AU FOND DBS BOIS
Maurice ne partit point.
Pour mieux jouir de leur bonheur, pour être plus longtemps seuls ensemble, pour être toujours loin des regards curieux et jaloux, ils décidèrent, dès le lendemain, de quitter Paris et de s’enfuir à la campagne. N’est-ce pas là seulement qu’on peut aimer?
Ils n’allèrent pas bien loin et choisirent dans les bois de Montmorency, un peu vers la forêt de l’Isle-Adam, une petite vallée étroite et profonde qu’on appelle l’Entonnoir.
Maurice la connaissait pour y être venu un jour dîqer avec des amis. Ilia proposa, et sa proposition fut acceptée avec enthousiasme. Que leur importait le pays, pourvu qu’ils eussent le silence et la solitude? Que leur importaient le bien-être et les distractions, quand jls ne vivaient 'que pour eux-mêmes et par eux-mêmes?
C’est un véritable nid perdu au fond des bois et qui n’a pas môme d’horizon, car de tous les côtés montent assez rapidement des collines qui se réunissent pour former le plateau séparant la Seine de l’Oise. A leur sommet, on né rencontre qu’une chétive végétation, le sol est caillouteux^, la bruyère est brûlée par lé soleil, les bouleaux sont maigres et les buissons de châtaignier noueux et rabougris ; mais, à mesure que le terrain s’abaisse, les arbres sont plus forts, leur écorce est plus lisse, leur feuillage plus ’■ »
LKS VICTIMES DAMOÜR.
touffu; la terre ne résonne plus sous le pied, elle devient niollo, humide et spongieuse; les charmes montent hauts et droits et les trembles agitent dans l’air leurs feuilles bruissantes. On marche dans les laiches ei dans les roseaux, et une eau rouillée emplitles trous que font les pas. Entraînée par la pente, mais retenue par les herbes, cette eau s’écoule lentement et par petits filets souvent interroinpus. Enfin deux ou trois ruisseaux se forment et vont presque aussitôt se perdre dans un étang qui occupe tout le fond de cette vallée, d’où ils ressortent réunis en un seul cours pour aller se joindre à la Seine. Rien n’est plus frais, plus ombreux que les bords de cet étang ; de gros chênes branchus s’inclinent pour lui faire un dôme de verdure, les clématites et les viornes retombent en cascades, les renoncules montrent leurs clochettes au milieu des fléchiëres, et les iris dressent en faisceaux leurs sabres menaçants.
Sur une petite langue de terre formant promontoire s’élève une construction assez étrange ; c’est un parallélogramme flanqué de quatre tours et bâti en grès et en blocage. Les tours sont démantelées et recouvertes au milieu, à peu prés de leur hauteur première, d’un toit en tuiles moussues et vertes ; les fenêtres sont étroites et à ogives géminées, et çà et là on aperçoit encore de longues meurtrières maintenant remplies de plâtre. C’était autrefois un lieu de refuge bâti, vers le xu® siècle, par les sires de .Montmorency. Aujourd’hui, c’est la maison d’un garde où l’on donne de la crème, du Iqit et des œufs. Là où était le préau, des poules gloussent et picorent. Le ponil|vis est remplacé par une solide chaussée, et sur l’esplanade, on voit une balançoire entre deux potequx peints en vert, quelques tables sur quatre pieux non dégrossis, et des bancs dont les barreaux de châtaignier sont faits avec des bâtons tout simplement fendus et posés à plat. Pendant la semaine, tout est calme; le silence n’est troublé
IBS VICTIMES b’aMOUR,
que par le bruit de l’eau qui s’écoule de barrages en barrages; les bassets aux longues oreilles dorment sur la séuil, et la barque reste immobile, la chaîne pendante, au milieu des herbes et de ces petits insectes aux pattes immenses que les paysans appellent des patineurs. Mais le dimanche l’aspect est tout autre. Dès le matin, les bourgeois en partie de campagne arrivent les uns après les autres; il en vient de Montmorency avec des ânes portant des paniers pleins de provisions, et il en vient de Paris par les stations d’Ermont et de Franconviile. Sur l’esplanade, c’est un tumulte insupportable; on mange, on boit, on crie, on s’embrasse; les femmes se font balancer par les maris de leurs amies ; celles qui sont plus sentimentales se promènent dans la barque en laissant leurs mains tremper dans l’eau, comme on voit dans les lithographies en tète des romances ; les hommes, en chemise, les bretelles tombant sur les hanches, jouent au bouchon, dorment sur Therbe, ou, saisis d’un accès bucolique, parlent d’acheter une campagne, mais moins sauvage, avec un petit jardin clos de murs, des persiennes vertes aux fenêtres et des stâtues de plâtre sur les gazons.
