LA GRATITUDE FILIALE
Ils revinrent à Paris, ivresdejoie, fous d’espérance; mais cette espérance et cette joie eurent une courte durée, car, dès le lendemain matin, Maurice reçut une lettre qui, du ciel, le précipita brusquement sur la terre : elle était de M. de Tréfléan, et contenait les lignes suivantes :
« Mon cher enfant, il y a trois semaines que ta mère P garde la chambre; ,1e bon docteur est rempli d’inquié- » tude. Depuis ton dernier voyage, elle a été sans cesse » s’affaiblissant, et nos soins et notre amitié ont été mal- » heureusement inutiles. Aujourd’hui, elle ne peut être » sauvée que par toi ; tu sais comme elle t’aime, comme » elle sera heureuse de t’avoir près d’elle, hâte-loi donc P d’accourir.
» Si depuis dix-huit mois tu as eu des excuses pour ne » point venir, tu n’en peux plus avoir.
P J’espère que tu me comprendras. ^
» Ton vieil ami,
» J. DE Tréfléan. p
Il fut altéré,; car depuis longtemps, absorbé danr sa passion, s’il pensait encore à sa mère, c’était bien faiblenieiit, et il se hâtait aussitôt de chasser une pensée qui ne lui apportait qu’inquiétude et tourment; mais en lisant cette lettre, le passé lui revint, le remords l’étreignit et sa con-
LES VICTIMES UAiUOL'I!.
science se révolta; et quoiqu’il eût été convenu avec Marguerite qu’il n’irait jamais chez elle, il se hâta d’y courir dès qu’il jugea qu’il pourrait convenablement s’y présenter. Une, voiture armoriée attendait dans la cour, les chevaux piaffaient et hennissaient, et dans le vestibule les valets se tenaient roides et importants.
C’était jour de réception. On le fit monter au premier étage par le grand escalier et on l’introduisit.
A l’angle d’une haute cheminée, Marguerite, en toilette, était étendue sur un fauteuil.
Lorsqu’elle entendit annoncer Maurice, malgré tout l’empire qu’elle avait sur elle-même, elle eut un inotnenl de surprise et d’embarras; mais ce ne fut qu’un éclair; elle se remit aussitôt, le salua calme et polie, et reprit tranquillement, avec la personne placée à l’autre angle du foyer, l’entretien interrompu.
Ce fut alors seulement que Maurice, qui osait à peine lever les yeux, put regarder cette personne. C’était un homme de quarante à quarante-cinq ans, frais, rosé, frisé et pommadé comme un mannequin de coiffeur, fashionabiement habillé, portant à sa boutonnière une rosette bariolée de toutes les couleurs héraldiques, excepté, toutefois, celle de la Légion d’honneur, parlant haut en grasseyant un peu, appelant Marguerite « chère dame », tandis qu’elle lui répondait «cher comte», et paraissant au mieux avec elle.
Après quelques minutes de banale conversation, il se leva, serra la main de Marguerite, salua à peine Maurice, et sortit en sautillant.
La porte n’était pas refermée, que Marguerite se tournant vers son amant :
« Qu’y a-t-il donc? fll-clle d’une voix brève, et pourquoi êtes-vous venu? »
Sans répondre, Maurice lui lendit la lettre de M. de Trélléau.
les victimes d’amou». 131
Elle la lut d’un seul coup d’œil ; puis, la lui rendant ;
— « Quand pars-tu? dit-elle plus doucement.
— Ah ! merci, s’écriait-il aveccfîusion, tu me comprends, et je n’attendais pas moins de toi.
— Oui, mon ami, pars, va près de ta mère, ne la fais pas souffrir plus longtemps ; C’est à nous de nOQs sacrifier.
— Ah ! Marguerite, que tu es bôhné.
— C’est si doux une mère qui vous aime. Va près d’elle, restes-y tout le temps qu’elle voudra, et ne t’inquiète pas de moi ; Je serai heureuse de te donner cette preuve d’amour.
— Mais tu in’écriras, n’est-ce pas?
— Aussi souvent que tu voudras.
— Et moi, je pourrai t’écrire?
~ Pourrais-je vivre sans tes lettres? Je ne te laisse partir que si tu me promets de m’écrire tous les deux jours; mais tu ne me les adresseras point ici, si tu veut bien ; quand elles venaient de Paris, c’était sans danger, mais le timbre de Plaurach, toujours le même, pourrait éveiller l’attention de mes gens ; j’aime mieux aller les chercher chez toi. Tu diras à ton concierge de les monter, et je les prendrai sur ton bureau ; ce me sera, en môme temps, une occasion de me rappeler notre bonheur, et, en me retrouvant chez nous, je penserai à toi.
— Marguerite, tu es un ange.
— Je t’aime, voilà tout.
— Tu ne m’oublieras point, n’esl-ce pas? J *
— A toutes tes lettres je répondrai : je te dirai ce que-|ël fais, où je vais, qui je vois; ce sera un journal, et tu serés ainsi toujours près de moi.
— Tu me le promets?
— Je te le jure.
— C’est que je serais horriblement malheureux, va, sil tu raanqttais à ta promesse. Si tu sentais comme je souffre déjà, à te savoir au milieu de ces gens qui te parlent, te
LES VICTIMES u'aMOUE.
regardent et te serrent la main, comme ce monsieur qui vient de sortir, qui t’a appelée chère dame, t’a caressée des yeux, et qui ne m’a pas seulement salué.
— En serais-tu jaloux?
— De lui, comme de tout le monde.
— Allons, rassure-toi, sauvage; ce monsieur, comme tu dis, est le comte de Lannilis, et tu devrais le connaître, car sa gentilhommière est précisément aux environs de Plaurach ; il se prétend amoureux de moi, et me fait la cour ; mais tu vois qu’il n’est pas bien dangereux.
— Tu me le jures?
— Je fais mieux, je te le prouve : va regarder cette jardinière dans l’embrasure de la fenêtre.
— Que veux-tu dire, et pourquoi?
— Pour que je puisse me trouver auprès de vous, pauvre sot, avec une raison toute prête, si, par hasard, on ouvre brusquement la porte. »
Maurice fit ce qu’on lui disait, et alors Marguerite, se levant et s’ approchant, lui prit la tête entre les deux mains, et vivement elle l’embrassa sur les lèvres.
— « Maintenant, pars, dit-elle, et ne doute plus de moi.
— Tu m’écriras?
— Je te le promets.
— Adieu, Marguerite, adieu.
— Adieu, cher enfant, et surtout ne m’oublie pas. »
Il sortit, et, deux heures après, il montait en wagon, se demandant avec anxiété dans quel état il allait trouver sa pauvre mère, et si la lettre de M. de Tréfléan cachait une partie de la vérité, ou bien si elle ne l’exagérait point pour hâter son retour.
Par malheur, elle l’atténuait plutôt qu’elle ne la grossissait; et madame Berihauld était réellement fort malade, et cela depuis longtemps déjà.
Ç’avait été pour elle un profond chagrin, que les lettres sèches et indifférentes que son fils lui avait écrites, lors-
LES VICTIMES d’aMOUR. 13'3
qu’il avait commencé à aimer; mais quand ces lettres avaient cessé tout à fait, elle avait été frappée au cœur; et, après avoir mis tant de confiance et tant d’espoir dans cet enfant, elle avait senti sa vie, déjà si rudement atteinte, brisée une seconde fois, et plus irréparablement que la première ; car tout amour est égoïste, et, quel que soit son dévouement, il y a toujours en lui de l’intérêt.
