DEUXIÈME PARTIE
l’ami o’un amant
Sur la route, qui, depuis les dernières pluies d’hiver, n’avait eu le temps encore ni de sécher, ni de durcir, ils marchaient à grands pas.
L’air était tiède et le soleil radieux : c’était le printemps, et, parmi les herbes tendres des fossés, violettes et'fraisiers commençaient à fleurir.
Les lilas laissaient pendre leurs thyrses rougissants pardessus les murs des jardins, et les ravenelles faisaient de leurs pétales, qui déjà se détachaient, une épaisse jonchée tout le long des trottoirs.
Les bourgeons, dans les bois, se gonflaient et crevaient de sève, les bouleaux balançaient leurs chevelures déliées, les chèvrefeuilles festonnaient de verdure les tiges qu’ils pouvaient enlacer ; et de toutes les plantes, depuis l’arbre jusqu’à la mousse, s’exhalait une senteur fortifiante; les oiseaux chantaient, et au loin, dans les jeunes ventes, le coucou, à des intervalles rappiochés, répétait son cri retentissant et railleur.
Eux, cependant, ils marchaient toujours sans s’arrêter et sans parler.
Et pruniers, pêchers et cerisiers neigeaient sur leurs têtes des tourbillons de fleurs parfumées. Et la plaine résonnait de mille bruits; les seigles et les blés, déjà longs, se couchaient et se relevaient sous le vent, les sillons de trèfle s’étalaient ondoyants et veloutés, et sur la terre, que la charrue et la herse retournait et émiettait, les laboureurs faisaient leurs dernières semailles.
Ces joyeux tableaux qui, sans interruption, se succédaient sur la route, ne parvenaient ni à retarder Maurice, ni à le distraire : « forçons le pas, » disait-il souvent; et lui-même donnant l’exemple, ils laissaient derrière eux plaines, forêts, prairies, vergers et villages.
En se hâtant ainsi, il croyait revoir bientôt Marguerite; car des paroles les plus graves, des raisonnements les plus solides ,de Martel, c’était cette espérance, mise en avant comme moyen désespéré, qui, après réflexion, lui avait laissé l’impression la plus vive et la plus durable ; et dès le lendemain, il avait prié Martel, n’osant le faire luimême, d’aller rue de Varennes, savoir dans quelle terre de province madame de Lannilis s’était enfuie. Cette idée de la retrouver avait pris dans son cerveau malade une indestructible solidité; ce qu’il lui dirait, il ne l’imaginait guère; ce qu’il apprendrait, il ne le prévoyait pas trop bien, mais, cependant, il voulait la voir, lui parler, l’entendre, la voir, enfin, lavoir; qui sait, peut-être le regrettait-elle déjà?
Martel avait obéi docilement : il avait été rue de Varennes; il avait interrogé le concierge, et il avait eu une réponse parfaitement claire et précise; mais, loin de transmettre cette réponse à Maurice, il lui avait rapporté que Marguerite était partie, pour visiter ses domaines de Machault, en Sologhc, et de Fauriac, en Auvergne, mais sans pouvoir préciser par lequel clic avait dû commencer.
LES VICTIMES d’amour.
Maurice avait voulu aussitôt se mettre en route, mais Martel était encore intervenu, il avait représenté que deux ou trois jours de retard permettraient de se reconnaître et de se préparer ; que le temps était beau, que le voyage pouvait se faire cà pied, et que cela lui donnerait occasion de visiter les plaines de la Beauce, qu’il avait besoin de revoir. Maurice avait discuté et disputé, et il avait fallu recommencer une véritable bataille; mais, enfin, enlacé dans un dédale de ruses et de raisonnements, il avait fini par céder, et il avait été décidé qu’on partirait le sac sur le dos et le bâton à la main. Et, quand les derniers achats et les derniers préparatifs que Martel, pour gagner du temps, avait fait traîner en longueur, avaient été terminés, — par la barrière d’Enfer, d’un pas rapide et solide, ils étaient enfin partis.
Jusqu’à Orléans, malgré les efforts de Martel, la route se fit dans un silence absolu. Le matin, lorsqu’à l’abri d’une haie ou sur un tas de cailloux emmétrés, on s’asseyait pour déjeuner, sans rien dire, Maurice prenait son pain, en mangeait à petites dents deux ou trois bouchées, et machinalement, l’œil fixe et ne regardant pas, il jetait le reste à Badaud ; et la nuit, dans leur chambre d’auberge, souvent Martel l’entendait se tourner et se retourner sur son lit, se lever, ouvrir la fenêtre et rester là longtemps insensible au froid, perdu dans sa douleur.
Mais quand la Loire fut passée, et qu’ils traversèrent les immenses plaines plates et incultes qui commencent la Sologne, Maurice ne fut plus maître de garder le silence et d’observer la contrainte que, par un reste de dignité, il avait voulu s’imposer. Un à un, il comptait tous les kilomètres.
— « Encore cinquante, encore trente, » disait-il.
Et à chaque instant il se faisait répéter par .Martel les paroles du concierge de la rue de Varennes. 11 l’interrogeait: « Crois-tu que nous la trouvions à Machaull? —
lÆS VICTIMES d’aMOBB.
Penses-tu pas plutôt qüe ce soit à Fauriac? » Et comme Martel se taisait, il insistait;' il voulait avoir son avis, son sentiment. « Enfin, répétait-il fiévreusement, on pense quelque chose, on a une idée; quelle qu’elle soit, on en a une. Parle, parle. »
Alors Martel, pour le préparer à une déception qu’il savait certaine, lui disait et lui répétait à satiété qu’il était impossible de rien préciser ; qu’il ne devait pas se Xaire des idées qui, ne se réalisant pas, le jetteraient dans la colère, puis l’abattement; qu’il y avait autant.de chances pour Fauriac que pour Machault, et qu’elle pou- ;«ait tout aussi bien avoir commencé par l’Auvergne que par la Sologne.
Mais Maurice, qui par ses demandes ne ^voulait que la confirmation de ses désirs, s’irritait et s’emportait à réponses.
— « Elle est à Machault, » disait-il . Et il entassait raisons sur raisons pour se le prouver à lui-môme plus .fortement chaque fois ; et pour conclusion derni&:e, il ajoutait son éternel refrain : « Marchons, marchons.
A force de marcher, ils approchèrent, et au bout-d’une route droite et plane qui coupait à travers des sables arides, ils aperçurent juste en face, d'eux un petit clocher à.l’lmrizon. C’était Machault.
Ils marchèrent plus vite; ,et (malgré la rapidité de leur course, Maurice, qui était déjà pâle comme les pâquerettes du chemin, pâlit encore: jses lèvres blêmirent, tout .son sang s’amoncela au coeur, ,et .ne disant plus une seule parole, il .alla avant.
.Enfin ils arrivèrent. Entre, des bouquets d’ormes , tout couverts de petites fleurs roses serrées et massées iComme des feuilles, s’élevait une maison carrée bâtie dans le style Louis XIV, avec un perron et .des colonnes lourdes et solides ; une pelouse, sans une seule corbeille d’arbustes, s’étalait tout autour,, et allait finir d’un côté aux arbrespt
LÏS VICTIMBS D’aMOü*. 207
aux taillis d’iin parc, et de l’autre aux premières maisons du village.