Ce fut le soir que Maurice et Marguerite arrivèrent, et on leur donna la plus belle chambre, celle qui regarde le midi.
Ils y restèrent deux jours sans sortir, et cependant le soleil, glissant par-dessus la cime des arbres, s’allongeait en deux grands rayons sur leur lit, les oiseaux chantaient dans les branches, les arbres faisaient entendre leurs puissantes voix, et pendant la forte chaleur l’eau qui clapotait sur les cailloux de la muraille versait dans YaHt une fraîcheur engageante; mais ils étaient tout à leur amour, et cela seul les séduisait qui venait de leur amour.
Enfin, le matin de la troisième journée ils descendirent. Marguerite, pour être plus libre et plus à son aise, avait
LES VICTIHES D’AMOI’B. 69
abandonné ses vêtements de femme : elle avait des bottines montantes, un large pantalon et i^ne petite blouse de toile; son col de chemise à la Colin était rabattu sur une cravate noire, et un chapeau de feutre mou, à grands rebords, lui couvrait la tête. Elle était délicieuse ainsi, et le père Michel, qui ne l’avait vue que le soir, ne la reconnut pas ; mais madame Michel, qui les avait servis dans leur chambre, poussa des cris de joie et d’admiration : — * Comment, c’est vous, madame! mais regarde donc, Michel I regarde donc ! »
Ils étaient déjà loin qu’ils entendaient encore les exclamations de leur hôtesse. Ils se tenaient par la main et ils allaient en courant; mais bientôt ils s’arrêtèrent. Le soleil n’avait point encore frappe? sur la vallée, et les feuilles (les grands arbres laissaient tomber goutte à goutte la rosée de la nuit. Les chemins étaient glissants. Marguerite prit le bras de Maurice. Ils marchèrent doucement, l'un à l’autre enlacés; de temps en temps elle s’appuyait la tête sur la poitrine de son amant, et, se haussant sur la pointe des pieds, elle lui donnait un baiser. Ils ne parlaient point, mais ils jouissaient de la nature comme si elle venait d’être créée peureux; tout leur était nouveau; ils respiraient un air plus pur, plus léger, plus enivrant; ils n’avaient jamais vu les feuilles si vertes, ni les fleurs si brillantes; les ronces et les digitales exhalaient des parfums inconnus ; sous les chênes la mousse* s’était faite épaisse et moelleuse exprès pour les recevoir, et de chaque buisson, de chaque arbre, de chaque plante sortaient des voix mystérieuses qu’ils n’avaient point encore entendues. C’était l’hymne d’amour et leurs âmes chantaient à l’unisson dans ce divin concert.
— « Que je t’aime! mon Dieu, que je t’aime! * disait Maurice en la pressant sur son cœur.
Et ils se regardaient longuement; ils s’embrassaient et reprenaient leur route.
LES VICTIMES d’aMOOB.
^ « PouTqHoi ne nous sommes-nous point aimés plus tôt? s’écria tout d’un coup Marguerite.
— Comment as-tu pu m’aimer Jamais? répondit Maurice.
— Enfant, je t’ai aimé pour ton amour.
— Et moi, je t’ai aimée pour ta beauté, pour ta grâce, pour ton esprit; je t’ai aimée sans réfléchir, sans le vouloir, au premier regard.
— La première fois que je soupçonnai ton amour, ce fut au Théâtre-Italien; je tournais le dos à la scène et je lorgnais dans la salle; tu vins au balcon; il me sembla que quelque chose de magnétique m’attirait; je me retournai, nos yeux se rencontrèrent, et je fus inondée d’un rayon de chaleur ; l’en souviens-tu ?
— Et toi, te rappelles-tu mes joies quand tu me tendais la main? Si tu savais comme je tremblais, comme j’attendais ce terrible moment avec impatience, avec inquiétude.
— Tu n’as donc jamais vu que je t’aimais?
— Je le sentais vaguement, mais mon respect était encore plus grand que mon espoir. Et puis pourquoi te montrais-tu souvent si cruelle? pourquoi restais-tu des soirées entières sans me parler? pourquoi t’occupais-tu des autres?
— Étais-je libre?
— C’est vrai ; mais je n’en suis pas moins sorti bien des fois la mort dans le cœur.
— Pauvre enfant! je te payerai toutes tes peines, iCt t’aimerai pour ce que tu as souffert. »
Ils continuèrent longtemps ainsi, refaisant l’histoire de leurs amours, remontant pas à pas dans leur vie, s’embrassant pour un chagrin, s’embrassant pour un bonheur.