Son intérêt et son égoïsme, à elle, étaient bien purs et bien excusables; elle voulait tout simplement se consacrer, comme autrefois, à son fils bien-airné, et elle espérait que, devenu indépendant et fort, il la ferait venir à Paris, et que là, ils pourraient vivre toujours ensemble. Et souvent là digne femme, le soir, après une journée de fatigue et de tristesse, elle bâtissait tout un avenir — de joies et de triomphes pour lui, — et pour elle de soins et d’amour. Mais le silence de Maurice avait fait s’écrouler ces riants projets, elle s’était vue séparée de lui pour toujours, et pour toujours exilée à Plaurach. Elle avait alors enduré de cruelles souffrances, mais en vraie mère, sans se plaindre, et poussant jusqu’au bout son courageux sacrifice, elle avait, à toutes les questions de madame Des Alleux, de M. Michon, de l’abbé, de M. de Trélléan, inventé de satisfaisantes réponses, comme si la correspondancè eût toujours été active et régulière. Mais, à cette contrainte de chaque instant, ses forces s’étaient usées, et bientôt une affection nerveuse avait inquiété tous les amis. « 11 faut écrire à Maurice de venir, avait dit le docteur. » Elle avait écrit. Maurice n’était point venu. Deux mois après cette lettre, la bonne dame Des Alleux avait sensiblement baissé, et madame Berthauld avait eu la douleur de la voir mourir. Ç’avait été une nouvelle et cruelle douleur à ajouter à toutes celles qui la minaient déjà. On avait encore écrit à Maurice, et .Maurice, tout à son amour, avait répondu par une longue lettre pleine
d’excuses habilement groupées, qui n’avuil trompé que M. Michon et l’abbé Hercoët.
— « Pauvre mère, avait dit M. de Tréfléan, soyez patiente et forte, sans doute il aime, et l’amour est bien puissant. »
Elle n’avait rien rèpp.ndu , et son regard, chargé de pleurs, s’était levé vers le ciel, empreint de cette sublime expression de douleur résignée que l’on trouve dans les mater dolorosa des maîtres italiens. Loin de fermer sa blessure, la raison donnée par M. de Tréfléan n’avait fait que l’agrandir ; car ce n’est point sans souffrance qu’une mère apprend les amours de son üls, et le voit heureux par une autre que par elle-même; il s’engage alors dans son cœur upe lutte qui tantôt fait chérir la femme aimée, tantôt la fait détester, mais qui toujours déchire cruellement ce cœur. Alors, aux maux de l'abandon s’étaient joints ceux de la jalousie maternelle, et sans résistance, elle s’était abandonnée à un état qui avait été s’aggravant toujours. Rien ne l’attachait plus ni dans le présent, ni dans l’avenir ; sa mère était morte et son üls était perdu pour elle; ses amis l’aimaient toujours; mais, pour une mère, qu’est-ce que des amis? quel bonheur pouvaient-ils lui offrir pour remplacer ses espérances détruites?
Et cependant ils faisaient ce qui était en leur pouvoir, et chaque jour ils venaient fidèlement, comme par le passé ; mais tout était inutile et- le mal grandissait toujours.
— « Madame Berlhauld se meurt, dit un soir M. de Tréfléan au vieux Michon ; ne la sauverez-vous pas?
— L’âme est encore plus malade que le corps, répondit le docteur, et je ne peux rien sur le physique tant que le moral ne sera pas guéi i. Nous avons affaire à une anémie, et j’échoue sans cesse contre une disposition morale qui trouble la uutrition et l’hémalosc, et qui parait avoir sans
LBS VICTIMES B’aMOÜR. 135
cesse des causes nouvelles. Maintenant l’affection se com- |)Iique de symptômes alarmants, et j’ai peur ; il faudrait (lu repos et un calme absolu. Demain, elle gardera la chambre. »
Trois semaines s’écoulèrent, et le mieux ne se prononça point.
— « Tl faut écrire à Maurice, dit le docteur, il y a danger; moi, je vais faire venir de Morlaix MM. Guillou et Baulant; à trois, nous prononcerons plus sûrement; je crains une infiltration de la cavité de la poitrine, et par suite une hydropisie. »
Ce fut alors, et dans ces graves circonstances, que M. de ïréfléan écrivit la lettre qui décida Maurice à partir enfin.
Jusqu’à Lannion, il fit la route assez rapidement; mais, arrivé là, il dut parcourir à pied la distance qui le séparait de Plaurach. Il marchait à grands pas, et son esprit inquiet le devançait près de sa mère. Il cherchait à pré=i voir com;nent elle allait l’accueillir, quels seraient se^ reproches, quelles seraient les accusations de ses amis. Lui-même était le premier à s’accuser, et, pensant à Marguprile, il se sentait ehcore plein de doutes et de tourments de ce côté. Leur brusque séparation, malgré ses douces promesses e't ses caresses, avait jeté son cœur dans une tristesse craintive et défiante ; présent, il croyait pouvoir faire face à tous les périls, c’est-à-dire combattre et triompher ; mais, absent, il avait peur de tout, et derrière lui, comme devant lui, il n’avait qu’un effrayant incertain. Tout ce que rencontraient ses regards semblait aussi sympathiser avec ses lugubres pensées. Il faisait une journée de février, grise et froide. La terre du chemin se levait par lourdes plaques sous le pied qui glissait ; la plaine .s’étalait triste et nue; quelques ajoncs d’un vert noirâtre apparaissaient seuls çà ei là; et, au loin, de placé en place, à l’Iiorizon, montaient, par-dessus’ les arbres, d’épaisses et jaunes colonnes de filmée qui s’élcvàieht d’üil
lES VICTIMES D’aMOOR.
chélif feu de lande ou de bouses de vaches pétries avec des feuilles et du gazon. Le vent soufflait humide; le silence élait morne, et l’on n’entendait dans la campagne que les corbeaux qui passaient en troupes et criaient la faim.
Maurice n’avait plus qu’une lieue à faire lorsqu’il croisa une voiture. Il crut reconnaître un médecin de Morlaix, et, pensant qu’il venait sans doute de chez sa mère, il lit arrêter. Il ne se trompait pas.
— « L’état de madame votre mère est fort grave, dit 1e médecin, répondant à ses interrogations, et vous devez vous attendre à la trouver bien changée. M. Michon, M. Baulant et moi, nous avons de grandes craintes. Au reste, votre présence produira peut-être une crise ; mais elle eût été encore plus décisive et plus efficace il y a deux mois. Ainsi, hâtez-vous, ou plutôt hâtons-nous, je vais retourner sur mes pas et vous accompagner; j’ai besoin d’assister à cette entrevue et d’en suivre les effets. Montez près de moi. »
La voiture reprit rapidement le chemin de Plaurach. Et Maurice, perdu dans les tristes réflexions que ces paroles venaient de faire naître, disait dans son cœur : «O Marguerite! Marguerite! » et, en une minute, il paya chèrement les plaisirs d’une année; sa conscience se souleva et son amour de fils se prit à pleurer et à maudire son amour d’amant.
Aux premières maisons du village, le docteur fit arrêter.
— « On peut entrer chez madame votre mère par le jardin, dii-il, prenez par là, moi je vais annoncer votre retour; nous avons beaucoup à craindre d’une émotion trop vive.»
Maurice s’engagea dans les prairies; elles étaient détrempées par les grandes eaux, et il avançait péniblement; autour de lui tout était vide, et les têtards de saule se penchaient, raides et bourgeonnants, au bord de 1a rivière, qui coulait rapide et bourbeuse, entraînant avec elle de
IBS VICTIMES d’AMOOB.
longues herbes veries, minces et tortueuses comme des couleuvres. Arrivé à la petite planche qui servait de pont, il fut forcé de s’arrêter, il ne voyait plus où se posaient ses pieds, il chancelait. Un murmure vague, mêlé de cris et de hennissements, passait par-dessus les maisons ; il écouta tremblant ; mais il fut bientôt rassuré ; plus forte que ce bruit confus, s’élevait une voix traînante et rhythraée, c’était celle du père Gouriou, qui chantait ses chansons; on était au samedi, et c’était jour de marché. Il se remit et entra. L’aspect de ce petit Jardin où son enfance s’était écoulée, était, hélas! bien changé; partout on sentait l’abandon et la tristesse; le sable, vierge de toute empreinte, laissait voir seulement les petits sillons creusés par les dents du râteau, et les quelques Heurs de cette saison, se dressaient fières et intactes, sans qu’une tige brisée vint dire : la main du maître a emporté d’ici un souvenir.
