IC
main; mais, malgré sa hâte, il avançait icntcment. Celait un soir de mi-caréme, et la foule, qui débouchait des rues, riait, causait et marchait sur place en se coudoyant, tandis que sur la chaussée du boulevard des centaines de voitures entre-croisaient leurs joyeuses lanternes, et que, çà et là, apparaissait un char de blanchisseuses avec son orchestre formidable et ses branches de sapin enguirlandées de rubans tricolores. Quoique la préoccupation de Maurice fût profonde, ces cris et ces éclats bruyants le frappèrent par l’étrange contraste qu’ils faisaient avec ce qu’il avait vu deux jours auparavant. Au milieu de cet éblouissant péle-méle, de cet assourdissant tumulte, il lui sembla presque qu’un malheur était impossible, et le • drap mortuaire qu’il avait toujours devant les yeux, .s’en alla lambeau par lambeau à mesure qu’il s’enfonça dans le tourbillon de la fête. Au pont de la Concorde, il fut arrêté par cinq ou six fiacres qui défilaient ; c’étaient des étudiants et des femmes du quartier Latin; qui s’en allaient aux bals de Montmartre et de Batignolles ; tous criaient et chantaient, et trouvaient dans leur propre gaieté un bonheur qu’ils ne demandaient point à leurs amours faciles.
— « Oh ! tout le monde est heureux I » se dit-il, et il se hâta encore plus.. En deux minutes, il gagna la rue de Bourgogne, et il la trouva également pleine de bruit. Üe nombreux équipages étaient alignés le long du trottoir. Il suivit cette file de voitures qui se continuait jusqu’au boulevard des Invalides, et il arriva ainsi devant l’hôtel de Marguerite. La grande porte était ouverte à deux battants, la cour était pleine d’animation et de mouvement, et toutes les fenêtres jetaient des Ilots de lumière.
Il s’arrêta stupéfait : là où il s’attendait à trouver le silence, et peut-être même le deuil, il trouvait une fête. Cela lui parut si prodigieux et si incompréhensible en môme temps, que, croyant s’être trompé, il passa et re-
tK8 VICTIMES b’aMOüR.
passa deux ou trois fois ; mais il ne se trompait pas, c’était bien la cour, c’était bien l’hôtel de Marguerite, c’était bien une fête ; on entendait un prélude de contredanse.
Il écouta pendant quelques secondes et voulut se recueillir; mais, irrité, et décidé aussi par cette musique, il courut jusque sous un bec de gaz, jeta un coup d’œil sur la toilette qu’il avait faite pour se rendre chez Donézac, la trouva à peu près convenable, et, revenant sur ses pas, il franchit hardiment 1a porte de l’hôtel.
Il allait si franchement, que les valets du vestibule, qui, d’ailleurs, l’avaient déjà vu autrefois, le prirent pour un invité et 1e laissèrent passer.
En donnant son pardessus à un de ces valets, il remarqua que la livrée était changée, de bleue elle était devenue amarante; mais, sans chercher à s’expliquer cette anomalie, il monta le grand escalier rempli de camellias et de bruyères, et, comme le domestique, plar^ dans la première antichambre, lui demandait son nom ; — «N’annoncez pas, » dit-il, et il entra résolùment.
Un souffle brûlant et parfumé le saisit à la gorge ; et, par-dessus des groupes d’hommes qui se pressaient aux portes pour causer et respirer, il aperçut une enfilade de pièces splendidement illuminées. Les lampes et les bougies manquant d’air, paraissaient brûler dans une aréole rouge et poussiéreuse. De la foule s’élevaient des bruits confus de paroles, de bruissements de soie, de pieds glis- , sant sur le parquet; tout cela dominé par les sons clairs et aigus du violon et de la flûte, et par les fermes accords du cornet à piston.
Sa détermination commença à fléchir ; la première fièvre du coup de tête se calmait, et il entrevoyait vaguement les difficultés de son entreprise. Cependant il ne recula point et se glissa dans le grand salon. La contredanse venait de finir; il n’osa s’aventurer au milieu du parquet, et, s’effaçant derrière un groupe, il chercha des
LES VICTIMES D’aMOüR.
yeux Marguerite. Il ne la vit point; mais, en poursuivant son examen, il fut frappé d’une remarque analogue à celle qu’il avait faite à propos de la livrée : il n’apercevait que des figures inconnues, sans rencontrer un seul des habitués d’autrefois. Partout c’étaient dés hommes à l’allure aristocratique, à la démarche facile et assurée, et, au milieu d’eux, des femmes qui, si elles n’étaient pas toutes jeunes et belles, avaient presque toutes cette noblesse ou cette grâce que donne seule la naissance. Les appartements aussi étaient en harmonie avec ce changement, les peintures avaient été refaites, le» tentures avaient été remplacées, et l’or flambant neuf des corniches laissait tomber ses rutilants rayons sur l’or des parures et des bijoux.
Maurice se demandait ce que pouvaient signifier ces métamorphoses, lorsque Marguerite parut, belle, éblouissante et fière; elle s’avançait au bras d’un homme qu’il reconnut pour le comte de Lannilis, et, toute à son manège de maîtresse de maison, elle distribuait à droite et à gauche de gracieux sourires.
Lorsqu’elle eut fait quelques pas de plus, leurs regards se rencontrèrent.
Comme si elle eût été atteinte d’une commotion électrique, elle tressaillit et pâlit.
Lui, se sentit défaillir; mais, sans baisser les yeux, il la regarda toujours en face; il croyait qu’elle allait s’approcher et lui adresser la parole: elle passa et lui tourna le dos.
Elle paraissait calme et tranquille, elle était tremblante et chancelante; une sueur froide lui mouillait les épaules: les yeux de cet amant étaient si effrayants, son visage était si bouleversé, elle s’attendait si peu à le trouver là devant elle, qu’elle avait peur; et, craignant un éclat, elle fut même pour revenir sur ses pas et recourir à la douceur et au mensonge ; mais, comme aller à lui, c’était s’exposer au milieu du monde à une explication, et que cette expli-
MîS VICTIMES d’amour. 165
cation pouvait, malgié l’iiabileté qu’elle y mettrait, amener cet éclat beaucoup plus inévitablement que le silence, elle comprit tout de suite, grâce à cette puissance merveilleuse qu’elle avait toujours eue sur elle-même, que l’unique moyen de se sauver, c’était de n’être pas seule une minute de toute la soirée, c’était de le tenir à distance et de 1e désespérer sans cesse; car, assurément, il n’oserait jamais, de son propre mouvement, l’aborder et lui parler : elle connaissait son empire et son prestige.