Ils dînèrent sous un sureau en fleurs. Leurs jambes s’enlaçaient sous la table ; ils buvaient au même verre et se querellairaten daot à qui jetterait le plus adroitement des morceaux de pain à un braque qui s’étranglait â tirer
lis’ VièflMÉ# tï
sur sa cliafne. Souvent le? morceaux lancés par Marguerite n’arrivaient point au but ; les poules s’en emparaient aussitôt et se sauvaient de çà de là en caquetant fièrement.
— « Nous dînerons ici toujours, dit Marguerite.
— Toujours, répondit Maurice. »
La nuit vint. Ils allèrent s’asseoir sous un chêne. Il ne faisait pas un souffle de vent, et les feuilles des peupliers, même demeuraient immobiles. Bientôt la lune parut, et sa lumière, tamisée par les déchiquetures du feuillage, cribla l’étang de paillettes argentées; sur le chemin les arbres projetaient des ombres immenses et fantastiques, et les vers luisants étincelaient dans les buissons. Tout était silence; on n’entendait que le bruit de l’eau glissant pardi-ssus la vanne; quelquefois un gland se détachant de lui-même, tombait de branche eu branche jusque dans l’herbe; et quelquefois aussi, tout au loin, les rainettes chantaient dans leurs ornières. Les deux amants se tenaient étroitement serrés, leurs mains échangeaient des torrents d’etïluves électriques, et ils se laissaient enivrer par les pénétrantes senteurs que dégage le châtaignier. Tout à coup ils tressaillirent, une note éclatante avait déchiré l’air ; le rossignol chantait.
— « Ah ! s’écria Maurice, la nature est tout, il n’y a pas d’art ; on n’apprend pas, en reçoit. »
Ils revinrent en frissonnant. Ils n’étaient plus eux-mémes; quelque chose de subtil les avait envahis; ils voyaient plus loin qu’avec leur raison; l’air leur semblait habité; ils entendaient tout un monde immatériel, étrange, qui leur parlait d’infini.
— « Eh bien, comment trouvez-vous la contrée ? dit le père Michel qui les attendait.
— Charmante, répondit Marguerite en regardant son amant, et nous y resterons. »
Iis y restèroat longtemps. Le matinrils étment éveillés
LES VICTIMES d’AMOUH.
par les merles et les fauvettes, et ils allaient sur le plateau de BoulTemont voir le soleil se lever derrière les collines de Mareil et de Champlatreux. Ils curent bientôt une tradition ; il était des arbres qui rappelaient de chers et précieux souvenirs : là ils s’étaient embrassés, et plus loin, Mauric-e, pour donner orgueilleusement à Marguerite une idée de sa force et de son adresse, était tombé au beau milieu des roseaux en voulant franchir un fossé.
Un jour qu’ils regardaient leur vieux château démantelé, Maurice se mit à lui imaginer une histoire.
— « Il était une fois, dit-il, un page amoureux de sa dame. Le page était bien pauvre, bien humble, bien timide ; la dame était belle, puissante, adorée de tous ; de hauts et de grands seigneurs s’empressaient autour d’elle, et le page mourait d’amour.
— Mais la dame, continua Marguerite, eut pitié de son page, elle devina son désespoir et son amour; elle fut tou ;hée au cœur, et, lui tendant les bras, elle dit : « Et moi aussi je t’aime, enfant. »
— Grand fut leur bonheur, et, pour le cacher aux jaloux, abandonnant la ville, ils s’en vinrent au fond des bois. Leurs jours furent de beaux jours; leurs nuits furent de belles nuits; ils s’aimaient.
— Ils s’aimaient ; mais, après plusieurs mois, le son du cor retentit un soir dans le lointain. Le page pensa à la guerre, aux combats, à la gloire, et, disant qu’il reviendrait bientôt, il partit; mais, hélas I il ne revint point, et jamais plus elle ne le vit.
— Ce ne fut point le page qui partit, s’écria Maurice, ce fut la dame ; elle regretta la ville, la cour et ses triomphes; et, sans rien dire, un matin, elle s’enfuit. Le page l’attendit longtemps, bien longtemps ; puis, désespéré, il mourut ; sa tombe est là-bas sous ce gros chêne.