M. Michon l’attendait au bas de l’escalier.
— « Montons, dit-il, ta mère est prévenue; mais sois calme, ce n’est pas ma faute à moi, si tu la trouves bien changée. »
Ils montèrent, et Maurice s’appuya sur la rampe ; il voyait trouble.
— « Maurice ! s’écria la malade en lui tendant les bras.
— Ma mère ! »
El elle le tint longtemps serré sur son cœur; elle embrassait son front, elle embrassait ses cheveux, elle le regardait avec amour et l’embrassait encore.
Lui aussi la regardait; mais, hélas! le docteur avait dit vrai, elle était bien changée. Pâle, maigrie, les joues creuses, les lèvres blanches, la peau décolorée et ayant pris nne teinte mate de cire, les yeux languissants et abattus dans des paupières bouffies, elle n’était plus que l’ombre d’elle-môme. Elle devina la douleur de Maurice aux efforts mômes qu’il Ht pour la cacher.
LES VICTIMES DAMOCn.
— « Oui, dit-elle laiblemeiit, je suis bien malade; mais eu lin, te voilà et tu vas me guérir.
— Queue suis-je venu plus tôt, s’écria Maurice, oh! pardon! pardon !
— Mais, reprit-elle d’une voix douce et résignée, ne te défends point; je le plains, je ne t’accuse pas, mon cher enfant! »
Un baiser termina cette scène de reproches maternels et Maurice serra la main de ses vieux amis. Alors, seulement, il aperçut, assise à l’écart, une jeune fille, au maintien modeste, aux cheveux blonds comme des épis mûrissants.
— « Ma petite-fille Armande, dit le vieux Michon.
— Mon ange gardien depuis un mois, » continua madame Berthauld.
Et, toute rouge de pudeur et de timidité, Armande s’inclina sans lever les yeux.
— « Nous reviendrons ce soir, interrompit le vieux docteur, sortant avec M. Guillou et voulant laisser seuls la mère et le fils, mais du calme, et ne parlez pas trop. »
Et Maurice prit place au chevet de sa mère, résolu à ne plus l’abandonner.
Us restèrent longtemps silencieux à se regarder, et tous deux firent d’attristantes observations; car il s’était fait aussi en Maurice de profonds changements, il étaitjaune, fatigué, les pommettes de ses joues étaient saillantes, ses narines dilatées, ses yeux étaient brûlants dans des paupières enflammées, et ses sourcils, en se rapprochant souvent, avaient creusé sur son front des rides transversales qui s’étendaient jusqu’aux tempes; on voyait dans toute sa personne les traces de la passion, — du plaisir et de la douleur. « Pauvre enfant! » murmura madame Berthauld, et ils retombèrent dans leurs pensées. Sous les fenêtres passaient les paysans qui revenaient du marché, et la forge retentissait toujours, et toujours les métiers à lisser se ba-
LES VICTIMES d’aMOÜR.
lançaient en cadence, ('es bruits, les mômes qu’autrefc: rappelèrent à Maurice les souvenirs des heureux joürs, ei les larmes emplirent ses yeux.
— « Tu vois, dit madame Berthauld pour échapper à cette douloureuse situation, tu vois, Plaurach est toujours 'e même, monotone et tranquille. Hors d’ici tu trouveras peu de changements. Nos vieux amis sont toujours parfaits pour moi, et peut-être meilleurs encore, si cela est possible. M, de Tréfléan a perdu son père, et il a pris chez lui son jeune frère, M. Audren, qui restait absolument sans fortune par suite des dernières folies du vieux baron. Tu voudras bien être aimable pour lui; 11 est Ub peu fantasque, un peu sauvage, mais plein de droiture et de dévouement; tâche de le traiter en camarade. Mais cè que je te recommande surtout, môn eufaht, c’est d’avoir pour Armande toute la reconnaissance qu’elle mérite; c’est un ange. Depuis six seniaines elle a passé toutes seS journées auprès de moi, et je n’ai jamais souhaité des soins plus attentifs et plus intelligents; oh voit bien què la pauvre fille a connu la souffrance. Klle était fort malheureuse à Paris, et quand sa mère est morte, il y a deUx ans, son misérable père, ne voulant plus la garder près de lui, l’a envoyée ici, toute seule, en écrivant une lettre indigne au bon docteur. Aujourd’hui, nous l’aimons tous comme une fille. N’oublie jamais ce qu’elle a fait pour ihoi . i
Quand le docteur revint, le soir, avec Armande, il trouva madame Berthauld les joues légèrement empourpréës èt les yeux brillants ;
— « Nous aurons trop parlé, dit-il d’un ton sévère, et Maurice n’a pas été prudent; — à l’avenir, Armande passera la journée près de notre malade, et pour la nuit on fera venir une garde.
— Si vous le voulez, interrompit Maurice, je serai moimôme cette garde, et ne ferai que ce que vous ordonnerez. »
140 IBS VICTIMBS d’AMOTR
Ainsi chacun prit son rôle, et madame Berthaold eut autour d’elle tous amis attentifs et dévoués. Mais le mal avait fait de trop sérieux progrès, pour qu’elle pût revenir à la santé, et chaque jour amena un nouvel affaiblissement; on eût dit qu’elle attendait son fils pour mourir, et que, maintenant qu’il était près d’elle, rien ne la retenait plus. Cependant il était des heures où sa force morale reprenait quelque énergie; alors, elle voyait sa position, elle voyait la mort qui s’emparait d’elle lentement; et, si le docteur arrivait dans un de ces moments, c’était avec désespoir qu’elle s’écriait : — « Ah ! sauvez-moi, guérissez-moi, non pas pour me faire heureuse, mais pour empêcher le malheur de Maurice; il va rester seul, mon bon ami, seul, et il souffre. »
La pauvre femme ne se trompait pas, son fils souffrait mille tortures et mille jalousies; il voyait, par sa propre faute, sa mère mourante, et celle à laquelle il avait sacriflé cette mère adorée, l’abandonnait à lui-même, sans un mot d’espérance ou d’explication. Il était depuis trois longues semaines à Plaurach, et, malgré les serments de Marguerite, il n’avait point encore reçu une seule lettre. 'Le courrier de Lannion, c’est-à-dire de Paris, arrivait à six heures du matin ; dès cinq heures, Maurice descendait lui-même au bureau ; il s’asseyait, il se promenait fiévreusement, il tâchait de lire, il pensait à elle, il se disait que, bien certainement, il aurait une lettre ; que, sans doute, elle avait été retardée, égarée; mais, enfin, il l’attendait avec confiance ; d’avance, il la voyait dans son enveloppe oblongue, avec son adresse flne et courue; il respirait son parfum dont le souvenir seul l’enivrait. Et les uns après les autres, les facteurs arrivaient en secouant leurs chapeaux de cuir bouilli et en frappant des pieds sur le trottoir; ils s’informaient de leur bonne directrice, et. causant des nouvelles de la journée, ils se mettaient devant le feu ; leurs blouses à collet rouge fumaient sans sécher ; et, sur lepar-
LES V ICTIMES d’amour.
quel, leurs gros souliers faisaient des taches d’eau et de boue. Des grelots retentissaient dans le lointain, on entendait un bruit de ferraille sur le pavé, les chiens aboyaient dans les cours, une batterie de coups de fouet déchirait l’air : — c’était le courrier.
