’un amour qui, en l’épurant, le grandissait à ses yeux.

C’était, surtout, le sentiment de pureté de cet ampur qui l’enthousiasmait, et lorsqu’il le compara aux ardeurs, aux entraînements, à l’érotisme qu’il avait naguère ressentis près de Marguerite, il comprit, pour la première fois, l’énorme distance qui sépare la jeune fille de la femme, l’innocence du savoir, la jeunesse de la beauté. Dans Aniiande, dans sa chair comme dans son esprit, tout avait le charme indicible des choses qui commencent à vivre, le charme de l’enfant, celui de la fleur qui s’en- Ir’ouvre encore couverte de rosée, celui de la belle et chaude matinée qui, la première, annonce Je printemps. Marguerite l’avait entraîné par sa splendide beauté, par ses merveilleuses toilettes, par ses savantes poses, par ses hautaines manières, par son élégante originalité, par son esprit éclatant; Armande le ravissait par sa gentillesse toute spontanée et toute naïve, par sa fraîcheur, par sa grâce, par sa franchise, par sa simplicité, par la divine pudeur qui se trahissait dans chacun de ses gestes, dans chacun de ses regards, et môme dans ses attitudes de repos les moins volontaires et les moins étudiées. Marguerite, au temps de leurs folies et au milieu des splendeurs du luxe, traînant après elle une longue robe lamée d’ar-

LES VICTIMES d’aMOUR.

gent, les épaules nues, les seins découverts, la chevelure constellée de diamants, les bras entourés de pierreries, les lèvres rouges, la bouche provoquante, les narines gonflées, les yeux étincelants, venant à lui, l’enlaçant de- ses deux bras et s’abattant contre sa poitrine, le pâmait de désirs et de volupté : Armande, pour le pénétrer d’une joie ineiïable, n’avait qu’à paraître vêtue d’une petite robe de toile chastement montante, et pleine de grâce dans sa simplicité, si elle le regardait en souriant, il sentait frémir tout son être, et pour la journée entière il gardait une indicible émotion. Prés de Marguerite il avait toujours été fiévreux et tourmenté ; près d’Armande, il était toujours calme dans sa joie, et doucement et pleinement licureux dans son bonheur; et, si parfois en étant seul avec elle, ilhvait encore d’irritantes pensées et de fougueux désirs, les seuls coupables étaient ses souvenirs et les funestes leçons de Marguerite ; car, sans ces leçons ineffaçables, il n’eût jamais regardé si chaudement cette jeune fille, et, sans ses souvenirs de volupté, il n’eût jamais recherché des furtifs serrements de mains qui, malgré lui, l’enflammaient, et des impudiques contemplations qui lui troublaient la tête et lui brûlaient les veines.

A mesure que son amour grandit, ce fut à éteindre ces désirs, dont il rougissait pour Armande, qu’il appliqua ses efforts. Rassasié de jouissances et de voluptés matérielles, il voulut connaître enfin les pures et chastes délices d’un amour idéal, faire de la poésie en action, et jouer sérieusement, au milieu de nos mœurs positives et de nos habitudes de satisfaction immédiate, le rôle d’amant chevaleresque et désintéressé; et d’ailleurs, cet amour n’était-il pas le seul qui lui fût permis? Armande, lors même qu’il le voudrait, l’aimerait-clle jamais? Et ne serait-ce point à lui la plus immonde des lâchetés que de séduire cette enfant, la joie et l’orgueil d’un vieillard qui, pour lui, avait été un père, et maintenant se moutrail l’ami le plus

STf4 IBg VICTIMES s’aHOOR.

généreux et le plus confiant! Tout lui ordonnait, et son cœur et son devoir, de dégager sa passion d’espérances irréalisables, d’aimer Ârmande sans même lui laisser comprendre qu’il l’aimait, et quand serait venu le jour de la séparation, de partir sans avoir trahi son secret, mais en emportant dans son âme un pur et céleste souvenir qui le soutint dans la vie, et lui rappelât qu’il y avait en ce monde autre chose que mensonge, hypocrisie et corruption.