— «Eh^ien! maintenant, dit Martel, que veux-tu faire?
— Aller jusqu’au village, répondit Maurice, prendre une chambre à l’auberge, m’habiller et revenir ici.
— Ce' soir?
— Ce soir.
— Mais mon' ami...
— Ah'!" Martel, toutes paroles sont inutiles. En venant ici à pied avec toi, j’ai fait plus que force; l’impatience me brûle, il faut que je la voie.
— Mais tu ne seras point reçu.
— Alors je lui écrirai, et je t’assure qu’elle me recevra quand elle auraf vu à quoi je suis décidé, même à un scandale, même à l’aller chercher auprès de son mari, et à crier à tous que je suis son amant.
— Que lui veux-tu enfin? Qu’as-tu à lui dire? Qu’a-telle à te répondre?
— Voilà' justement; oui, qu’a-t-elle à me répondre? C’est ce que je veux savon" et c’est ce que je saurai. Marchons. »
Ils traversèrent le village. Derrière des nuages rouges nuancés de jaune, le soleil se couchait ; par groupes de deux ou trois, les paysans rentraient de la plaine; les bœufs se dandinaient lentement en meuglant, et sur le seuil des portes les femmes causaient accroupies, leurs enfants dans les bras. Sur la place du marché, à l’enseigne du Soleil d'or, ils trouvèrent une auberge.
— « Avant tout, dit Martel, sachons si elle est ici. »
On interrogea l’aubergiste, et naturellement la réponse
fut négative. Maurice insista, recommença sa demande, fexpliqua, la rendit claire, précise; mais ce fut en vain.
Ni madame de Fargis, ni madame de Lannilis n’étaient au pays, et même il n’y avait qu’un seul domestique aU , château.
LES VICTIMES d’aMODH,
Maurice fut altéré, puis, après quelques instants, il eut l’air de se rendre, et Martel se félicitait déjà de sa ruse, lorsque voulant se mettre à table et le cherchant pour souper, il ne le trouva plus. Pendant une heure il l’attendit dans des transes mortelles, craignant tout de son désespoir et de son exaltation, et s’accusant lui-même de sottise et d’imprudence. Enfin, lorsque ne sachant plus que penser il allait se mettre à sa recherche, il le vit revenir le visage en feu, les lèvres bleuâtres, les yeux étincelants, immobiles.
-- « J’en viens! dit Maurice d’une voix brève et saccadée ; j’ai fait parler le domestique, elle n’y est point et on ne l’attend point. Nous partirons demain' pour Fauriac. »
Mais le lendemain ils ne partirent pas. Pendant la nuit, Maurice fut pris du délire. Martel, qui plein d’anxiété ne dormait pas, s’approcha de son lit, et le vit la face fortement colorée et gonflée; il parlait à mi-voix et gesticulait vivement; ses paroles étaient rapides, brèves, incohérentes, le nom de Marguerite y revenait à chaque instant, et il le prononçait tantôt avec prière, tantôt avec amour, tantôt avec fureur. Et il s’exaltait, il s'exaspérait, il s’asseyait sur son lit, il voulait se lever, partir pour Fauriac, et il parlait, parlait sans cesse.
Toute la nuit se passa ainsi, et quand le jour parut. Martel, qui avait épuisé ses raisonnements et ses connaissances médicales pour calmer Maurice, descendit demander s’il y avait un médecin dans le pays.
— « Il y a M. Papigny, » dit l’aubergiste.
On l’alla chercher. Il vint quatre heures après, exhalant le vin blanc à pleine bouche. Habitué aux miasmes de la Sologne, y ramenant toutes les maladies, il écouta à peine Martel, examina Maurice d’un air entendu, et tirant de sa poche un énorme couteau à plusieurs lames, ouvrit ^ une lancette, et comme un homme sûr de lui et voulant montrer son savoir et sa dextérité, il piqua rapidement le
LES VICTIMES d’aMOÜIV. 209
bras de Maurice qu’il avait découvert jusqu’à l’épaule.
— «Là, dit-il quand il eut erqpli de sang la moitié d’une cuvette, une bonne saignée et quelques pilules de quinine, après que l’accès sera passé, nous couperons la fièvre; ça ne manque jamais son effet. Je reviendrai demain. »
Mais, te lendemain, il se rencontra avec un de ses confrères de Châtillon, que Martel, peu rassuré, avait fait appeler en toute liâte. Celui-là, médecin de ville, docteur delà Faculté de Paris, était la vivante antithèse de M. Papigny, simple officier de santé et médecin campagnard par excellence. Sa mise, toute noire, était irréprochable, son langage prétentieux et fleuri, ses manières agréables, son geste souriant ; il était à la mode dans un rayon de plus de vingt lieues ; on l’aimait pour sa patience à écouter; on le croyait pour son jétalage d’érudition; pour ses trois chevaux à l’écurie, et son cabriolet, verni à neuf tous les six mois, on le respectait et on le saluait bas.
— « Délire spasmodique, dit-il gravement en prononçant toutes les syllabes, après que Martel eut annoncé les caractères et les symptômes de la maladie de Maurice ; délire spasmodique ou nerveux : l'illustre Dupuytren, sous qui j’ai eu l’honneur d’étudier à Paris, l’illustre Dupuytren l’a souvent constaté à la suite des tentatives de suicide. — Puis, se tournant vers M. Papigny : — Maintenant, c’est une belle et bonne méningite, la phrénésic des anciens, les méninges du cerveau sont fortement enflammées, et il y a phlogose de l’arachnoïde cérébrale qui se communique à la pie-mère. — Puis, revenant alors à Martel : — Ce ne sera point grave, je l’espère. M. Papigny, en très-habile praticien qu’il est, a sagement commencé par la phlébotomie; quant au quinine, je ne le crois pas nécessaire, et nous aurons plutôt recours à de nouvelles et fréquentes phlébotomies sur la médiane cé-
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plialiqiic, auK sangsues derrière les oreilles, auxpédiluves irritants, aux boissons oléagineuses, au repos absolu, à la diète, au silence. »
Pendant quatorze jours, malgré les phlébotomies et les pédiluves, malgré rnôme tous les soins et tout le dévouement de Martel, qui ne se coucha point, Maurice resta dans un état d’ exaltation extraordinaire, et èndürades souffrances horribles. Parfois le bruit le plus léger lui répondait dans la tête avec des élancements atroces; le briiit des lias de Martel lui déchirait les oreilles; il entendait des tambours, des tintements de blochès, des canons, des explosions qui le rèmüaiérit et le soulevaient comme des décharges électriques, il lui sembtîiit que ses artères battaient comme un métronohie ; puis, ioiità coup, l’ouie cessait d’étre douloureuse et il fallait parler â haute voix pour qu’il entendît; mais alors le plus petit rayon de soleil, la moindre lueur, lui faisaient péüsser des cris déchirants; tes yeux étaient roüges, couverts d’un lacis de veines gonflées de sang, les prunelles étaient dilatées et phosphore-scentes ; il se roulait sut* son lit, il s’enfonçait la tête dahs les oreillers jiour échapper à la clarté qui le brûlait, et, malgré tout, malgté les draps, malgré ses mains, malgré scs paùpières, qü’il fermait dans d’horribles contorsions, il voyait des étincelles, des éclairé, des torrents de lave qui le dèvoréiént. Et toujours, toujours, il répétait te nom de Marguerite, il parlait de Montmorency, de Fontainebleau, de Naples; il Rappelait en paroles ardentes, et parfois hiême cyniques, ses souvenirs d’amour ou de volupté; il croyait lâ voir, il lui tendait la main, il lui parlait, il voulait se lever pour la prendre dans ses bras, et si Martel tentait de l’arrêter, il devenait furieux, il se débattait, il le repoussait brutalement, il rugissait, ilécumait; puis, anéanti, épuisé, il retombait sur sa couche. Alors il restait des heures entières dans un marasme effrayant; d’une voix faible il disait ne plus
TES VICTIMES D’aMOUR.
