‹ Les victimes d'amourChapitre 4 sur 11 · INITIATION · texte numérisé non relu

INITIATION

Dès le lendemain , et à leur première sortie dans la forêt, ils retrouvèrent presque les fertiles émotions des premiers temps de leurs amours. La réalisation de ses désirs, le voyage, l’imprévu d’une vie nouvelle, l’idée préconçue et la volonté, bien arrêtée d’avance, de trouver tout charmant, avaient tranformé Marguerite; sa tristesse s’était changée en une verve fiévreuse et son apathie en une activité dévorante ; elle avait pour Maurice des mots pleins de tendresse, elle l’aimait pour son sacrifice, et elle l’en eût remercié si montrer trop de joie ou de reconnaissance n’eût point été avouer les ennuis de Montmorency et en même temps insulter plus cruellement que jamais les plaisirs qu’on y avait trouvés.

Pour échapper aux rencontres importunes, ils avaient cherché un de ces jolis villages isolés sur la lisière de la forêt et qui, par des coteaux couverts de cerisiers, descendent jusqu’aux prairies que bordent et avivent la Seine et le Loing, et c’était Brévannes qu’ils avaient choisi.

C’était de là qu’ils partaient chaque malin pour leurs courses dans la forêt. Marguerite dirigeait elle-même les promenades, et comme avec sa gaieté étaient revenues sa force et son intrépidité d’autrefois, elle choisissait les plus . longues et les plus fatigantes ; toujours avide d’émotions nouvelles, elle les cherchait n’importe à quel prix, et bien souvent elle était servie à souhait.

LES VICTIMES D’aMOCR.

Car, malgré ses nouvelles plantations alignées à la charrue, malgré ses sentiers battus et encombrés de poteaux indicateurs, malgré l’absence de précipites, de montagnes, de torrents, de sites imposants ou sauvages, cette vieille forêt a des beautés encore assez originales pour satisfaire l’imagination la plus dilTicile, la plus insatiable. Son étendue, ses solitudes, ses entassements de grès noirâtres, ses collines dénudées, l’étouffante chaleur de ses vallons de sable blanc, ses masses de rochers éboulés où croissent à grand’peine quelques genêts ou quelques bouleaux; les points de vue qui, du sommet de ses hauteurs, .se déroulent en s’étageant; dans certaines parties, les bois ombreux et frais, dans d’autres, les landes arides et torréfiées, le calme et la majesté des futaies, le silence et la tristesse des gorges, le soleil du matin sur les bruyères fumantes, le vent dans les vastes plaines de sapins, tout cela forme un ensemble étrange, attrayant, divers, et qui, dans son inégalité et son heurtement, vous donne et vous laisse une impression de grandeur^! de poésie.

C’était cette poésie qui transportait Marguerite et la rendait rayonnante. Heureux de la voir heureuse, Maurice oubliait ses inquiétudes et ses tourments.

,11 se rassurait, lorsque après une longue marche, elle venait se reposer près de lui, et que loin de se plaindre de la fatigue et de la chaleur, elle n’avait que de douces et joyeuses paroles; il ne croyait plus qu’à l’amour et au bonheur, lor.sque le soir ils rentraient tous deux las et brisés, et qu’ après leur dîner, plein de jeux, de cris et de rires, elle s’appuyait sur son bras, et voulait encore, à la douce clarté du jour finissant, se perdre dans les chemins creux, ou frileuse, blottie contre lui, regarder du haut des collines le brouillard s’élever sur la rivière et noyer dans sp» brumes les prairies, les saules et les clochers de la plainp. Les anciens temps n’étaient plus ; loin d’eux les tristesses, loin d’eux les contraintes, plus de malaises comme

IBS VICTIMES d'aHOUB.

autrefois; mais toutes journées uniformément remplies et unifgi'iuément radieuses.

II s’était donc trompé à Montmorency, et c’était une fatigue momentanée qui avait changp Marguerite et l’avait rendue brusque, froide, mécontente; les marques qu’il avait cru surprendre de son indifférence, ses paroles, ses railleries auxquelles il avait attaché une importance si décisive, l’avaient donc égaré ; ce bouquet même, qui lui avait si bien gonflé le cgeur, ne parlait plus contre elle avec la même force. Elle l’avait toujonns aimé, elle l’aimait encore, et pour quelques nuages noirs qui avaient menacé, le ciel n’en serait à l’avepir ni moins pur, pi moins bleu, ni moins chaud.

Ainsi il raisonnait; mais s’il ne s’était point trompé autrefqis, il sp trompait maintenant, et si les signes d’ennui chez Margneritp avaient causé sa première erreur, les signes de sa gaieté aujourd’hui en causaient une npuyelle.

Car ce qui la charmait ce n’était plqs l’amour, c’était la nature, et dans cette pâture elle ne cherchait plqs qu’une incessante distraction, elle qui s’y était plongée avec tant d’égoïsme pour y trouver le recueillement en elle-même et la concentration du bonheur. Ce qu’ellp aimait, c’étaient les joies toutes poétiques de la solitude

de la liberté ; c’était de coprir dans les fougères, de sauter hardiment de rocher en rocher, de dormir dans quelque crevasse pleine de mousse, ou sous l’ombrage des vieux hêtres qui ont vu les galanteries du roi Henri, Ce qu’elle voulait, c’étaient les gorges désolées de Franchard, avec leurs éboulements de grès qui se lèvent, s’abaissent, se roulent comme des vagues solides; c’étaient les bouleaux du ipout Chauvet, les grands arbres de laTillaie, les chênes de la Hare-aux-Fées ; c’étaiept les genêts couleur d’or~ se détachant sur la sombre verdure des sapins et des genévriers; c’était, le matin, le chant des oiseaux aux premiers rayons du soleil lcvan(,

LB8 VICTIHRS D'AMOUR.

et le cri des écureuils qui s’élancaient de branche en branche, sans oser descendre dans la rosée; c’était, le soir, après une journée brûlante, quand tout fait silence, quand il n’y a pas un souffle dans l’air, pas un bruissement de feuilles, pas un murmure vivant, d’entendre au loin les cerfs bramer, et par les collines que la lune éclaire, de voir les biches descendre rapidement, s’arrêter inquiètes, écouter quelques instants, puis bondir toutes joyeuses vers la voix qui les appelle. Ce qu’elle aimait, c’était l’églogue, la pastorale, l’idylle, la poésie, mais ce n’était plus l’amour. A Montmorency, elle s’était délicieusement enivrée des jouissances du cœur, maintenant elle s’enivre des jouissances des yeux et de l’imagination : d’amante elle est devenue artiste, et Maurice est resté toujours amant. Elle s’enthousiasmait pour ces riens qui sont tout dans l’amour, pour un mot, un geste, un regard, un silence, et elle ne s’enthousiasme plus que pour un aspect joyeux ou mélancolique, pour un paysage, un arbre, un oiseau; et comme à toute admiration, comme à tout plaisir de la pensée il faut un confident, c’est avec bonheur qu’elle traduit ses impressions à Maurice, toujours prêt et toujours attentif. Les rôles sont changés : autrefois c’était lui qui parlait, maintenant il écoule; et grande est la distance qui sépare le passé du présent ; elle ne chante plus que la nature, et lui chantait l’amour.

Cependant telle est la puissance du plaisir et quelle que soit sa source, telle est son heureuse influence que Maurice put ainsi se tromper assez longtemps; mais bientôt et insensiblement il lui fallut une fois encore reconnaître la vérité, car bientôt Marguerite ayant tout vu, tout épuisé, fut lasse d’une contrée qui ne lui offrait plus rien de neuf et de provoquant, et comme ses excitations avaient été purementextérieiires, dès qu’elle ne trouva plus d’aliments pour ses insatiables exigences, elle retomba dans ses dégoûts et son apathie d’autrefois.

Tout autre à sa place eût perdu courage et désespéré de l’amour ou de cette femme, mais lui voulut lutter encore.

Cette fois, il croyait la bien connaître. Les tristes expériences de Montmorency lui avaient révélé une nature dévorante, insatiable, avide d’émotions fortes et de sensations excessives, qui toujours voulait jouir et ne se reposer jamais, car pour elle le repos était l’ennui. Il se voyait en présence d’un gouffre, et pour n’y être point précipité, pour résister au courant qui l’entraînait en le submergeant, il comprenait qu’il lui fallait donner sans cesse une nouvelle pâture à l’âme de Marguerite; il fallait échauffer son cœur, distraire son esprit, lasser son corps. Après l’avoir enlevée de hauteurs en hauteurs en montant toujour, il devait l’enlever encore plus loin ; condamné à une perpétuelle ascension, il n’y avait point pour lui de sommets ; le jour où il voudrait non pas redescendre, mais s’arrêter, il serait perdu : plus loin, encore plus loin, toujours plus loin. Cette horrible tâche, que l’ingénieuse Symbolique des Anciens a personnifiée dans Sisyphe, était pour lui plus difficile et plus laborieuse encore que pour le damné de la fable, car, à celui-ci, un effort énergique, mais toujours le même, suffisait, tandis que pour soutenir Marguerite, il fallait joindre à une prodigieuse volonté de résistance, une fertilité d’invention plus prodigieuse encore, et, par malheur, c’était précisément cette fertilité qui lui manquait dans cette décisive occasion. Son esprit s’était fatigué aux dernières luttes qu’il avait dû entreprendre, déjàil avait tout épuisé, et quand, pauvre de son propre fonds, il avait voulu recourir à ces grands excitateurs de l’amdur, mademoiselle de Lespinasse , Manon, Werther, Valentine, le Lys dans la vallée, les Nuits de Musset, comme le personnage de Shakespeare, Marguerite avait répondu : « Des mots, des mots, des mots ! »

Il ne lui restait donc qu’un seul refuge, — refuge cer-

LBS VICTIHES D’AKOUB.

lain, parce qu’il est infini, — appeler à son aide une nain re plus séductrice et plus grandiose : la forêt Noire, les Alpes, l’Italie.

Mais, avant d’en utenir là, il rencontrait des difficultés que les circonstances rendaient insurmontables. Depuis qu’il aimait Marguerite, il était tombé dans une détresse d’argent qui, s’augmentant chaque jour, en était arrivée à ce qu’il faut bien nommer par son nom laid et vrai, — la misère. Pour la suivre aux Italiens, il avait usé jusqu’à ses dernières ressources. 11 devait à tous ses amis et à ceux qui l’avaient bien voulu pour débiteur : à celui-ci cinq cents francs, à un autre cinq sous. Le séjour à Montmorency l’avait forcé de vendre ou d’engager ce qui pour le fripier, le bouquiniste ou le Mont-de-Piété, avait la moindre valeur. Pour venir à Fontainebleau, il était la honte dans les yeux et l’anxiété dans le cœur, — retourné chez ceux de ses amis les moins exploités, et accueilli par l’un, repoussé par l’autre, il avait ramassé pièce par pièce une somme à peu près suffisante. Mais aujourd’hui de cette somme il restait bien peu de chose^ et toutes les portes lui étaient fermées, même celle de Martel, qui pour lui s’était mis complètement à sec ; il n’avait plus rien à vendre, sa parole même était sans valeur, trouver cent francs était une de ces impossibilités devant lesquelles il faut s’arrêter vaincu, et cependant devant lui se dressait rilalie, avec le repos, la joie, le bonheur, l’espérance, mais aussi avec le .terrible accompagnement du voyage: les chemins de fer^ les paquebots, les hôtels, les guides, les voiturins, les mendiants, les moines, les palais, les églises.