En une minute, ce plan fut bâti ; en dix secondes, son exécution fut résolue, et, comme le moment était venu d’accorder une valse qu’elle avait promise, elle l’accorda; et, la main dans la main de son valseur, elle s’avança au milieu du salon.
Quand il l’avait vue s’éloigner, froide et dédaigneuse, Maurice avait été frappé d’un stupide étonnement, et pendant qu’elle avait inventé et arrêté son projet, il avait essayé de deviner et de comprendre les raisons de cet étrange accueil; mais, quand il la vit revenir et s’élancer aux premières mesures de l’orchestre, il fut saisi d’une colère folle et désespérée.
D’abord, ils allèrent lentement; puis, bientôt, ils repassèrent en tournoyant plus vite; puis, ils repassèrent encore ; chacun des tours qu’ils avaient faits, les avait plus étroitement unis. Marguerite, la taille souple et ondoyante, la tête renversée en arrière, appuyait sa poitrine sur la poitrine de son valseur; et lui, le beau poseur, plongeait son regard curieux dans un corsage battu par une gorge haletante; il paraissait prendre un plaisir ralDné à voir, sous l’envahissement successif de l’oppression, le sang descendre et refluer des pommettes au cœur. Longtemps ils tourbillonnèrent ainsi, et ce fut seulement avec l’orchestre qu’ils s’arrêtèrent.
Dix fois, pendant cette valse cruelle, Maurice, les yeux hagards et les nerfs crispés, fut prêt à s’élancer sur Mar-
LES VICTIMES d’aMOUR.
guerite, et à tout terminer brutalement ; mais la crainte respectueuse qu’elle lui inspirait toujours, bien plus que sa raison qui lui échappait, l’avait heureusement retenu.
Mais comme aux tortures qu’il endurait, aux efforts qu’il lui fallait faire, il comprenait que, d’un moînent à l’autre, il pouvait se laisser emporter par la fureur , il fut repris de ces hésitations qui déjà l’avaient abattu lorsqu’il était entré ; et, de minute en minute, voyant de nouvelles impossibilités et de nouveaux dangers surgir, il regretta d’être venu et pensa à s’en aller. — Marguerite était sans cesse environnée, — elle ne serait jamais seule, — il ne pourrait pas l’approcher, — il pourrait encore moins lui parler, — la forcer à une explication, c’était folie, c’était se perdre et la perdre, c’était se condamner à une rupture irréparable; — elle avait peut-être, d’ailleurs, d’excellentes excuses ; — il l’avait vue, elle n’était pas malade, — sa plus vive anxiété était calmée, ne pouvait-il attendre au lendemain, pour apprendre le reste? — n’avait-il pas assez souffert, pour prendre le courage de souffrir encore?
Et, avec cette mobilité d’un esprit qui sent et ne raisonne pas, il voulut retourner en arrière. Mais il lui fallait retraverser le grand salon dans toute sa longueur, passer au milieu des fauteuils, déranger les groupes, affronter ces regards qui déjà l’avaient, croyait-il, si curieusement observé; et le bal était dans son éclat, l’espace était à peine suffisant pour se mouvoir, les danses continuaient, les lustres pâlissaient, et, dans ce brouhaha et ce coudoiement général, les fleurs des parures tombaient pétale apétale; — cette tâche lui parut au-dessus de son courage, une réaction de timidité et de faiblesse le paralysait tout entier.
Alors et comme il avait hâte de s’enfuir, il songea à descendre par un escalier de service qui, du boudoir à la porte duquel il s’appuyait, conduisait aux petits appartements du rez-de-chaussée. Au bas de cet escalier était
LES VICTIMES d’aMOUR.
une serre, puis une bibliothèque, puis la chambre de Marguerite. Connaissant les issues et les passages comme il les connaissait, rien ne lui serait plus facile, en cette nuit (le désordre, que de s’échapper soit par la cour soit par 1e jardin.
Sans oser regarder du côté de Marguerite, car il se sentait si peu sûr de lui-méme qu’il savait qu’un rien pouvait le retenir ou l’entraîner, il descendit donc.
La serre était déserte, et tout y était à peu de chose près tel qu’il l’avait vu si souvent autrefois; cactées et orcliis laissaient paisiblement tomber, des vases suspendus et (les rocailles, leurs fleurs étranges et parfumées. Cette vue et ces parfums ranimèrent en son cteur tout un poème de souvenirs heureux : c’était là qu’auprès de Marguerite, étendue dans un hamac à l’abri des fougères et des lataniers, il avait passé des heures si joyeuses et si doucement remplies.
Cependant il ne s’arrêta point, et entra dans la bibliothèque. Des joueurs graves et recueillis s’y étaient retirés loin du bruit et des curieux, et sur le vert sombre des tapis, l’or miroitait et se détachait. Personne ne parlait ; mais de temps en temps on entendait le Hic flac des cartes, et le bruit clair et sonore des louis qu’on poussait et qu’on ramassait.
II n’avait point prévu cette complication, et il demeura embarrassé; mais tandis que d’un air qu’il s’efforcait de rendre indifférent il réfléchissait et s’ingéniait à trouver un moyen d’ouvrir la porte, qui, de la bibliothèque communiquait avec le vestibule, sans éveiller l’attention des joueurs, il aperçut, par une portière à demi-relevée, la chambre de Marguerite obscure et silencieuse; aussitôt un nouveau projet germa dans son esprit, et saisissant un moment où les regards étaient enchainés par un coup décisif, il se glis.sa’vivemenl dans celle chambre.
Une lampe d’albûlrc, qui brûlait dans l’alcôve cl laissait
LK8 VICTIMBS d’aMOÜII.
tomber une clarli pâle, lui permit de se guider sans renverser aucun meuble; et comme il savait parfaitement qu’il ne trouverait pas le moindre recoin ou le moindre cabinet pour lui servir de cachette, il alla se blottir derrière les rideaux d’une fenêtre. Par bonheur la moire en était épaisse ; ils se rejoignaient complètement, et l’espace qu’ils laissaient libre entre eux et les volets était plus que suffisant pour qu’il pût s’y tenir à son aise, et même pour qu’il pût s’asseoir sur la plinthe. Il se blottit donc dans cet espace, et sûr de voir Marguerite, sûr de la tenir en sa puissance, et de l’interroger comme il le voudrait et tant qu’il le voudrait, il attendit avec une espérance pleine de sécurité et d’orgueil.
