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LES VICTISIES d’aMOÜR.
coup, et au grand dlonnernent de deux ou trois invalides qui passaient là, il se prit la tête entre les deux mains et poussa un cri étoulTé. La vérité lui apparaissait éblouissante dans sa clarté sinistre; il comprenait tout: le silence pendant les deux mois de séjour à Plaurach, — rempresscmenl à le fuir pendant le bal, — la présence de M. de Lannilis dans la chambre, — l’effroi de Marguerite, sa ruse, sa perfidie, sa fuite.
Il crut qu’il allait devenir fou, et se levant il se mit à marcher à grands pas; il gesticulait avec véhémence et parlait haut comme s’il eût été tout seul. Parfois un engourdissement le prenait, et il était obligé de s’appuyer contre un orme pour ne pas tomber; puis il se remettait en marche, et cherchait à rassembler ses idées pour prendre un parti.
Que Marguerite eut été encore à Paris, assurément c’en était fait d’elle; mais elle était loin, une vengeance immédiate était impossible, et ce fut contre lui-même que se tourna sa fureur : le suicide lui apparut comme un refuge et comme un terme à ses souffrances. Il avait voulu un de CCS amours infinis qui nous plongent dans l’isolement, et nous détachent des joies et des espérances de ce monde; maintenant que cet amour lui manquait, que lui restait-il?
— « Oui, oui, se répétait-il, M. de Tréfléan avait raison: il faut mourir! »
Et au lieu de continuer son chemin, il revint sur ses pas; il montait vers Vaugirard, il descendit du côté de la rivière.
Relativement il était presque tranquille ; ikivait un but : il était décidé. Il arriva au bord de la Seine et se mil à suivre le quai. Il regardait sans cesse autourde lui, en avant, en arriére, sur l’autre rive, sur le fleuve même : il cherchait un endroit favorable à l’exécution de son projet sinistre.
11 parvint ainsi jusqu’au pont d’iéna; il était désert, et le moment paraissait mciacillcusemcnl choisi. Un brouil-
LES VICTIMES DAHOUB.
lard assez épais commençait à tomber. Il se pencha pardessus le parapet et regarda la rivière : elle coulait sale et jaunâtre comme après plusieurs jours de grande pluie, et donnait froid rien qu’à la voir rapide et bouillonnante dans son lit de pierres.
. — « Allons! » se dit-il.
Mais prêt à s’élancer, il s’arrêta. Un frisson lui parcourut le corps; il avait peur! Il se voyait repêché, il voyait la foule, il voyait les sergents de ville. C’était hideux. En même temps une voiture parut du côté du Champ de Mars, et craignant d’être observé et reconnu, il s’enfuit en courant.
— <' Serais-je donc lâche? » se demandait-il en gravissant la montée du Trocadéro ; mais aussitôt il pensa à des pistolets qui lui avaient été donnés par M. de Tréfléan, et dès lors sa résolution fut solidement arrêtée. Et se dirigeant vers sa demeure, il fortifia par le raisonnement le projet qu’avaient fait naître sa colère et son désespoir.
— « La dame que monsieur attendait n’est pas encore venue, » lui dit le concierge lorsqu’il entra pour prendre sa clef.
Il ne répondit pas et monta rapidement l’escalier.
La chambre était pleine de parfums, et les rosiers et les camellias avaient laissé tomber sur le tapis leurs fleurs flétries par une chaleur trop grande. Les pistolets étaient à leur place; il les prit et en fit jouer les batteries, puis comme une des cheminées était obstruée par la rouille, il chercha une épingle pour la déboucher. Celle qu’il trouva avait appartenu à Marguerite; c’était un de ces fils de laiton longs et recourbés en compas qui servent à retenir les cheveux; il la regarda avec une expression de haine et de fureur, et allant à un petit coffret qui renfermait des roses fanées et un mouchoir, — précieuses reliques d’amour, — il jeta les roses à terre et déchira le mouchoir en deux.
Il*
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LES VICTIMES D’aMODE.