Il faut avoir aimé pour comprendre à quels vertiges, à quels désespoirs, à quels projets peut entraîner la misère.: et les passions et les vices de ce monde tous réunis, n’ont jamais inspiré autant de crimes que le seul amopr. Riep qu’eu une semaine, et de luttes en luttes, la conscience

LES Vir.TIMBS d’aMOTR.

de Maurice admit et rêva toutes les infamies ; et cependant, pour que ce voyage sc fit, il n’avait qu’un mot à dire: Marguerite était riche; mais ce mot, il ne le disait pas, car, pour un amant, les souffrances les plus douloureuses sont celles de l’orgueil, et il en est de fiers et de nobles qui préfèrent se mépriser eux-mêmes à s’humilier devant la femme aimée. Les questions d’argent ne sont rien pour ceux qui ont été élevés et qui ont vécu dans l’aisance ; pour le pauvre, elles deviennent une hopte, et la susceptibilité est d’autant plus grande que la misère est elle-même plus profonde : on ne reçoit sans rougir que lorsqu’on est certain de pouvoir rendre un jour.

Aussi, tout en se désespérant, Maurice se taisait, et pour tous deux le temps s’écoulait péniblement; chacun avait son secret, et ce secret, toujours à la veille de s’échapper, ne laissait à aucun des deux ni abandon ni liberté. Les plus mauvais moments de Montmorency étaient revenus, et ils s’étaient aggravés non-seulement des anciennes souffrances, mais encore du sombre aspect avec lequel se présentait l’avenir.

Enfin, ce fut Marguerite qui cette fois prit les devants. Un jour que, par une chaleur accablante, ils marchaient tristement au milieu du désert d’Arbonne, mornes, silencieux, perdus dans leurs propres pensées, enfonçant dans le sable qui manquait sous le pied, aveuglés par l’éblouissante réverbération des grès en poussière, étouffés par l’air embrasé, — ils furent croisés par un élégant équipage; Mollement renversée en arrière, une femme jeune, belle, à demi cachée dans les bouffemenls d’une blanche et fraîche toilette d’été, s’appuyait contre l’épaule d’un homme jeune aussi ; sur ses genoux elle avait des véroniques, des roses sauvages, des campanules; et les deux amants, — ils ne pouvaient être que des amants, — les deux amants en tressaient une couronne pour de jolis cheveux blonds qui flouaient au vent, et quand leurs mains

LES VICTIMES B’aMOUR.

se rencontraient, ils s’étreignaient avec amour. Entraînée par deux chevaux ruisselants de sueur, la voiture disparut rapidement.

— « Eh bien? dit Marguerite en s’arrêtant.

— Eh bien? fit Maurice qui ne comprenait point cette interrogation.

— Eh bien, cher enfant, voilà des gens qui sont plus heureux que nous.

— Ah ! ils ne s’aiment pas plus que nous ne nous aimons, va.

— Non, mais ils s’aiment en voiture, et c’est moins fatigant ; ils s’aiment en toilette, et c’est plus gracieux.

— Ah! Marguerite, encore des plaintes.

— Crois-tu qu’elles ne sont pas justes, et veux-tu que je me taise quand, brûlée par le soleil, aveuglée parle sable, je vois deux amants se promener doucement, sans ennui et sansfatigue.La belle figure que j’aurais faite, avec ma blouse déchirée, si, par hasard, ces gens-là m’avaient connue !

— Quand tu aurais été en voiture, la rencontre, il me semble, n’en eût point été pour cela moins fâcheuse.

— C’est vrai, mais elle n’eût point été ridicule.

— Ridicule ?

— Oui, ridicule, car il est ridicule à une femme comme moi de courir les bois en costume de carnaval.

— Tu ne trouvais point cela ridicule à Montmorency.

— Peut-être : mais, maintenant, je trouve que c’en est assez comme ça de pastorale et de poésie, et que si la liberté a ses plaisirs elle a aussi ses gênes et ses ennuis. Voyons, viens t’asseoir là et causons un peu raison, si cela est possible. »

Sans rien dire et sans lever les yeux, Maurice s’assit. A la tournure que prenait l’entretien, il croyait trop bien prévoir ce qu’il allait être.

Marguerite reprit ;

— «Tu conviendras, n’est-ce pas? que cette vie d’artistc.s

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et (lo bolit^nies nous a donné tout co que nous en pouvions attendre, et tu conviendras aussi qu’à ceux qui se promènent en voilure le ciel n’est pas moins bleu et (jue l’amour au milieu du luxe a bien ses douceurs et ses plaisirs. Eh bien, je voudrais que nous nous missions à les goûter enfin, ces plaisirs et cesdouceurs. Jusqu’àce moment je t’ai laissé le soin de choisir et de préparer notre bonheur, ne te fiche donc point si, à mon tour, je demande ma part de cette direction.

— Que veux-tu donc? interrompit Maurice, et qu’aijfe négligé?

— Rien, cher enfant; mais si j’ai été heureuse par loi, je te supplie d’étre heureux par moi : à chacun sa tâche, tu as eu la première, je veux la seconde. Certes, je n’aurai jamais assez de paroles de reconnaissance pour les félicités que tu m’as données, et Montmorency laissera dans mon cœur des souvenirs qui seront éternels; mais les temps ne sont point encore venus où nous ne devons vivre exclusivement que de souvenirs : il est,d’autres pays, d’autres plaisirs que ceux que nous avons connus.

— Tu veux partir?

— Oui, Maurice, je veux quitter ce pays et cette vie; je veux faire pour toi ce que tu as fait pour moi. Par amour, tu m’as sacrifié Rome, tes études et ton avenir d’artiste. Je veux te rendre tout cela; je veux aller à Rome. Tu n’y seras pas envoyé par des juges qui t’auront choisi parmi tes rivaux, mais lu y seras près d’une femme qui faime, qui l’a choisi parmi ce que Paris offre de plus illustre, et dont les caresses vaudront bien, peut-être, le triste séjour de la villa Médicis.

Pour répondre à ces paroles qui traduisaient si bien ses secrets désirs, pour répondre à celte habileté, à celle délicatesse, Maurice, qui s’attendait à des plaintes et à des reproches, ne trouva que des baisers : son orgueil se tut, et ce fut son cœur qui dit sa reconnaissance.

LBS VICTIMBS d’aMOÜH.

Le lendemain ils quittèrent Brévannes pour Paris, et huit jours après descendant la route du Simplon, ils entrèrent en Italie.

Ce n’est pas de sang-froid qu’on aborde cette terre magique, et son seul nom donne des enivrements et des vertiges qui exaltent l’imagination et transportent l’esprit ; aussi, dès la valléede Domo-d’Ossola, Maurice et Marguerite étaient-ils fous de joie et d’enthousiasme. Jeunes tous deux, tous deux surexcités, ils trouvaient dans chaque chose le bonheur qu’ils portaient en eux ; et, perdus dans les îles Borromées, au milieu des jardins de l’Isola- Bella, ils oubliaient le monde et les chagrins passés : ils étaient revenus aux beaux jours de Montmorency ; pour la première fois ils croyaient voir l’azur du ciel, pour la première fois ils croyaient se bien "aimer.

Pleinement heureux, ils eurent, d’un commun accord, la sagesse d’abandonner ces Iles enchantées et d’emporter un souvenir qui fût pur de tout ennui. Ils partirent, et, sans s’arrêter à Milan, ils gagnèrent Venise.

Ce fut un changement de bonheur, mais s’il changea, ce fut sans s’interrompre, car si le temps et la guerre ont enlevé à Venise doge, artistes, noblesse, sénat, marine de commerce et de conquête, Vénitiens mêmes et liberté, malgré tout et malgré l’Autriche, elle a conservé sa joyeuse hospitalité, ses danses, ses canaux, ses gondoles, ses palais, son ciel splendide, son Adriatique, qui fut si longtemps son épouse soumise, et c’en est assez pour que de tous les points du monde y viennent toujours ceux qui veulent aimer et vivre.

Maurice, cependant, aurait préféré au luxe, à la foule et aux palais de marbre, les bois de Montmorency, où, seul avec sa maîtresse et son amour, il aurait eu Marguerite tout entière. Mais, puisqu’elle aimait cette foule et

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ces palais, il les aima aussi; puisqu’elle était heureuse, il fut heureux.

Et v raiment elle était heureuse, et même un mois après son arrivée à Venise, elle n’avait encore éprouvé ni fatigue ni déception. Il est vrai, cependant, que toutes leurs paroles n’étaient plus, comme autrefois, des paroles d’amour ou sur l’amour; mais quand, le soir venu, ils se faisaient conduire en pleine mer, quUnd la nuit était res-< plendissante d’étoiles, quand l’Adriatique n’avait pas uné vague, pas un pli, quand la brise insensible apportait les parfums de la terre, elle s’asseyait sur les genoux de Maurice, lui passait les bras autour du cou, se haussait jusqu’à ses lèvres, et le corps renversé en arrière, mourante de volupté, les yeux au ciel, les sens ravis, l’esprit en extase, elle ne se demandait pas si c’était amour, érotisme ou poésie : elle était heureuse !

Au resté, s’ils parlaient moins souvent d’eUx-mômês, il n’y avait toutefois entre eux jamais de ces silenees involontaires, où, soit par fatigue, sdit par embarras de trouver quoi dire, chacun suit sa propre pensée et ramène tout à soi ; leurs deux esprits, sinon leurs deux cœurs, étaient toujours à l’unisson, et l’art, la poésie ou la nature étaient le lien qui lés maintenait toujours en contact ; ils parlaient du Titien, du Giorgion, du Tintoret, de Veronèse, des Foscari, de Dandolo, de Byron, d’Othello, de Desdemone, et le bruit de ces grands noms retentissait en eux assez profondément pour empêcher Maurice d’entendre les plaintes de son amour, et pour cacher à Marguerite le vide de son propre cœur.

Ces conversations, toutes de cerveau, avaient d’abord été assez rares, puis elles étaient insensiblement devenues plus fréquentes; Padoue, Florence, la galerie Pitti, Santa- Maria del Fiore, le palais Riccardi, le Baptistère, les ren= dirent presque continuelles; et quand les deux amants arrivèrent à Rome, ils étaient dans les meilleures condi-

LES VICTIUES d’amour.

lions morales pour visiter ses chefs-d’œuvre et pour en parler convenablement.