Ainsi, depuis qu’il était à Plaurach, il avait passé du trouble et du désespoir au calme et à la joie; il était arrivé le cœur brisé, la volonté anéantie, ne pensant plus qu’à mourir, et insensiblement il était revenu à la vie, à la gaieté, à l’amour ; il y avait bien encore en lui des blessures qui saignaient et le Taisaient longuement souflVir lorsqu’il pensait à Marguerite, mais enfin il admettait la consolation sinon la résignation ; il croyait en l’avenir, et près d’ Armande il oubliait le passé, ou s’il se le rappelait, c’était pour adorer belle qui si promptement en avait effacé lesnéfastessouvenirs. Voyant Armande à toute heure, — car M. Michon lui laissait la plus grande liberté, et Martel était presque toujoprs en campagne pour travailler,— se croyant sûr de lui-même, résigné à un amour purement platonique, il aurait donc pu être pleinement heureux si Audren n’eût point sans cesse traversé ses projets et menacé son bonheur; mais tel qu’un soupçon vivant, il le rencontrait toujours devant lui, et comme il comprenait, depuis qu’il aimait Armande, que ce qu’il avait autrefois pris pour hauteur et grossièreté était franchise et jalousie, il en avait peur comme d’un rival qui Baturellement était un ennemi. Bien des fois déjà il avait tenté de se débarrasser de cette continuelle surveillance, mais ses efforts avaient été inutiles, et ses ruses avaient promptement déjouées. Au moment où il se croyait le mieux assuré de la solitude à deux, Audren arrivait,

LES VICTIHBS B’aHOUR.

et il se mettait intrépidement en tiers dans un téte-à-tête quelquefois ménagé depuis longtemps avec des peines et des précautions infinies. Pour Maurice, ayant l’expérience de l’amour et connaissant Ârmande et sa candide pureté, il n’éprouvait point la plus petite jalousie de ce naïf espionnage, car il savait parfaitement qu’elle ne ressentait pour le jeune Breton qu’une amitié fraternelle ; mais ce qui l'inquiétait, c’était de le voir survenir lorsqu’il était près d’elle et seul avec elle, c’était de l’avoir pendant les soirées sans cesse devant lui silencieux et attentif, c’était, lorsqu’on se séparait, de sentir un regard interrogateur qui se plaçait entre lui et Ârmande, et l’empêchait de lui serrer la main avec tendresse et abandon. Ce qui le blfôsait, c’étaient ses manières dures et froides, qui en étaient arrivées à un tel degré que les vieux amis eux-mêmes, habitués à ce caractère fantasque, n’y comprenaient plus absolument rien. Seul, il eût peut-être enduré ces boutades, qu’il savait en réalité méritées jusqu’à un certain point, mais devant Armande, elles l’bumiliaient, et la violence qu’M était obligé de se faire, pour n’y pas répondre, l’exaspérait. Mille fois il avait été, sur quelque propos un peu trop vif, pour se fâcher et engager une querelle, mais heureusement sa raison l’avait toujours arrêté à temps; car se fâcher, et il ne le comprenait que trop, c’était avouer son amour et compromettre Ârmande, c’était s’exposer à la colère du docteur, aux observations prêcheuses de Martel, aux justes reproches de la jeune fille, peut-être môme à son mépris; dans tous les cas, c’était assurément la perdre, c’était se faire chasser honteusement, c’était rompre avec tous ses vieux amis en mettant les torts de son côté, et en se fermant le coeur de ceux qui désormais étalent toute sa famille. Et cependant, supporter toujours ces insolences et ces dédains sans les relever et les punir, c’était paraître reculer et avoir .peur, c’était se laisser amoindrir dans l’esprit de son rival et peut-être même

LES VICTIMES D’AMOCR.

dans celui d’Armande; ne point fermement arrêter cet espionnage de tous les instants, c’était perdre les quelques jours déjà trop peu nombreux qui lui restaient à passer à Plaurach, c’était n’avoir pas un moment de tranquille bonheur, pas une promenade assurée, pas un entretien intime, pas de repos, pas d’abandon, pas de sécurité; c’était sacrifier son orgueil, sa dignité, son amour ; c’était toujours lutter avec soi-même, s’observer toujours, et quand Audren, comme à sop ordinaire, viendrait se jeter au travers d’une conversafioh, et malgré des marques d’impatience bien évidentes s’obstinerait à rester immobile, c’était la blessante nécessité de se faire éternellement violence et de ne point le souffleter.