souffrir; mais son regard était mort, sa bouche entr’ouverte, sa langue pendante ; il n’avait plus conscience ni de ses sensations ni de ses perceptions, et il restait ainsi dans une prostration absolue jusqu’à ce qu’une nouvelle crise vint le ressaisir. Et ainsi toutes les tortures que son cœur avait endurées dans ses derniers mois d’amour, son corps les endurait maintenant, non moins complètes, non moins vives, non moins cruelles.
Martel était à bout de forces; il est vrai que chez les braves gens de l’auberge, émus, quoique paysans, de parefîlles Souffrances, il trouvait quelques secours ; mais il était fùrté de les éloigner au moment où il en aurait eu précisément le plus grand besoin, car, dans son délire, Madtice parlait sans cesse de Marguerite, et ses paroles h’étaient que trop claires et que trop compromettantes; et quoique plus de vingt fois par jour, en voyant son ami se tordre en d’atroces convulsions, crier, se frapper, le frapper lui-même, il la maudît et l’accusât de toutes ces douleurs, cependant il avait encore la loyauté de ne point la perdre dans un pays où son nom était connu. Aussi était-il presque toujours seul, veillant à tout, prévoyant tout, faisant tout lui-même, se gorgeant de café pour ne pas succomber au sommeil, brisé par les luttes qu’il avait à soutenir pour arrêter Maurice, accablé de fatigue, abattu de pitié et rempli d’appréhensions sinistres.
Ehïin, là violence des accès diminua peu à peu, les intervalles de raison devinrent de plus en plus longs, l’inflammation tomba et le délire se changea en hallucinations presque calmes ; alors, M. Papigny, qui commençait à perdre la tête, ét avait plus d’une fois avoué n’y rien comprendre, ei parlé de folie et de tétanos, déclara naïvement qu’il avait sauvé son malade. Le lendemain, Maurice put prendre un bouillon, et huit jours après, il descendit dans le jardin de l’auberge.
Sa première parole sensée fut pour Marguerite.
LES VICTIMES d’aMOCH.
— « Dépôchons-nous de nie guérir tout à fait, dit-il, pour courir à Fauriac. »
Et, dans ce but, il s’excita lui-même à sortir. Mais vraiment c’était pitié de le voir dans son impatience, se traîner au bras de Martel. Ptilc, décharné, les pommettes saillantes, les yeux caves, il marchait lentement le long des maisons, à l’abri du soleil. Les paysans, qui tous avaient appris ses souffrances, se découvraient devant lui, et les femmes le saluaient de la voix, avec un accent de compassion.
Leur promenade était le parc du château. Pendant les longs jours qu’il était resté au lit, le printemps avait accompli son œuvre de régénération. Tous les arbres, hormis les chênes bourgeonnants, avaient maintenant leurs feuilles; un grand nombre avaient déjà leurs fleurs, et les bois étaient pleins d’une odeur salubre et vivifiante. Sur l’herbe épaisse et douce, ils s’asseyaient de place en place; mais, ni le riant spectacle qu’il avait sous les yeux, ni les irrésistibles excitations de la nature, ne pouvaient vaincre son abattement, et, pendant des heures entières, il demeurait morne et silencieux, sans daigner voir les caprices de la lumière dans le feuillage encore tout plissé, sans écouter les chansons des oiseaux, qui, sursatête, parlaient d’amour et de bonheur.
Insensiblement, ses forces revinrent, il put faire des courses plus longues, et alors il recommença à parler de Fauriac et à presser le départ.
Tant que cela fut possible, Martel résista; mais lorsqu’il vit des marques d’impatience et de colère, il résolut d’aborder franchement la question. Car d’aller à Fauriac pour éprouver une déception comme celle de Machault, c’en était assez pour tuer Maurice; — ne point y aller et lui dire ce que lui Martel avait appris rue de Varennes, c’était risquer une entrevue, qui, pour un des amants, sinon pour les deux, aurait les plus funestes conséquen-
LES VICTIMES d’AMODB.
ces; — il fallait donc lui avouer qu’il avait été trompé, et en môme temps le tromper de nouveau en lui enlevant toute espérance de retrouver Marguerite. Sans doute après la crise qu’il venait de supporter, et dans l’état de faiblesse où il était encore, ce moyen offrait des chances bien douteuses et pouvait le rejeter ou dans son délire fiévreux, ou dans sa manie de suicide; mais enfin, telle était la gravité de la situation, que, malgré ces périls, il était cependant le seul praticable. Il ne s’y décida donc qu’en tremblant, mais enfin il s’y décida, et un jour que Maurice insistait pour partir, plus vivement qu’il ne l’avait encore fait ;
— « Écoute-moi, dit-il, je fen prie, avec le plus de calme et le plus de raison que tu pourras.
— Oli ! c’est inutile, et si tu ne veux pas venir à Fauriac, je pars seul.
— Mais, mon ami, écoute-moi, au moins écoute-moi. Quand, la nuit où tu voulais mourir, je te parlai de revoir madame Baudistcl, c’était une idée insensée et irréalisable. Cependant cé fut la seule qui te décida à essayer encore de la vie. Elle t’envahit et t’absorba tout entier; et alors, dans ton ardeur à la retrouver, tu m’envoyas rue de Varennes.
— Eh bien !
— Eh bien !... je t’ai trompé.
— Tu n’y es point allé?
— Si, mais je ne fai point rapporté ce que j’avais appris.
— Et qü’avais-tu appris? Parle, parle donc.
— Je n’avais rien appris, car ni le concierge, ni les domestiques que j’ai interrogés, ne savaient pour quel pays madame Baudistel était partie.
— Allons donc, c’est impossible et c’est invraisemblable; on ne quitte pas sa maison sans dire où l’on va; on a des lettres, des amis. Je te dis que c’est impossible.
— Et moi je te dis que c’est la vérité; et si tu pouvais
LUS VICT'IJIÏS d'amour.
môme raisonner un peu, tu verrais qu’elle est très-vraisemblable. Elle te fuyait, n’est-ce pas?