Maurice saisissait le paquet ficelé et cacheté dans son papier jaunâtre, et, d’un coup de ciseaux, l’éventrait rapidement; sur la table glissaient les lettres, les journaux et les imprimés. Les facteurs s’avancaient pour faire le tri. Mais lui, plus rapide, éparpillait le tout d’un seul mouvement de bras, et ses yeux cherchaient la bienheureuse enveloppe. Le mot Paris faisait bondir son cœur; mais ce timbre si impatiemment attendu, était le plus souvent sur un sale papier, sentant le soldat à l’hôpital, ou bien encore sur ;une grande pancarte bleue, dénonçant non moins sûrement les offres de service d’un marchand en gros à ses clients de province. Mais de Marguerite, rien, toujours rien. Et, impassibles, tout à leur besogne, les facteurs se jetaient les lettres les uns aux autres, puis ils allaient chercher leurs sacs, rangés dans un coin, emportaient un charbon pour allumer leur pipe dans le corridor, et se mettaient enfin en route, chacun de son côté. Maurice restait seul, anéanti, désespéré. Pourquoi ce silence? Que faisait-elle? Et les angoisses de l’incertitude et de l’anxiété le prenaient à la gorge.
Le soir seulement, il retrouvait un peu de calme; après avoir passé la journée entière à se tourmenter, il sentait l’espérance renaître à mesure que les heuress’écoulaient, et il attendait tout du courrier qui devait venir le matin suivant. Et, un peu plus tranquille, il reprenait sa place auprès de sa mère ; Armande préparait les choses nécessaires à la nuit, le docteur venait faire une dernière visite, donnait de nouvelles instructions, et l’on se séparait. Une lampe, la mèche à moitié baissée, éclairait la chambre, et Maurice s’asseyait dans un grand fauteuil, avec une ample
1E9VICTIMBS d'aMOUH.
|iio,is!on de bois sous la main, pour alimenter le feu. Tout (ie\eiiaiL silencieux et dans la maison et dans le village. Assoupie par une potion calmante, madame Berlliauld sommeillait, et parfois, d’un mouvement subit et nerveux, elle agitait ses rideaux qui criaient dans l’ombre. Maurice lisait, en tournant les feuillets avec une craintive précaution ; mais, brisé par les fatigues, par ses cruelles insomnies du jour, il s’abandonnait quelquefois à un demisommeil, ses sens et son corps s’engourdissaient, mais son oreille restait toujours attentive et préoccupée. Alors, ramené malgré lui à l’éternel sujet de ses pensées, il revenait à Marguerite, à son silence ; tantôt il la voyait malade aussi, mourante, morte; tantôt, au contraire, il la voyait souriante et belle, au milieu d’une fête, et il se réveillait en sursaut, honteux d’avoir pu oublier sa mère pour une autre. Tremblant, il écoulaitret ilnese rassurait qu’ après avoir entendu la respiration lente et oppressée de la malade, ou alors que son souffle était trop faible, après s’être penché sur son lit, pour la voir dans cette terrible immobilité qui ressemble si effroyablement à la mort.
Ces inquiétudes brûlaient son sang, et autour de lui il ne voyait plus qu’abandon: abandgn par la mort de sa mère, abandon par l’oubli de sa maîtresse. Car il avait beau se révolter contre cette pensée, il avait beau s’exciter à la foi, il avait des heures où il la sentait vaguement perdue. II ne savait pas comment il était trahi ; mais il était certain de la trahison. Alors que n’eùt-il point donné pour courir à Paris! Il ne serait que quelques jours, le temps de la voir, puis il reviendrait en toute hâte; mais il entendait sa mère soupirer, et ce projet était aussitôt rejeté, car le dénoùment s’avançait à grands pas.
L’hydropisie de poitrine avait été heureusement prévenue; mais la maladie première avait été toujours s’augmentant. Maintenant madame Berthauld ne pouvait plus ni se mouvoir ni se mettre dans une position verticale
LES VICTIMES d'aMOUU. 143
snns être frappée de syncope. Un froid fort vif la faisait sans cesse souffrir; elle se plaignait d’étourdissements et de \erliges, et rabattement moral était arrivé à un tel point qu’il allait parfois jusqu’à la stupeur, avec complication de délire et d’horribles contractions névralgiques,
Alors il fallut, ppur ne pas la fatiguer, renoncer aux soirées amicales qui tout d’abord lui avaient fait grand bien.
Persuadé, comme il l’avait dit à M. de Tréfléan, que i’esprit était au moins aussi dangereusement attaqué que le corps, le docteur, aussitôt que Maurice était arrivé, avait organisé de petites réunions qui, en multipliant les soins autour d’elle, en lui faisant une atmosphère de tendresse, devaient apporter quelque distraction dans cette vie depuis longtemps si désolée. Après le dîner, les amis .se réunissaient en silence. M. de Tréfléan et l’abbé jouaient a l’écarté; auprès de la table, Armande brodait ou faisait de la tapisserie, Audren s’asseyait près d’elle, le docteur se plaçait au pied du lit, et Maurice, au piano, jouait de temps en temps ces airs simples et doux des vieux maîtres allemands qui berçaient sa mère sans la fatiguer. Dans les intervalles, on causait doucement des nouvelles de la journée, tandis que Audren essayait d’entamer une conversation particulière avec Armande et d’attirer son attention. Et quand, au moment de se séparer, le docteur prenait la main de sa ebère malade, il trouvait la pulsation artérielle un peu plus forte et moins diffuse. Le sang paraissait vouloir revenir dans les veines superficielles, et les yeux étaient presque brillants. »
Mais lorsque la faiblesse, au lieu de diminuer, eut marché toujours en se développant, lorsque les vertiges furent devenus presque continuels, on dut à toute force interrompre ces réunions, et les amis ne vinrent plus que séparément et à des intervalles éloignés; elle leur tendait la main eu souriant doucement, et c’était tout. Maurice di-
LGS VI CTI SI ES DABI OU R.
sait- l’état de la nuit, et Armande celui de la journée. Comme elle ne pouvait plus se lever, lorsque se montrait un rayon de soleil engageant et joyeux, on roulait son lit jusqu’à sa fenêtre, et elle restait là une heure à regarder les prairies reverdir; au loin, les coteaux de Maël prenaient des tons doux et veloutés, les crocus et les perce-neige émaillaient le jardin, et, sur le chaperon du vieux mur, les ravenelles sauvages s’épanouissaient aux premiers souffles du printemps.
Armande et Maurice, depuis qu’ils la gardaient, s’étaient toujours attachés à tenir sa chambre dans un état d’ordre et de propreté trop rare auprès des malades; mais bientôt encore, il fallut éviter tout bruit, tout mouvement inutiles, et les longues fioles et les lasses encombrèrent les tables et le marbre de la commode, tandis que la poussière s’y 'entassait tranquillement. Ce fut avec une profonde tristesse qu’elle vit ce désordre, car cette chambre lui était chère, et elle parlait à chaque pas de fidélité ; tout ce qui avait appartenu à M. Berthauld le père avait été pieusement mis en évidence; son violon, ses livres, sa musique étaient religieusemem exposés; à côté, se montraient, non moins bien placés, des débris de joujoux, des exemples d’écriture, des dessins naïfs, comme des bonshommes en pain d’épice; c’étaient des souvenirs de l’enfance de Maurice. La vie de cette femme était tout entière dans cet appartement, et il apparaissait comme un autel de l’amour et de la maternité. Depuis quelques années, toutes ses joies avaient été enfermées entre ces murs ; souvent elle était venue y pleurer son chagrin, et reprendre un peu courage; et maintenant, ces objets qu’elle avait si pieusement entourés de soins et de tendresse, elle les voyait tristement abandonnés.
Son danger devint de jour en jour plus imminent, et des signes trop certains annoncèrent sa fin prochaine. Cependant elle s’ellorçail toujours de sourire, et voyant la dou-
LES VICTIMBS d’amour. 145
leur inquiète de ceux qui l’ciilouraient, elle faisait ii leurs demandes les réponses les plus rassurantes, et sans se tromper elle-même, cherchait à les tromper ji^squ’au dernier moment. Maïs malgré l’aveuglèment que donne l’amitié, le docteur ne put pas se faire illusion plus longtemps; sa science était à bout, elle ne pouvait plus lutter contre la mort.
Ce fut l’abbé qui se chargea de lui annoncer cette terrible condamnation. Elle la reçut avec calme et voulut se confesser aussitôt.