Une raison décisive qui lui faisait encore désirer ,ardemment d’échapper à Audren, c’était la sourde lutte qui, depuis longtemps déjà, s’était engagée entre lui et le jeune Breton. Chaque jour et à chaque instant, surtout depuis la querelle du dîner, celte lutte se renouvelait; et battu dans les choses de l’esprit, humilié dans sa timidité, atteint jusqu’au vif dans son ignorance, celui-ci s’en vengeait en faisant naître des incidents où il pouvait l’emporter à son tour et montrer sa supériorité, incidents qui, grâce au genre de vie qu’on menait chez Je docteur, se présentaient presque à chaque instant.

Souvent, tout le monde élant réuni, on faisait des promenades le long des falaises, et chacun, jusqu’au vieux docteur, emportait un fusil pour abattre les fraos et les goélands qui, sur ces côtes rocheuses, se rencontrent par troupes innombrables : comme on va au tir pour montrer sa sûreté de coup d’œil et son habileté de main , ils allaient à la chasse des oiseaux de mer; seulement, au lieu d’être fixe et déterminé, le but était mobile et incertain. Entre le docteur et M. de Tréfléan, il n’y avait qu’une assez tiède rivalité, mais entre Maurice et Audren, il en était autrement; presque toujours, c’était à qui tirerait le

premier, ou bien, Audren étant devancé, attendait que Maurice eût manqué une pièce, et quand la distance était devenue assez grande, quand on s’était bien assuré que l’oiseau n’avait point été atteint, il épaulait son fusil, et rapidement, sûr de lui-même, comme un maître donnant une leçon, il pressait la détente, et ordinairement la pauvre bête bondissait aussitôt, vacillait quelques secondes et tombait à la mer; les ailes étendues, elle flottait sur la lame, et autour d’elle, ses camarades venaient tournoyer en criant plaintivement. Audren ne savait pas cacher sa joie, et rayonnant, il priait Arraande, chargée de marquer les coups, de ne point oublier cette victoire à son compte.

Souvent encore, quand les beaux jours furent arrivés, on se réunissait pour prendre des bains tous ensemble, et la même émulation que pour la chasse faisait de ce plaisir une lutte jalouse et passionnée. Comme Plaurach, en sa qualité de village breton, ne possède pas le plus petit Casino, c’était une barraque que M. de Tréfléan avait fait construire sur 1a grève, pour abriter ses ustensiles de pêche et de navigation, qui servait de cabine. Quand la mer était calme, l’infériorité de Maurice n’éclatait point trop, et s’il le cédait en légèreté, en force et en rapidité, il l’emportait dans ces drôleries purement agréables qui font l’admiration des écoles parisiennes et que dédaignent les nageurs habitués aux colères de l’Océan; mais lorsque lèvent soufflait du nord, lorsque la vague, moutonnant au large, arrivait, menaçante et rapide, lorsque avant de se briser sur la plage, elle se creusait, haute et écumeusc, et s’abattait avec fracas sur les galets qu’elle attirait et rejetait avec elle, Audren triomphait de toute la puissance que donne la témérité unie à une longue habitude; les yeux sur la mer il épiait un de ces moments de calme qui reviennent presque périodiquement, môme dans les plus grandes tempêtes, et s’élançant la tête en avant, sous les

LES VICTniE.8 DAUODR.

deux ou trois premières vagues, il gagnait le large, où sûr de n’être point renversé il se retournait vers le rivage, et s’élevant au-dessus des lames qui roulaient, plongeant sous celles qui se brisaient en écume, on le voyait, rejetant avec grâce ses longs cheveux en arrière, ou faisant tranquillement signe à Maurice de venir le rejoindre.