— Eh bien?
— Eh bien ! devait-elle laisser son adrôsse pour que ttr puisses la rejoindre? Savait-elle comment tu prendrais' cet abandon, si lu ne voudrais pas te venger?
— Mais toi-môme...
— Oui, je t’ai dit qu’elle ôtait à Machaolt ou à Fau*-" riac; mais c’était une ruse, je te voyais' si’ exalté que je* voulais gagner du temps. De Paris à Mâchault j’avaiff plusieurs jours pour te calmer, et c’est pourquoi je voulus' » faire la route à pied ; de Machault à FauriaO, j’en avais , encore d’autres, et j’espérais les employer à' te préparer lentement à la déception qui t’attendait, et te rendre ainsi, le coup moins rude et moins cruel. Ton impatience noui a perdus. »
Mais pendant qu’il parlait ainsi, Maurice ne l’écouté point. Sa pâleur s’était changée en teintés rôft^es et-vi(^‘ lacées, les yeux lui saignaient, il étouffait.
— « Oh! mon ami, mon ami,- né te joue pas' de moi,' s’écria-t-il.
— Mais...
— Elle est à Fauriac, n’est-ce pas?
— Je t’assure que je n’en sais rien.
— Ah! elle est peut-être à Lannilis,' car enfin' elle est quelque part. Oui, oui, elle doit être à Lannilis.
— Mais, mon pauvre Maurice, reprit vivement Martel,
ce serait insensé; elle n’aura pas été précisément choisir ton pays. j
— Mais où est-elle, où est-elle? Voyons/ décidément où est-elle?
— Je t’affirme que je n’en sais rien.-
— Tu n’en sais rien, n’est-ce pas? Tu dis que tu m’as trompé, mais que tu ne me trompes plus maintenant; eh bien ! jure-le moi. »
lES VICTIMES u’aBIOUR.
Ülb
Martel n’était ni dévot ni puritain, les lois sociales et religieuses le laissaient fort indifférent, et s’il croyait à Dieu, c’était comme pur complément de l’idéal; mais par contre il croyait très-fermement en lui, et avait fait de la dignité personnelle sa seule règle et sa seule religion. Aussi lorsque Maurice lui demanda sa parole, à lui qui, regardant le mensonge comme une lâcheté, n’avait jamais menti, hésita-t-il quelques secondes; mais en le voyant suspendu à ses lèvres, haletant, désespéré, en songeant • aux funestes événements qui pouvaient naître de son ^ refus, il sacciûa. son honneur à l’amitié, et le regardant en face hardiment :
' « Je le le jure! ,» dit-il d’une voix tferrae.
Alors Maurice resta un moment altéré, puis il fondit en larmes, et ce furent des sanglots, de longs silences, et puis encore des sanglots.
£n le voyant ainsi. Martel se rassura presque; il aimait mieux un excès de faiblesse qu’un excès de résolution, et il craignait .moins les accablements du chagrin que les violences de la colère et du désespoir.
iCe fut donc à lutter contre ce chagrin qu’il employa son intelligence et son dévouement. Il aimait Maurice de tout son cœur; il avait pour lui sypapathie, tendresse, estime; mais qe l’eùt-il connu que comme un simple camarade, il eût été pris de pitié pour une pareille souffctuace.
Son .premier soin fut de quitter Machault où toutes choses f)arlaient encore trop souvent de Marguerite; mais ce ue fut pas sans peine, car Maurice, tombé dans une torpeur invincible, ne .voulait sortir de sa chambre que pour aller s’asseoir dans le parc et se plonger dans ses souvenirs.
Enfin il le décida, et proposa la Normandie, ce doux pays (ait pour àntes malades, où tout, plaines et l'orèls, hajjitants et nature, ne parie que de force, de sauté, de bonheur.
LES VICTIMES d’AMOU!».
On partit donc, et ils revinrent sur leurs pas, mais à Orléans, laissant ii droite la route de Paris, ils prirent celle de Chartres et d’Évreux.
Ils allaient lentement, et souvent ils s’arrêtaient ; mais Martel, pour user la douleur de Maurice en la fatiguant, faisait chaque" jour l’étape un peu plus longue; et sans se plaindre, sans môme s’en apercevoir, Maurice le suivaitj marchant lorsqu’il marchait, s’arrêtant lorsqu’il s’arrêtait, indifférent à toutes choses, sans que rien pùt distraire cette tristesse qui se complaisait en elle-même, ni les accidents du chemin, ni l’imprévu du voyage, ni les efforts, ni les excitations de Martel.
Et pourtant, tout ce qu’il était humainement possible de faire, celui-ci le faisait. D’un caractère gai et railleur, il avait, pendant les premiers jours, marché sans prononcer un seul mot, puis, par des paroles douces et affectueuses, il avait cherché à vaincre cette immuable apathie ; puis, les jours s’écoulant sans amener de résultat, il avait changé de système, et était revenu à son caractère : voyant les choses sous le côté le plus bouffon et le plus satirique, il les avait alors rendues comme il les voyait, mordant, •cinglant, bafouant tout sur son passage, n’épargnant rien dans sa verve ironique, et trouvant partout sur la route, dans les auberges, dans les vdlages, d’inépuisables sujets pour ses sarcasmes ou ses inépuisables bouffonneries. Au milieu de ses éternelles railleries, il n’épargnait qu’une chose, la nature; pour elle, il était plein d’amour et d’enthousiasme, et il y avait là un de ces contrastes révélateurs qui, mieux que toutes les confidences, disait qu’il avait dû être cruellement trompé, et que longtemps il avait souffert. En face d’un paysage s’offrant harmonieusement, il oubliait charges et plaisanteries, il forçait Maurice à s’arrêter et à voir; il ne comptait point les feuilles, mais il était ému, il s’inquiétait peu de la ligne, des plans, des ombres, de la lumière, mais il en sentait la vie et la
LES VICTIMES d’aMODR.
poésie, il lui donnait une âme, une pensée, il y voyait des drames, des joies, des malheurs, des sentiments intimes et mystérieux, et, irrésistiblement, il était entraîné, et toujours il en revenait à sa conclusion favorite : les hommes • sont bêtes, les femmes, sont méchantes, mais la nature est douce et splendide, et malgré tout, c’est encore une belle et bonne chose que la vie.
Enthousiasmes ou drôleries étaient, hélas! en pure perte, car Maurice ne répondait rien, ou les quelques paroles qu’il prononçait du boutdes lèvres, étaient des rebuffades, des récriminations ou des plaintes, et toujours, toujours, il en revenait à ses idées de délivrance et de suicide ; à ce point même, que Martel n’osait le laisser seul, et que souvent, la nuit, il se réveillait en sursaut et ne se rassurait qu’après avoir été le regarder ou l’avoir entendu respirer sur son lit.
Cependant, comme il ne pouvait pas fermer ses oreilles à ce flot de paroles joyeuses, malgré lui il les écoula, malgré lui elles l’empêchèrent d’entendre ses propres plaintes, bientôt elles lui furent nécessaires, et bientôt aussi il fut forcé d’en rire.