— «Ah! oui, par elle jusqu’au bout, » dit-il ; et avec l’épingle il déboucha la lumière, et avec les morceaux de la batiste il fit des bourres pour la poudre et pour les balles.
Alors il s’assit à son bureau et voulut écrire à Marguerite; mais, quoi qu’il fît pour se contraindre au calme, il ne trouva que des injures et des grossièretés. Il allait mourir, il voulait rester digne ; il renonça donc à dire ce qu'il avait dans le cœur, et écrivit ces seuls vers :
La mort est une amie Qui rend la liberté.
Adieu donc pour la vie Et pour l’éternité.
Marguerite comprendrait, car c’étaient ceux, il y avait bientôt un an, qui les avaient mis dans les bras l’un de l’autre.
11 traça en frémissant le nom de la comtes.se de Lannilis, lit son testament, et écrivit à Martel :
« Mon cher ami, tu trouveras ci-joint:
» Une lettre que tu voudras bien porter toi-même » son adresse;
» 2® Mon testament, par lequel je t’institue mon léga- » taire, à charge cependant de délivrer quelques dons faits » âmes bons amis de Plaurach.
» J’ai ri de toi, sage ami, quand, il y a dix-huit mois, tu » as voulu me mettre en garde contre l’amour, et, aujour- » d’hui, j’en meurs.
» Ne me plains pas, car, depuis un an, je suis si horrible- » ment malheureux, que le suicide m’est une délivrance.
» Je le prie d’écrire à mes amis et aux journaux pour » arranger convenablement ma mort.
» Adieu, mon cher Martel, et sois heureux; moi, je vais » voir où est le bonheur, si bonheur il y a.
» Ton ami, Maurice Beutiimild. »
LES VICTIMES T)’\MOUH. 191
Il fit un paquet de ces deux lellies et de son teslamcnl, y mit l’adresse de Marlel, et le plaça en vue, au milieu de son bureau.
Puis, tout étant ainsi bien préparé, tenant les pistolets sous sa main, il se laissa aller à l’horrible tristesse que ces lugubres dispositions avaient fait naître en lui, et il tomba dans un morne recueillement. Prêt ii quitter la vie, il jetait un regard en arrière, et s’apitoyait sur lui-même.
Il pensait à son enfance si joyeuse, asamère, à ses vieux amis, à son élan vers la gloire, à son amour. Il revoyait leurs chères forêts Montmorency, Fontainebleau et les jardins des îles Borromées. Il revoyait Marguerite, souriante, passionnée, qui, palpitante contre lui, les lèvressur ses lèvres, les yeux dans ses yeux, se mourait de bonheur, et murmurait : « Je faime, je t’aihie, je f aime ! »
Tout à conp, le bruit 'de la sonnette retentît à sa porte. Haletant, il sedressapour écouter. On sonna de nouveau. Il courut ouvrir; un espoir ihseftsé venait de lui traverser Pesprit : si le domestique l’avait troïftpé.... si c’était....
C’était Martel.
— « IHi laisses bien longtemps tes amis à la porte, dit celui-ci en entrant, tu dorinais?
— Non, répondit faiblement Matrice, epii laissait voir un horrible désappointement.
— Alors, tu n’avais guère envie d’ouvrir.
— ■Oui dit cela?
— Ton visage d’abord, et, ensuite, cos prépüraUTs deféte. Veux-tu que je m’en aille?
— Et pourquoi fen irais-tu?
— Dame, mon ami, par hasard je passe dans ta rue, je vois de la lumière à ta fenêtre, j’ai soin de m’informer si tu es seul, je monte, tu me reçois comme un chien, et il y a plus d’un an que je ne suis venu chez toi.
— Ail { s’écria Maurice, toi aussi, Martel, tu m’accuses et tu te fâfhes contre moi.
— Mon Dieu non, mon ami, je ne me fâche pas; seulement ta conduite est, depuis longtemps, si étrange avec moi, que je m’en étonne et que j’en souffre; mais je sais que je suis toujours ton ami, lu m’en as donné la preuve en m’appelant près de ta mère.
— Et je t’en donnais là une plus grande encore, dit Maurice, en mettant la main sur le paquet de lettres.