Puis, après s’ôtre confessée, elle demanda à rester seule avec Maurice, et alors, lui faisant signe de s’asseoir près d’elle, elle le regarda longtemps avec amour, l’embrassa plusieurs fois de toute son âme de mère, puis lui prenant la main :
— « Mon fils chéri, dit-elle d’une voix lente, toute espérance est perdue, et dans quelques jours, dans quelques heures peut-être, tu vas rester seul, et c’est là ce qui me désespère, car tu es malheureux.
— Mère ! mère! s’écria Maurice en pleurant.
— Oh ! Je ne te demande pas ton secret, mais depuis que tu es ici je t’observe, et quand tu crois que je dors, souvent je te regarde et je vois combien tu souffres.
— Je t’assure...
— Ne cherche pas à me tromper; tu aimes, je le .sais, et c’est horrible pour moi de t’abandonner quand tu aurais tant besoin de consolations. Oh! pourquoi nous sommesnous revus?
— Mais je te jure....
— Peux-tu me jurer que tu es heureux? Non, n’est-co pas? et pour que tu ne m’aies pas avoué tes souffrances, il faut que tu en rougisses; ch bien! mon pauvre enfant, ces amours-là ne peuvent apporter que la honte et le malheur ; je ne suis pas bien expérimentée dans les choses du monde, mais une passion comme celle que tu re.sscns tue
146 LK8 VICT1MK8 D’aMOUR..
un homme quand elle ne le déshonore pas : vois ce que déjà tu es devenu. Oh ! Maurice, si tu m’aimes toujours, .si tu as déjà pitié et de la reconnaissance pour ta mère, il faut que tu lui fasses une promesse.
— Oh ! parle, s’écria-t-il, parle !
— Eh bien ! mon enfant, tu vas bientôt rester seul au monde, accablé, désespéré, jure-moi de te jeter dans le 'travail; tôt ou tard, cette femme que tu aimes et qui ne sait pas te donner le bonheur, t’abandonnera ; il faut que tu aies uu refuge ; ce n’est pas pour ta fortune que je te le demande, c’est pour ton repos, pour ta vie. Ah ! si tu avais la force de le faire, je te supplierais de renoncer à cet amour; mais je ne veux pas exiger l’impossible; promets-moi seulement de travailler comme tu travaillais autrefois, et le talent te rendra fort contre la passion. Promets-moi de reprendre la vie d’étude que tu avais commencée, et je meurs moins malheureuse. Allons, Maurice', ne refuse pas ta mère, et fais-moi ce serment, le premier et le dernier que je te demande.
— Je le jure 1 s’écria Maurice, et pressant sa mère entre ses bras, il l’étreignit en pleurant; et il était de bonne foi, il se haïssait lui-môme, il haïssait Marguerite, il ne pensait qu’à sa mère, il ne voyait qu’elle; et pour prolonger sa vie de quelques heures, il aurait tout donné, avenir, gloire, amour; et se mettant à genoux devant elle, il s’accusa d’ôtre un misérable, de’l’avoir tuée; et il ver.sa de cruelles larmes, demandant sans cesse un pardon que depuis longtemps dans son cœur elle lui avait accordé, mais que sa propre conscience lui refusait et lui refuserait toujours. »
Cependant, aprâs ce long effort et cette crise douloureuse, madame Berthauld se trouva plus faible, et le soir, faisant un signe à l’abbé Hercoët, qui vint aussitôt près de son lit. elle lui parla quelques minutes à l’oreille; il parut vouloir la rassurer, mais comme elle insistait :
LES VICTIUBS d'amour.
— « Mes amis, dit-il d’une voix grave et émue, notre chère malade, désirant recevoir le divin sacrement de l’extrème-pnction, vous voudrez bien vous trouver ici demain à neuf heures, pour unir vos prières aux nôtres. »
Le lendemain, après sa messe, l’abbé revêtit une étole violette par-dessus son rochet, puis, précédé du sacristain qui portait la lanterne aux sacrements, d’un enfant de chœur qui tenait la croix, et encore d’un autre enfant de chœur qui agitait, à de longs intervalles, la lugubre sonnette, il se mit en marche, tantôt récitant à voix haute,
tantôt à voix basse, le psaume Miserere met Deus. Sur la place du marché, les affaires furent interrompues, et s’agenouillant sur la terre nue, tout? le monde s’inclina en joignant pieusement les mains.
Dans la chambre, auprès du lit de la malade, on avait dressé une table couverte d’une nappe blanche ; il y avait dessus un crucifix entre deux cierges, et, de chaque côté, un vase plein d’eau bénite avec le buis des Rameaux, et une assiette dans laquelle on voyait sept petites boules de coton.
Le bruit de la sonnette retentit dans la rue, puis il s’approcha rapidement, et, malgré sa résignation, madame Berthauld jeta à son fils un regard bien triste et bien éloquent. ,
La sonnette retentit de nouveau, mais celte fois dans l’escalier même. On se mit à genoux ; Maurice avec Armande, immédiatement près du lit; derrière eux le docteur qui affectait de regarder par la fenêtre, M. de Tréfléan, Audren, et, dans le reste de la chambre, qui était pleine, les autres amis moins chers. Le prêtre entra, et allant déposer sur la table le phylactère qu’il tenait suspendu à son cou et dans lequel est l’huile bénite des infirmes, il prit le rameau de buis, et aspergea la malade et les fidèles en disant :
€ Pax huic Dominû »
148 LES ViCTIM ES u’aMOÜR.
Et les enfants de chœur de leurs voix aigres et claires, répondirent aussitôt : « Et omnibus habilantibus in ea.»
Un frisson agita tous les assistants, cl Maurice nè put retenir un sanglot. Rassemblant toutes ses forces, la *v mourante voulut se mettre sur son séant, mais elle fut presque aussitôt obligée de se laisseï* retomber sur son oreiller, et Armande l’y arrangea le mieux qu’elle put, en lui tenant la tête un peu haute.
Alors, l’abbé s'approchant du lit :
— « Chrétiens, mes frères, dit-il avec une douce dignité, unissons-nous de tout^ notre âme pour implorer Dieu ; et vous, ma sœur, ne vous laissez pas aller à de tristes pen- ^ sées, les desseins du Tout-Puissant sont remplis de mystères, mais sa miséricorde est infinie, et il a des joies infinies comme elle pour ceux qui ont souffert ici-bas ; il ne fait rien eu va.n, et s’il nous frappe rudement, c’est pour nous sauver ou pour sauver ceux que nous aimons. »
A ces paroles, madame Berthauld tourna ses yeux vers Maurice avec un céleste sourire; elle semblait tout heureuse de donner sa vie pour racheter celle de son enfant; celui-ci comprit ce qu’il y avait là de sublime abnégation et de sacrifices, et ses pleurs, qu’il avait pu contenir, s’échappèrent malgré lui ; il baissa la tête, et ils coulèrent lentement, continûment; ils tombaient sur le parquet, et lui, n’entendant plus rien, les regardait se grossir dans la poussière.
Cependant la cérémonie continuait; la mourante avait murmuré le Confilcor, elle avaii reçu l’absolplion, et on avait récité les litanies des Saints et les sept Psaumes de la pénitence; alors le prêtre' étendant les mains :
— «Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit, qu’en loi s’éteigne toute vertu des puissances infernales par l’imposition de mes mains, et par l’invocation des saints anges , archanges , prophètes , patriarches , martyrs , vierges et tous les saints. »
tKS VICTIMES d’amour. 149
Puis, prenant de l’huile dans le phylactère, il commença les onctions : ^ '
Aux yeux il dit j Per islam sanctam onctionem (et il fît sur la paupière le signe de la croix du bout de son pouce,) et suam piissimam miser icordiam, indulgeat tibi Dominus quidquid per visunudetiquisli. Amen.