Avec une jeunesse inconnue des vieux amis, Maurice eût facilement échappé à ces provocations: il n’y avait qu’à avouer son ignorance ; mais quand tout 1e monde savait que ces exercices lui étaient familiers, et qu’ autrefois même, il y avait mis une certaine prétention, il ne pouvait reculer, et forcé d’accepter le combat, il souffrait d’être toujours vaincu devant Armande, et quelquefois même, Armande étant en cause, comme dans mille circonstances où Audren avait transformé en piques d’amourpropre les faits les plus simples et les plus naturels. Sans doute il lui était facile de se venger de ces triomphes éphémères et par la conversation, et par 1a raillerie, et par le dédain ; sans doute il ne cherchait point à séduire Arroande par ce côté purement matériel de la force et de l’adresse, mais cependant il était blessé de succomber dans une lutte offerte et acceptée, il était humiüé d’être vaincu par un rival qui était presque un enfant, et il souffrait d’une animosité qui éclatait ainsi par tout et pour tout, et ne lui laissait pas un moment de repos et de sécurité.

Ce fut ainsi que, poussé à bout, l’orgueil surexcité, l’esprit fiévreux d’impatience, l’imagination sollicitée par ces entraves perpétuelles, et voulant s’assurer quelques jours de joie pure de toute crainte, il trouva un moyen qui avait de grands dangers, mais qui, dans tous les cas avait l’inappréciable avantage de lui donner quelques heures de complète liberté, pendant lesquelles il serait à l’abri d’ Audren, et pendant lesquelles encore il aurait Armande toute à lui, sans importuns, sans jaloux et sans té<moins -, ce moyen, ce fut la fête du docteur qui le lui offrit.

LES VICTIMES DAMOÜR. 279

On était alors à la fin de juin, et cette fête, la Saint-Vie tor, devait se célébrer dans les derniers jours de juillet ; Maurice, qui savait combien Armande serait heureuse de faire une surprise* à son grand-père, eut recours à la' môme ruse .qu’il avait déjà* employée lorsqu’il avait été question du piano, et spéculant sur le bonheur de la jeune fille comme il avait spéculé sur les souvenirs du vieillard, cachant son véritable but sous les grands mots d’amitié, de service, de reconnaissance, il lui proposa de redoubler de travail et d’arriver ainsi à pouvoir se faire entendre ce jour-là pour la première fois, à montrer que ces deux mois de leçons n’avaient point été perdus, et que désormais elle pourrait chanter tous les vieux airs qui lui seraient demandés. ,Puis , développant habilement les avantages du mystère, insistant sur le plaisir d’une douce surprise, il s’efforça de la persuader qu’il fallait donner à l’élude plus de temps encore que par le passé, et surtout n’admettre personne qui pût dévoiler leur complot, et faire manquer l’effet de l’imprévu et du coup de théâtre.

Non-seulement Armande se laissa persuader, mais enc-ore elle remercia Maurice avec une effusion qui montra combien elle était joyeuse de ce projet.

La seule chose qui l’embarrassait, c’était de prévenir Audren et de l’écarter.

Les tentatives qu’elle avait .souvent faites pour ménager cet esprit suscepiible , lui avaient jusqu’alors si mal réussi, qu’elle n’osait trop aborder l’entretien.

C’était un jour, dans le salon où se prenaient les leçons ; assis dans un fauteuil, Audren feuilletait un exemplaire du voyage d’Audubon, et paraissait ne point vouloir abandonner la place. Autour de lui, A.rmande allait et venait, s’asseyait au piano frappait quelques accords, se mettait à la fenêtre, revenait, regardait Audren, mais reculait toujours au moment décisif; elle cherchait, la pauvre enfant, une manière polie de lui dire: « Allez-vous-en, vous

280 LES VICTIMES D’AMODR.

me gônez, » et plus elle cherchait, moins elle trouvait.

Et lui, enfoncé dans son livre, il affectait de ne rien voir de ce qui se passait ; et, sans lever les yeux, il tournait les feuillets toujours régulièrement.

Cependant, approchait le fnoment où Maurice allait venir; elle le savait, elle le sentait, et elle ne trouvait rien.

Enfin, comme s’il eût assez joui de cet embarras, il vint à son aide, et, fermant son livre en se tournant vers elle :

— « Armande, dit-il, pourquoi donc n’êtes-vous pas franche avec moi? »

Elle fit un geste d’étonnement.

— Oui, continua-t-il, pourquoi n’avez-vous pas le courage de me dire de m’en' aller, puisque vous en avez le désir : — vous attendez M. Berthauld, n’est-ce pas? et je vous gêne.