— Qu’est-ce?
— Dne lettre que je t’écrivais.
— Alors, donne vite. »
Maurice hésita un peu, puis résolùment, et tendant la lettre :
— « Tiens, tu verras que je pensais à loi, et lu verras aussi l’explication de ma conduite. »
D’un seul coup d’œil, Martel lut la lettre; puis, tout de suite et instinctivement, il courut à Maurice, et le saisissant dans ses bras :
— « Ah! Maurice, mon ami, mon ami... »
Mais lui, se dégageant vivement et ne voulant laisser le temps à Martel ni de parler, ni de le blâmer :
‘ — « N’essaie pas de m’arrêter, dit-il, je n’agis pas légèrement, et je compte assez sur ton amitié et sit ton bon sens, pour espérer que tu m’épargneras des observations inutiles ; ma résolution est bien prise et bien raisonnée.
— Raisonnée?...
— Uui, et si tu m’aimes, tu ne feras rien pour amollir mon courage; d’ailleurs, ce serait peine perdue.
— Mais, enfin, que t’arrive-t-il?
— Il m’arrive, mon cher Martel, que, malgré tes avertissements, j’ai voulu tâter de l’amour, que j’ai été trompé et que, comme tu me le prédisais, il ne me reste plus qu’à mourir.
— Pour une femme!
— Ce n’est pas pour une femme, c’est pour moi, c’est pour ma dignité. J’avais tout mis en elle, elle a tout sali
LES VICTIMES d’aMOUB. 193
et détruit; et elle m’a si bien abaissé dans ma conscience, que, plutôt que de vivre déshonoré à mes propres yeux, j’aime mieux mourir. Et ce n’est pas par faiblesse, comme tu parais le croire, que je me tue, c’est par fierté. »
Ah ! ah ! se dit Martel en lui-môme, dans ce granit qui semble si solide, il y a un mélange et des fissures, tout n’est pas encore perdu, puisque la vanité surnage; — et il eut un peu d’espoir. Quand il avait couru à Maurice, il avait cédé à un premier mouvement du cœur ; mais, dans cette situation critique, ce n’était point au cœur qu’il devait avoir recours, mais à l’esprit. La vie de son ami était entre ses mains, tout aussi fatalement que si, dans un combat, il l’eût tenu au bout de son épée : c’était un combat qu’il avait à livrer, et il lui fallait lutter et contre les vertigineuses séductions du suicide et contre celui-là même dont il était le champion. L’heure était solennelle; habile, il pouvait gagner la bataille; maladroit, il devait la perdre; et il n’avait pas une minute pour se préparer, il lui fallait triompher et de son émotion, et de ses craintes, et de son amitié. Mais par où commencer l’attaque? par le désespoir, la douleur ou l’orgueil? Quelles armes employer, la tendresse, la raillerie ou la raison?
Il restait ainsi cruellement perplexe, lorsque Maurice, qui, par son argument de fierté, croyait l’avoir cloué au mur et réduit au silence, lui offrit lui-môme une occasion d’engager le fer.
— « Ainsi je peux compter. sur toi, n’est-ce pas? dit-il; je n’ai pas un nom bien fameux, mais enfin on s’occupera de ma mort ; je te prie donc d’écrire aux journaux et de dire que je me suis tué, parce que ni dans la vie, ni dans l’art, je ne rencontrais l’idéal que je m’étais proposé. Il n’y a là, je crois, rien de déshonorant pour un artiste.
— Ah! prends garde, s’écria Martel, profitant habilement de cette ouverture. Quant à la loterie de la gloire on joue sur un .seul billet, et que ce billet est notre mort, il
LES VICTIMES d'aMOUH.
faut y faire l)ien attention : au lieu de la célébrité posthume, tu pourrais bien n’avoir que le ridicule posthume. Voyons, puisque tu es bien décidé, puisque tu crois accomplir un devoir, mes objections ne t’ébranleront point, n’est-ce pas? Eh bien, laisse-moi aussi accomplir ce que je crois le mien. Si tu étais à ma place, et que je fusse à 'la tienne, tu voudrais m’arrêter, hein?