— « Une statue à Jocus, dieu du calembour! » s’écria Martel en voyant ce sourire.
Mais quoique ce premier succès, alors qu’il commençait à perdre courage, l’eût ému jusqu’aux larmes, et qu’il l’eût salué comme unsauveur, il ne crut point sa tâche Unie; il avait engagé une lutte avec la mort, et, pour un échec, la mort n’était point vaincue ; Maurice n’était point guéri ; il y avait en lui des abîmes de désespoir que lui-même ne connaissait point encore. Il ne pouvait oublier. Il ne pouvait la croire à jamais perdue. Elle était dans son âme, dans son esprit, dans ses yeux, dans son sang.
Souvent encore, il marchait sans prononcer un seul mot, sans laisser échapper la plus petite marque d’attention ou de sympathie; mais, insensiblement, il commença ù veu
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et à sentir ce qui l’entourait. Pendant les repos, — alors que Martel, dans un chemin creux entre deux levées de terre, faisait le croquis d’une vache qui, le cou sur la barre d’un échalier, se laissait patiemment portraiturer en remâchant les herbes qu’elle venait de tondre, - il ne resta plus toujours inattentif et silencieux, parfois, il se pencha par-dessus son épaule, et, curieusement, il le regarda. Et, pendant les longues marches, il n’alla plus toujours la tête baissée, quelquefois il parla, très-souvent il répondit. Bientôt même, de plaintes en plaintes, il se mita raconter ses amours ; et, à se reporter dans le passé, il trouva des charmes inespérés; à s’entretenir de ses joies, il lui sembla qu’il les goûtait encore : les douleurs des mauvais jours s’affaiblirent à être racontées, et comme le soleil qui, longtemps après qu’il a disparu, laisse encore au ciel des rayorft pleins de chaleur et de lumière, les souvenirs des jours heureux laissèrent aussi dans sa mémoire des traces brûlantes et lumineuses.
Avec une douce patience. Martel écoutait ces épanchements; loin de vouloir les tarir, il cherchait au contraire à les provoquer, il les entamait, il les nourrissait, il les prolongeait. Cependant c’était toujours sans laisser échap- ' per une seule parole d’espérance ou de consolation ; car il connaissait les susceptibilités de la douleur et savait comme elle lient superbement à se croire éternelle ; mais, toujours avec des ménagements longuement étudiés, il tâchait de le rejeter dans le passé, et de l’écarter ainsi du présent.
— « Qu’aurais-tu donc à apprendre? disait-il quand Maurice revenait à sa pensée de retrouver Marguerite; que lui demanderais-tu? que saurais-tu?
— Au moins je saurais où elle est, ce qu’elle fait, je la verrais.
— Près de son mari, ou près d’un nouvel amant peutêtre I
tES VICTIMES d’amour. 219
— Maricl !
— -Hé! mon ami, ta douleur est sainte et je la respecte; mais veux-tu pas par hasard iiue je respecte aussi madame Baudistel? Que tu l’aimes, je le comprends ; le cœur a d’irrésistibles lâchetés; mais, que tu l’estimes et que tu la défendes, ce serait trop fort. Que lui dois-tu? que t’a-t-elle donné? Elle l’a pris, parce qu’elle t’a vu plein d’amour; tu lui promettais une nouvelle jeunesse; et, quand elle a eu épuisé tout ce qu’il y avait en toi, elle t’a jeté au rebut comme on jette une bouteille vide. Oui, pleure tes illusions de vingt ans, pleure tes pures croyances, ta foi, ton ardeur, ta générosité, ton dévouement, la poésie, à jamais disparus; oui, pleure l’amour, mais ne pleure pas la maîtresse.
— Hé ! crois-tu que je ne m’en méprise point aussi? mais que veux-tu, je l’aime toujours, et quand tu me parles de son mari, d’un autre peut-être, le sang m’étouffe. Oh! je la tuerais! Mais elle n’en aime pas d’autre, cela est impossible; elle n’aime pas son mari... Ohl si elle ne l’aimait pas !
— Eh bien?
— Eh bien !... je ne sais pas.
— Oui, tu reviendrais à elle; mais voudrait-elle de toi et de la lâcheté?
— Ah ! tu n’as jamais aimé.
— Je ne te dirai point : J’ai aimé autant que toi, et j’ai été trompé aussi cruellement que toi; car, seules elles sont infinies, les joies et les souffrances que nous avons éprouvées ; mais, cependant, j’ai aimé assez pour parler de l’amour et pour juger les femmes. L’amour, je l’aime malgré tout, et l’aimerai jusqu’à la mort; les femmes, c’est une autre histoire. Les poêles en ont fait des créatures idéales et séraphiques, des anges, des fleurs, des fleurs surtout, avec toutes les beautés, toutes les grâces, tous les parfums de la création; les poêles ont eu raison.
LES VICTIMES D’aMODR.
Mais, tiens, là, siir la crèle de ce fossé, il y a, parmi les herbes, une myriade de fleurs plus gracieuses les Unes que les autres ; rien n’est plus doux à voir, ton cœur en est réjoui et tu voudrais toujours en jouir, n’est-ce pas? Eh bien! fais-en un bouquet, prends au hasard ou choi- ♦is, porte-les dans ta chambre, pose-les déliculoment sur le plus précieux de tes meubles, et dors, dors tranquille, ieurs parfums embaumeront ton sommeil, et, le matin, leurs splendides corolles devront éblouir tes yeux; mais, pendant la nuit, elles t’auront si bien embaumé, ces fleurs pleines de grâces, que, ni le matin ni jamais, tu ne te réveilleras plus. Voilà les femmes. Moi, qui te parle, j’ai été empoisonné de cette manière, et cependant j’avais choisi une triste petite fleur, poussée sur le haut d’une muraille parisienne, une pauvre giroflée bien chétive et bien humble; heureusement pour moi, j’avais la vie plus dure que la fleur, c’est ce qui m’a sauvé; mais c’est égal, je m’endormais et il était temps de casser le carreau. Ah ! mon bon Maurice, si je te la contais, l’histoire de la giroflée des murailles, tu verrais qu’elle est la môme que celle de la belladone et de la pomme épineuse; toutes, le plus magnifiquement du monde, versent le poison dans la nature : c’est leur mission.
— Ah ! ça, mais, pourquoi ces invectives et cette haine? Pourquoi toi, que je n’ai jamais vu sérieusement amoureux, ne parles-tu de l’amour qu’avec amertume et des femmes qu’avec mépris. Hein ! que t’ont-elles fait?
— Ce qu’elles t’ont fait à toi-môme; à moitié tué après de longues et terribles tortures : elles m’ont fait railleur, incrédule et méchant, quand j’aurais pu rester simple et bon; mais, tiens, je vais te le dire ce qu’elles m’ont fait, et si l’exemple d’autrui peut servir à quelque chose, tu verras comment on se console, et ce que coûte un peu do talent. Allons jusque là-bas, à la croisée des deux routes, nous nous coucherons à l’abri des pommiers en fleurs,
lES VICTIMBS B'aMOIIB. 221
et de cinq minutes en cinq minutes, je te donnerai un grand coup de canne en criant : On ne dort pas l Ce procédé m’a toujours réussi pour exciter l’attention et frapper mon auditoire.