— Ce ne furent ni le page ni la dame qui partirent, reprit Marguerite; ils restèrent tous deux à s’aimer; ils
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moururent tous deux le môme jour, et leur tombe à tous deux est là-bas, sous ce gros chêne. »
Quand ils eurent bien parcouru et reparcouru tous les alentours, Sainte-Radegonde, la Fonlaine-aux-Mères, le Château de la' Chasse, ils firent des courses un peu plus lointaines. Marguerite était infatigable, jamais ses muscles ne furent amollis par la sueur; c’était une âme tic feu dans une enveloppe ferme, polie, flexible comme l’acier. Ils partaient de bonne heure. Maurice emportait le déjeuner dans une gibecière au père Michel, et presque toujours ils s’en revenaient, le soir, par les hauteurs d’Andilly. Ils s’asseyaient; c’était une halte obligée, et, sans être jamais fatigués, ils admiraient encore ce qu’ils avaient admiré la veille. La campagne s’étalait jaunissante à leurs pieds, le lac d’Enghien faisait une petite tache blanche au milieu, et tout au loin, par-dessus Saint- Denis, on apercevait Montmartre, Paris sous son éternel ' nuage de brouillard et de fumée, et les deux clochers de Belleville qui, comme les deux mâts d’un brick à la voile, semblent glisser à l’horizon. Ils restaient là longtemps couchés, à voir le soleil disparaître, et regardaient avec plaisir, un spectacle toujours le môme et cependant toujours nouveau, toujours splendide. Maurice parlait de Rousseau, qui avait dû venir bien des fois s’asseoir en cet endroit même avec sa chère comtesse ; et, marchant dans les sentiers incertains, écartant les branches qui leur fouettaient le visage, il racontait quelque histoire d’amoureux illustres ; les ornières devenaient moins distinctes, et c’était avec la nuit qu’ils descendaient dans leur tranquille vallée.
Marguerite aimait ces promenades pour les enthousiasmes de son amant; car, pour le cœur de Maurice, tout était motif d’amour ; un souvenir, un arbre, une fleur, un oiseau lui donnaient le ton, et tout aussitôt il exécutait à grand orchestie la symphonie du bonheur; il y avait eu
lui des trésors de passion ; et, toujours inspiré, il recommençait toujours un éternel chant lyrique. Commeune enfant naïve, Marguerite se laissait docilement conduireau travers de ce monde inconnu. Mais celte nature qui les environnait, et que naguère elle avait trouvée’ si pleine de' charmes et d’inspirations, commençait a lui paraître bien pauvre et tout à fait indigne de l’amour céleste et grandiose qu’elle croyait sentir en son coëüt*. Les fledrs, naguère si brillantes, étaient ternes et décolorées ; les arbres étaient chétifs, les vallons brûlants, les ombres maigres, les ronces n’avaient plus que des épines. Ce qui tant dé fois l’avait transportée de bonheilr et remplie d’une divine ivresse, ne savait plus l’émouvoir et la laissait froide et désenchantée. Et cependant en elle rien n’était changé; sa passion toujours croissante était devehüe plus complète, plus absolue, plus impérieuse, et c’était sa grandeur même qui la faisait étouffer dans un cadre trop étroit.
Ces lieux, ces arbres, ces collines, tes paysages toujours les mêmes, avaient pu lui plaire pàr leur nouveauté, mais n’étaient-ils pas réellement bieh mesquins et bien monotones? L’amour, le véritable amour, l’amout des sens, l’amour de l’âme est-il possible à trois lieues de Paris? dârts des plaines peuplées comme un village? dans des bois sillonnés de chemins où les bruits et la fumée même ilô la grande ville arrivent avec le vent? A des désirs infinis hé faut-il pas l’infini pour horizon ?
Et puis ce nom même de Montmorency h’était-il pas bien vulgaire et bien bourgeois? Ce nom ne tralne-t-il pas partout: les amants de Montmorency, les cerises de Montmorency, les ânes de Montmorency? N’est-ce pas à Montmorency que tous les vaudevillistes ont fait promener leurs héros? Tous les commis et toutes les grisettes n’arrivent-ils pas de Paris les dimanches pout cavalcader dans cette plate forêt et y dîner sur l’herbe ? Est-il au monde rien de plus romance^ de plus troübadOüt' ? St
! by Goosle
LES VICTIMES D’àMOUH.
cependant c’est là que Maurice l’a amenée, elle qui aime le grandiose et l’imprévu. Était-il donc fou ? La connaissait-il donc si peu ?
Alors elle ne tarda pas à trouver les promenades longues et fatigantes ; les sentiers furent rocailleux; les montées furent trop rudes, les descentes trop rapides, les plateaux trop réguliers; le soleil fut toujours de feu, la brise ne souffla plus, le vent fut une bourrasque, le jour eut des clartés aveuglantes, la nuit n’eut pas assez d'étoiles ; sous chaque brin de mousse il y eut une fourmi; dans chaque cépée il y eut une Vipère; — pour la premièfè fois elle sentit que la rosée lui mouillait les pieds.