Longtemps encore le tumulte du bal retentit au-dessus de sa tête; mais enfin il s’éteignit graduellement. Les joueurs abandonnèrent la bibliothèque, les voitures l’une après l’autre défilèrent dans la cour, et la grande porte roula sourdement sur ses gonds.
— « Enfin ! se dit Maurice. » Et autant il avait eu de craintes et de faiblesses dans l’attente, autant il eut de calme et de résolution ; il savait que Marguerite allait venir.
Elle arriva; mais elle n’était point seule. De son abri il ne pouvait rien voir, mais il entendait; à la voix, il reconnut un homme.
Un fauteuil glissa sur le tapis; sans doute on s’asseyait.
— « Qu’aviez-vous donc ce soir? dit la voix continuant une conversation, vous paraissiez tourmentée; êtes-vous souffrante, mon amie?
— Un peu brisée, voilà tout, répondit Marguerite; mais vous ôtes trop bon de vous apercevoir de ces riens ; et demain, ma fatigue dissipée, nous pourrons parfaitement partir.
— Cependant peut-être vaudrait-il mieux...
— Non, interrompit-elle, ce n’csl rien, je vous l’assure,
LBS VICTIMES d’àHOUR. 169
il n’y a pas là de quoi nous arrêter, et je vous prie même de commander la voiture pour dix heures.
— Vous savez que je suis à vos ordres; mais à demain, n’est-cc pas? car je ne veux pas plus longtemps abuser de votre hospitalité.
— A demain, mon ami.
— A demain.
— Ah! reprit Marguerite, soyez donc assez aimable pour m’envoyer Sophie. »
Et la porte se referma pour s’ouvrir presque aussitôt devant mademoiselle Sophie.
Quand Maurice entendit cet entretien, la colère lui revint violente et désordonnée. Que voulaient dire ces détails familiers? Pourquoi ce départ quand elle le savait à Paris? Quel était cet homme dont il reconnaissait la voix, mais dont il ne pouvait retrouver le nom dans sa mémoire troublée? Et les soupçons de parjure, qu’il avait chassés pour un moment, l’assaillirent de nouveau plus évidents et plus douloureux.
Sophie resta longtemps auprès de sa maîtresse; mais tout finit, même la toilette d’une jolie femme, et la camériste alla enfin mettre les verrous, et sortit en marchant discrètement sur la pointe des pieds.
Il était seul avec elle, mais il ne quitta point encore sa cachette; il attendit quelques instants de peur que mademoiselle Sophie ne revînt, puis le silence s’étant établi sans que rien le troublât, il écarta doucement les rideaux et s’avança dans la chambre.
A demi couchée sur une chauffeuse, Marguerite, devant la cheminée, paraissait absorbée dans une accablante préoccupation, et regardait machinalement les tisons du foyer.
Elle tournait entièrement le dos à la fenêtre par laquelle Maurice entrait ; mais au bruit de la soie qui cria, au bruit des pas qui glissèrent sur le lapis, elle se souleva
LB8 VICTIMES d’AHOCR.
effrayée, et apercevant un homme qui marchait vers elle, sans prendre le temps de regarder quel était cet homme, elle se leva brusquement, et se reculant instinctivement elle poussa un cri étouffé.
Mais Maurice s’avançant d’un seul bond, et lui fermant la bouche avec la main :
— « Ne crie pas, dit-il à voix basse, c’est moi.
— Toi, murmura-t-elle avec stupéfaction, toi I
— Oui, moi. Ah ! tu ne t’attendais pas à me trouver Ui, n’est-ce pas? et tantôt, quand tu m’as évité en me jetant le défi et le dédain, tu te croyais bien en sûreté : mais maintenant je te tiens et tu vas me répondre. »
Il se fit un silence. Elle tremblait, et plus elle le regardait, plus son effroi redoublait, car il était fou de colère, furieux de désespoir, et elle était en sa puissance. Que savait-il? que venait-il lui reprocher? que voulait-il? A cette pensée elle songea un moment à appeler, mais presque aussitôt elle repoussa cette idée, car c’était sûrement se perdre, et il lui restait encore la ressource de lutter et de se défendre ; avec l’empire qu’elle avait toujours eu sur lui , avec de l’adresse et du calme , rien n’était encore perdu. Que savait-il? tout était là.
— « Eh bien, fit-elle avec une assurance qu’elle n’avait guère, mais qu’elle eut la force de feindre, que voulezvous? et que faut-il que jeTéponde?
— Quel est l’homme qui était là tout à l’heure dans ta chambre? et pourquoi veux-tu partir quand je reviens à Paris? Sans phrases et sans détours, réponds à ces deux questions, et après, si tu le peux, tu répondras encore à celles qui me restent à te faire. »
Ces paroles éclairèrent Marguerite: du premier coup il était tombé dans le piège qü’elle lui tendait : il ne savait rien, il arrivait à l’instant même, et ses plaintes étaient celles d’un amant jaloux, qui, pour connaître la vérité, la demande tout franchement. Elle élail sauvée: et pourvu
LES VICTIMES d’aMOCB.
qn’il ne lui échappât point quelque mot dur ou maladroit, la victoire était à elle, il fallait seulement gagner du temps.
— « Voyons, dit-elle d’une voix plus douce, et en se replaçant dans son fauteuil, comme si elle ne craignait plus rien, et comme si elle continuait une explication amicale, pourquoi cet emportement, Maurice? N’ai-je pas toujours répondu à toutes tes demandes, quelque insensées qu’elles aient été? Je vais encore répondre à celle-ci.
— Il ne s’agit pas du passé , mais du présent, et si j’ai pu me laisser tromper autrefois, je ne me laisserai pas tromper aujourd’hui. Réponds.
— Mais je ne veux pas te tromper, Maurice, et pour que je parle tu n’as pas besoin d’employer la violence. »
Et elle essaya de dégager son bras, que machinalement il avait pris et qu’il serrait avec brutalité.
Lui, tout honteux, le laissa échapper.
C’était un premier avantage; elle continua:
— « Je sais que les apparences m’accusent, et je peux paraître coupable; mais, avant de me condamner, tu aurais dû m’entendre.
— Pourquoi tantôt m’as-tu repoussé?
•— Au milieu du monde je ne pouvais rien te dire.
— Pourquoi ne m’as-tu pas seulement souri?
— J’avais peur de me trahir.