— Je commence ;
« Lorsque j’entrai à l’atelier Glorient, j’avais dix-sept ans, et je venais de perdre mon père. Tu sais que je ne suis pas le fils d’un prince, je ne te parlerai donc point de ma haute naissance : mon père était simple ajusteur-mécanicien. Pour toute fortune, il me laissait une éducation faite aux écoles de la ville, un petit mobilier, et un capital de trois mille francs, qui nous venait de ma mère, morte sans que je l’aie jamais connue. Trois mille francs pour attendre la gloire pendant huit ou dix ans, tu comprends que c’était peu ; j’avais bien un oncle fermier en Picardie, qui m’offrait de me prendre chez lui, et de me traiter comme ses autres garçons, mais je refusai ; je voulais être peintre. Ce caprice ou cette vocation, le mot est à ton choix, m’avait été inspiré par un brave homme de voisin, peintre de portraits, qui me voyant jouer souvent dans la cour commune, m’avait pris une fois pour lui poser un petit tambour de la République, dans un fameux tableau de bataille auquel il travaillait depuis dix ans, et dont il parlait depuis vingt. Je lui avais plu; j’élajs retourné souvent le voir, lavant ses brosses, nettoyant sa palette, faisant ses commissions dans le quartier, et il avait fini par m’apprendre un peu de dessin, très-peu d’italien et beaucoup de calembours; j’ai fait depuis quelques progrès en dessin, beaucoup en calembours, pas du tout en italien. Lorsqu’il me vit bien décidé, après la mort de mon père, à essayer de la peinture, il eut pitié de moi : « Je vais te donner une lettre pour Glorient, me dit-il, il se prétend le seul artiste de notre époque; ceux qui ne connaissent que l’homme le croient ; ceux qui connaissent ses œuvres ont une autre opinion; mais
LES VICTIMES d’amour,
enfin il s’occupe de ses élèves, et j’espère qu’a ma demande, il voudra bien te recevoir sans exiger de contribution. » La recommandation de mon vieil ami fut bien accueillie, et Glorieut me dit, assez gracieusement, que je pourrais travailler avec lui tout le temps que je voudrais, sans rien payer.
Attention, n’est-ce pas? et ne dormons pas.
■ Son atelier était alors dans toute sa splendeur, et il n’y avait pas moins de soixante élèves inscrits ; cinq ou six travaillaient sérieusement, les autres étaientdes beaux fils de famille, qui se donnaient le luxe de la peinture pour passer quelques années à Paris, et cacher leur nullité sous le nom d’artiste. J’entrai à l’atelier, comme on va au feu pour la première fois, c’est-à-dire avec un mélange de joie, de peur et d’orgueil. J’étais gauebe, et bêtement vêtu, on se moqua de moi ; bientôt on sut, par le massier, que je ne payais rien, et l’on me méprisa : ces messieurs n’avaient point oublié leur collège et les boursiers. Je devins leur bête noire; on me fit toutes les charges connues, on réédita les anciennes, on en inventa de nouvelles. J’étais déjà fier, je voulus me fâcher, on me battit. Pendant un an, je te jure que j’ai passé plus de nuits à pleurer qu’à dormir; mais à la fin, je me consolai en me répétant sans cesse qu’un jour j’aurais plus de talent qu’eux tous, et je piochai ferme. Quand le modèle était parti, j’allais travailler au Louvre ou aux Estampes, et le soir, de six à dix heures, à la bibliothèque Sainte-Geneviève. Cela dura ainsi pendant quatre ans.
— L’exposition étant terminée, on dort moins que jamais, je vais entrer en plein dans l’histoire de la giroflée.
Pendant mes quatre années , je n’avais dépensé que deux mille francs, aussi n’étais-je pas précisément très-gras; mais, chose plus importante, j’étais devenu un des préférés du patron, et presque toutes les semaines, outre mon étude, je lui montrais une esquisse, peinte dans sa ma-
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nière, que j’avais assez bien attrapée, et telle qu’il les aimait, c’est-à-dire avec un sujet bien naïf ou bien mélodramatique : une mère donnant à téter à son enfant, ou une vieille femme poussant d’une main sa fille nue, dans les bras d’un vieillard, et de l’autre recevant une bourse, prix de ce marché infâme ! J’étais aussi devenu un des anciens, car, pour ce qu’on voulait apprendre chez nous, on ne restait pas longtemps; et je commençais enfin à me trouver assez heureux ; je croyais à l’avenir.
Un jour du mois de mars, — c’est ici que tu dois redoubler d’attention, — un jour du mois de mars, nous étions tous à travailler, chantant, fumant, disant des niaiseries ou des ordures ; le modèle était sur la table, et le poêle, rouge jusqu’à moitié du tuyau, ronflait formidablement; au dehors, il faisait un vent froid comme en janvier. Une jeune fille entra.
— Qui demandez-vous? dit celui d’entre nous qui se trouvait le plus près de la porte.
Tous, alors, nous levâmes les yeux, croyant que c’était une maîtresse qui venait chercher son amant, et curieux de savoir à qui elle allait s’adresser.
Mais lajeune fille balbutia quelques mots que nous n’entendîmes point, et celui qui l’avait arrêtée, lui répondit en désignant le massier.
Elle s’avança timidement au milieu des chevalets et des chaises.
— Messieurs, dit le massier, mademoiselle demande à poser ici.
— Eh bien ! faut la voir, dirent quelques voix.
Lajeune fille parut ne pas comprendre.
— Vous n’avez pas encore posé? continua le massier.
— Non, monsieur.
— Ça se devine ; avant de vous accepter, ces messieurs demandent à vous voir.
Elle ne répondit rien.
— Est-ce que vous ne comprenez pas?
— Mais... monsieur...
— Mais, mon enfant, on ne peut pas vous prendre sans vous connaître; vous avez une tête très-jolie, c’est vrai; mais, enfin, rien ne nous dit que le reste... que diable! ici nous ne sommes pas des homme: ; si vous voulez poser, il faut vous déshabiller et monter sur la table. Ohé! Maria, fais place à mademoiselle, et chauffe-toi un peu.
Le modèle descendit et alla se chauffer; mais la jeune fille ne bougea point, de pile qu’elle était en entrant, elle était devenue d’un rouge coquelicot; enfin, elle fit quelques pas en arrière comme pour s’en aller, hésita quelques instants, puis, revenant, elle ôta son châle, dégrafa lentement sa robe, et un à un, les yeux à terre, elle défit tous ses vêtements. Par hasard. J’étais près d’elle ; pour l’aider à monter sur la table, je lui donnai la main ; et, les bras croisés sur ses seins, la tête baissée, les lèvres frémissantes, elle resta debout au milieu de trente regards qui l’étudiaient et la critiquaient.
— Rien d’arrêté, disaient les uns, — pas de méplats, disaient les autres, — les bras trop courts, — la tête trop grosse.