— Comme je ne saurais pas ce que tu as souffert, je me tairais.
— Tu parlerais, Maurice, tu parlerais, car tu m’aimes, et ton cœur crierait et supplierait : on ne voit point son ami, son camarade, son frère, courir à la mort sans se jeter au-devant de lui. Mais il ne s’agit pas de l’ami maintenant; notre vie est à nous seuls, à nous seuls le droit d’en disposer comme nous l’entendons, je le veux bien; mais encore faut-il que nous sachions ce que nous faisons.
— Crois-tu que je ne le sache pas?
— Eh bien, puisque tu le sais, examinons-le à nous deux; que t’importe? Puisque tu as raisonné, raisonnons encore, dix minutes de plus ou de moins sont bien peu de chose, il me semble. Tu vas, n’est-ce pas, prendre ces beaux pistolets, qui sont là sur ton bureau, tu vas les armer, te les poser tous deux sur le front?...
— Non, sur le cœur, dit Maurice sans être ému.
— Enfin, sur le front ou sur le cœur, peu importe; puis quand ils seront bien posés, tu presseras la détente. »
En disant ces mots. Martel exécutait la pantomime qu’il traduisait.
— « Prends garde, interrompit vivement Maurice.
— Oh ! n’aie pas peur , je ne veux pas me tuer ; je l’ai voulu autrefois, mais ça s’est heureusement passé tout seul. Donc tu presses la détente, et alors, ou tu te tues, ou tu te manques.
i.r s YiCTîM i;s n’AMorn.
— Je me tue, dit Maurice.
— Tu te manques; laisse-moi supposer un moment que tu le manques, je supposerai après que lu t’es tué : tu sais, nous sommes deux philosophes discutant sur le suicide. Donc tu as tiré ei *u t’es manqué, tu n’es qu’à moitié mort. Au bruit de la détonation, ton concierge monte; les voisins accourent; on enfonce ta porte, on te trouve renversé là, sur le tapis, baigné dans ton sang, horrible, défiguré; les sergents de ville arrivent ; le médecin du quartier s’empresse; on te porte sur ton lit; on te panse, on te martyrise ; enfin M. le commissaire paraît, exactement comme au théâtre de Guignol, et comme tu n’es qu’à moitié évanoui, il t’interroge et t’adresse son discours : le suicide est une lâcheté ; que t’a fait cette société au sein de laquelle tu ne veux plus vivre? elle t’a nourri, elle t’a élevé, elle t’a préservé de cet acte flétris- . sant, honteux, que lu voulais accomplir en te suicidant; •il te parle de la loi, de la morale, de l’église; du poste où Dieu, faisant les fonctions de caporal, t’a mis en sentinelle, enfin il est d’un pathétique aquatique, et il faut que tu lui promettes, à lui commissaire de police, de ne jamais recommencer. Tu aimerais les drôleries sérieuses qu’il y aurait là, je le comprends, de quoi te tenter ; mais nous n’avons pas le même tempérament, et toi ça t’exaspère. Aussitôt que tu le peux, c’est-à-dire après deux ou trois mois d’horribles souffrances, tu recommences, ou bien tu ne recommences pas, car il parait qu’une saignée change beaucoup le caractère, et dans ce cas, tu restes ridicule et défiguré. J’ai vu un Werther qui s’était manqué, et outre que de beau garçon il était devenu fort laid, tout le monde riait de lui. — Maintenant, si tu le veux bien, nous allons supposer que tu t’es tué.
— Et j’espère que ce sera un peu moins ridicule, interrompit Maurice, la mort a sa poésie et sa sainteté.
— Ah 1 mon Dieu, ce ne le sera guère moins, continua
tBS VICTIMBS d’amour.