— Toi ! peur de te trahir, allons donc ! Mais puisque tu as si bien excuse à tout, réponds tout de suite à mes deux premières questions : quel est cet homme? quel est ce voyage? »
Voyant que la douceur lui réussissait assez mal, elle voulut recourir à une autre tactique :
— « Ah ! dit-elle avec fermeté, encore des ordres et des doutes, c’est trop fort à la fin : et moi aussi la colère me gagne.
— Marguerite, prends garde à toi !
— Esl-ce fjne mes premières réponses ne prouvent pas assez mon innocence? et parce que j’ai pitié de ta stupide fureur et que je me défends comme si j’étais coupable, tu en abuses ! Eh bien ! je ne dirai plus rien : je pourrais te donner des raisons à le rendre fou d’amour, je ne te les donnerai pas.
— Marguerite !
— Tu dis que tu me tiens ; eh bien ! nous allons voi ce que tu vas faire; si tu m’avais priée, je t’aurais tout dit; rnais tu me menaces, je me tais. Tu ne me feras pas parler malgré moi, sans doute? »
Et, anxieusement, elle épia l’effet de ces dernières paroles, en qui elle avait grande confiance, et qui, autrefois, eussent jeté Maurice à ses pieds; mais le résultat fut tout autre que celui qu’elle attendait ; elle avait manqué de patience et lâché trop tôt cette explosion de dignité qui, un peu plus tard et mieux préparée, eût probablement réussi.
— « Ah ! s’écria Maurice, avec une frénésie forcenée, ah ! tu ne veux pas parler; eh bien! oui, nous allons voir, nous allons voir. Je t’ai épargnée tantôt au milieu du monde, quand je pouvais te perdre; mais je te jure bien que maintenant, de force ou de bonne volonté, tu parleras, va! Tiens, regarde-moi bien. »
Et, lui saisissant les deux poignets avec violence, il la tira vers lui, et penché sur elle, il lui montra sa face blême et frémissante.
— «Tu vois dans quel état je suis, n’est-ce pas? N’essaie donc point de mentir et de lutter, ou je ne réponds pas de moi; je n’ai plus rien à ménager, ma mère est morte...
— Morte! interrompit Marguerite, épouvantée.
— Oui, morte, tuée par moi, tuée par nous ; fais donc bien attention à ce que tu vas dire, car si tu me trompes, je t’étrangle moi-môme de mes deux mains. Ah ! ah ! tu trembles! Mais ne regarde pas le cordon de ta sonnette.
car, si lu fais un mouvement pour appeler, je crie à tout le monde, que j’étais ton amant. Je ne suis plus le jouet que tu excitais et que tu calmais au gré de ton caprice; j’arrive avec une colère que, chaque jour, j’ai comprimée depuis six semaines, et tu comprends bien que tu ne peux ni me tromper ni m’échapper. Ah ! malgré tes serments, tu ne m’écris pas, tu me tournes le dos quand tu me vois, je trouve un homme dans ta chambre, tu veux partir quand lu me sais revenu ; et tu fais de la pudeur et de la dignité, et tu ne veux pas répondre?
— Mais puisque tu ne me croispas? murmura-t-elle faiblement.
— Parce que tù cherches des phrases et que tu veux mentir. Tu n’as donc plus ni cœur, ni fierté, ni rien? Voyons, si tu as un amant, dis-le; je connais maintenant assez ta fausseté et ta dépravation, pour tout comprendre; mais, au moins, aie le courage de ton infamie. Voyons, oui ou non, veux-tu répondre?
— Maurice I je t’en conjure.
— Ah ] la misérable ! »
Et il se mit à la secouer avec fureur, comme si, avec ses mains, il espérait lui arracher son secret.
— « Mais parle donc! Qui t’arrête? Est-ce la peur de me faire souffrir? Mais tu ne vois donc pas que je te hais et te méprise ! Autrefois, tout en le méprisant, je t’aimais malgré moi; mais, aujourd’hui, je te juge bien, lu n’as jamais eu ni pudeur, ni honneur, ni dignité, la dernière des filles est plus pure que toi ; tu m’as flétri, tu m’as déshonoré à mes propres yeux, tu as brisé mon cœur, dépravé mon esprit, tué mon avenir et ma jeunesse, et tu crois que tu vas m’abandonner maintenant, sans que je me venge ! ah! non, non, par exemple; et je te jure bien que tu vas répondre ! »
Et, pour ne pas céder au vertige qui le prenait de l’étouffer, il la repoussa et se jeta sur un fauteuil : il tiessau-
LES VICTIMES D'aHOUB.
tait de rage, et il laissait échapper des sanglots et des paroles sans suite; lâche... lâche.... ah! pauvre mère!.,, pauvre mère !
Marguerite, éperdue, le regardait sans oser faireun mou-* vement : il y avait en elle et de l’étonnement, et de la crainte, et de la colère, et de l’émotlbn, et de la pitié! Cette violence et ces injures d’un amant qu’elle avait toujours dominé, la stupéfiaient et l’exaspéraient : mais cette douleur et ce désespoir la touchaient et l’attendrissaient aussi. Près de sa mère mourante, comme il avait dû souffrir! Seul au monde, comme il allait souffrir encore plus effroyablement! Elle voyait, pour la première fois, dans toute leur horrible cruauté, les funestes conséqueiices de ses promesses mensongères; et, en môme temps, elle voyait son propre danger à elle-même. Dans l’état d’emportement oà il était, elle avait tout à redouter de lui, un éclat aussi bien qu’un crime : à tout prix, au prix de son avenir, comme au prix de son orgueil, il fallait donc qu’elle cherchât à le faire partir calme et rassuré ; il y allait de son honneur et de sa vie ; car, si par un miracle heureux, il avait jusqu’à ce moment parlé d’une voix contenue, il pouvait s’oublier, on pouvait entendre le bruit de leur querelle, on pouvait venir, et elle était perdue. Alors, dans une résolution où il y avait tout à la fois amour et tromperie, elle se leva et s’approcha de lui : elle avait trouvé sa justification. Doucement, elle lui passa le bras autour du cou, et l’embrassa timidement sur les cheveux.
Mais lui, comme un furibond, se redressa vivement, et la repoussa avec tant de force, que sa tête, allant frapper contre le marbre de la cheminée, rendit un bruit sourd.
Sans jeter un cri, sans faire un mouvement, elle s’affaissa sur elle-même et- demeura immobile, étendue sur le tapis.
Comme s’il eût voulu la retenir, il se pencha vivement sur elle, et, durant quelques secondes, il la regarda tout
Digilized by Coogle
LES VICTIMES D’aHOOR.
interdit. Puis, effrayé de ce silence et honteux de sa brutalité, il lui prit doucement le bras. Elle ne bougea point. Puis, la soulevant délicatement :
— « Marguerite, dit-il, Marguerite?»