Pour moi, je la trouvais'ravissante. Elle avait seize ans à peine ; ses cheveux étaient d’un blond paille, ses yeux bleus avaient des cils longs et épais; la forme de la têto était d’un ovale parfait, le corps jeune, frais, ferme et rose comme je n’en avais jamais vu.
Elle descendit.
— Comment vous appelez-vous? dit le massier.
— Pascaline.
— Eh bien, mademoiselle Pascaline, vous pourre? venir la semaine prochaine, lundi, à huit heures précises.
Elle se rhabilla et sa toilette ne fut pas longue : une petite robe d’indienne, un châle et un seul jupon; mais.
LES VICTIMES D’aHOUR.
chose à laquelle nous n’étions guère habitués, du linge blanc. Elle sortit en nous remerciant.
— En voilà une qui faisait sa tête pour se déshabiller, dit 1e modèle en reprenant la pose, j’ai presque cru qu’elle avait une maladie ou une peau d’animal sur le corps.
— Tu n’as donc jamais eu de pudeur, toi? dit un des anciens.
— Ah ! moi, quand je me suis décidée à poser, il y avait plus d’hommes qui m’avaient déjà vue, qu’il n’y en avait ce soir-là dans l’atelier, et cependant c’était chez Suisse.
Le lundi suivant, pour choisir une bonne place, j’arrivai le premier. J’étais en train d’écrire mon nom sur le tableau quand Pascaline entra.
Elle alla au poêle, et sécha ses pieds mouillés et crottés. Je m’approchai d’elle, et quoique je n’en eusse pas besoin, je me chauffai aussi.
Alors levant les yeux sur moi :
— Oh ! monsieur, me dit-elle d’une petite voix fraîche et douce, est-ce que vous voudriez bien être assez bon pour me dire ce que je vais avoir à faire?
— C’est assez simple , mademoiselle , il faudra vous tenir immobile dans la pose qu’on vous donnera.
— Comme l’autre jour?
— Comme l’autre jour.
Elle se tut, et je revis sur ses joues les coquelicots déjà nommés.
Mais moi : « Ne vous effrayez pas, » lui dis-je le plus doucement possible; et je me mis à lui débiter que l’art était chaste et saint, et que nous ne la verrions qu’au travers de l’art, enfin toutes les blagues de l’esthétique la plus pure et la plus transcendante.
On entra ; je me tus aussitôt et me mis à préparer ma toile. Petit à petit on arriva, et quand tout le monde eut choisi sa place, on commença à travailler. J’étais sur le
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premier rang, juste en face de Pascaline. On lui avait donné une pose gracieuse, mais atroce : debout, le corps un peu cambré, la poitrine bombée, les bras croisés pardessus la tête ; la pauvre enfant avait accepté, mais il n’y avait pas dix minutes qu’elle était en place, qu’elle avait déjà remué vingt fois, et de tous les côtés, c’avait été un concert de cris et de rappels plus ou moins doucement accentués :
— Vous perdez la pose; — ne remuez donc pas; — levez un peu la tête; ne laissez pas tomber votre bras.
La pauvre petite tâchait d’obéir à tout le monde, mais elle commençait à ne plus savoir à qui répondre, et ses yeux étaient gros de larmes retenues. J’en eus pitié :
— La pose est impossible, dis-je avec assez de douceur, mais en môme temps avec fermeté ; vous ne l’auriez pas donnée à une de nos vieilles gaupès de tous les jours, et vous la donnez à un enfant pour son début.
— Martel est amoureux du modèle, — Martel veut faire le modèle : — à bas Martel !
Mais sans me déconcerter :
— Voyons, voulez-vous perdre la séance, oui ou non? si vous ne le voulez pas, laissez-moi la poser.
— Non, non, — oui, oui, — mon esquisse est à moitié faite, etc.
Deux ou trojs anciens vinrent à mon secours, et enfin on me laissa faire : je lui donnai une pose facile à garder, assise sur un tabouret quej’avais recouvert de ma blouse, les membres dans une position naturelle et appuyée, là tête tournée vers ma place. En lui prenant les bras nus, je les sentais froids et tremblants, tout le sang s’était arrêté au cœur, elle ne savait ce qu’elle faisait.
Ou recommença. Elle ne me quittait pas dos yeux; suppliante et reconnaissante à la fois, elle me demandait conseil et aiipui; je l’encourageais, je la soutenais, et sans
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LES VICTIMES d’aMOUE. ' 227
qu’elle osât me soui ire, je voyais un doux merci dans son regard. Cela marcha à peu près bien.
Au déjeuner, il y eut un plus long repos, les uns s’en allèrent au restaurant, les autres, et j’étais de ces autres, restèrent à manger leur pain autour du poêle. Pascaline, entortillée dans son chûle, était au milieu de nous. Deux ou trois élèves lui parlaient, et doucement, elle répondait. Comme elle ne mangeait pas, et que je ne voyais point qu’elle eût rien apporté, je lui offris la moitié de mon pain; elle refusa d’abord, puis elle finit par accepter.
Alors ce furent de nouveaux hourras : — Martel recommence ses séductions; — quel satyre que ce Martel; — faut le museler, faut l’attacher, faut le refroidir, — à la porte! à la porte!
J’étais honteux de ces cris, non pas pour moi, mais pour elle, qui rougissait et ne savait quelle contenance se donner.
A midi, le patron arriva. Pascaline lui plut; il la trouva jolie, et lui fit quelques compliments.
Alors, il y eut une réaction dans tout l’atelier; mes beaux camarades, ipii l’avaient négligée, parce qu’elle n’avait pas le chic de leurs lorettes édentées et gangrenées, se mirent à la déclarer charmante et à l’entourer, — le patron avait parlé.
Je t’avoue que cet empressement subit me flatta trèspeu, mais, comme en partant, ce fut à moi qu’elle donna .son dernier sourire, je me consolai bien vite, et tout en m’en allant au Louvre, j’étais si heureux que je bousculais tout le monde dans le ruisseau : — à nous regarder ainsi, les yeux dans les yeux, l’amour m’était descendu au cœur : je l’aimais.
Le lendemain, elle n’était plus la triste abandonnée de la veille, on lui offrait des pastilles, de la pritisserie, enfin toutes les séductions on usage dans l’atelier; mais toujours ses yeux étaient sur mes yeux, et il me semblait
2î3 VICTIMES d’aMOUH.
qu’une douce clialciir passait de l’un à l’aulrc. Au déjeuner, malgré le cercle qui l’entourait, malgré les gâteaux qu’on lui offrait, elle vint à moi, et de sa voix presque caressante ;
— Monsieur Martel, est-ce que vous n’avez pas trop de pain aujourd’hui ?
Jamais je n’avais ressenti pareille émotion ; ces simples paroles me bouleversèrent. Je partageai mon pain avec elle, et il me fut impossible de manger davantage; pour elle, elle grignota gentiment. Voilà les femmes, mon cher Maurice : qu’elles nous aiment, elles partageront joyeusement notre pain sec; qu’elles ne nous aiment plus, elles refuseront notre pâtisserie pour aller demander un morceau de pain sec à notre voisin. Passe-moi cet axiome philosophique en faveur de sa naïveté.