Et essuyant l’huile avec une des petites boulettes de coton, il continua par les oreilles, les narines, le creux des mains, les pieds, le cou, et lorsqu’il en vint à, la bouche, la mourante serra instin^ivemcnt les lèvres en frémissant, et ne les rouvrit que-^our baiser pieusement le crucifix qu’on lui présentait.
Alors elle se souleva un peu, et faisant un signe, elle remercia tous ceux qui étaient venus, et avec une touchante effusion, l’abbé, le docteur, M. de Tréfléan et surtout Armande, qu’elle voulut embrasser ; puis, prenant Maurice par la main, elle l’attira vers elle, et le tint longtemps sur son cœur.
Tout le monde pleurait à chaudes larmes.
Bientôt il n’y eut plus auprès de la mourante que les amis intimes, et la sonnette des enfants de chœur retentit de nouveau dans la rue.
La journée s’écoula assez paisiblement, mais le soir, la faiblesse augmenta de telle sorte, que le docteur jugea tout perdu : « Elle n’a pas quarante-huit heures cà vivre, dit-il à M. de Tréfléan, avec leur horrible cérémonie, ils l’ont si bien épuisée et fatiguée qu’elle n’en peut plus; ces gens-là ne peuvent pas nous laisser seulement mourir en paix, et, sous prétexte de sauver notre âme, ils nous lorturent le corps et l’esprit, quand on aurait le plus besoin de tranquillité. Je crains beaucoup pour la nuit; il ne faut pas que Maurice reste seul. » M. de Tréfléan s’offrit à passer la nuit, et s’installa dans une des pièces du rez-de-chaussée.
Maurice, lui, comme tous les soirs, prit place auprès
LES VICTIMES d’aMOÜH.
lie sa mère. La chambre élait plongée dans l’obscurité; car, de peur d’une trop vive clarté, il avait mis un grand in-folio devant la veilleuse, et c’était seulement après , s’ôtre réfléchie dans les angles opposés au lit, que la lumière retombait dans l’appartement. Au dehors, il faisait une de ces bourrasques si fréquentes en cette saison ; le vent soufflait avec force et fouettait la pluie contre les volets, en sifflant d’une façon lugubre; et, dans les intervalles de repos, on entendait le formidable bruit de la mer poussée par la tempête. Silencieuse et paraissant assoupie, madame Berthauld respirait péniblement, et lorsqu’un courant d’air, s’engouffrant dans la cheminée, venait raviver l’activité du feu, en emplissant la chambre de lueurs rougeâtres, elle tressaillait avec frayeur, et soupirait un peu plus fortement. Vers le milieu de la nuit, le vent s’apaisa, et le calme qui se fit, la rendit moins oppressée ; mais elle étouffait encore, et, d’instants en instants, son souffle était plus rapide et plus court. Au matin, elle pria son fils d’ouvrir une fenêtre, l’air lui manquait. Les oiseaux commençaient leurs chants et mêlaient leurs voix joyeuses aux cris des insectes qui s’éveillaient dans la vallée. Un signal venu d’en-haut avait rappelé la campagne à la vie, et la nature saluait le soleil.
Cette poésie du matin enivra doucement la malade ; elle oublia les souffrances de la condition terrestre, et, posant une main sur la tête de son enfant chéri, elle le regarda en silence avec la divine expression d’une mère qui va mourir.
En la voyant ainsi, Maurice eut une pensée d’espérance, et, sans disparaître entièrement, ses craintes perdirent de leur vivacité, ses anxiétés devinrent moins poignantes ; il douta de tous les tristes présages qui s’étaient accumulés depuis quelques jours, et de la science qui avait condamné sa mère ; tant il est difficile de croire que ceux que nous aimons peuvent mourir.
Mais cette luenr ne tarda pas à s’évanouir : le tintement de Y Angélus rompit l’extase dans laquelle madame Rerthauld était plongée ; par un brusque mouvement, elle voulut se soulever pour embrasser son fils; mais ses forces faillirent, elle retomba : — « Maurice... dit-elle faiblement, Maurice... » Puis ses lèvres s’agitèrent sans former des paroles ; ses yeux devinrent immobiles et sinistres; ses mains se crispèrent en se promenant sur le.s draps, comme pour saisir ciuelque chose; sa tète se renversa en arrière ; un soupir plus puissant sortit de sa poitrine, et la respiration cessa.
— « Mère!... s’écria Maurice, mère!...» Mais sa voix n’éveilla point une autre voix.
Il resta quelques instants à regarder avec un stupide étonnement ce corps inanimé; puis, sentant la main qu’il avait prise devenir inerte et lourde, il comprit tout; un cri déchirant s’échappa de son cœur, et, saisissant sa mère dans .ses bras, il se jeta sur 1e lit en sanglotant.
A ce cri, M. de Tréfléan monta, et en deux pas il fut près du lit; alors Maurice se retournant :
— « Le docteur... le docteur, courez... Peut-être est-il encore temps... courez, courez... »
.Mais, voyant M. de Tréfléan qui restait immobile et la tète baissée, il se laissa retomber sur le lit ; et tous deux pleurèrent longtemps: l’enfant et le vieillard, le fils' et l’ami étaient sans paroles l’un pour l’autre.
M. Michon et l’abbé arrivèrent bientôt, et l’on voulut emmener Maurice, mais ce fut en vain.
— « Laissons-le, dit M. de Tréfléan, il a trop peu vu sa ' mère, et il la verra trop peu de temps encore, pour que nous insistions; n’est-il pas d’ailleurs plus naturel de rester prés de ceux que nous aimons, que de les fuir aussitôt qu’ils sont morts?
— Après ma messe, continua l’abbé Hercoët, Je viendrai réciter les prières avec vous. »
LES VICTIMES d’aMOUR.
On tendit la chambre de grands draps blancs, et çà et là on lit des plis cintrés au moyen d’épingles, et on y attacha des bouquets de violettes et de cinéraires. La morte, les cheveux bien peignés et revêtue de ses plus beaux habits, fut exposée sur le lit, la tête élevée sur plusieurs oreillers, les mains jointes sur la poitrine ; autour d’elle, on disposa de grands cierges tout couverts d’arabesques et de larmes en papier noir. Le prêtre s’assit près de la fenêtre, avec un prie-Dieu devant lui, et M. de Trélléan et Maurice restèrent immobiles auprès du feu.
La journée fut d’une longueur éternelle, et les minutes étaient des heures. Souvent, Maurice se levait, et s’approchant du lit, il restait là longtemps à regarder sa mère; dans sa mémoire fidèle, arrivaient une à une les mille petites circonstances de leur ancienne et heureuse vie; et à chacune des preuves de tendresse qui lui revenaient, c’étaientdesregretsimmenses, désespérés. Pourquoi n’était-elle plus là pour qu’il pût lui dire toute sa reconnaissance?
Et quand il revenaits’asseoir,ilse trouvait lâche de vivre encore et d’être si patient pour la souffrance ; sa mère était morte, et lui pensait, sentait, et ne pouvait môme pas s’absorber tout entier dans sa douleur. Plus puissante que sa volonté, son imagination l’entraînait loin de cette chambre, et plus d’une fois il se vit à Paris, cherchant Marguerite, se demandant où elle était, ce qu’elle faisait en ce moment; son cœur était si misérable et si faible, qu’il lui fallait des joies et des espérances, même en face de la mort. Mais où il eut tout à fait honte de lui, ce fut quand le docteur, l’ayant emmené au château quelques instants, le força de se mettre à table. Quand, près de sa mère malade, il se l’était quelquefois représentée morte, il lui avait semblé alors qu’assurément, ce jour-là, tout dans le monde serait perdu pour lui, et qu’il resterait sans force, sans volonté, sans raison. Et cependant, aujourd’hui, il
tES VICTIMES d’amour. 153
marchait, ses idées étaient claires, suivies, et môme il avait faim!
Le soir, une voiture s’arrêta à la porte, et un étranger se présenta. C’était Martel, que Maurice avait appelé pour faire le portrait de la mourante, quand il l’avait sue condamnée.