Martel, heureux de s’ôlre fait c'couter jusque-là; d’abord, nous avons le même début, concierge, voisins, etc., moins la seule chose drôle, à savoir le discours; mais en place nous avons les commentaires dont je te fais grâce, et qui cependant ne seraient pas tous précisément lyriques, et de plus encore nous avons les articles de journaux. Sans doute je ferai ce que je pourrai, mais je ne peux pas grand’chose. Ton commencement de réputation t’a fait des envieux et des ennemis, et ils auront beau jeu ; vois donc un peu d’avance l’etfet d’un méchant petit article du Panurge ou du Furet : « La chambre était pleine de fleurs ; le lit avait de beaux draps blancs avec une taie d’oreiller garnie de dentelles. C’était complet; il y avait même la lettre à l’ami, et on assure que cet ami existe.» — Là-de§sus coup de griffe pour moi; mais, comme je suis vivant, on me ménagerait et on se rattraperait sur la conclusion : « Ce suicide nous convainc d’une vérité que nous avons souvent émise, c’est qu’ib était plus facile à ce monsieur de se défaire de la vie que de sa musique. »
— Eh bien ! s’écria Maurice furieux, que m’importe : ils ne diraient que la vérité, après tout; si je voulais vivre et travailler, je ne ferais plus rien de bon, je suis impuissant.
— Toi ! tu n’as jamais été plus fort. La première douleur passée, tu verras ce que tu as gagné en expérience. Nos chevrons, à nous autres, ce sont nos blessures, et nous n'avons d’avancement qu’à la condition de souffrir. Pour un artiste, il n’y a pas de joies ou de chagrins, il n’y a que des excitations qui tournent au profit de son art. Tu verras à combien de secrets tu te trouveras initié. »
Maurice resta un moment sans répondre, les railleries de Martel l’avaient blessé et humilié dans son orgueil. Ce dernier argument le touchait dans ses plus chères croyances; c’élait comme une fêlure qui se serait faite sous les
lES VrCTIMES d’aMOÜB. 1R7
coups redoublés qu’il avait reçus; mais il n’était point encore ébranlé, et bientôt :
— « Quand tu aurais raison, dit-il, quand l’artiste grandirait dans son malheur, qu’est-ce que ça me fait, à moi? est-ce que je suis un artiste maintenant? Et quand j’en serais un, et quand j’accepterais ce que tu dis là, est-ce que je n’ai pas encore mille motifs pour mourir? Songe donc que j’ai tué ma mère, et qu’à tous mes chagrins s’ajoute le remords. Plutôt que de vivre torturé, j’aime mieux m’oilrir en sacrifice. Ah! la digne crainte femme! si j’ai eu l’infamie de la délaisser, je veux avoir au moins le courage d’aller la rejoindre et lui demander pardon.
— Mais, repri' 'lartel sans se laisser abattre par cet excès de sensibilité, et comprenant qu’après avoir vaincu sur le terrain de l’orgueil, il fatiait encore vaincre sur le terrain du sentiment, — mais crois tu pas vraiment que le suicide est une expiation ? Voyons : je ne me place plus au point de vue de l’art, mais au point de vue de ta mère. Tu vas la rejoindre, n’est-ce- pas? comme lu le veux; tu parais devant elle et tu lui dis : « Je t’ai rendue malheureuse, c’est vrai, j’ai causé ta mort, c’est vrai, mais sais-tu ce que j’ai fait pour réparer cela? Au lieu de rester sur la terre à me repentir activement, au heu de travailler pour que mon travail de chaque jour monte vers toi comme une prière, j’ai abandonné les autres, je me suis abandonné moi-môme; je n’étais qu’un faible et ingrat enfant, je suis un damné; car, pour elle, bonne chrétienne, tu ne pourras jamais être qu’un damné. Mais si elle était là à nous écouler, tu verrais...