Rome était le but du voyage. C’était à Rome que l’on devait habiter. Marguerite n’y était venue que pour permettre à Maurice de travailler; mais Maurire ne travailla point. Les premières semaines furent prises par l’installation dans une villa près d’Albano. Maurice était indispensable; il fallait ses avis, ses idées, son goût; puis on visita les palais, les musées, les églises. Naturellement Maurice fit les honneurs de toutes ces promenades, et on en eut pour longtemps ; puis quand Marguerite fut lasse de tableaux, de statues, de colonnes, de ruines, et qu’elle voulut se reposer dans cette douce oisiveté que favorisent si bien le climat et les mœurs de l’Italie, il se reposa près d’elle, lisant ou parlant lorsqu’elle désirait des distractions, chantant ou se mettant au piano lorsqu’elle désirait de la musique, lui souriant lorsqu’elle souriait, l’accompagnant lorsqu’elle sortait, et lorsqu’elle voulait dormir la contemplant tendrement ou s’endormant près d’elle. Les jours suivaient les jours, les semaines s’ajoutaient aux semaines, et il ne trouvait pas une heure pour l’étude. Tantôt Marguerite était joyeuse , et le temps s’écoulait rapidement sans qu’on s’en aperçût; on se promenait l’un à l’autre enlacés, on riait, on s’embrassait, on jouait comme des enfants, on se disait de bonnes et douces paroles, on rappelait le passé, on interrogeait l’avenir, et tout à son amour, Maurice ne pensait qu’à l’amour, méprisait le travail et la gloire , et les trouvait bien peu dignes de lui faire perdre une minute d’un bonheur tel que le sien. Tantôt, au contraire, elle était triste, des reproches, des mots de regrets ou d’injures avaient été mutuellement lancés; dans la mémoire de tous deux la colère grondait longtemps, et Maurice, la tête en feu, les larmes aux joues, le cœur brisé, .s’abandonnait à sa douleur, tournait et retournait de sa propre main le couteau dans

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sa chair, se redisait à lui-même les mots irréparables qui lui avaient échappé, se rappelait une à une les circonstances de la querelle, croyait tout à jamais perdu, pleurait son bonheur anéanti, et se sentait, à cette pensée, si abattu et si épouvanté, qu’il ne songeait plus qu’à rentrer en grâce et n’en cherchait plus que les moyens et les occasions.

Comment travailler au milieu de ces alternatives de joies et de chagrins, d’énervantes ardeurs ou de fatigues plus énervantes encore. Si par hasard, dans un moment de trêve, il s’enfermait courageusement, c’était tout, il ne pouvait aller plus loin ; sa volonté ne lui répondait pas, il ne pouvait s’absorber en lui-même, et si les idées se pressaient nombreuses et éblouissantes dans sa tête, quand il était pour les saisir elles devenaient ternes et rares ; car, depuis longtemps, la concentration delà vitalité ne se faisait plus au profit du cerveau, et s’il sentait, s’il concevait,, s’il imaginait encore, il avait perdu la douloureuse habitude de l’exécution, toujours si lente, si laborieuse, et qui exige tant de patience et tant d’énergie. Alors il se voulait contraindre, il cherchait ; mais, d’efforts en efforts, il en arrivait promptement à toucher, à gratter en quelque sorte, le tuf de son cerveau et à se donner le sentiment désespérant et désespéré de son impuissance. Alors la rêverie, cette consolatrice menteuse des artistes stériles, s’emparait de lui, l’absorbait, et, des hauteurs de son art où il s’était un instant élevé et où il n’avait pu se maintenir, il redescendait lâchement et mollement à Marguerite, et malgré lui, à cette seule pensée, il avait des espérances qui l’enivraient, des souvenirs qui lui donnaient de longs frémissements ; c’était en vain qu’il se raidissait pour y échapper, il y revenait sans cesse, et trop faible pour lutter et laincre, il cédait et il courait près d’elle lui demander des consolations et des inspirations. Mais Marguerite ne savait ni consoler; ni inspirer, elle était femme et ne pouvait

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donner que l’oubli OU la distraction, et encore elles étaient mortelles nour un artiste, ces distractions, car elle était si parfaitement égoïste, elle ramenait tout si bien à soi, elle dirigeait tout si bien pour elle seule, que, de jour en jour, elle le laissait et plus anéanti et plus épuisé. Enfin il le sentit vaguement, et il commença de comprendre qu’il lui aurait fallu le calme continu et assuré, les libertés de la solitude, les excitations de l’ennui, les économies du silence ; mais il comprit aussi qu’on ne peut être, à la fois amant et poète, et que l’art, comme la religion, a ses rigoureuses exigences, qu’il lui faut la chasteté et le détachement des choses de ce monde ; — et à l’art et à la gloire, il préféra son amour.

Mais il ne fut point sans souffrir, et les comparaisons que presque chaque jour il put faire, en rencontrant ses anciens camarades de Paris, aujourd’hui à Rome, entretenus par l’État, tandis que lui-même l’était par une femme, venaient encore aviver ses souffrances et les rendre plus incessantes et plus cruelles. Eux, ils pouvaient travailler, ils étaient joyeux, ils avaient de faciles amours avec les belles madones du Transtevère, ils -étaient pleins de confiance dans l’avenir, et pour le présent, la France leur avait donné un titre qui les rendait fiers et tranquilles ; — tandis que lui, à la suite d’une maîtresse, amoindri dans sa propre estime, humilié dans son orgueil, morose, tourmenté, plein de doute et d’inquiétude, ayant tout sacrifié à l’amour, il se voyait trahi par l’amour.

Caf en même temps qu’il s’élait interrogé lui-même, Marguerite, de son côté, plus calme et plus expérimentée, avait aussi commencé de juger froidement la situation qu’ils s’étaient faite, et chacune de ses questions avait été une accusation contre l’amour. Depuis son arrivée en Italie, elle avait marché de déceptions en déceptions, et si son enthousiasme poétique avait pu l’étourdir quelque temps, si les ruines de la ville des empereurs, si

LES VICTIMES s’aMOUS.

les richesses de la ville des Papes, si le Vatican, Saint- Pierre, le Colisée sous les rayons de la lune, avaient fortement impressionné son esprit, son imagination ou ses souvenirs, elle n’avait, en face de ces splendides créations de l’art, éprouvé aucune des sensations' qui l’avaient si délicieusement enivrée dans les bois de Montmorency. Sans comprendre qu’à cet heureux instant qui avait traversé sa vie comme un éblouissant éclair, elle avait été entraînée par un sentiment inconnu qui l’avait faite jeune et pure, qui, malgré sa coquetterie, son éducation, ses préjugés, malgré sa corruption d’esprit et sa sécheresse de cœur, malgré son âge, lui avait donné quinze ans, l’avait vaincuepar une irrésistible puissance, et l’arrachant aux habitudes du monde, avait remplacé dans son âme puriüée le savoir et la triste expérience de la femme par la candeur et l’ingénuité de la jeune fille; sans s’avouer à elle-même qu’elle avait été saisie par cet amour naïf et virginal, toujours absolu malgré les railleries dont le bon sens et le bon goût l’accablent, et qui, tôt ou tard, nous dompte tous, honnêtes ou vicieux, nous rendant à l’exaltation, au dévouement, à la poésie, à la jeunesse; sans songer seulement à re^rder en soi, sans interroger son cœur, sans rien demander aux choses, aux faits ou au temps, elle accusait Maurice et elle accusait l’amour. Et cependant, c’étaient l’amour et Maurice qui avaient fait ce miracle. Mais parce que ce miracle ne se reproduisait pas sans cesse et à chacun de ses caprices, elle gémissait. Elle se disait que la passion était bien mesquine et bien étroite; que ses joies étaient bien courtes, ses bonheurs bien limités; qu’elle n’était pas ce que les poètes la fai* saient, mais plutôt illusion et mensonge, et que si pour un jour elle pouvait nous enlever à des hauteurs inflnies, elle nous laissait retomber bientôt, d’autant plus malheureux et plus découragés, qu’elle nous avait montré des splendeurs auxquelles on ne pouvait at-

LUS vir.TiMits d’amoür.

teindre, et que nous ne pourrions même jamais revoir.

Et c'étaient des désolations, des regrets, des chagrins qui la tourmentaient chaque jour davantage. Elle ne se rendit pas d’abord un compte bien clair et bien précis de toutes ces idées qui sommeillèrent longtemps dans son esprit, mais peu à peu elle en eut conscience, petit à petit elles s’éveillèrent; les réflexions s’ajoutèrentaux réflexions; la logique des faits se révéla avec une évidence implacable, et trop faible ou trop orgueilleuse, Marguerite s’arrêta aux effets sans pénétrer les causes. La vie commune empêchant de juger à distance et obscurcissant le bien pour ne laisser voir que le mal, elle en vint à comprendre la possibilité d’une rupture, puis bientôt à la regarder comme un bonheur. Les mille précautions qu’il lui fallait prendre sans cesse lui faisaient désirer la liberté. Elle songeait à Paris, au monde qu’elle avait abandonné, aux plaisirs, aux triomphes qu’elle avait sacrifiés ; et si ces sacrifices avaient pu lui paraître légers aux commencements d’une liaison qui promettait toutes les joies, maintenant que cette liaison n’avait plus à offrir que des chagrins et des luttes, ils lui paraissaient bien grands et bien durs; sans doute Maurice était un charmant esprit, un excellent cœur, elle avait pour lui la plus vive affection, elle l’aimait sincèrement, mais enfin les plus belles choses ont leur terme, il est des exigences plus fortes que notre volonté, et elle ne pouvait point ainsi se sacrifier toujours.

Cependant à la pensée d’abandonner celui qu’elle avait tant aimé et qui, lui, l’aimait encore avec une tendresse si aveugle et si absolue elle avait des frémissements qui gonflaient son cœur; loin de lui elle s’affermissait dans son projet ; mais quand il la regardait avec ses yeux suppliants, quand il la prenait dans ses bras et se couchait sur son sein en lui disant de douces et joyeuses paroles d'avenir, elle était prise d’une tendre pitié, elle se sentait

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bien faible et bien irrésolue, et si elle ne l’aimait plus avec passion, elle l’aimait encore avec compassion.

Mais, chaque jour, cette compassion diminuait, et les difficultés de situation devenaient plus fréquentes et plus rudes ; aussi, après une de ces difficultés qui avait amené une brouille, se décida-t-elle à en finir, non pas brusquement, mais d’après son procédé habituel en toutes choses, c’est-à-dire adroitement et progressivement.