— Ce n’est pas parce que ij’attends M. Berthauld, répliqua-t-elle assez sèchement, que vous me gênez, c’est parce que j’ai à travailler.

— Est-ce donc aussi parce que vous avez à travailler, que vous me fuyez toujours, et que vous ne me parlez plus?

— Que voulez-vous dire ?

— Je veux dire que depuis que ce monsieur est ici, je n’y suis plus rien, moi.

— Audren, vous ôtes injuste ; et ce n’est pas votre cœur qui parle, c’est l’envie.

— Peut-être... Mais si l’envie, chez ceux qui ont toujours été heureux, ne mérite que la haine, elle devrait bien, à moi, ne me mériter que la pitié ; et, cependant, vous êtes sans pitié pour moi. Ah ! Armande, vous êtes bien changée. »

Et la voix tremblante d’émotion, il releva les yeux sur elle, mais elle ne le regardait pas, elle regardait la pendule.

IBS VICTIMES d'amour. 281

— « Ah! s’écria- t-il, vous ne m’écoutez môme pas. »

Et il courut vers la porte ; au même instant, Maurice

la poussait pour entrer ; ils se trouvèrent en face l’un de l’autre.

Audren s’arrêta, il était pâle de colère ; il resta quelques secondes immobile, barrant le passage. Puis, tout à coup, se reculant :

— « Ah! ah! dit-il, vous êtes bien exact, monsieur on voit que vous avez couru le cachet.

— Monsieur! s’écria Maurice, stupéfait.

— Eh bien quoi? fit Audren en revenant sur ses pas et en le bravant; n’êtes-vous pas content que je m’en aille? que voulez-vous de plus ? »

Comme deux combattants, ils se regardèrent, tous deux blêmes de fureur, les poings crispés.

Armande s’élança vers Maurice.

— « M. Berthauld! » dit-elle.

Et Maurice l’ayant regardée, se tourna vers Audren, et lui répondant :

— « Je ne veux rien, » dit-il.

Puis, il alla au piano et l’ouvrit; Armande vint s’asseoir près de lui.

Audren les enveloppa d’un regard terrible, resta indécis un moment; puis, faisant un geste de désespoir, il sortit en courant.

Sans dire un mot, ils se mirent au travail, et ce jour-là, il n’y eut entre eux ni rires, ni contemplations, ni distractions.

Pour Audren, ce mois de travail fut un mois de tortures; et, en voyant les craintes qu’il avait conçues, se réaliser si promptement, en voyant surtout ce mystère qui annonçait une complicité qu’il ne croyait que trop bien comprendre, il tomba dans un horrible désespoir; et après avoir plusieurs fois, mais toujours inutilement, tenté de rompre ces éternels lêle-à-tête, il cessa de venir; on

LES V1CTI?!ES d’aMOUH.

ne le vit plus que les soirs, mais plus triste et plus sombre qu’il ne l’avait jamais été.

Pour Maurice, ce mois de travail fut un mois de bonheur et d’ivresse : délivré d’Audren, oubliant Marguerite, il voyait Armande ! Il ne lui parlait point d’amour, mais il la regardait, et, dans son cœur, il sentait descendre la joie et le ravissement; il croyait sa passion sans espoir, il savait que ses désirs ne seraient jamais assouvis ; mais en écoutant cette voix adorée, en rencontrant ce regard chaste et tendre, il était si pleinement heureux, qu’il ne voulait rien au delà, et qu’il prenait en mépris et en pitié ses plaisirs d’autrefois. Toujours près d’elle, il n’avait plus un seul instant de tristesse et d’inquiétude, et même, en face d’Âudren, il lui semblait maintenant qu’il était seul avec elle, car, de même que le travail avait créé entre eux une douce intimité, le mystère avait aussi créé une sorte d’entente étrange et involontaire, et d’un mot, d’un geste, d’un regard, ils se comprenaient comme deux coupables ; leurs cœurs avaient trouvé une langue, et leurs yeux savaient se parler.