Elle demeura toujours inerte et comme évanouie.
Avec précaution, il la replaça sur la chauffeuse.
Elle ne remuait toujours point; et il était fort embarrassé et fort inquiet ; était-ce un évanouissement? était-ce une rouerie?
Ne sachant que faire et ne sachant que dire, il prit le parti d’attendre un peu.
Au bout de quelques minutes, elle s’agita faiblement, ouvrit à demi les yeux, porta lentement la main à sa tête, poussa un petit cri plaintif, et, cachant son visage dans ses mains, parut fondre en larmes.
Ainsi ce n’était point rouerie, et réellement le coup avait sonné bien fort: la colère commença à céder devant la pitié.
Cependant, pour garder une contenance, il se mit à marcher dans la chambre, mais à chaque tour, il regardait un peu plus longtemps du côté de la chauffeuse, et s’y sentait fortement attiré. Enfin, s’approchant :
— « Je te donne ma parole que je n’ai pas voulu te faire de mal, » dit-il avec une fermeté voulue.
Elle ne répondit pas, et continua de sangloter.
— «Voyons! je te demande pardon, » continua-t-il.
Elle se retourna un peu et le regardant avec un visage
baigné de pleurs :
— « Ah! c’est que vous m’avez fait bien mal, dit-elle faiblement.
— Oui, je le comprends, mais...
— Et encore, quand je venais t’embrasser. Ah!
— Oui, oui, j’ai eu tort et je te demande pardon, je le répète. Maisau.ssi, quand j’arrive irrité et à moitié fou, pourquoi me pousser à bout? Je te vois presque coupable, et tu ne veux pas me répondre, tu me braves.
tES VICTIMES DAMCmt.
— Mais je t’aurais vu, moi, s’écria-t-elle, me trahissant, que j’aurais récusé mes yeux, et toi, sur de simples indices, tu me traites comme la plus abjecte des créatures, et pour me faire parler, tu en viens jusqu’à me battre. Ah ! Maurice, m’as-tu jamais aimée?
— Tu ne comprends donc pas que tout ce que j’endure depuis deux mois, que ton silence, que la mort de ma mère, que ton accueil, que cet homme, que ce voyage que tout cela m’a rendu fou? Ah 1 si tu avais attendu comme moi une lettre pendant cinquante jours, pourraistu attendre encore? Tu vois l’horreur de ma situation, n’cst-ce pas? eh bien, veux-tu en avoir pitié? veux-tu me répondre? veux-tu te justifier?
— Mais oui ; oui, je le veux.
— Eh bien, alors, parle franchement: si tu m’as trompé, dis-le ; mais, je t’en conjure, ne me délie pas encore. Voyons, pourquoi ne m’as-tu pas écrit?
— J’ai été malade.
— Malade! toi malade! allons donc.
— Mais si tu ne me crois pas, pourquoi veux-tu que je parle? Regarde- moi et tu verras bien à mon visage que je ne 4e trompe pas. »
Et disant cela, elle plongea ses yeux, encore mouillés de larmes, dans les yeux de Maurice.
Malgré lui il frissonna tout entier, mais continuant:
'—«Ainsi, tu as-été malade, c’est bien : mais tu ne l’as pas été jusqu’à aujourd’hui? pourquoi hier, pourquoi avanthier, pourquoi quand tu as été guérie, n’es-tu point allée chercher mes lettres?
— Parce que, pendant ma maladie, on m’a perdu ta clef et parce que, depuis que je me lève, ma mère ne m’a pas quittée un instant.
— Ah! Marguerite, Marguerite, ne te moque pas de moi, n’est-ce pas? et n’espère point me faire croire des excuses aussi invraisemblables.
LES VICTIMIÎS d’aMOUII.
— Mais c’est là, malheureux enfant, ce qui justement prouve qu’elles sont vraies; si je voulais te faire des mensonges, je serais bien assez adroite, peut-être, pour te les faire vraisemblables.
— Écoute, j’ai la tête tellement troublée, que je ne sais pas bien distinguer si tu me trompes ou si tu me dis la vérité; mais les réponses qui te restent à me faire vont me l’apprendre. Quel est l’homme qui est entré ici avec toi? »
Sans tout de suite répondre, elle le regarda en face d’une manière étrange et indéfinissable.
Il crut qu’elle hésitait.
— « C’est ton amant, n’est-ce pas ?
— Non, Maurice, non.
— Ce n’est pas ton amant ?
— Je te jure, tu entends, je te jure, sur ta tête, sur la mienne, je te jure que non.
— Alors, quel est-il?
— Ah ! tu ne vas pas me croireencore si je te dis la vérité.
— Mais parle, parle donc, tu vois bien que j’étouffe.
— Eh bien! cet homme, comme tu dis, était là pour toi.
— Pour moi !
— Ah ! lu vois bien que tu ne me crois pas.
— Mais aussi c’est que vraiment c’est par trop forti
— Faut-il donc que je mente pour le convaincre? Que veux-tu que je fasse si tu doule^de toutes mes paroles?
— Mais cet homme!... Allons, dis, dis quel est cet
homme ? ,
— Cet homme est M. de Lannilis.
— Ah ! j’aurais dû le reconnaître. »
Mais sans se laisser interrompre, Marguerite continua d’une voix sûre et rapide :
— « M. de Lannilis avec qui je devais partir, partir pour la Bretagne; car son château touche à Plaurach, et sans quitter ta mère tu aurais pu me voir tou« les jours.
T.KS VICTIMKS Tl'AmOUn.
17fi
— Ah! Margucrile! Marguerite! s’écria Maurice, ivre d’espérance et de joie
— Oui, pendant que tu m’accusais, je pensais à te rejoindre. Pendant ma maladie, tout ce que tu souffrais de mon silence, je le souffrais du tien, tourmentée en plus de la propre inquiétude et de ta propre jalousie. Et quand je me suis relevée, au lieu de t’écrire comme j’aurais pu le faire, j’ai voulu courir près 'de toi, car Je savais que tu douterais de mes lettres; et alors, sans éveiller ses soupçons, je me suis fait inviter par M. de Lannilis; et si çette fête n’avait pas été fixée depuis deux mois, il y a huit jours que je serais près de toi, près de vous, monsieur, qui malgré toutes les preuves que j’avais déjà données de mon amour, m’avez soupçonnée, m’avez injuriée, m’avez battue. »
A mesure qu’elle parlait, le bonheur se peignait sur le visage de Maurice, et quand elle s’arrêta, tombant à ^ genoux;
— « Ah ! Marguerite, s’écria-t-il en joignant les mains dans une extase religieuse, tu es un ange. »
Mais tout à coup, comme si un éclair de vérité lui avait traversé le cerveau :
— « Puisque c’était pour me rejoindre, s’écria-t-il, pourquoi ce soir, après m’avoir revu, voulais-tu donc partir encore?