Maurice fut longtemps sans remarquer ces symptômes; puis, quand il les eut remarqués, il fut plus longtemps encore sans les comprendre. Son premier mouvement fut de voir si par quelques-unes de ses actions, par quelquesunes de ses paroles, il n’avait point involontairement blessé sa maîtresse ; mais à toutes ses demandes sa conscience resta muette, et malgré sa bonne volonté, il ne put rien se reprocher. Alors, plein d’inquiétude et de crainte, il interrogea Marguerite ; il lui montra combien les derniers jours qui venaient de s’écouler étaient autres que les premiers temps de leur bonheur; il la supplia dé ne rien lui cacher, de dire franchement ce qui se passait en elle, et s’il l’avait offensée, d’avoir assez de générosité et assez d’amour pour expliquer sincèrement ses griefs cl ses douleurs. Mais Marguerite, — trop femme et trop habile pour avouer que l’ennui qü’elle sentait en elle venait d’elle-môme, ignorant encore d’ailleurs les causes de son désenchantement, et n’ayant aucun reproche direct et précis à formuler, soit contre son amant, soit contre ce pays toujours le même et où elle avait tant de fois promis de rester toujours, — Marguerite ne lit a toutes ces demandes que des réponses vagues et mensongères, et s’excusa sur la mobilité de ses nerfs, sur la faiblesse de sa
LES VICTUIES d’amour.
santé : « Elle était iieureuse; jamais elle n’avait été plus heureuse... De quoi pouvait-elle se plaindre? N’était-il pas le plus tendre, le plus dévoué des amants?... Mais s* le cœur est puissant, le corps, ce pauvre corps, est bien faible pour résister au bonheur. »
Maurice accepta ces paroles en homme qui demande une explication bien plutôt pour être rassuré que pour être éclairé; et plus que jamais il entoura Marguerite de soins et d’amour.
Elle avait parlé de fatigue et de faiblesse ; il la força de renoncer aux longues courses dans la forêt, et ne voulut plus faire que de courtes promenades aux environs. Luimême choisit les heures et le temps, évitant soigneusement l’humidité ou la trop grande chaleur. Il marchait près d’elle, la soutenait de son bras, et lorsque les ornières étaient trop profondes ou la montée trop rapide, il la soulevait et la portait comme une enfant délicate et fragile. Les repos étaient fréquents, mais là il montrait des exigences encore plus grandes; il fallait que la terre fût bien sèche, que l’herbe fût épaisse, et que sous les feuilles l’ombrage fût frais et aéré; il prenait la tète de Marguerite sur ses genoux, et par de douces paroles il tâchait de la bercer ou de la distraire; et si, lorsqu’elle s’était endormie, un rayon de soleil perçant à travers les branches venait la menacer, il se levait avec des précautions infinies, roulait un de ses vêtements, le lui passait comme un coussin sous la tête, et se plaçant immobile devant elle, il lui faisait ombre de son corps. Il restait à la regarder dormir; mais à la voir belle et tranquille, il lui venait de vagues inquiétudes. Les explications de Marguerite avaient ébranlé sa croyance au bonheur éternel; il n’avait interrogé que pour obtenir un démenti à l’évidence, et elle avait répondu par des plaintes. Elle souffrait!... Son corps était malade!... Mais alors pourquoi ces tourments et cet ennui pendant la veille? et pourquoi ce calme si
LES VICTIMES d’aMOUR. 77
parfait, cette sérénité si complète pendant le sommeil? Et le pauvre amoureux songeait tristement; il cherchait à comprendre, et par de cruels doutes son esprit tourmentait son cœur. Mais Marguerite, en s’éveillant, l’arrachait bientôt à ces douloureuses réflexions. Alors il s’efforçait de sourire, il se mettait à genoux près d’elle, il la prenait dans ses bras, et jaloux de son premier regard, il plongeait ses yeux dans ses yeux. Puis , autant pour échapper à ses propres pensées que pour distraire celles de sa maîtresse, il essayait de lui dire combien elle était belle au milieu de cette nature paisible et douce; et se laissant entraîner par son inspiration, il oubliait ses peines, il célébrait l’amour et parlait d’un éternel bonheur dans une campagne toujours verte, sous un soleil toujours radieux. C’était le sourire aux lèvres que Marguerite écoutait ses chants, et si son esprit les trouvait d’une poésie un peu trop éthérée et trop idéale, elle ne se révoltait pas, et dissimulait ce que son sourire pouvait avoir d’incrédule et de moqueur ; car elle savait par expérience que cette exaltation devait bientôt en arriver à un discours plus substantiel et plus positif.