— « Il est trop tard ! s’écria Maurice, en le voyant : ma mère... »
Et les larmes lui coupèrent la parole. Mais bientôt il releva la tête, et, prenant Martel par la main, il l’amena devant le lit. ,
— « Peux-tu peindre à la lueur des cierges? lui dit-il.
— Oui, répondit Martel.
— Eh bien ! mets-toi là. »
Alors, celui-ci allant chercher une toile qu’il avait apportée et sa boîte, disposa les cierges d’un seul côté; et, inclinant le corps de la morte qui avait déjà toute la rigidité du cadavre, de façon à ce que la lumière tombât en plein sur le visage, il commença.-
Maurice allait fiévreusement par la chambre, se haussant souvent par-dessus l’épaule de son ami, pour voir si le travail avançait, et si bientôt il retrouverait sur la toile une ressemblance qui lui montrât toujours cette tête aimée, que dans quelques heures on allait lui enlever pour jamais. Martel, debout, la palette à la main, peignait avec ardeur ; les cierges fumaient en jetant des rayons jaunes ; la cire coulaitlentement, et les gouttelettes, s’ajoutant sans cesse aux gouttelettes, faisaient des taches larges et blanchâtres sur le parquet; de temps en temps, la garde ouvrait une fenêtre, emplissait la cheminée d’une grande brassée de sapins ; et l’air devenait un peu moins lourd.
Brisé par la fatigue et l’émotion, Maurice s’endormit dans un fauteuil; mais bientôt il se réveilla haletant; ses larmes, qui ne coulaient plus, le suffoquaient; sa poitrine ne se dilatait plus ; son cœur crevait de sang.
LES VICTIMES d’aMODR.
Le jour parut et les cierges brùlôrent encore.
Aussitôt après V Angélus, les cloches commencèrent leur lugubre sonnerie ; et, alors, arrivèrent le menuisier et les ensevelisseuses.
On entraîna Maurice en bas ; les invités de la cérémonie se montraient déjà sur leurs portes.
Un grand bruit se lit dans l’escalier : on descendait le cercueil, qu’on exposa dans l’allée, entre deux rangées de cierges.
Les cloches reprirent, et la salle s’emplit peu à peu de monde; ceux qui vinrent les derniers, restèrent dans la rue. Maurice allait de groupe en groupe, donnant des poignées de main, et tâchant de ne pas rester sans réponse aux banales consolations qu’il n’écoutait pas.
Les cloches sonnaient toujours. On partit pour l’église.
Le clergé, revêtu de ses ornements de deuil, attendait sous le porche, tapissé de noir. L’abbé Hercoët entonna le De profwndis.
On monta dans le chœur, et l’office commença. Près du lutrin, le cercueil était placé sur des chevalets, et recouvert d’un drap noir à larmes d’argent. Immédiatement, derrière, sur un grand chandelier en triangle, brûlaient dix cierges. Après le premier nocturne, il se lit un silence, et le bedeau, s’avançant gravement, en souffla trois; après le second nocturne, il en souffla trois autres ; puis, trois autres encore, après le dernier nocturne; un seul restait allumé ; le prêtre dit l’oraison, et alors on le souffla comme on avait soufflé tous les autres.
A cette puissante évocation de la nuit éternelle, Maurice se sentit défaillir, il s’affaissa dans sa stalle, un nuage voilait ses yeux, il se crut mort aussi.
Mais les terribles accents du Dies irm l’arrachèrent bientôt à cette stupeur. Les chantres, avec leurs chapes noires et blanches, les bras croisés sur la poitrine, la tête haute, passaient et repassaient en se balançant gravement, et les
tss VICTIMKS D’aIHOÜR, 155
assistants alternaient en cliœur les versets de cette Prose, la plus belle et la plus lugubre de l’Église romaine.
Enfin le prêtre descendit de l’autel, et alors, suivant l’usage breton, six femmes, vêtues de noir, vinrent se placer autour de la bière, trois de chaque côté ; elles la soulevèrent avec des bâtons, et l’on se mit en marche. Les cloches reprirent leur glas funèbre.
De temps en temps l’on s’arrêtait ; les porteuses fatiguées cédaient leurs places à d’autres, et l’on repartait; le clergé recommençait à psalmodier Vin paradisum, et la croix s’inclinait au caprice des branches qui tombaient sur le chemin. Dans les champs, les paysans quittaient leurs charrues et, venant s’agenouiller au bord du fossé, ôtaient leurs larges chapeaux, joignaient les mains et disaient une fervente prière.
La fosse était au milieu du cimetière, dans une allée de pommiers vigoureux. Les chantres entonnèrent le psaume Denedictus Deus Israël. Le fossoyeur et ses aides prirent le cercueil, les cordes ronflèrent; sur tes cailloux le coffre rendit un bruit sourd, le prêtre jeta l’eau bénite, puis il tendit le goupillon à Maurice. Alors, celui-ci s’avança, pâle comme un cadavre, regarda le trou béant à ses pieds avec une horrible curiosité, se pencha tout entier pour mieux voir, puis, laissant tomber le goupillon, il se sauva à quelques pas de là en se bouchant les oreilles et en éclatant en sanglots.
On revint lentement et religieusement ; seul, le clergé, comme à son ordinaire, regagna à grands pas le village; en avant, couraient les enfants de chœur, puis venaient les chantres et les sacristains, la soutane retroussée dans la ceinture, les chandeliers sous le bras, la croix sur l’épaule. Pour la première fois depuis vingt ans, l’abhé Dercoët resta en arrière, et au grand étonnement de ses paroissiens, surpris d’une telle marque d’estime et d’amitié, il vint prendre |e bras de Maurice, et le passant sous le sien :
LES VICTIMES d’aMOUR.
— «Allons, mon cher enfant, lui dit-il, de la résignation. » — Et d’une voix douce, il se mit à vouloir le consoler; mais peu à peu sa parole émue céda à la force de l’habitude, elle devint abondante et prêcheuse, Tami ne pleurait plus, le prêtre parlait.
Maurice s’efforçait d’écouter, mais il ne comprenait rien à tous ces grands mots : de joies éternelles des élus, de soumission aux volontés du Tout-Puissant; — il ne pensait qu’à une chose, à la fosse, encore béante sous ses yeux; il n’entendait qu’une chose, le bruit que la terre avait fait en tombant; mais ce bruit emplissait tout son être, et sa tête et son cœur, comme de fidèles échos, se le renvoyaient sans cesse. Cependant, il tâchait parfois de réagir sur lui-même, et de croire aux paroles de l’abbé ; mais ces paroles de résignation chrétienne, loin de calmer sa douleur, excitaient sa colère, il accusait Dieu, il accusait l’abbé, il s’accusait lui-même; et si, évoquant en lui ses souvenirs d’enfance, il s’efforçait à la piété, c’était en vain, sa pensée revenait toujours au fait matériel, au cercueil, à l’enterrement.
Ainsi se fit la route. En arrivant aux prémières maisons dcPlaurach, 1e docteur, que sa longue familiarité avec la mort rendait moins sensible, arrêta M. de Tréfléan qui marchait près de lui, sombre et absorbé dans ses tristes pensées :
— « Interrompez donc l’abbé dans son prêche, et prévenez Maurice qu’on se réunit chez moi; je vais inviter ces braves gens à venir prendre leur part du festin d’usage. »
Alors, le cortège abandonna la granderoutepour suivre • le chemin du château. De longues tables avaient été préparées dans la salle et dans le vestibule, et Armande, à la porte d’entrée, accueillait chacun par son nom en l’engageant à prendre une place.
La vue de ces préparatifs, qui respiraient plutôt la joie que la tristesse, souleva le cœur de Maurice en même
tFS VICTIMES d’amour.
temps qu’elle lui causa un cruel désappointement, car, pendant la nuit, il avait formé le projetde retourner immédiatement à Paris; aussi s’approchant du docteur :
— « Pardonnez-moi, lui dit-il, d’une voix ferme, de vous abandonner dans un pareil moment, mais il faut que je parte. »
Et comme M. Michon, surpris, voulait lui démontrer que c’était impossible, M. de Trétléan intervint dans le débat.