— Ah ! toujours des soupçons, dit-elle d’un air de dignité offensée; ainsi tu doutes encore? Ah! malheureux! malheureux ! Mais puisqu’il faut que je me défende jusqu’à la fin, je me défends. Je voulais partir ce soir encore, parce que tout à coup je ne pouvais changer d’avis; mais déjà, malgré ma joie, j’avais eu soin de paraître souffrante, et ce matin j’aurais été malade.
— Pourrai-je t’aimer jamais assez pour que tu me pardçnnes? » s’écria Maurice.
Et se relevant il la saisit dans ses bras, et se mit à
LES VICTIMES d’aMOUR. 179
fondre en larmes. 11 embrassait ses mains, il embrassait ses bras, il embrassait ses cheveux.
— « Ainsi tu m’aimes encore? disait Maurice.
— Mais je t’ai toujours aimé, enfant.
— Ohl je t’en supplie, pardonne-moi; oh! dis, dis, pourras-tu me pardonner?
— Je voudrais te le promettre; mais comment oublier tes soupçons, tes insultes et ta brutalité? Ah ! Maurice ! tu m’as fait des blessures qui ne guériront jamais. Qu’aurais-tu donc dit si j’avais été coupable ?
— Je t’aurais tuée, Marguerite, et après je me serais tué moi-même, car maintenant plus que jamais ma vie tout entière est en toi; et si tu me manquais, je n’aurais plus qu’à mourir. Mais tu m’aimes, n’est-ce pas? et tu me pardonnes? Tiens, si tu as pitié de ce que j’ai souffert, si tu veux me rendre le plus heureux des hommes, si tu veux me prouver que ce que tu as dit est vrai...
— Tu veux des preuves; il te faut encore des preuves...
— Non, non, ce ne sont pas des preuves que je veux dire, c’est une consécration. Je crois tes paroles, je te jure, je les crois ; mais si tu veux me laisser espérer que tu me pardonneras, Marguerite... Marguerite?... »
Et de son regard suppliant et brûlant, il acheva sa prière.
Elle baissa les yeux et voulut se dégager ; il se passait alors en elle une terrible lutte ; elle était en proie à une étrange confusion de sentiments. Troublée par cette parole qui sonnait toujours la même comme la plainte dolente et pressante d’un enfant, privée aussi d’une partie de sa force parce que la défaillance physique commençait à se joindre à l’inquiétude, elle était cependant bien éloignée de céder. Son expérience de la vie ne lui permettait pas la plus légère illusion sur les suites que pourrait avoir un moment de faiblesse ; elle se disait que, vaincue aujourd’hui, elle le serait sinon à toujours au moins pour longtemps, que l’habitude, a\ec ses lâchetés et ses servi-
LES VICTIMES d’aMOUR.
Il tés quotidiennes, les reprendrait tous les deux, et qu’il faudrait alors pour s’affranchir un bien autre effort que celui qu’elle allait tenter. Enfin, elle ne pouvait se dissimuler qu’elle était trop complètement dans son tort avec Maurice pour se laisser dominer par lui; elle ne pouvait pas, l’edt-elle désiré, le trahir à moitié. On dit qu’entre la panthère et ie dompteur d’animaux sauvages une lutte (le regards s’établit infailliblement décisive: la vie de l’un, la liberté de l’autre, voilà l’enjeu ; le premier qui baisse les yeux est perdu. Marguerite connaissait cette puissance du regard doublé de la volonté; elle jeta sur Maurice un coup d’œil fascinant, et tes puissances du mal l’emportèrent: c’était la nuit, souvent conseillère des mauvaises pensées, et certes, autour de son hôtel, les ténèbres étaient moins noires, moins absolues qu’en elle-même.
Que pouvait Maurice contre cette puissance? D’ailleurs, Marguerite n’eut pas la simplicité de lui dire seshésitations, ses pensées, ses vrais motifs; plus son intention était perfide, plus son langage devait avoir les apparences de la franchise et de la noblesse.
Elle se leva, et repoussant doucement Maurice, toujours penché sur elle, suppliant et désirant :
— « Non, dit-elle, tu ne m’estimerais pas. »
Maurice, tout d’abord, la regarda stupéfait; ne comprenant rien à ces paroles, il attendit qu’elle .s’expliquât davantage.
Elle reprit alors, d’une voix lente et vibrante:
— « Écoute, Maurice, écoute-moi bien ; si j’étais la malheureuse et la coupable que tu soupçonnes, si j’étais ce que tu me fais la honte de me supposer, une rouée vulgaire, j’aurais facilement raison de toi, pauvre écolier d’amour. Que m’importerait si je ne t’aimais pas, si je n’aimais que le plaisir, que m’importerait d'être à toi, celte nuit, sans témoins, assez sûre de ta loyauté pour savoir que tu ne di -ais rieu, et qu’à mon premier geste, lu me quitterais?
LES VICTIMES d’amour.
La colère gonfle ion front, pâlit tes lèvres, étreint la gorge et te brise le cœur; eh bien! si je voulais, je pourrais te verser une telle coupe d’oubli, que, dans l’ivresse et l’excès de ton bonheur, tu te demanderais si tu as souffert. Cela serait, Maurice, si je le voulais ; mais demain, rendu à toimême, marchant sous le ciel bleu, et ressaisissant dans la pureté du matin un peu de la pureté de ton âme, tu dirais : Cette femme m’a joué! Je te le répète, tu ne m’estimerais pas. »
Maurice pouvait tout attendre de sa maîtresse, tout, excepté un tel langage. Ces raisons, déduites avec un art si cruel, lui semblaient sans réplique. Quel droit pouvait-il se sentir sur une pareille femme? S’il l’aimait tout à l’heure pour sa beauté, il l’adorait maintenant pour son angélique noblesse. Puis comme, dans cette âme d’artiste, les impressions se succédaient avec mobilité, le désir le plus ardent fit place, en une minute, à l’abnégation la plus grande : il ne voulait pas rester au-dessous de Marguerite. D’ailleurs, sur lui aussi la fatigue pesait d’une main de plomb; lassé par le voyage, accablé par les veilles, brisé par l’émotion, il en était arrivé à cette crise d’atonie et de sommeil qui terrasse les plus forts, qui couche la sentinelle perdue aux avant-postes, l’oûicier sur le banc de quart, le savant sur son livre ou sur son fourneau : passion, inquiétude, volonté, désir, tout cela devait se taire, la. maîtresse nature avait parlé. Lui-même, d’ailleurs, étourdi du bruit qu’il avait fait, du mouvement qu’il s’était donné, de la colère qu’il avait dépensée, en était arrivé à ne plus savoir trop précisément ce qu’il voulait. Instinctivemeni, une dernière inspiration surnageait : ne pas s’éloigner, ne pas la perdre de vue, tomber foudroyé, mais en la regardant.