Mais tout cela ne parvenait ni à la distraire ni à la réconcilier avec la forêt, et plus Maurice redoublait de soins et d’amour plus elle se sentait envahir par un irrésistible ennui. Souvent même c’était avec une impatience mal déguisée qu’elle recevait ses caresses, elle souffrait de ses prévenances, elle se désespérait de voir ses plaintes si faussement interprétées, ses désirs si peu compris, et elle se demandait si ces jours uniformes et monotones allaient ainsi se suivre et se ressembler, si Maurice était aveugle ou bien s’il était sot.
Ni sot ni aveugle, mais ignorant et maladroit, car, au lieu d’interroger le cœur de sa maîtresse, il s’obstinait à s’interroger lui-même et à chercher en lui ce qui se passait en elle. Cependant, comme malgré ses efforts il ne
LKS VICTIMKS B’xMOün,
trouvait rien, il fallait bien qu’il en vînt à la fin à voir ce qui depuis si longtemps lui crevait les yeux: — Marguerite s’ennuyait !
C’était beaucoup que d’en être arrivé à cette conclusion, mais ce n’était pas tout, car il lui restait à faire une découverte non moins importante et tout aussi difficile, c’était de connaître les causes de cet ennui. Car Marguerite l’aimait, chaque jour il en avait la preuve ; et ce qui pour lui valait mieux que des preuves, chaque jour il en avait sa parole. Alors, de souvenirs en souvenirs, de circonstances en circonstances, il lui devint évident qu’il ne devait accuser que lui même, ou que ce pays peut-être bien triste et bien prosaïque.
Pour lui-même, il fit le serment de redoubler encore de soins et d’amour.
Pour le pays, il résolut de le quitter le lendemain ; et quoiqu’il lui en coûtât d’abandonner cette forêt où il avait été si heureux, il n’hésita pas un instant : — Elle s’y ennuyait!
Tout fier de cette merveilleuse découverte, il courut radieux la dire à Marguerite. Mais ce n’était point ainsi que celle-ci l’entendait. Sans doute elle était heureuse de partir enfin, mais c’était à condition qu’elle paraîlrail suivre et non commander ; elle était heureuse de se vojr comprise enfin, mais c’était à condition qu’elle ne serait pas forcée de convenir qu’il avait rencontré juste et qu’elle s’ennuyait; elle ne voulait pas, dans sa longue prévoyance, avouer que celte idée de départ venait d’elle, car c’était avouer en même temps qu’elle seule avait changé, que son esprit dévorait son cœur, qu’il lui fallait des assouvissances sans cesse nouvelles, que ses serments n’étaient que des paroles, que ses toujours n’étaient même pas des longtemps. Elle voyait l’avenir, et en femme vraiment femme, elle se ménageait, — à elle-même l’excuse, — et à Maurice la faute.
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Cependant comme elle ne voulait pas le désespérer, elle avoua, — tout en repoussant très-vivement l’accusation d’ennui, — que peut-être il avait raison quanta ce pays, et que maintenant qu’il venait de le lui faire comprendre, elle le trouvait bien peu digne de leurs amours. Elle laissa entendre que puisque tous deux ils aimaient les bois, il devait en être dans le Morvan, ou môme à Fontainebleau, de plus vastes, de plus sombres et de plus déserts.
Ce fut avec empressement que Maurice accueillit cette idée qui paraissait due au hasard seul, et il fut aussitôt convenu qu’on abandonnerait Montmorency pour Fontainebleau. Grande fut la joie de Marguerite, mais plus grande encore peut-être fut celle de Maurice : lui qui, tout à l’heure encore, trouvait .ce pays si splendide et si beau, lui qui voulait y passer tous ses jours, ne pensa plus qu’à le quitter, et mit son bonheur et ses espoirs dans l’inconnu. Il fit une querelle à Marguerite de ne pas s’être plainte, et il l’aurait volontiers accusée de mauvais goût. Puissant écho de la voix qui le faisait résonner, il s’enthousiasma pour ce que naguère il méprisait, et méprisa ce qu’il avait tant aimé ; les arbres ne furent plus que des broussailles, l’étang ne fut môme plus une mare ; et calomniant, injuriant, déblatérant, il renia son passé, se moqua de lui-même et déshonora ses souvenirs ; le tout de la meilleure foi du monde, et à la grande joie de Marguerite qui applaudissait ou enchérissait encore.