Comme bien des fois déjà, en des jours de tristesse et de lassitude, ils avaient tous deux parlé d’abandonner Rome, elle proposa de continuer le voyage et d’aller à Naples. Elle mit en avant le prétexte ordinaire, la distraction, tandis que le vrai motif était que là, n’ayant plus rien à visiter en Italie, elle trouverait un moyen tout naturel pour revenir en France, et que, dès qu’elle serait à Paris, le monde et ses exigences lui seraient de merveilleux prétextes pour rompre la vie commune, écarter insensiblement Maurice, et recouvrer enfin l’indépendance.

Mais à Naples il arriva précisément tout le contraire de ce qu’elle avait projeté , et elle dut reconnaître qu’elle n’était point encore, comme elle l’avait cru, tout à fait détachée de Maurice, tout à fait détachée de sa passion.

A Montmorency, elle avait aimé l’amour ; à Fontainebleau, elle avait aimé la nature; à Naples, elle aima tout à la fois, et malgré elle, l’amour et la nature. Ce fut un regain, mais un regain plus riche que ne l’avait été la première moisson; ce fut une surprise, mais une surprise entraînante, irrésistible.

Sous ce climat, ses sens et son esprit s’exaltèrent, et la fougue de ses désirs, qu’elle croyait bien apaisée, se réveilla plus tyrannique et plus insatiable.

A la veille d’une séparation, son cœur fut touché de regrets et de pitié.

Et ces deux influences la poussant, elle se retrouva aux bras de Maurice plus étroitement que jamais. Elle voulut

jüuir, sans perdre une seule minute, de ses derniers jours de bonheur; et comme elle sîivait que si les excès conduisent sûrement à la lassitude et au dégoût, elle savait aussi qu’alors qu’on est décidé à une rupture ils aident à faire passer les derniers moments et empêchent de la regretter; elle ne chercha point à résister, et elle s’abandonna pleinemeni à ses nouvelles aspirations, à ses nouvelles espérances.

Alors ce qui s’était déjà produit chaque fois qu’un changement s’était fait dans sa vie se repi oduisit encore ; elle redevint ce qu’elle avait été à son arrivée à Montmorency, à Fontainebleau, aux îles Borromées ; mais avec cette terrible différence, cependant, que ces mômes choses qui avaient excité son enthousiasme: l’éloquence de deux regards confondus, le bruit des feuilles sous les arbres, le soleil sur la rosée, ne la touchaient plus aussi vivement. Maintenant, lorsqu’on se promenait sur la plage du Pausilippe par une de ces belles nuits du Midi, on ne se laissait plus émouvoir seulement par la majestueuse poésie de la mer; en marchant au milieu de ces ruines, on se demandait envieusement quels avaient dû être les plaisirs et les amours de ceux qui se montraient si grands encore dans le plus mince de ces débris. Au tombeau de Virgile, Maurice, — obéissant à la nouvelle inspiration qui le guidait comme il avait toujours obéi, — oubliait Didon et parlait de Catulle et de Martial ; à Caprée, on laissait le soleil se lever derrière les oliviers du mont Solaro, quand naguère, pour le voir sur les plaines de l’Ile-de-FrancÆ, on avait fait tant de courses matinales; et se tournant vers les ruines du temple de Tibère, on pensait aux nuits de Quartilla, aux orgies de Trimalchion.

Ils vécurent dans un continuel état de fièvre, et tou^ ce que les sens emportés par une insatiable volonté peuvent donner d’embrasements et de délires, ils le connurent; mais ils connurent aussi des dégoûts, des fatigues, des

tes VICTIMES d’amour. 103

prostrations qu’ils n’avaient jamais éprouvés au temps où ils savaient être heureux plus naïvement et plus faci-' lement.

(juelqitefois et pendant des journées entières ils s’enfermaient dans leur villa de Sorrente, sans se laisser séduire ni par l’ombrage des orangers, ni par l’humide verdure des ravins qui descendent à la mer; et nattes et lapis étendus sur le carreau, au milieu d’une atmosphère chargée de parfums, sans cesse rafraîchie par de nombreux bucaros qui versaient le froid par leurs pores, ils restaient dans les bras l’un de l’autre. Mai guerile, oubliant ses idées de séparation, jouissait de l’heure présente sans vouloir songer à l’avenir; Maurice, oubliant ses chagrins et ses inquiétudes, s’enivrait d’espérance et de joie; et c’étaient des rages de caresses, de folles étreintes, de longues extases. Ils s’excitaient mutuellement, ils s’encourageaient, ils s’applaudissaient; ils se juraient un amour absolu, une éternelle reconnaissance, une inaltérable fidélité. Jamais bonheur n’avait été aussi grand; ils étaient les plus heureux du monde; ils se le disaient, ils le croyaient. Et pour quelques heures ils l’étaient en effet, mais à la condition de tout oublier et de se concentrer toujours en eux-mêmes; car s’ils venaient à retrouver leur raison dans un peu de repos; si, après une de ces crises, ils venaient à sortir, alors que sous les premiers rayons du soleil la terre encore fumante se montre splendide de jeunesse et de limpidité, alors que l’air souffle pur et rafraîchissant, alors que de toute la nature s’élève le concert de joie et de vie, souvent leurs ycuif s’emplissaient de larmes, ils se cachaient l’un de l’autre, ils marchaient silencieux; et en face de celte ineffable poésie du matin, ils se sentaient bien las et bien tristes.

Plusieurs semaines se passèrent ainsi; puis, quand Maurice, toujours aux aguets, crut remarquer en Marguerite quelques symptômes de fatigue, ne voulant pas

LES VICTIMES s'aHODR.

los laisser se développer et amener des malaises et des luttes qu’il connaissait trop bien, il proposa lui-même d’abandonner l’Italie et de revenir en France. Il ne lui était plus possible de se faire illusion, et il n’avait plus d’espérance que dans les ressources infinies de Paris ; ce n’était plus la poésie, les voyages, les distractions qu’il devait appeler à son secours, mais tout le savoir, toutes les expériences, tous les raffinements de l’extrême civilisation. Sans doute il savait qu’il viendrait un jour où, n’étant plus rien qu’ils n’eussent flétri et épuisé, Paris lui-même serait impuissant; mais tout en ne pensant qu’avec effroi à ce terrible dénoùment, tout en ayant la douloureuse conviction qu’il était inévitable, comme le malheureux en face de la mort, il voulait au moins lutter jusqu’au bout, et tant qu’il lui resterait un soufiQe de force et d’intelligence, lui disputer les défaites une à une et le retarder pas à pas.

Marguerite accueillit avec empressement la proposition de retour. L’Italie n’avait plus rien à lui donner, et aussitôt elle s’attacha soigneusement à préparer Maurice aux nouvelles dispositions qu’elle entendait prendre dès qu’ils seraient arrivés à Paris. Les heures de la traversée servirent à souhait ses desseins, et elle eut le temps de l’accoutumer, avec toutes sortes de finesses et d’habileté et par de savantes gradations, à la pensée qu’il faudrait renoncer à la vie commune. Elle lui expliqua qu’elle se devait à elle-même et au monde de reparaître chez elle avec ses habitudes et ses obligations d’autrefois ; — que son absence n’avait dû être déjà que trop remarquée, et qu’elle aurait besoin de toute son habileté, et même de l’appui de sa mère, pour l’expliquer d’une façon satisfaisante ; — que, malgré ce qu’elle pourrait faire, les soupçons devaient être trop éveillés pour leur permettre à tous deux la plus petite imprudence ; — que c’en serait une fort grande à lui, Maurice, de se montrer dans les soirées qu’elle serait forcée

de reprendre qu’un mot, un regard pouvaient les perdre ; — que, s’aimant comme ils k’aimaient, ils ne pourraient pas être maîtres de cacher leur amour, et que c’était au nom même de cet amour, et pour en assurer l’éternelle durée, qu’ils devaient savoir supporter des privations. Elle lui jura qu’elle ne serait pas la moins à plaindre ; — qu’elle penserait toujours à lui ; — qu’elle serait toujours près de lui de cœur et de souvenir ; — que le temps consacré à ses devoirs de société serait un véritable enfer ; — qu’elle l’abrégerait autant que possible, et que toutes les fois qu’elle en verrait le moyen, elle se hâterait de tout abandonner pour revenir dans ses bras et lui payer en tendresses et en caresses longuement amassées les chagrins du sacrifice et de l’absence.

Maurice souffrit, pleura, résista à chacune de ces exigences; mais il en fut encore ce que déjà il en avait toujours été ; il se résigna la rage dans le cœur, et ce qu’elle voulut lui faire comprendre il le comprit ou il l’accepta ; moins que jamais il savait lui résister, et si, lorsqu’il était loin d’elle il raisonnait, il s’emportait, il la maudissait, près d’elle, il était sousun charme irrésistiblement entraînant; à sa vue, au son de sa voix, il perdait sa volonté et sa personnalité, l’émotion trop vive l’empêchait de répondre et même souvent decomprendre; il devenait ef/e-mewc triste si elle était triste, riant si elle était riante; la puissance qu’elle exerçait sur lui était celle que donne le magnétisme, elle l’attirait, le repoussait, l’exaltait, lui faisait loucher ce qui n’existait pas, trouver chaud ce qui était glacé, charmant ce qui était horrible, éblouissant ce qui était sombre; et pourvu qu’il la vît, pourvu qu’il l’entendît, il obéissait, il ne se révoltait point, ne pensait qu’à elle seule, ne cherchait qu’à lui plaire; pour qu’elle daignât rire, il riait le premier des blessures qu’il se portait à lui-même; entre ses mains, il était devenu une chose souple et molle, un jouet, un écho, un miroir.

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Son premier soin, dès qu’ils arrivèrent à Paris, fut de choisir un logement où Marguerite pût venir à toute heure et sans danger.

Il le prit rue de la Sourdière. C’est une de ces rues à double aspect comme le sont presque toutes celles de ce quartier, demi-fille, demi-honnête; vers les Tuileries elle est bruyante et obscure ; vers la rue de la Corderie elle est calme et convenable ; on ne rencontre que de braves gens parfaitement vulgaires, et les maisons, comme leurs habitants, prennent un air discret et vertueux. Ce fut une de ces maisons ayant une seconde entrée rue Saint-Roch, que Maurice choisit, et presque toutes les conditions imposées par les convenances s’y trouvèrent heureusement réunies :

— bijoutier au premier étage, ce qui donnait une satisfaisante réponse à Marguerite, en cas de rencontre fâcheuse;

— double sortie, ce qui lui permettait de dépister les recherches et les soupçons ; — enfin, voisinage des Tuileries, de l’église Saint-Roch, du Théâtre-Italien et des grandes couturières, ce qui lui permettait d’accourir à toute heure avec une justification naturelle et spontanée, môme pour l’esprit le plus incrédule ou le plus malveillant.