La patronne de Marguerite de Fargis n’était pas la Marguerite de Faust, la craintive et timide enfant, la dernière image de la candeur que nous ait léguée l’art contemporain ; sa patronne, à elle, devait être un peu la cousine de
1S2 LES VICTIMES d’aMOUR.
MéphistophtMès, uiiescintillanleMnrgarita, une perle brillante, mais fausse, tombée de quelque couronne Céleste. Qui l’eût vue contemplant d’un œil fixe son amant fasciné et démêlant à travers les cloisons de son éer^eau ce qui s’y débattait et tourbillon n ail, eût été effrayé. Elle était sûre de son triomphe; et, quand Maurice, se relevant, lui adressa la parole, elle savait d’avance ce qu’il allait lui dire.
— « Ne crains rien, murmur^-t-il d’une voix étouffée, jé serai digne de toi. Agis comme si tu étais seule ici, je suis ton enfant, ton frère, moins que cela si tu veux, un chien, un meuble; je ne te demande que le privilège que tu accordes au moindre des brimborions qui sont ici, être avec toi, auprès de toi. Je te le répète, tu es seule. Le rideau le plus épais ne te voilerait pas mieux que ma volonté bien arrêtée. Mais il y a six semaines que je ne t’ai vue, j’ai besoin de te voir, de te sentir dans la môme atmosphère que moi, d’entendre, si tu es éveillée, ta voix caressante bu ton pas léger sur le tapis, si tu dors, le chant de ta respiration égale. Je ne te violenterai pas, mais je ne te quitterai pas.
— Et où, et comment passerais-tu la nuit? interrompitelle; tu veux donc faire une maladie, cher enfant? Tiens, regarde ton visage. »
• Et, disant cela, elle le conduisit devant une glace.
— «Non, non, Maurice, c’est impossible, c’est une folie.
— Ah ! il y a longtemps que je ne me suis couché, repritîl tristement, j’ai tant veillé ma pauvre mère, que je peux bien veiller cette nuit celle que je crois digne d’être mu sœur. Ce fauteuil me sera bon ; sijen’y dors pas, eh bien, j'y rêverai. »
Au fond, Marguerite avait obtenu ce qu’elle voulait; elle sentait que demander plus serait risquer de tout perdre, et qu’elle se heurterait contre une de ces résistances passives que rien n’ébranle ; elle se décida donc à ne pas insister : « C’est une heure à passer, se dit-elle, dans une heure il fera jour, il faudra qu’il parte. »
LES VlCTinus d’amoos.
— « Tu veux bien, dit Maurice d’une voix calme, ah ! merci ; mais, puisque tu es si bonne, laisse-moi t’adresser encore une prière : ce que tu n’as pas voulu donner à une surprise, cet assentiment que tu as refusé à l’amant irrité et jaloux, promets-moi de le donner demam librement, de venir demain, sans que rien t’y contraigne, sinon ton amour, dans notre chère petite chambre; tu me le promets, n’est-ce pas ? »
Marguerite, étendue sur son fauteuil, les yeux à demi fermés, écoutait sans répondre; elle prêtait l’oreille à une voix intérieure qui lui murmurait tout bas : — «Oui, demain, tant qu’il voudra, c’est bien loin et bien près demain ; promets-lui pour demain un royaume, pour demain ta tendresse et ta fidélité. Ab I certainement il sera bien heureux... demain. >
Puis, Maurice ayant cessé de parler, et l’implorant du regard, elle se souleva un peu :
— « Oui, dit-elle, j’y serai. A demain, . Maurice, à demain. Mais, pour l’heure présente, je t’en conjure, donne-moi un instant de calme ; ne me parle môme pas, je t’en prie, j’ai la tête perdue, le corps brisé. Laisse-moi me remettre un peu ; ta colère et tes violences m’ont anéantie. >
Une telle prière vaut un ordre. Maurice s’éloigna lentement; il tourna autour de, la chambre, s’arrêta près de la cheminée, prit entre ses mains les bijoux qui y avaient été déposés, mais sans les regarder. En réalité, il contemplait Marguerite.
Elle avait fermé les yeux et elle restait immobile : mais tout à coup et par un mouvement purement naturel, qui trahissait un corps courbaturé, elle appuya fortement sa joue sur le dos du fauteuil et soupira faiblement. Elle dormait. Tout d’abord elle avait voulu observer et se remettre, mais l’assoupissement l’avait envahie, et maintenant elle dormait à cœur joie, comme un marmot sur son livre de classe.
184 LBS VICTIMES D’aMOOR.
Maurice s’approcha, mais il ne fit que passer; il se tenait à lui-même sa parole d’honneur. Pour ne pas se laisser tenter, il alla s’asseoir sur le fauteuil qui se trouvait le plus distant de celui de Marguerite et voulut réfléchir. Durant quelques minutes, il resta la, tête entre ses mains, cherchant à ressaisir sa pensée qui s’en allait; mais bientôt aussi il se renversa en arrière. Ce fut dans cette attitude que le prit et le cloua le sommeil. La fatigue avait vaincu.
Il y avait à peine une demi-heure qu’il s’était endormi, que tout à coup il se réveilla. Il étouffait sous le poids d’une oppression nerveuse, et sur ses joues coulaient des larmes âcres et brûlantes : c’était un de ces réveils comme il en avait eu si souvent près de sa mère : et, dans le premier moment, au milieu de la nuit, sous la lueur pâle de la lampe qui tremblotait, il se crut encore à la terrible veillée. Il se redressa en sursaut et regarda autour de lui.
Marguerite dormait toujours. Il semblait qu’elle n’avait pas fait un seul mouvement.
Par les fenêtres, une lumière blanche filtrait, élargissant les étroites fentes des volets. Le jour allait paraître. Maurice comprit qu’il n’avait pas une minute à perdre.