Mais cette exaltation tomba bientôt, et dès le lendemain, jour fixé pour le départ, il expia cruellement son sacrilège. Étant sorti le matin, pendant que Marguerite dormait encore, il prit, plutôt par habitude que par volonté, un chemin qui s’offrit à lui ; le milieu, défoncé par le pied des chevaux, était raboteux ou glissant, et, de chaque côté, on ne voyait guère que des ronces, des épines salies par de larges plaques de boue et de grandes herbes mortes. Après quelques pas, ce chemin rencontre l’étang, fait un
LES VICTIM ES Ti'aMOUR.
brusque détour et se perd sous le bois, en gravissant la colline. Cela forme une sorte de petite clairière où trois ou quatre chênes, plongés dans un sol trop humide, végètent assez pauvrement ; le gazon est mou et clair-semé, les cépées sont ■'couvertes de lichen, et, dans l’eau qui croupit, l’ombrage ne laisse pousser que quelques touffes de jonc et de renoncule aquatique. Cela est parfaitement prosa'ique et vulgaire, cela se rencontre partout, cela ne dit rien ni aux yeux ni à l’imagination, et justifie de point en point tout ce que Maurice avait pu, la veille, en dire de désagréable et d’insultant. Et cependant, à la vue de ce petit coin si banal et si peu romantique, il se sentit pénétré d’une émotion profonde, car si pour tout le monde, c’était chétif et muet, c’était pour lui plein de célestes charmes et d’éloquentes beautés. C’était par laque, le premier jour de leur arrivée dans la forêt, ils avaient commencé leurs promenades, et c’était là que, depuis, ils étaient venus tant de fois encore s’asseoir et se dire leur amour. Chaque arbre, chaque branche, chaque brin d’herbe, étaient des témoins du bonheur passé : tous avaient une histoire, tous avaient un heureux souvenir. Ce fut alors que Maurice paya son crime de la veille, et qu’il regretta ses paroles insensées ; devant lui se dressaient ses joies flétries et son amour déshonoré, et il commença de sentir la cruelle blessure que lui-même s’était faite. Il pleura ; mais il était trop tard. Il est des fautes que les larmes ne peuvent laver, et qu’au contraire elles étendent et agrandissent, en les incrustant dans le cœur plus profondément encore. La faute de Maurice était une de celles-là, la pensée et la réflexion la rendaient plus sensible et plus douloureuse. Que n’eût-il donné pour effacer ou tout au moins pour oublier des paroles qui maintenant lui paraissaient non-seulement de détestables blasphèmes, mais encore des mensonges; car ce petit paysage, qu’il avait si grossièrement injurié, se transfigurait en ce moment sous les ma-
LES VICTIMES d’aMOUR.
giques rayons du soleil levant. Il n’y avait plus là rien de commun et de monotone, tout était splendeur et vie. La lumière, glissant sous les feuilles, transformait chaque goutte de rosée en une perle étincelante. Les branches jaunes ou rouges des osiers miroitaient comme de l’or; et, par derrière l’étang, les saules bleuâtres, encore noyés dans une légère vapeur, reculaient indéfiniment l’horizon. Les oiseaux commençaient leurs chansons dans les arbres, et au bord de l’eau tranquille et noire, les renoncules et les trèfles ouvraient leurs fleurs nouvelles.
C’en était trop pour son cœur que cette poésie du matin s’unissant à la poésie du passé; il jeta un long regard d’adieu à la vallée, cueillit deux ou trois de ces petites clochettes de renoncule roses et blanches qui nagent sur l’eau, reprit le chemin et gravit la montée à grands pas ; maudissant une faute qu’il ne pouvait racheter, il voulait au moins faire à tous les anciens pèlerinages de leur amour une station expiatoire et emporter ‘un dernier souvenir qui, en résumant toutes ses impressions de bonheur, les rendit à jamais solides et lumineuses.
Le soleil frappait déjà presque d’aplomb sur les arbres lorsqu’il rentra, tenant à la main un bouquet qui, par sa taille, montrait que tes pèlerinages d’autrefois étaient en nombre respectable, et cependant il n’avait pris à chacun que ce qui le caractérisait: à l’un une petite branche de fraisier, à un autre une feuille de fougère, à un autre encore une tige de digitale ; et cela faisait un mélange sombre et vulgaire, image assez fidèle du pays où il avait poussé, mais* qui, comme ce pays lui-même, en disait au cœur de Maurice plus que toutes les splendeurs et toute la flore des Tropiques.