— « N’insistez pas, dit-il, Maurice a des motifs irrésistibles; d’ailleurs, ce festin ne pourrait que redoubler sa peine; laissez-le partir, et excusez-le auprès des invités; pour moi, je vais le conduire jusqu’à la côte de Maël. »
Les préparatifs ne furent pas longs. Martel était prévenu et Maurice ne songeait qu’à se hâter.
Alors, les adieux se tirent. Il embrassa M. Michon et l’abbé en pleurant, donna une poignée de main àÂudren, puis, quand il fut devant Àrmande :
— « Mademoiselle, dit-il, d’une voix tremblante, je n’oublierai jamais les soins que vous avez eus pour ma mère... j’en emporte une reconnaissance éternelle, et... »
Mais il n’en dit point davantage, les sanglots l’étoufTérent, et il laissa tomber ses larmes sur la main que la jeune fille, toute émue, lui tendait instinctivement.
On se mit en route; et Martel, qui sentait que Maurice et M. de Trétléan avaient besoin d’être seuls, prit bientôt les devants.
Mais ce que M. de Tréfléan avait à dire était si délicat et si difficile, qu’il marcha longtemps en silence; enfin, au bas de la côte de Maël, il ralentit le pas, et de cet accent profond et grave qui donnait tant de puissance à sa voix :
— « Tout à l’heure, dit-il, pour décider ton départ, j’ai prétendu que je savais la raison qui te faisait agir, et en réalité, je la savais... Tu es ramené à Paris par une passion inflexible... Ne le nie pas, je méconnais, par malheur.
LES VICTIMES n’AÏIOün.
assez en amour, pour avoir deviné le lien. Tu es malade d’amour, et si tu n’éprends garde, cette maladie te sera bientôt mortelle. Vois ce que déjà elle a fait de loi : depuis deux ans, ton talent, s’il t’en reste encore, sommeille et e’éleint, et ton cœur est si complètement envahi, que tu as laissé mourir, — et il faut le dire, — que lu as tué ta mère. »
A celte double accusation, Maurice fit un geste pour répondre, car, ce qu’il y a de plus vivant dans un homme, c’est le fils et l’artiste; mais M. de Tréfléan continuant avec autorité :
— « Oui, tué, et je ne fais que répéter ici ce que ta conscience t’a crié déjà bien des fois. Tu as été entraîné, sans réfléchir, je le veux bien ; mais, maintenant que tu vois où tu as été conduit, iras-tu plus loin? Avec ton tempérament et ton âme, si, tu ne prends pas un parti héroïque, tu es perdu ; le suicide seul te reste. Réfléchis, je t’en supplie, et surtout pense à ta mère. Je t’ai parlé comme ellemême l’eût fait. Dans un mois, j’irai à Paris et je ne t’abandonnerai pas : si tu la quittes, je serai près de toi pour te soutenir ; si tu persistes, j’y serai pour te le reprocher. Embrasse-moi. »
Ils s’embrassèrent, et M. de Tréfléan, triste et recueilli, redescendit la colline.
Pour Maurice il ressentit presque du plaisir à cette séparation. Les dernières paroles de M. de Tréfléan l’avaient blessé ; ces paroles, les mêmes à peu de chose près que celles que sa mère lui avait dites avant de mourir, accusaient Marguerite, et si, au fond de son cœur, il pouvait en reconnaître la justesse, il ne les supportait qu’avec peine et avec colère lorsqu’elles étaient directement articulées. Et puis cet indulgent ami de ses jeunes années, aujourd’hui le reproche vivant de sa conduite, qui allait disparaître au tournant de la route, était le dernier lien, la dernière attache de cœur et de raison qui le retenait loin de Marguerite.
tBS VICTIMES h’amour.
Maintenant il était libre: quelques pas le séparaient encore du point où la pente allait descendre du côté de Lannion, c’est-à-dire du côté de Paris. Il les fit rapidement. Enfin tout était fini. Rien ne le retenait plus, ni devoir, ni mère, ni amis ; l’irréparable était accompli, il était libre, il était seul au monde, il était tout entier à Marguerite. A elle désormais toute sa vie, en elle tous ses e.spoirs, d’elle toutes ses joies, tout son bonheur.
Cette pensée, qu’il allait enfin la revoir, l’enivra et mit fin à ses réflexions. Il se 'retourna vers Plaurach, lui dit un éternel adieu, et se lançant rapidement sur la pente, il courut sans reprendre haleine, jusqu’à ce qu’il eût rejoint Martel qui cheminait tranquillement.
LE DÉSESPOIR d’uN ARTISTE
En arrivant au débarcadère de la rue Saint-I^zare, Maurice, qui pendant le voyage avait gardé un silence absolu, se sépara de Martel en lui disant simplement qu’il avait besoin d’être seul, et celui-ci, qui ne voulait point paraître provoquer une confidence qu’on ne lui offrait pas, serra la main de son ami sans rien répondre, et s’éloigna de son côté.
Aussitôt Maurice courut chez lui : là, au moins, il espérait trouver une lettre de Marguerite; femme et Parisienne, elle avait p\i ne point se rappeler le nom d’un obscur village de Bretagne, mais elle connaissait trop bien celle chère demeure, où elle avait été si heureuse, pour l’avoir oubliée; et d’ailleurs, n’avait-elle pas promis, n’avait-elle pas juré d’y revenir !
— « J’ai reçu des lettres pour monsieur, répondit le concierge à ses questions précipitées, et je les ai montées comme monsieur me l’avait recommandé. »
En deux ou trois bonds, Maurice eut enjambé son escalier, et, sur son bureau; il aperçut un paquet de lettres : il sauta dessus; mais, singulière ironie des circonstances, ce^ lettres étaient toutes de lui, c’étaient celles mêmes qu’il avait écrites dePlauracli; et non-seulement il n’y en avait point de Marguerite, mais encore, elle n’était point venue chercher celles qui lui étaient destinées.
LES VICTIMES D’aMOüH.
— « Allons chez elle, » se dit-il.
Mais prêt à partir il hésita, il eut peur d’apprendre la vérité, il eut même peur de se préciser sa propre pensée.
Alors il se décida pour un de ces moyens qui, tout en ne brusquant rien, pouvaient cependant l’éclairer, et il se rendit chez Donézac.
— « Pourvu que je ne me trahisse pas, » se disait-il en marchant, et il préparait un thème de conversation, et se le répétait pour bien l’apprendre.
Mais ces habiles préparations furent perdues, Donézac n’était point chez lui.
C’était un contre-temps auquel il n’avait môme pas songé, aussi en fut-il véritablement hébété, et, en se retrouvant sur le trottoir, ne sut-il de quel côté tourner ses pas. Il alla durant quelques minutes tout droit devant lui, en tâchant de réfléchir et de se reconnaître, puis, exaspéré par les gens qui le choquaient et le dérangeaient, il entra dans un café. Longtemps il chercha, mais il avait beau faire, il n’imaginait rien. Dans la situation où il était avec Marguerite, une démarche imprudente pouvait avoir les suites les plus graves, et d’ailleurs, des personnes qu’il avait connues près d’elle, Donézac était la seule qu’il pût interroger , car pour les autres , il n’avait eu avec elles que des relations de simple politesse, et lors môme qu’il eût su leur demeure, il n’avait pas le plus léger motif pour s’y présenter. Plus il chercha, moins il trouva, et cependant les heures marchaient toujours et la soirée s’écoulait; enfin, poussé à bout, il se décida à aller chez elle ; il n’était pas revenu à Paris pour rester dans l’anxiété, quoi qu’il dût apprendre, il voulait l’apprendre, et s’il ne pouvait pas la voir, il verrait au moins ' quelque domestique , qui lui dirait où elle était et ce qu’elle faisait; enfin il saurait toujours bien quelque chose.
Il se mit donc en route pour le faubourg Saint-Ger-