Lorsqu’elle eut vu par elle-même, — car en ces sortes d’affaires elle ne s’en rapportait qu’à son examen, — elle daigna se déclarer satisfaite ; mais comme il fallait à ses amours un nid élégant et moelleux, et qu’elle savait la

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icn

détresse de Maurice, elle voulut seule se charger des dépenses; et Maurice, dont la fierté eût autrefois si cruellement pleuré, selaissasans trop rougir donner l’argent nécessaire; l’habitude avait émoussé sa dignité personnelle, et en acceptant avec une crédulité voiilnc cette attention de Marguerite, c’est à une preuve d’amour qu’il croyait croire. On meubla donc ce petit appartement avec un luxe et une coquetterie que Maurice n’avait jamais vus que chez les autres. La porte d’entrée futmatelassée pour étouffer les bruits, on cloua sur le carreau une épaisse moquette; dans la chambre i coucher, de doubles rideaux de mousseline et soie jaune (Marguerite était brune et n’avait plus vingt ans) ne laissèrent pénétrer qu’une tranquille lumière ; les meubles, fauteuils et ottomane, furent larges et moelleux; le lit fut bas et un peu dur; il y eut des glaces aux trois côtés et au plafond de l’alcôve ; on réserva une armoire pour quelques porcelaines et une cave richement fournie; et, sur la cheminée et les consoles, se dressèrent des bronzes et des plâtres, réductions savantes* des originaux qu’on avait admirés à Naples. C’était la chambre d’une courtisane plutôt que celle d’un homme; mais Marguerite l’avait voulue ainsi, et Maurice s’y installa presque avec bonheur.

Cependant les premiers jours y furent pour lui bien longs et bien pénibles à passer; car, de toutes nos habitudes, les plus douloureuses à rompre sont celles que forme l’accord de deux volontés, et qui, brisées par l’isolement, nous laissent sans initiative et sans but. Lui qui depuis si longtemps ne vivait que par Marguerite, ramenant tout à elle, n’agissant que pour elle, n’ayant d’autres désirs que ses désirs, d’autre bonheur que son bonheur, d’autre conscience que sa conscience, se trouva sans force et sans direction lorsqu’il fut seul; tout d’un coup la nuit s’élait faite, et de la clarté la plus limpide il était tombé dans les ténèbres. Blessé, meurtri, déchiré par tout ce qui l’envi-

108 I-ES VICTIMES d’amour.

lonnail, il s’efforça de vivre dans le passé ou dans l’avenir; mais il eut beau faire, le présent vint toujours le ressaisir, et alors le contraste de sa solitude avec ses espérances ou ses souvenirs l’accabla encore plus péniblement. Les heures lui étaient éternelles, il ne pouvait ni lire, ni travailler, ni môme penser à autre chose qu’à son amour; son cœur avait paralysé sa tête, et il restait des journées entières, immobile de corps, fiévreux d’esprit, incapable de former une idée précise et de la suivre, mais lourdement perdu dans des songes inconsistants où Marguerite revenait toujours. Ces hallucinations le brisaient, mais il ne voulait rien faire pour s’en arracher, et au lieu de demander des distractions à ses amis ou au travail, au lieu d’aller chez Martel, qu’autrefois il visitait tous les jours, et à qui même il n’avait pas écrit depuis cinq ou six mois, il se plongeait dans sa douleur, il s’y plaisait, il en était presque heureux, et il lui semblait que plus ses tortures seraient grandes, plus grandes aussi seraient les obligations de Murguerite, plus grande serait sa reconnaissance, plus grand serait son amour.

Mais elle était loin, en réalité, de payer ces sacrifices aussi chèrement qu’il l’espérait, et qu’elle-méme d’ailleurs l’avait si formellement promis. D’abord elle était venue presque tous les jours, puis petit à petit ses visites s’étalent faites de plus en plus rares, de plus en plus irrégulières, et Maurice avait passé de longues journées à sa fenêtre, la poitrine incrustée dans l’appui, brûlé par l’attente, épiant chaque voiture qui passait, tressaillant pour un chapeau, une robe, pour une démarche qu’il croyait reconnaître, éperdu lorsque le frou frou d’une jupe bruissait dans l’escalier, se consolant de chaque déception par une espérance nouvelle et attendant du soir ce que le matin ne lui avait pas donné. Mais, bien souvent, le soir et le matin s’écoulaient sans amener Marguerite, car elle se laissait retenir non-seulement par ses nouveaux devoirs.

LBS VICTIMES d'aMÔUU.

mais encore par son propre égoïsme; et s’il l’attendait, lui, avec une impatience dévorante, elle venait avec une désespérante lenteur.

Aucun attrait, aucune illusion possible ne la poussait plus vers cette chambre et ne faisait plus bondir son cœur dans sa poitrine ; elle en savait trop pour être émue ou surprise, elle en savait trop pour désirer encore, et elle ne se sentait plus entraînée ni vers l’amour ni vers l’amant par la mystérieuse attente de l’inconnu. Comme l’acteur qui sait trop son rôle et qui l’a joué jusqu’à en être lassé, la prévision et la certitude des effets probables lui en corrompaient tout le plaisir. Ce qui pour Maurice était encore à venir, pour elle était déjà passé.

Aussi les rares journées qu’elle se décidait à lui consacrer étaient-elles pour elle, pour son ennui, pour sa fatigue, bien longues et bien mortelles : elles n’amenaient plus rien de nouveau, elles n’ajoutaient plus que des souvenirs fastidieux à de délicieux souvenirs, elles creusaient l’abîme, elles augmentaient la distance, elles accomplissaient insensiblement la séparation.

Et par une logique implacable, la progression du désir chez l’un, était en raison de la progression de la satiété chez l’autre. Chaque rendez-vous laissait Maurice plus altéré, Marguerite plus dégoûtée.

Elle avait épuisé le désir et ne croyait plus à la passion ; aussi rien de ce qui était passion ne la touchait plus, et enveloppant dans un même dédain l’amour et l’amant, chaque fois maintenant qu’elle se séparait de Maurice, elle s’en allait plus injuste et plus irritée envers lui. Car tout naturellement c’était lui qu’elle accusait, c’était lui le seul cuupable, lui qui l’avait entraînée sans avoir la force de la soutenir, lui qui n’avait jamais su résister au moindre caprice, lui en qui elle s’était confiée et qui n’avait jamais été qu’un guide sans expérience, sans initiative, sans volonté, sans énergie.

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Et alors elle le jugea avec une impitoyable sévérité; elle avait, jusqu’à cette heure, regardé ses qualités par le petit bout de la lorgnette et ses défauts par le gros bout; elle fit tout le contraire; et le point de vue étant ainsi changé, la vision changea atissi.

Elle avait vu Maurice Jeune et gracieux, le regard parlant et perçant, la bouche fraîche, le front large, les sourcils épais et soyeux, les cheveux noirs, longs et légèrement bouclés, la peau fine et blanche, la démarche naturelle et facile ; — elle le vit mal peigné, dégingandé, le nez trop gros, les doigts trop maigres, les ongles trop courts. — Il était franc, naïf, original; il n’avait point deux caractères, un de parade, l’autre intime, un pour ses amis, un pour le monde ; il disait tout ce qu’il pensait et comme il le pensait; il se laissait aller à toutes ses impressions et les traduisait crûment; — elle le trouva grossier et vulgaire, manquant de celte politesse que la société met au-dessus du cœur et de l’esprit; elle rougit d’enfantillages et d’étonnements dans les choses de la vie qui, autrefois, l’avaient amusée et charmée, et qui lui parurent communs et bourgeois, et elle accusa de petitesse et de pauvreté des sentiments qui bien souvent l’avaient ravie par leur gentillesse et leur fraîcheur.— Il était bon, il fut bôtc; il était emporté, il fut brutal; il était faible, il fut lâche; il était exalté, il fut ridicule.

Elle fit si bien qu’elle en vint à rougir de son amour; elle le trouva banal, ses platitudes et ses mesquineries lui soulevèrent le cœur, et comparant Maurice anx hommes qu’elle voyait chaque jour, elle le renia et ,se demanda naïvement comment elle avait pu l’aller choisir entre tant d’hommes distingués pour l’élcver jusqu’à elle. — Qu’avait-il donc de si entraînant? — Que lui avait-il donné, que lui donnait-il encore en échange de tous ses sacrifices? — A quelles hontes, à quelles railleries ne s’exposaitelle point? — Le monde si indulgent pour les fautes qu’il partage, aurait-il jamais assez de colère et de mépris pour

LES VICTIMES D’aMOUR. 111

une liaison aussi vulgaire, aussi indigne? Et à cette pensée, elle s’irritait et se dévorait intérieurement.

Ces dispositions malveillantes , qu’elle s’expliquait chaque jour d’une façon plus précise et plus pénible, étaient encore éperonnées et envenimées par sa mère, qUi apportait dans cette tâche un empressement et une amertume véritablement dignes de la plus haute moralité.

C’était une femme sèche et osseuse, de haute taille, le nez fort et aquilin, les yeux grands et d’une merveilleuse mobilité, le visage en lame de couteau, la gorge nulle, les hanches à peine indiquées,— se balançantcornmeUnsaule pleureur, penchant la tête à droite, à gauche, en avant, en arrière, mais plus souvent en arrière; — parlant mielleusement, et au milieu d’un soupir vous décochant une épigramme cruelle, vénéneuse comme la langue qui l’avait lancée; — avec cela un air doucereux quand elle se le donnait, haineux quand elle s’oubliait, et une physionomie générale où éclataient l’intrigue et l’ésprlt.

Marguerite, qui avait vécu près d’elle de seize à vingtdeux ans, et qui avait eu le temps de là cohnattre et de l’apprécier, s’était hâtée, aussitôt son mariage, de la reléguer dans une terre magnifique que M. Baudislel possédait en Sologne, et où elle pouvait à son aise commander, quereller, chicaner les paysans, et blesser, humilier, diviser les voisins, qui tout d’abord avaient été ses amis. A la mort de M. Baudistel, un rapprochement avait été tenté de part et d’autre; après quinze jours, la mère et la fille avaient eu trente querelles, une par repas, et elle était repartie pour la province. Mais au retour d’Italie, Marguerite voulant reprendre ses réceptions, étayant en outre besoin de sa mère pour expliquer son absence, lui avait écrit une lettre presque affectueuse, dans laquelle elle l’engageait à revenir, et madame de Fargis, heureuse de cette remise en activité, était arrivée pleine d’interrogations, de projets et de conseils.

LES VICTIMES D’aMOUR.

Aux interrogations, Marguerite avait cancinont refusé de répondre, et l’avait priée seulement de laisser dire et croire qu’elles avaient fait ensemble un voyage en Italie : et la mère avait cédé devant la fille. Il existait entre ces deux femmes un passé qui supprimait obéissance et respect. Par les intrigues qui flétrirent sa jeunesse, par la pension qu’elle faisait à sa mère, Marguerite était seule maîtresse: ni l’une ni l’autre ne l’oubliaient.