— Ah ! si elle était là. Martel, si elle était vivante, je ne me tuerais pas, car j’irais me jeter dans son sein et pleurer avec elle, et elle aurait des tendresses qui rendent tout supportable. Mais je suis seul, tout m’abandonne à la fois, et je n’ai pas la force de supporter mon malheur. Je t’ai dit que je me tuais par dignité, ce n’est pas vrai, c’est par lâcheté, c’est parce que je souffre trop, c’est parce que je
LES VICTIMES d’aMOÜR.
l’aime encore. Oui, cela est honteux; oui, elle m’a trompé, elle s’est jouée de moi, elle est infâme, elle me tue, et cependant je l’aime, je l’aime, entends-tu bien, je l’aime. Ses mensonges, sa lâcheté, sa trahison, je les oublierais, tandis que ce que je ne pourrais jamais oublier, c’est son regard, c’est elle tout entière ; et quelle autre aurait son sourire! — Ah! mon ami, si tu la connaissais, tu verrais bien que pas une femme n’a son sourire; — quelle autre me dirait avec son irrésistible accent : « Maurice, je t’aimé! » Quand je pense à ses baisers et à ses
caresses, je suis fou Tiens, prends mes mains, vois
comme je tremble, vois toi-même ; et pourtant je sais aujourd’hui qu’elle me trompait; et, malgré tout si elle était là, devant moi, me regardant comme elle sait regarder, je tomberais à ses pieds, je baisserais les yeux devant elle, je lui demanderais pardon de ses propres fautes, et tout ce qu’elle voudrait je le croirais!... Tu vois donc bien qu’il faut que je meure. »
Et il se jeta sur son lit en pleurant et en criant. Martel, appuyé sur le bureau demeura immobile, presque heureux de cette crise qui ne pouvait conduire qu’à une prostration, et favoriser la dernière attaque qui lui restait à tenter ; il savait que vouloir arrêter la douleur dans son premier débordement, c’est accroître sa force et l’exaspérer, et que si l’on peut conserver l’espérance d’en voir tarir la source, c’est en lui permettant de s’épancher librement. Il laissa donc Maurice- pleurer et crier tout à son aise, puis, quand il le vit bien accablé, bien amolli, s’avançant gravement ;
— « J’ai tout épuisé pour te retenir, dit-il en lui prenant la main et en la pressant avec émotion, ce n’est donc pas l’amitié que j’invoquerai après les appels décisifs que je t’ai faits. Si tu as résisté à ton art et à ta mère, c’est que, comme tu le dis, ta résolution est bien prise; je n’ai donc plus qu’à la respecter,, car je comprends le suicide
I,KS Vir.TIMIîS n’AMOtlR.
et je l’admire. Mais encore faul-il cependant qu’il s’accomplisse dans de certaines conditions. Tu persistes toujours à te tuer, c’est bien, je te le permets, je t’approuve; mais si tu te tuais aujourd’hui, dans un moment d’excitation nerveuse, tu serais ridicule pour les autres, et doisje te dire toute ma pensée, tu le serais môme pour moi. Je ne verrais dans cet acte religieux qu’un désordre purement physique, qu’un coup de tête sans signification. Ce n’est point ainsi qu’un homme de ta portée et de ton courage, que mon ami doit mourir. Mais si dans quelques mois, loin de cette chambre pleine de souvenirs, de cette ville où tu l’as aimée, seul dans une lande déserte, sous le vaste ciel, calme, résolu, réfléchi, dans la possession de toi-même, tu dis encore : je veux me tuer ! et si tu exécutes cette résolution, tu accompliras une chose grande et digne ; et cette chose, Maurice, je crois que tu es homme à la faire. Jusque dans la mort, sois artiste. »
Maurice qui jusqu’alors avait vaillamment supporté les assauts de Martel, et lui avait toujours répondu coup pour coup, ne trouva rien cette fois à riposter; toutes ses défenses avaient été ruinées les unes après les autres, et il était maintenant si bien enveloppé, que non-seulement il ne pouvait plus se cacher sa défaite à lui-même, mais (ju’il allait être encore forcé de la reconnaître hautement. Car dans son esprit se posait avec d’éblouissantes clartés ce dilemme impitoyable : — ou la passion m’a rendu un grand artiste, ej, alors je trouverai la force de vivre et deviendrai célèbre; ou retardant l’exécution de mon projet, je me tuerai comme un stoïque de la vieille Rome, et alors, au lieu d’être ridicule, je serai grand et ueviendrai un exemple. Dans l’un comme dans l’autre cas. Martel a donc raison ; il ne faut pas mourir. — Mais la forfanterie de la résolution l’empêcha de s’avouer vaincu et il essaya de lutter encore.