Enfin, la fête arriva. Depuis plusieurs jours, on déployait au château une activité inaccoutumée; il y avait eu de mystérieuses confidences; on avait cueilli des fleurs en se cachant, le jardin était devenu d’une propreté tout anglaise, et dans la cuisine, Marie-Ange, Louise et Jeannette couraient çà et là avec un empressement qui, chez des Bretonnes, en disait plus que de longues explications : les fourneaux rougissaient sans cesse, et, dans les buffets, on apercevait des crèmes et des pièces froides montées et moulées à l’avance. Au milieu de ces préparatifs, le bon docteur allait et venait, avec un air qu’il tâchait de rendre innocent, et faisait tous ses efforts pour paraître n’avoir rien deviné.

La veille, on dîna comme à l’ordinaire, et à peine étaiton au dessert, que les amis commencèrent à arriver ;

TES VICTIMES DAHOUn.

l’abbé avait endossé sa plus belle soutane, et M. de Tréfléan portait, à sa boutonnière, sa brochette de décorations.

A sept heures, tout le inonde était réuni dans la salle à manger; et, par les fenêtres ouvertes, on apercevait sur la mer, le soleil qui descendait à l’horizon. On causa quelques instants avec assez d’embarras, puis, quand le soleil ne fut plus qu’un globe sans rayons, immergeant déjà dans les flots, M. de Tréfléan et l’abbé se levèrent, et s’approchant du docteur, qui s’efforçait de garder encore son air narquois :

— « Mon vieil ami, dit l’abbé, nous vous souhaitons une bonne fêle. »

Puis ce fut le tour d’Audren, puis celui de Martel.

Et, comme le docteur, assez étonné de ne point voir Armande, la cherchait des yeux, on entendit le piano résonner dans le salon, et une voix s’éleva, une voix douce, émue et un peu tremblante, qui chantait :

Robert disait à Claire :

Je t'aime avec ardeur, •

On m’a pourtant, ma chère,

Surnommé le trompeur;

Fais-moi, je t’en supplie,

Par tes douces vertus, ’

Trouver lidèle amie.

Je ne tromperai plus.

Non, non, non.

Je ne tromperai plus.

Aux premières mesures de cet air, qui lui rappelait tant de souvenirs, le vieillard fut pris d’un tremblement nerveux, puis les larmes commencèrent à couler le long de ses joues, et quand la voix eut répété le refrain :

Non, non, non.

Je ne tromperai plus.

ne pouvant plus se contenir, et sans attendre le second couplet ;

LES VICTIMES D’aMOCiR.

— « Armandc! s’écria-t-il, Armandc! »

Et aussitôt la jeune fille accourut et se jeta dans ses bras; il la tint longtemps serrée sur son cœur; puis, tendant la main à Maurice, il l’attira aussi sur sa poitrine et, les réunissant dans une même étreinte, il les embrassa tous deux en pleurant.

— « Oh ! mes enfants ! disait-il, mes enfants, quevousétes bons pour votre vieux père et quelle joie vous lui donnez ! »

Et, succombant à son bonheur, il retomba sur son fauteuil; mais presque aussitôt revenant à lui, il les remercia encore et les embrassa tendrement; leurs joues étaient baignées de ses larmes.

Tout le monde était ému ; l’abbé, M. de Tréfléan et Martel par le plaisir, Audren par la colère et la jalousie.

Quand ce premier moment de joie fut un peu calmé, M. de Tréfléan proposa de sortir ; car lui aussi avait préparé son coup de théâtre, et, ayant pris le devant, on vit bientôt des flammes de Bengale qui s’allumèrent dans tout le jardin et l’emplirent de belles lueurs rouges et vertes qui éblouissaient les yeux; c’était sa surprise.

La soirée était splendide : la lune ne se montrait point encore, mais le ciel, sans nuages, laissait tomber une clarté bleuâtre et transparente, la mer battait doucement au pied des falaises et la faible brise qui soufflait de la plaine apportait une nourrissante odeur de blé mûri.

Par les allées du jardin on se mit à se promener„et lorsqu’on fut arrivé dans le bois où des pièces d’artifice brûlaient encore, Armande resta de quelques pas en arrière, auprès de Maurice ; elle voulait aussi le remercier et lui dire son bonheur et sa reconnaissance.