Aux projets et aux conseils, elle fut plus facile et plus patiente. Ces projets, c’était tout simplement la reprise ou plutôt la continuation des anciens, c’est-à-dire un mariage. M. Baudistel n’était point encore au Père-Lachaise que déjà madame de Fargis songeait à un nouveau gendre. Toutes deux n’étaient plus au temps où, pour se montrer le soir au bal du salon de Spa ou de Dieppe, il leur fallait elles-mêmes, dans la journée, laver, sécher et repasser leurs mouchoirs et leurs jupons. Grâce au banquier, maintenant Marguerite était riche: de la dot qui, dans une sage et habile prévoyance, lui avait été faussement reconnue au contrat, elle avait un million et l’hôtel de la rue de Varennes ; et de sa part dans la société d’acquêts et donations au plus vivant, 1 5 ou 1 ,800,000 francs, sans compter le domaine de la Sologne. C’était un revenu d’au moins 250,000 livres, qui pouvait faire un bel appât, et lui donner enfin dans le vrai monde une position supérieure à celle que M. Baudistel occupait dans la banque et les affaires.

Quand, le soir de l’enterrement, elle avait exposé à sa tille ce plan merveilleux, 'Marguerite, trop heureuse de sa nouvelle liberté et tout entière d’adleurs à Maurice, l’avait nettement interrompue; mais plus tard, quand rassasiée d’amour, dégoûtée de son amant, fatiguée de la passion qu’elle avait reconnue impuissante et qu’elle croyait morte à jamais dans son cœur, elle avait entendu les mêmes idées re£>^"‘=«s et caressées avec une inaltérable

LBS VfCTIMKS D’AMODR.

persistance, elle les avait écoulées plus favorablement.

— « Chère mignonne, disait chaque jour madame de , Fargis, revalant à son thème et encensant de la tète, chère mignonne, tu te dois à toi-même et tu me dois aussi un peu de ne pas t’appeler plus longtemps madame Baudistel. Et ne fût-ce que pour nous venger de la famille de ton père, qui nous a si indignement repoussées et oubliées depuis qu’il est mort, tu devrais t’élever assez haut pour ^ les humilier et les repousser à ton tour. Tu es jeune, belle, riche; tu serais une sotte de n’ètre point ambitieuse. D’ailleurs, dans la position que tu t’es faite, un mariage est indispensable ; lui seul peut faire taire bien des bruits, et te rendre la considération que ton voyage en Italie t’a fait perdre.

— Mais, ma mère...

— Mais, ma fille, je ne vous fais pas de reproches; je vous avertis amicalement. Tu comprends bien, n’est-cc pas, qu’on ne trompe point une femme comme moi ? Tu es la maîtresse d’un petit monsieur, un artiste qui doit se nommer Berthauld, ou quelque chose comme ça. Les médisances de tes amis ne me l’auraient point dit que lU me l’apprendrais toi-même par tes imprudences, tes sorties éternelles, et tes précautions de dire à tes gens que tu viens passer la journée ou la nuit chez moi, tandis qu’en réalité tu vas les passer chez lui. Eh bien! ma fille, tout cela est enfantin, maladroit et ridicule. Tu es veuve, je le veux bien; mais tu n’es pas libre comme tu le crois. Mariée avec le monde, ton am^our, pour un homme qui ne lui appartient pas, est un adultère; c’est une faute qui te perdrait à jamais. Il t’a plu ; il est charmant, spirituel, adorable, tu l’as aimé, c’est bien ; mais vous n’ôtes point unis pour l’éternité. Ces gens-là, ma chère, sont sans conséquence ; on les prend, on les quitte au gré de son caprice. Ils le savent; et plus d’une fois je leur ai entendu dire à eux-mêmes, que leur rôle était d’avoir les femmes

114 LUS VICTI’H'S n’AMOÜH.

sans en garder une seule; on les choisit pour leur esprit, leurs drôleries, leur originalité; on les sait habiles cl savants dans l’art d’aimer; et c’est cette habileté et cette science qu’on leur demande; rien déplus!... Beurs leçons servent plus tard pour la vie réelle, et préparent le bonheur dans un amour honorable et sérieux. Tu sais, comme moi, que ce n’est jamais pour soi-même que l’on fait des élèves.

Margueriteécoutait et ne répondait pas; mais, symptôme plus grave, elle laissait sa mère écarter petit à petit ses anciens amis et nouer des relations qui pouvaient conduire à un mariage.

Et, pendant ce temps, Maurice attendait des visites de plus en plus rares, et, au fond du cœur, il était plein de colères et de désespoirs, tandis que Marguerite était pleine de lassitude et d’hésitations, et de là naissaient des querelles irréparables. ' ‘

Souvent elle arrivait rue de la Sourdière des heures et des journées même après l’instant promis. Pour Maurice, le temps s’était lentement écoulé en fiévreuses alternatives. Tout te qu’un esprit sagace peut prévoir de malheurs, vingt fois il l’avait prévu ; toutes les probabilités, il les avait essayées et pesées, toutes les impossibilités, il les avait admises ; — Marguerite malade, — Marguerite retenue par sa mère, — Marguerite empêchée par ses devoirs, — Marguerite blessée, écrasée par une voiture, — Marguerite oubliant l’heure fixée , — Marguerite fâchée, — Marguerite infidèle, — Marguerite l’abandonnant, l’oubliant, le repoussant. Mais les deux idées qui revenaient sans cesse c’étaient les plus probables, celles de maladie ou d’oubli, car pour les obligations et les nécessités sociales, il ne les acceptait point. — Malade ! malade loin de lui, sans qu’il pût la voir, sans qu’il pût la soigner, la veiller, l’endormir, sans pouvoir même apprendre quelle était cette maladie! — Mais était-elle bien réellement malade? — Dé-

lES VICTIMES d'aMODR. 115

puis longtempselleavaitsiiHrangemenichnng^, ses res;ar(ls étaient si froids, ses paroles si indifférentes ; son amour lui pesait, sans doute, elle voulait rompre ; elle ne l’aimait plus, elle ne viendrait plus, il ne la verrait plus? Et il en revenait à 1a maladie, à l’infidélité, et ainsi toujours sans relâche, mais avec de faux espoirs qui ne l’arrachaient à son irritation que pour l’y rejeter aussitôt, et plus accablé et plus malheureux, il se consumait lamentablement.

Elle arrivait.

— « Enfin, te voilà!... s’écriait Maurice, mais qu’as-tu donc fait? d’où viens-tu? »

A ces interrogations où se mêlaient la colère et la joie, Marguerite, qui souvent accourait pleine de celte bienveillance que nous donne le sentiment de notre propre faute, Marguerite rentrait le sourire qui était sur ses lèvres, laissait retomber les bras qu’elle ouvrait déjà pour l’embrasser, et prenant un air calme et sérieux, répondait froidement qu’il lui avait été impossible de venir plus tôt.

— « Toujours la même réponse 1 s’écriait Maurice, se contenant à peine ; tout, maintenant, est impossible pour toi, autrefois, rien ne le l’était.

— Ce qui veut dire? interrompait-elle.

— Ce qui veut dire qu’autrefois tu m’aimais et que maintenant tu ne m’aimes plus.

— Si je ne vous aimais plus, je ne serais point ici.

— Si lu m’aimais comme je l’aime , tu y serais toujours.

— Voyons, Maurice, disait Marguerite, qui seniaitl’impatience la gagner, voyons, ne nous querellons point ; tu as souffert de mon retard, j’en ai souffert iwissi ; par tes propres douleurs, juge des miennes ; tous deux malheureux, soyons sages tous deux et ne nous fâchons point. »

Et levant sur lui ses yeux que jusqu’alors elle avait baissés, et l’inondant de lumière et de chaleur, elle reprenait plus doucement:

lin

LES VICTIMES d’aMOUR.

— « Allons! n’en parlons plus, n’esl-ce pas? el viens m’embrasser.... le veux-tu?... »

Et fortement ils s’embrassaient, et s’embrassaient encore.

Mais Maurice ne pouvait point ainsi se calmer en quelques minutes : au milieu des caresses, sa colère, lentement amassée, étreignait son cœur et y soulevait encore d’irrésistibles éclats.

— « Que tu m’as fait souffrir, disait-il, et que tu es cruelle de ne pas m’avoir écrit ; au moins ne pouvais-tu pas me prévenir.

— Eh bien, tu m’en veux donc encore? disait Marguerite, et nous allons recommencer?...

— Non, non; mais tu m’aimes, n’est-ce pas? tune m’as pas oublié? tu ne m’as pas trahi? tu ne veux pas rompre? tu m’aimes, n’est-ce pas? tu m’aimes? Jure-inoi que tu m’aimes toujours. »

Et toutes les promesses, tous les serments qu’il voulait, elle les lui faisait d’un air recueilli et solennel.

C’était là un de ses moyens de séduction les plus elScaces. Elle s’était toujours si hautement posée dans sa dignité, et au milieu de ses railleries et de son mépris pour toutes choses, elle avait toujours si habilement su faire croire à sa religion pour la parole jurée, qu’elle avait persuadé Maurice de la sincérité de cette parole , en même temps qu’elle l’avait encore persuadé qu’on ne trompait point, sans qu’il s’en aperçût, un homme aussi habile et aussi rusé que lui; — .ce que le pauvre garçon avait cru très-sérieuse ment, comme d’ailleurs l’a toujours cru et le croira toujours l’amour-propre des maris et des amants trompés.

Et, sur ces serments, Maurice s’efforçait d’avoir la foi et de ne plus douter ; mais à certains moments la tentation était trop forte, et un mot, un rien réveillaient ses soupçons; et alors c’était Marguerite qui s’emportait. Douter

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(l’ellfi était un crime qu’elle ne pardonnait point. Et la querelle recommençait plus violente, plus acerbe.

D’abord ils essayaient de se contenir, et parlaient sans se regarder; puis, ils s’excitaient, la prudence leur échappait, leurs yeux se relevaient en se cherchant, et tandis que, par leurs paroles, ils entassaient outrages sur outrages, ils se poignardaient du regard.

Ce qu’ils avaient fait l’un pour l’autre, ils se le reprochaient mutuellement.

— « Oui, disait Marguerite, je t’ai sacrifié mon honneur et ma réputation.

— Moi, mon avenir, répondait Maurice, ma jeunesse, mon talent, ma santé. Car, depuis que nous avons quitté Montmorency, je vis dans la fièvre et je n’ai point eu une seule minute de bonheur parfait : j’ai senti que tu m’entraînais dans un gouffre et je t’y ai suivie ; j’ai senti que j’étais perdu, et cependant j’ai lutté, non pour moi, mais pour toi, pour toi qui m’abandonnes aujourd’hui. »

Et ils continuaient ainsi, cherchant tous deux les paroles les plus acérées et les plus amères ; ils se déchiraient, ils se calomniaient sans relâche ; comme deux ennemis, ils s’admiraient dans leurs attaques et dans leurs ripostes, et, irrésistiblement poussés par l’ardeur de la lutte, ils en venaient, dans leur furie, à se lancer des injures qu’ils savaient fausses, que la haine seule pouvait inventer et qu’ils s’acharnaient à dire et à redire, pour la seule satisfaction de répondre à une blessure par une plus cruelle blessure.