Martel, qui voyait son avantage, répliqua sans sedécou-
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rager; seulement, comme ils étaient à boutde démonstrations, ils revinrent tous deux à le rs premiers arguments; mais comme ceux de Martel étaient les plus solides et les plus forts, ils reçurent de leur répétition une puissance qui accablait Maurice plus lourdement encore que la première fois; cependant, quoique convaincu, il ne cessait de répondre : « Je ne le veux pas, » et quoique décidé à ne plus se tuer tout de suite, il répétait encore : « Je le veux toujours. »
Enfin, Martel se dépitant malgré lui de cette mauvaise foi et de cette obstination d’enfant malade :
— « Mais si ce n’est pas par dignité, s’écria-t-il, attends au moins par intérêt. Qui sait si elle ne t’aime pas encore?
— Allons donc ! s’écria Maurice, et il se mit à raconter comment, malgré ses promesses, elle ne lui avait pas écrit, comment elle l’avait reçu dans le bal ; enfin la scène de la nuit, et celle où il avait appris le mariage et le départ.
— Eh bien, dit Martel, qu’est-ce que cela prouve?
— Comment, ça n’est pas assez clair?
— Pas du tout ; ça prouve qu’elle t’a trompé, mais ça ne prouve pas qu’elle ne t’aime plus.
— Crois-tu? interrompit vivement Maurice, se cramponnant follement à cette espérance, comme un noyé à un brin de paille.
— Dame, je ne te garantis rien ; mais, à ta place, je voudrais voir, j’attendrais, les femmes sont si prodigieuses !
— Mais attendre, ce serait mourir tous les jours.
— Oui ; mais si je t’offrais un moyen d’attendre sans trop souffrir, attendre en te distrayant, en usant ta douleur par l’agitation et la fatigue. Voilà le printemps, rien ne me retient à Paris, partons en voyage.
— Et à quoi bon, mon ami ?
— A ne pas rester ici à te brûler à petit feu ; et puis enfin, on peut la chercher, tu peux la retrouver, tu peux la revoir.
LES VICTIMES d'aHODB.
— Ah ! c’est impossible, c’est insensé.
— Avec les femmes, c’est l’insensé qui est le possible.
Donc plus un mot, de force ou de bonne volonté, je t’emmcne. Voyons, il y a bien une valise ici.
— Mais il est au moins deux heures du matin.
— C’est égal, nous partons; je ne te laisse pas dans cette • chambre; tu vas venir coucher chez moi, et demain nous conviendrons de nos faits et gestes. »
En parlant ainsi, il jetait dans une petite malle quelques habits et un peu de linge. Maurice, honteux et irrésolu, le regardait faire sans rien dire; puis, comme Martel allait fermer la malle,
« Prends les pistolets, dit-il.
— Allons donc ! fit celui-ci ; mais se ravisant aussitôt : c’est inutile, va, s’il faut en venir là, tu trouveras bien toujours, sur ton chemin, la mare de Stenio, une jolie petite mare profonde, avec des grenouilles et de grands saules, et quoique la noyade, à mon gré, soit une chose atroce, ;le tombeau sera si coquet, que ça vaudra toujours mieux que des pistolets. Allons, allons, partons. »
Maurice voulait résister, mais il le prit par le bras et l’entraîna presque de force.
Ils avaient déjà descendu quelques marches, quand Maurice s’arrêta :
— « Eh bien ? fit Martel.
— Attends-moi un peu ; il faut que je remonte, donne la bougie. »
Il remonta en courant, alla droit à la cheminée, prit les lambeaux du mouchoir qu’il avait déchiré, les baisa dans un transport fougueux, puis, les ayant cachés soigneusement sur son cœur, il jeta un long regard d’adieu à celte chambre où tout conservait encore la magic des félicités évanouies, et rejoignit Martel, qui déjà s’impatientait.
riN DE LA PREMIÈRE PARTIE