Un premier élan cependant, plus fort que sa volonté, l’entraîna vers Marguerite; il voulait lui mettre au front un baiser d’adieu.
A deux pas de son fauteuil il s’arrêta ;
— « Non, se dit-il, rien ici. »
Et de peur de manquer encore de résolution il se dirigea vers la fenêtre, l’ouvrit doucement, l’enjamba avec précaution et descendit dans le jardin.
Par la fenêtre entr’ouverte une bouffée d’air frais pénétra dans la chambre : Marguerite frissonna; elle se redressa brusquement : Maurice n’était plus là. Elle n’eut
LES VICTIMES d’aMOUR. 18Ô
jtas besoin d’explicalion pour comprciulre ; sur lapoinio du pied elle alla vers la fenôlre; immobile dans le jardin, Maurice regardait, tourné vers la maison. Cela ne dura qu’un instant; il se glissa à pas de loup par un chemin qu’il avait déjà plus d’une fois parcouru, le long de la charmille, atteignit la terrasse, franchit la balustrade et se laissa tomber sur la terre molle de la contre-allée.
Au moment où elle le vit disparaître, Marguerite, rayonnante, ne put retenir un cri de victoire: — Enfin, dit-elle. — Et fermant la fenêtre, elle gagna son lit.
Pour Maurice, sous les grands arbres du boulevard, il marchait rapide et joyeux: le crépuscule se faisait et sur les hauteurs de Belleville le ciel se colorait en l'eu. Quelle joie, C(uelle ivresse dans son cœur : il n’était plus seul au monde, plus d’inquiétudes ; il était aimé, plus de souffrance. Une vie nouvelle commençait, il ne songeait plus au passé, il défiait l’avenir. Et, par les rues désertes, il allait fièrement, la tête dans le ciel. Il était aimé! Ses lèvres étaient encore humides des baisers de Marguerite, il respirait encore en frémissant les émanations de l’enivrante senteur qu’il emportait avec lui.
Sa chambre lui parut bien froide et bien nue pour servir de temide à de si splendides amours, et il voulut, autant qu’il était en lui, la faire digne de Marguerite; il courut au marché aux fleurs et en rapporta toute une voiture de plantes; il en mit partout, sur la cheminée, sur le rebord des fenêtres, sur le piano; il enleva soigneusement la poussière, il mit tout en ordre, et ayant empli la cheminée de bois, il attendit.
Il n’était pas encore dix heures et elle ne viendrait probablement que vers le milieu de la journée ; mais que lui importait un peu plus ou un peu moins de temps, il avait la certitude qu’elle viendrait, et en attendant, il avait le souvenir.et l’espérance.
Cependant les heures de l’après-midi s’écoulèrent sans
LB8 VICTIMES d’aMOüR.
que Marguerite arrivAt. A chaque minute ii écoutait, il se levait, il allait à la fenêtre, il regardait dans la rue, il se penchait dans l’escalier, revenait s’asseoir, entretenait religieusement le feu pour qu’elle n’eût pas froid lorsqu’elle entrerait, et, pour tâcher de tromper son impatience, il comptait les raies de la tenture ou les fleurs du tapis.
Quand le soir tomba, elle n’était point encore venue.
— « Ah ! se dit-il presque joyeux, ce sera pour cette nuit.»
Et pendant une heure ou deux il fut calme; mais lentement les bruits s’éteignirent, les dernières voitures qui revenaient des théâtres ronflèrent sur le pavé, et dans la rue silencieuse on n’entendit plus que le clapotement des ruisseaux et le pas régulier des sergents de ville qui faisaient leurs rondes.
Cependant elle ne venait pas et il attendait toujours. La nuit fut épouvantable à passer. Il se répétait la justification de Marguerite, et chaque fois il y trouvait des contradictions qui d’abord ne l’avaient pas frappé: mais si elle ne l’aimait plus, pourquoi ces caresses et pourquoi ces promesses? Et il vit que l’on peut encore souffrir après que l’on croit avoir tout souffert et que la douleur est infinie.
Enfin, le jour parut, la matinée s’écoula et avec elle une grande partie de la journée, et Marguerite ne vint pas.
Il se dévorait d’inquiétude ; à la fin, n’y tenant plus, il résolut d’aller chez elle. Peut-être était elle malade? Enfin il saurait quelque chose.
Mais avant de partir, et de peur qu’elle ne vînt en son absence, il prit toutes les précautions possibles. Au beau milieu de son bureau, il laissa une lettre pour dire où il allait, au cordon de sa sonnette il attacha un papier pour avertir que la clef était chez le concierge, et à ce concierge il donna les instructions pour faire monter une dame qui peut-être viendrait. Et tout cela fait, il courut à la rue de Varennes.
lES VICTIMES DAMOUn. 187
Contre la porte de l’Iiôlei, deux doineslùjues, en petite livrée, causaient en fumant.
— « Madame Baudistel ? dit Maurice entrant dans la cour.
— Madame est en voyage.
-- En voyage ?
— Oui, monsieur, madame la comtesse es' partie hier matin avec M. le comte.
— Mais c’est madame Baudistel que je vous demande, interrompit Maurice abasourdi.
— J’ai bien entendu ; mais j’ai déjà dit à monsieur que madame était partie en voyage avec monsieur.
— Ah çà ! mais vous êtes sourd? s’écria Maurice.
— Que monsieur me pardonne, dit le second domestique en intervenant; mais je vois que monsieur ignore sans doute que madame a épousé M. le comte de Lannilis.
— Madame Baudistel ?
— Oui, monsieur, à Sainte-Valère, il y a huit jours. »
Sans répondre, car il était stupide d’étonnement, Maurice se dirigea vers la porte ; mais ses yeux étaient tellement troublés' qu’il ne put trouver la poignée.
A ce moment, un facteur entra, et jetant les lettres dans la loge du concierge ;
« Madame la comtesse de Lannilisl » cria-t-il.
Profitant de la porte entr’ouverte, Maurice sortit.
— « Voilà un particulier qui est fou, dit un des domestiques.
— Eh non ! vieille hête, répondit l’autre, c’est un amoureux que madame aura oublié de prévenir.
— Elle en avait donc beaucoup ?
— Dame, on n’a jamais pu savoir. »
Maurice marchait en trébuchant et sans avoir conscience de ce qui se passait dans sa tête. Il lui semblait que ses jambes fléchissaient. Arrivé sur le boulevard, il aperçut un banc et s’y assit: le sang battait contre la voûte de son crâne comme s’il allait la briser. Tout à