A quelques paroles trop brutales, Marguerite, sans répliquer, se levait, prenait son châle, mettait son chapeau et s’enfuyait en tirant fortement la porte. ^

Mais, à ce bruit, Maurice devenait lâche, le cœur lui manquait; il courait après elle, et, dans l’escalier, prières, supplications, humiliations, il employait tout poiur la retenir et la rappeler. Quelquefois elle cédait, mais le plus

LTÎS VICTIMES d’aMOUH.

souvent elle se dégageait sans pilié, lui décocliait un dernier regard cliargé de menaces et de fureur, descendait rapidement sans se retourner, et, sur le trottoir, elle marchait droite, légère, ne lui faisait point son signe d’adieu, si plein de caresses et de promesses.

Alors, éperdu, il se jetait sur son lit et éclatait en sanglots. Il se rappelait scs paroles les plus dures et les plus injustes; il les maudissait, se maudissait lui-même, et, tombant dans un douloureux abattement, il pleurait toutes les larmes de son cœur. En cette extrémité, sa seule consolation était de lui écrire ; et, dans des lettres interminables, il se mettait à genoux, la face dans la poussière, et, se frappant la poitrine, demandait grâce ; dans chaque page, le mot pardon se trouvait plus de dix fois.

Sa lettre envoyée, il retrouvait un peu de calme dans son espérance, et attendait. Un jour s’écoulait, elle ne venait point. Un second jour s’écoulait encore, puis un troisième, puis un quatrième. Il écrivait de nouveau, plus humble, plus pressant, plus suppliant, et il attendait encore. Il n’avait plus conscience de lui-même. Ses artères ne battaient plus. Dans sa tête, les idées se mêlaient confuses, assourdissantes. Sa raison lui échappait avec lès minutes qui s’enfuyaient. — Il voulait courir chez elle. — Il ne voulait plus la revoir. — Il se fixait un jour où il se tuerait, si elle n’était point venue. Il était stupide; il était fou; il tournait en courant dans sa chambre; il restait immobile, couché sur le lapis ; puis, à bout de patience et de force, il avalait un verre d’eau, avec quelques gouttes d’opium; et, se jetant sur son lit, il s’endormait enfin : le réveil était horrible, mais au moins il avait eu quelques heures de trêve pçndant lesquelles, supprimant le temps et détruisant la réalité, il s’était transporté dans un monde merveilleux où il trouvait repos et bonheur.

Mais, lorsqu’enfin elle se décidait à revenir, c’étaient des joies, des transports, des débordements, où la dou-

lES VICTIMES ü’aMOÜB.

leur disparaissait comme une goutte d’eau dans la mer.

Loin de les séparer, ces querelles et ces rapprochements les rejetaient plus étroitement dans les bras l’un de l’autre. Marguerite y trouvait des émotions qui la léveillaient, et son orgueil Jouissait délicieusement à se sentir aimée avec cette frénésie. Mais, cependant, il y avait dans ces excitations quelque chose de malsain et de fatal ; car ce n’est point impunément que l’on prononce de certaines paroles ; et si, dans l’amitié, les querelles sont sans conséquence, c’est que les qualités que l’on nie et que l’on calomnie sont des qualités réelles et solides qui, la colère passée, réapparaissent lumineuses et sereines; mais en amour, où presque tout est illusion et imagination, où l’objet aimé est aimable surtout par les dons que l’on a groupés autour de lui, par les charmes, les grandeurs, les enthousiasmes, ' les poésies qu’on lui a attribués, le jour où l’on touche à ces dons, à ces charmes, à ces grandeurs, à ces enthousiasmes, à ces poésies, cejotr-là, comme la neige, ils nous fondent dans la main, i|s disparaissent à jamais, et plus jamais nous ne les retrouvons.

Aussi, après leurs querelles, les deux amants, qui déjà s’aimaient moins, en arrivaient-ils à s’estimer moins; ces rapprochements factices et fouettés les laissaient retomber bientôt plus affaissés, et les visites de Marguerite devenaient de plus en plus irrégulières.

En même temps, elle s’affermissait chaque jour davantage dans ses idées de rupture, et n’attendait plus qu’une occasion favorable. Car elle avait cette sorte de bonté nerveuse qui, attentive à nous épargner la moindre souffrance, nous empêche de faire souffrir ceux qui nous entourent et voudrait les éloigner pour ne point entendre leurs plaintes. Elle avait cherché mille moyens; elle avait tâché de faire naître les occasions : — projets de voyage pour lui; excitation à la gloire; conseil d’aller quelques jours en Bretagne; railleries de leur amour qui ne serait

LES VICTIMES B’aMOÜR.

point éternel; bouderies, brusqueries, colères, absences; — mais tout avait été inutile: les querelles seaiient toujours terminées par des rapprochements; il n’aimait plus la gloire; il avait bien le temps de voir sa mère; les voyages ne lui serviraient de rien; il voulait être toujours près d’elle, là était son seul bonheur, et s’il était possible qu’un jour elle le quittât, elle savait bien qu’il était parfaitement décidé à mourir.

Lorsqu’elle était fatiguée ou mal disposée, cette constance et cette résignation, loin de la désarmer, ne faisaient que la pousser à bout. Celte douceur l’exaspérait, cette menace de suicide lui semblait le comble de l’égoïsme. Elle s’irritait, se montait la tête, et parlait de chez elle avec la volonté bien arrêtée de s’affranchir enfin de cet indigne esclavage. En chemin elle préparait ses paroles, elle s’encourageait et s’affermissait. Provoquer Maurice à l’injure ne lui était pas difficile, et alqj^s, ce qu’elle savait de plus cruel et de plus mortifiant, elle le disait; elle frappait à coups serrés sur son caractère, sur son cœur, sur son esprit; puis, quand elle le voyait désespéré, pleurant, suppliant, elle redoublait; pendant des heures entières, elle prenait plaisir à éperonner cette douleur, puis à la retenir, à l’accélérer, puis à la mâter brusquement, puis enfin à la précipiter à toutes brides; mais, malgré sa volonté et ses projets, elle se laissait prendre à ce jeu, elle s’attendrissait à voir ces larmes et ce désespoir : il était si accablé, si malheureux, qu’elle revenait à une. sorte de justice ; elle sentait ses torts, elle accusait sa dureté, elle faisait de douces avances, elle le plaignait, elle s’approchait de lui, s’asseyait sur ses genoux, le prenait dans ses bras, l’embrassait sur les yeux, et leurs larmes se confondaient.

Ils recommençaient à s’aimer et ils retrouvaient encore des plaisirs; mais le paisible bonheur, le calme, la continuité, la confiance, ils ne les retrouvaient plus.

LES VICTIMES D'aHOUR.

En ces jours de trêve cependant, Marguerite s’excitait à l’amour. Elle se demandait si, après quelques mois d’affranchissement, elle ne se prendrait point à regretter cette passion que tant de fois elle avait maudite; elle se demandait quelles joies seraient assez puissantes pour combler le vide qu’elle allait faire dans sa vie; et elle se demandait encore s’il était un regain pour l’amour, et s’il pourrait donner une seconde moisson de fleurs aussi belle et aussi parfumée que la première. Et alors elle voulait résister au désastre; elle évoquait ses souvenirs : Montmorency, Fontainebleau, l’Italie; elle lisait les grands poètes de l’amour; elle y cherchait des refuges, et même des armes pour lutter; elle se cramponnait aux branches; elle soufflait sur les charbons éteints de son cœur; mais ils ne pouvaient plus donner ni chaleur, ni lumière, et il lui fallait reconnaître que c’en était à jamais fini, car elle ne pouvait pas toujours combattre; et au point où ils en étaient venus, sa passion se heurtait à chaque instant à son orgueil, à son ambition, à ses désirs, à sa volonté, à son caractère; c’était une bataille de tous les jours, sans victoire possible, où tous deux ne pouvaient que souffrir. Sans doute elle avait été heureuse de se laisser promener par un guide aimable dans un pays plein de charmes et de mystères; mais, maintenant qu’il fallait venir au secours de ce guide épuisé, maintenant qu’il fallait partager ses labeurs et ses fatigues, devant cette tâche, elle reculait effrayée, et se disait que, bien évidemment, elle n’était point faite pour l’amour, qu’elle voulait rester tranquille et belle, et que la passion déflore la pureté des traits, argente la chevelure, entoure les yeux d’un cercle marbré et voue ses victimes à toutes les souffrances et à tous les sacrifices, au doute, à l’inquiétude, à la jalousie, à l’abnégation. Pour s’être donnée une fois, fallait-il qu’elle se donnât toujours? Et très-sincèrement elle plaignait ce pauvre Maurice; mais, lui aussi, n’était-il pas

LB8 VICTIMES D'aMOUQ.

bien coupable, et s'il s'était montré plus habile et plus prévoyant, s’il n’avait point toujours abdiqué force et vouloir, s’il avait su inspirer cette tendresse respectueuse qui fait voir dans l’bomme aimé un homme supérieur, s’il ne s’était point mis à genoux devant tous ses caprices ou toutes ses colères, peut-être seraient-ils encore heureux, et pour aujourd’hui et pour de longues années?

C’était ainsi et fatalement qu’elle en revenait à accuser Maurice, etàs’éloigner de lui par les routes mômes qu’elle prenait pour s’en rapprocher. Tous ses efforts arriveraientils donc au même résultat, et par une passion qui n’était plus qu’une habitude, se laisserait-elle ainsi toujours vaincre et tourmenter? £t comme elle se sentait trop faible pour rompre en face, elle se promettait de le voir de moins en moins, et d’en finir lentement.

Et, pendant ces absences froidement préméditées, Maurice attendait et se dévorait. Puis à l’heure où elle ne pouvait venir, emporté par le besoin de la voir, il allait au Bois, attendre son passage. Et, confondu dans la foule, il la regardait passer, nonchalamment renversée dans sa Toiture, distribuant ses sourires à ceux de ses amis qui la croisaient, se penchant pour échanger quelques paroles avec d’élégants cavaliers qui couraient à ses côtés ; et lui sur le trottoir, les pieds dans la boue, mesquinement vêtu, poussé, coudoyé, dérangé, elle ne le voyait même point, ou lorsqu’elle le voyait, elle ne le reconnaissait pas. Il rentrait plein d’angoisses. Lui aussi il voulait rompre. Il méprisait celle femme, il la jugeait, il voulait la tuer et se tuer ensuite ; il voulait se distraire, s’amuser, se guérir; mais chaque pas qu’il faisait pour s'éloigner d’elle lui arrachait un lambeau de chair, et la maladie dont il se sentait mourir lui paraissait encore moins douloureuse que la guérison.