Marguerite dormait encore. Il alla doucement s’asseoir sur son lit, et lorsqu’elle ouvrit les yeux, la prenant dans ses bras :
— « Pardonne-moi, dit-il, de t’avoir abandonnée ce ma-
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li i! , mais j’ai voulu, avant de partir, revoir leslieux où nous avons été heureux et t’y cueillir ce bouquet. Garde-le précieusement, ô ma bien-aimée! car ce sont les fleurs de nos amours. »
Puis, pour ne point céder à l’émotion qui rendait sa voix tremblante, il se leva, fit quelques tours dans la chambre, se mit à la fenêtre, et regarda machinalement sur l’eau les libellules qui décrivaient, en bourdonnant, des cercles rapides et fantastiques.
Ils devaient partir le soir; la journée fut longue et pénible à passer; tous deux ils étaient embarrassés ; Marguerite ne voulait pas laisser voir sa joie, et Maurice cachait son chagrin. Mais où leur contrainte redoubla, ce fut dans une courte promenade qu’ils firent en passant sous le gros chêne, où, suivant l’histoire qu’ils avaient composée, se trouvait la tombe de leurs amants modèles.
— « Et cependant, dit Maurice, répondant à leur commune pensée, ni le page ni la dame ne devaient partir; ils devaient rester tous deux à s’aimer, ils devaientmourir tous deux le même jour, et leur tombe à tous deux devait être sous ce gros chêne.
— Pourvu que l’on aime, interrompit Marguerite, qu’importe le pays; ce n'est pas ce qui nous environne qui fait notre joie, c’est notre propre cœur. »
Un amant moins amant que Maurice eût tristement réfléchi en entendant ces paroles qui donnaient un si complet démenti à toutes les plaintes qu’on lui faisait depuis longtemps, mais lui n'y vit qu’une promesse pour l’avenir, et pressant Marguerite sur son cœur, il la remercia par un baiser.
Enfin le soir arriva, au grand chagrin de madame Michel qui pleurait comme un fleuve, et tandis que le père Michel attelait la carriole qui devait porter Marguerite à la station la plus prochaine, — Maurice ne parlant qu’une heure plus tard, de peur de quelque rencontre indiscrète,
tES VICTIMES B'aMOCE. 83
, — ils prirent les devants par un petit sentier qui, au travers des' bois,' allait joindre la grande route.
Le soleil avait disparu depuis quelques instants déjà derrière les coteaux d’Andilly, l’ombre devenait épaisse et compacte sous les taillis, et par toute la forêt commençant le silence de la' nuit troublé seulement, à de 'longs intervalles, par la chanson d’un ouvrier qui, sa journée finie, regagnait! joyeusement son village. Les deux amants marchaient lentement et recueillis en eux-mêmes,^ ressentant alors, plus qu’ils ne l’avaient jamais ressentie, l’ineffable mélancolie du soir. Plus d’une fois ils essayèrent d’échanger quelques paroles, mais ce fut en vain ; Maurice retenait ses larmes etMarguerite était plus émue qu’elle nel’eùt voulu. Le moment était solennel; ils le comprenaient, et comprenaient aussi combien pouvaient être dangereux des mots irréfléchis et involontaires.
Ce fut ainsi qu’ils gagnèrent la route; mais, par bonheur, ils n’attendirent pas longtemps : presque aussitôt le père Michel les rejoienit.
Il fallait enfin se séparer. Alors ne pouvant plus se contraindre et cédant à l’émotion qui les étreignait, ils se jetèrent dans les bras l’un de l’autre et s’embrassèrent à plusieurs reprises, longuement et fortement. Mais, hélas! ce n’était point le môme sentiment qui les inspirait; dans les baisers de Marguerite il y avait plus d’espérance que de regrets, et dans ceux de Maurice plus de regrets que d’espérance.
La voiture partit, et Maurice revint sur ses pas.
En entrant dans leur ancienne chambre, la première chose qui attira ses regards fut, sur le lit, le bouquet flétri et à moitié écrasé que le matin même il avait donné à Marguerite, avec de si tendres et de si pressantes recommandations.
Elle l’avait oublié !
Jusqu’à ce moment, tout en souffrant de leur départ, il
LES VICTIMES D'AMOUII.
n’avait point ùlevô contre Marguerite la plus légère accu-, sation; mais, à cette vue, son cœurse brisa; cette marque de négligence ou de mépris lui portait le dernier coup. Alors, et bien tristement, il prit ce bouquet, le dénoua lentement, déchira une à une toutes les fleurs, et ^ar la fenêtre ouverte jeta dans l’étang ces chers et précieux souvenirs des beaux jours de son bonheur.
Deux heures après il était à Paris, et le lendemain soir ils arrivaient à Fontainebleau. Marguerite était rayonnante.