Mais, demeurée seule avec lui, elle ne put trouver une parole ; l’émotion lui gonflait encore le cœur, et comme Maurice, non moins ému qu’elle, n’osait rien dire de peur d’en trop dire, ils marchèrent quelques instants côte à côte et en silence; puis, comme s’ils eussent tous deux

LRS VICTIMES d’aMOüR. 285

en même temps compris les dangers d’un tête-à-tête dans l’état d’exaltation où ils étaient, ils se mirent à courir pour rejoindre le groupe des promeneurs.

Aux dernières clartés des flammes de Bengale agonisant dans les massifs, ils allaient rapidement; tout à coup celle de ces flammes qui les éclairait s’étant brusquement éteinte, Armande, qui courait la première, disparut aux yeux de Maurice.

Il entendit un cri et la chute d’un corps dans l’eau : elle venait de tomber dans un bassin creusé à fleur de teiye, et où le docteur cultivait une riche collection de plantes aquatiques.

Aussitôt s’élançant après elle, il la chercha un peu à tâtons ; car il avait les yeux encore éblouis. Comme le bassin n’avait que deux ou trois pieds de profondeur, il la trouva facilement; et, la déposant sur le bord, sortant lui-même de l’eau tant bien que mal, il la prit dans ses bras et se dirigea en courant vers la maison.

A toutes ses paroles, elle restait sans répondre. Cependant, la tenant serrée contre sa poitrine, il lui sentait le cœur qui battait faiblement.

Toujours courant, il arriva à la maison. Dès avant la porte, il appela, il cria; mais personne ne répondit; les domestiques étaient à regarder le feu d’artifice ; alors, s’approchant d’une lampe qui brûlait dans le vestibule, il mit la tête d’ Armande sous le foyer de la lumière et la régarda avidement : elle était pâle, ses yeux étaient fermés, ses lèvres à demi ouvertes, ses cheveux ruisselaient.

Épouvanté, il lui mit la main sur le cœur, il battait un peu plus fortement, il s’approcha de sa bouche, et il sentit le souffle de la respiration.

Ne sachant que faire, et la tenant toujours sur ses bras, il résolut de la porter dans sa chambre.

Avec mille précautions pour ne point lui heurter la tête, il monta l’escalier en trébuchant; en tâtonnant, il trouva

LES VICTIMES d’aMOCR.

Id porte; et, guidé par la blancheur des rideaux, il aperçut le lit.

Mais, prêt à la déposer sur celit, ils’arrôta, cecorps qu’il avait serré sur sa poitrine, sacourse haletante, ses émotions de la journée, sa jeunesse, ses désirs, son amour, lui avaient entlammé le sang; et, penché sur elle, sentant son haleine qui lui caressait le visage, il perdit la raison , et, l’étreignant une dernière fois, il appuya ses lèvres brûlantes sur les lèvres glacées de la jeune fille, et il la laissa aller sur le lit.

Et alors, ces lèvres, qu’il croyait inanimées, s’ouvrirpnt aussi, et faiblement elles murmurèrent :

— « Oh! Maurice... Maurice!...»

En entendant cette voix qui prononçait son nom, plutôt avec amour qu’avec colère, il hésita, éperdu ; il était seul avec elle, personne ne viendrait, il l’aimait, elle pouvait être à lui : il -fit quelques pas en avant; mais, prêt à la reprendre dans ses bras et à la couvrir de baisers, il se releva, un éclair de raison lui revint, et fermant brusquement les rideaux, il sortit de la chambre en courant.

Au bas de l’escalier, il trouva Audren qui les cherchait.

— « Où est M. Michon? cria-t-il, Armande est tombée dans le bassin. »

Audren le regarda un instant, mais ce n’était pas le moment d’une explication, il fallait trouver le docteur.

Trois minutes après, il arriva. Pour qu’il pût monter l’escalier, M. de Tréfléan fut obligé de le soutenir.

Mais, bientôt, il redescendit un peu plus calme; et il annonça aux amis effrayés, qu’il n’y avait aucun danger, que l’eau avait amorti la chute, que la défaillance était passée, et que la circulation se rétablissait.

Et, disant ce dernier mot, il s’évanouit.

Page 1