Cependant que chaque jour apporlait ainsi sa pierre àlamuraille qui s’élevait entre eu.x, il survenait d’heureu-

I,ES V(r,T1MES h'amoüb.

sesforluncs, qui rouvraientde l’uoà l’autre des échappées de lumière et de confiance. Parfois, Marguerite arrivait pleine d’ardeurs; malgré ses résolutions d’indifférence et de calme, elle avait été mordue par une vague réminiscence, et quoiqu’elle en rougît, quoiqu’elle s’en révoltât, elle avait succombé à cette mémoire desseos, si violente, ^ si tyrannique.

Alors, dans leur chambre, c’étaient des cris de joie, des délires, des extases, comme c’était bien rare qu’elle en vit maintenant. Marguerite appelait les souvenirs à son aide, elle évoquait les anniversaires, et demandait au passé ce que la lassitude ne pouvait plus lui offrir : les paroles de feu qui, jadis, lui avaient échappé, elle les cherchait dans sa tête pour les redire encore, et elle cherchait aussi les baisers et les étreintes d’autrefois. Mais elle avait beau, de toutes ses forces, se ruer dans le plaisir, elle n’y trouvait plus rien de neuf ni de spontané; elle avait fait aux souvenirs un appel désespéré, et pour la satisfaire, ce n’étaient que des souvenirs qui y avaient répondu ; ce qu’ils pou* valent avoir de vivace et de puissant, la comparaison venait aussitôt l’amoindrir et le déflorer.

Après une semaine affreuse, où les choses en étaient venues à un tel point, qu’ils avaient tous deux pensé à la rupture, avec un égal bonheur, elle voulut faire une dernière tentative, et, arrivant un soir chez Maurice :

— « Me voici, dit-elle, et je reste jusqu’à demain soir; si tu le veux, nous irons à Montmorency.

— Est-ce donc pour un dernier adieu ? interrompit-il.

— Non, continua-t-elle, mais pour un pieux pèlerinage. Ah ! Maurice, pourquoi de l’amertume et du sarcasme, quand je viens à toi pleine de tendresse et de douceur? Cette proposition ne te prouve-t-elle point que je t’aime encore? Dis, veux- tu que nous partions demain ?

— Oui, Marguerite, je le veux de tout mon cœur, et c’est à genoux que je te remercie. »

124 IBS VICTIMES d’aMOÜB.

Et, lui prenant les mains, il les baisa avec reconnaissance.

— « Tu vois donc, enfin, que je t’aime toujours, repritelle, et que tes doutes et tes colères sont folies toutes pures; mais j’espère que, demain, tu le verras mieux encore,

' en nous retrouvant dans ce pays où nous avons été si doucement heureux. Ah! pourquoi l’avons-nous quitté?

* — Ah 1 oui, pourquoi l’avons-nous quitté?

— Est-ce ma faute ?

— Est-ce la mienne?

— Voyons, ne nous lançons point dans de mutuels reproches, n’est-ce pas? et tâchons de passer une journée sans querelles. Va retenir une voiture, et qu’elle soit à notre porte à six heures pour que nous arrivions là-bas avec le jour. »

Le lendemain, à l’heure dite, ils partirent, et, pendant tout le chemin, serrés l’un contre l’autre, bien cachés derrière les vitres que leur haleine couvrait de buée, ils causèrent délicieusement du passé.

Ils laissèrent leur voiture à Saint-Prix, et à pied ils se mirent en route.

Mais elle aussi, au premier aspect, elle était tristement changée, la forêt.

On était au commencement de février, et toute la nuit il avait tombé une petite pluie fine qui, vers le matin, s’était prise en glace ; l’herbe, cristallisée, craquait sous les pas ; la boue s’était séchée en croûtes jaunâtres, et sur l’eau des ornières il y avait çà et la des treillis de glaçons. Le ciel était gris et le vent soufflait faiblement, mais continûment, piquant et froid. Ils arrivèrent. Tout était triste et morne. Les arbres n’avaient plus de feuilles, l’étang n’avait plus de fleurs, et l’eau qui descendait des ravins, s’y amoncelait sale et bourbeuse, et, par la vanne ouverte, entraînait, dans de rapides tourbillons, des mousses, des roseaux et des branches. La balançoire, où

LFS VICTIMES d’amour.

tant de fois elle s’élait balancée, n’élait plus sur l’esplanade ; la table, où tant de fois iis avaient dîné, n’élait plus sous le sureau ; le chien n’était plus dans sa niche, et les poules, qui tant de fois avaient picoré autour d’eux, s’étaient réfugiées sur le fumier pour trouver un peu de chaleur. Dépouillé de sa parure de rosiers et de chèvrefeuilles, le vieux donjon montrait ses deux tours sombres et verdâtres, et, sous son enveloppe de lierres et de lichen, il attristait comme un tombeau.

La porte était fermée; ils la poussèrent et entrèrent. Près de la cheminée où brûlait un petit feu de feuilles, madame Michel ravaudait des bas. Au bruit, elle leva la tête, et, les reconnaissant, se mit à pousser des cris de joie ; puis, sa surprise étant un peu calmée, elle jeta dans l’âlre deux ou trois brassées de brindilles qui s’enflammèrent aussitôt, et répandirent dans la cuisine la chaleur et la gaieté. Ce feu et les paroles affectueuses de la brave femme leur firent du bien ; le contraste de ce qu’ils venaient de voir avec ce qu’ils .se rappelaient, leur avait étreint et comme étranglé le cœur; leurs yeux étaient pleins de larmes et ils n’avaient point encore osé échanger un seul mot.

Ils voulurent déjeuner dans leur ancienne chambre.

— « Elle n’a pas été occupée depuis votre départ, » — dit madame Michel, et ils la retrouvèrent telle qu’ils l’avaient laissée, avec sa grande cheminée, son grand lit d’indienne, ses chaises de noyer et ses cadres en bois blanc où se lisaient les aventures d’un oCBcier français en Afrique. Mais le soleil ne glissait plus par la fenêtre, les hirondelles ne tournoyaient plus à la vitre, les fauvettes ne chantaient plus dans les branches, et l’on respirait une nauséabonde odeur de linge, de pommes et de renfermé.

Ils n’étaient point entrés, qu’ils eurent hâte de s’enfuir; ce n’était plus là leur chambre. Ils descendirent promptement et commencèrent leur pèlerinage de la forêt.

196 LES victimes d’amoub.

Comme autrefois elle s’appuya sur son bras, comme autrefois il la serra doucement sur son cœur, comme autrefois encore ils se parlèrent bas, lui pendié vers elle, elle plongeant ses yeux dans ses yeux, et de temps en temps se haussant sur la pointe des pieds pour lui donner uil baiser.

-r- « C’est là, disait Maurice...

— C’est là, t’en souviens-tu? » répondait Marguerite.

Et leur phrase ils l’achevaient dans un regard ou dans un baiser.

 chaque pas il leur semblait qu’un de leurs chagrins les abandonnait et s’envolait au travers des bois; à chaque pas ils étaient plus légers, plqs calmes, plus confiants, ils se sentaient devenir heureux et jouissaient délicieusement de cette nature qui les enivrait et les berçait.

]^t cependant elle était bien peu splendide cette nature. Le ciel était toujours morne et le vept soufflait toujours. Les arbres étendaient en l’air leurs grands bras nus, les feqilles mortes tournoyaient et s’amoncelaient aux pieds des cépées, et des herbes sèches et veijles s’inclinaient sur le chemin; dans cette vallée, qu’ils avaient vue si fraîche et si fleurie, il n’y avait plus ni verdure, ni chansons d’oisean, ni parfums, ni lumière, ni chaleur, et le gazon où tant de fois ils étaient venus s’asseoir avaitdisparu sous une épaisse couche de sable et de vase qu’avaient apportée les grandes pluies. Mais cette désolation ils ne la voyaient point, c’étaient les yeux du cœur et du souvenir qui regardaient, et les feuilles bruissaient dans la lumière, les ffaises rougissaient le bord des sentiers, sous les chênes ombreux les digitales dressaient leurs longs épis aux fleurs pourpres et ventrues, la brise apportait une, pénétrante senteur de muguet et de bouleau, et tout au loin les merles et les fauvettes chantaient leurs joies et leurs amours. La poésie du passé les avait enlevés sur ses ailes : ils étaient aux derniers jours de mai, au temps où, pour la

LKS VICTIMES d’aMOCH.

première fois, ils avaient parcouru ces sentiers, où leur cœur dèliordait d’amour, où un mot, un geste, un regard, un silence les ravissait à la terre, où perdus en euxmêmes, ils n’aimaient que ce qui venait d’eux-mêmes, où leurs désirs ne connaissaient ni les longues préparations, ni les longues excitations, où leurs lèvres n’avaient encore prononcé qqe des parojes d’amour, où leurs yeux n’avaient encore que souri, où leurs mains n’avaient encore que caressé; au temps des joyeux rires dans les courses au soleil, au temps des mystérieuses étreintes sous les nuits étoilées.

Ce fut ainsi qu’ils parcoururent successivement les diverses stations de leurs anciens pèlerinages, et Jamais ils n’avaient ressenti une aussi profonde félicité. Il leur semblait qu’ils étaient arrivés flétris, épuisés, abattus, et qu’à mesure qu’ils marchaient l’espérance et la vie leur revenaient au cœur; ils étaient, comme cette nature, endormis sous le linceul de l’hiver, mais où cependant rien n’était mort; déjà la sève bouillonnait dans les rameaux, les feuilles et les fleurs éclataient en bourgeons, et, sous un souffle plus doux, biêütût allait éclore un nouveau printemps plus jeune, plus frais, plus riche.

Marguerite était folle de bonheur, Maurice plus discret et plus recueilli. Elle allait, elle courait, elle revenait à lui, elle l’entourait de ses bras, elle se pendait à ses lèvres, et doucement elle murmurait de douces paroles.

Pendant qu’ils étaient assis sur un des coteaux qui regardent le pays de France, elle s’éloigna quelques instants. Au pied d’une cépée un bois-joli commençait à fleurir, elle en détacha quelques rameaux, y joignit deux ou trois petites branches de houx aux baies rouges et joyeuses, les entoura de chatons de saule, et revenant vers Maurice qui la contemplait, elle se mit à genoux devant lui :

— « Cher Maurice, dit-elle de sa voix la plus séduisante, quand nous avons quitté ce pays, tu m’as donné un bou-

quel, et moi je l’ai oublié, et depuis je t’ai fait bien souffrir. Veux-tu me pardonner et prendre ces fleurs que je t’offre à mon tour? Si à l’avenir je suis encore injuste et cruelle, tu me les montreras, et elles me diront que mon bonheur est près de toi, que c’est toi seul que j’aime et que je t’aimerai toujours. »

Et elle se jeta dans ses bras, et ils se tinrent longtemps embrassés, longtemps ils pleurèrent, et longtemps ils se dirent et so redirent leurs promesses, leurs projets, leui s espoirs.

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