Dès lors, je fus pris tout entier et je ne pensai plus qu’à Pascaline; mais je n’étais point pleinement heureux, car je ne savais comment lui dire mon amour, comment elle l’accueillerait, et j’avais encore la crainte de bientôt la perdre, puisque le lundi suivant, comme à l’ordinaire, devait venir un autre modèle. Avec une hardiesse, dont je m’étonne encore aujourd’hui, je trouvai un moyen de parer à ce danger ; c’était de commencer, d’après elle, un sujet, et de la prier de venir poser chez moi.
Bien timidement je fis ma demande, bien naïvement elle l’accepta.
Quand on le sut dans l’atelier, ce fut une explosion générale; je fus unanimement accusé d’attentat à la morale publique, et quelques camarades, qui avaient eu la même intention que moi, et que j’avais prévenus, déclarèrent mon procédé tout simplement ignoble; et, en cachette, ils la demandèrent pour la .semaine suivante.
Elle vint chez moi. Tu comprends que là- il ne pouvait dire question d’une pose d’atelier, je l’aimais.
Je commençai donc une étude de tête; mais, en réa-
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lité, je ne travaillai guère, et mes yeux furent plus souvent sur le modèle que sur la toile. Je m’arrêtais à chaque minute, et c’était elle-même qui me rappelait à l’ordre.
Elle me conta son histoire, c’était bien triste et bien simple : abandonnée par son mari, sa mère était devenue la maîtresse d’un tailleur, qui bientôt les avait battues toutes les deux. Quand elle avait eu seize ans, il avait voulu la vendre à un de leurs voisins, gros facteur à la halle; elle s’était sauvée chez une de ses amies plus âgée qu’elle, qui posait chez les photographes, et qui souvent lui avait offert son lit et sa chambre, si jamais elle avait besoin d’un asile. Mais bientôt il lui avait fallu se sauver encore pour des raisons qu’elle ne me dit pas, mais que je devinai facilement à sa rougeur, et c’était alors qu’elle était venue à notre atelier comme dernier refuge.
Pendant la semaine entière, je fus dans un* véritable état de fièvre et de délire; toute la journée nous restions ensemble, nous dînions et nous déjeunions ensemble, et le soir, je la reconduisais au garni qu’elle avait loué dans une maison borgne de la barrière Blanche. Je l’aimais comme un fou, mais la grandeur de mon amour était cela môme qui la défendait contre mes désirs. Chaque jour, je voulais parler, et chaque soir, je la quittais sans avoir osé lui rien dire.
Enfin, le dimanche arriva, et la pensée qu’elle allait me quitter et que d’autres l’attendaient, me donna dû courage, je parlai; et, ce soir-là, ni les autres soirs, elle ne retourna plus à la barrière Blanche.
Tu as été aimé, tu peux comprendre combien je fus heureux; juge de mon bonheur par le tien, il était le même, puisque alors je n’eq imaginais pas, et que depuis, je n’en ai point rêvé d’autre qui fût aussi grand, aussi profond; — d’ailleurs, ce n’est point pour te parler de mes joies, mais pour te dire ce qu’il en advint, que je te fais ce récit.
Pascaline était l’enfance môme, naïve et joyeuse : tout lui causait étonnement ou plaisir. Mon logement était inisérahle; elle voulut le ranger, l’épousseter, le nettoyer, et elle joua au ménage comme une petite fille. Un rien la mettait en fête; une boîte d’épingles la ravissait autant qu’un billet de banque peut ravir une lorette, ou une parure de diamants une femme honnête; et, quand je lui apportai son. premier chapeau, un chapeau qui coûtait dix francs, ce fut une explosion de contentement et de reconnaissance. Ah! mon ami, qu’elle était charmante avec ce petit chapeau, et sa couronne de bleuets se mariant à ses cheveux blonds.
Depuis mes amours, je ne paraissais presque plus à l’atelier, j’y courais seulement une heure, pendant que Pascaline restait encore couchée, et vite je revenais la rejoindre et déjeuner avec elle sur notre lit.
Quand il faisait beau, nous partions pour lacampagne. Nous allions à Chaville ou dans les bois dcMeudon ; comme une biche échappée, Pascaline courait et sautait au milieu des herbes, et c’étaient de longues chasses après les papillons et de rudes escalades pour les nids des oiseaux. Je n’avais point encore vu la nature; je la vis alors pour la première fois, à travers mon amour, et, depuis, je l’ai toujours adorée. Souvent aussi, nous nous en allions h pied jusqu’à Puteaux. Je connaissais dans l’île un pêcheur et sa femme, je les hélais du rivage, ils venaient nous chercher dans leur bachot, et nous passions la journée avec eux. Ils nous avaient fait des lignes, à Pascaline et à moi ; et, à l’abri du soleil, sous de grands saules argentés qui tombaient dans la Seine, nous essayions de pêcher; mais bientôt l’impatience nous gagnait, nous nous asseyions sur le gazon feutré de longues herbes, elle venait sur mes genoux, nous nous embrassions, nous causions tendrement, et nous nous embrassions encore; puis, je tirais un livre de ma poche, et lui lisais quelques pages. Je lui refaisais, ou plu-
Ll-S VICTIMKS D AMOUR.
tût, je lui faisais mie petite éducation; je ne la voulais point savante, mais je lui parlais des maîtres du cœur et de l’esprit, je lui apprenais tout doucement à ne pas dire : des yeux de sphinx, des altitudes de lynx, une voix de centaure, un chaircuilier, et je in’en rappelle pour je m’en souviens, et je lui apprenais aussi à ne pas découper les huîtres à la fourchette et au couteau , comme un bco(steack ou une aile de poulet; et je réussissais assez bien : la femme, je t’assure, est très-facile à vernir, ça n’est pas solide, mais ça brille presque tout de suite.
Cela dura cinq mois, cinq mois de bonheur sans un nuage; mais un jour, en fouillant dans le tiroir à l’argent, je le trouvai presque vide; de mes derniers mille francs, il ne restait plus que quelques louis; en cinq mois, à nous deux, nous avions autant dépensé que moi seul, en deux ans. C’était assez désagréable; mais, dans ma présomption, je crus que ce n’était point irrémédiable; hélas! que je me trompais. J’en savais assez pour ne pas mourir de faim, je trouvai à moitié prix quelques bois d’illustration et des petits modèles pour les fondeurs. Pascaline, aussi, voulut travailler ; elle savait un peu coudre, elle était proprement vêtue, elle entra chez une couturière.
Nous ne nous voyions plus que le soir, et pour aller à la campagne, nous n’avions que le dimanche, mais nous étions encore heureux, puisque nous nous aimions.
Pascaline, cependant, commençait à être moins joyeuse et moins douce. Sa grande préoccupation avait toujours été la toilette ; mais, depuis que nous ne pouvions plus .satisfaire .ses désirs, cette préoccupation devenait de plus en plus vive; quand, maintenant, nous .sortions le soir, c’étaient des stations et des admirations éternelles devant les magasins, et le matin, quand elle s’habillait, c’étaient des plaintes et des soupirs mal étouffés; elle se fâchait contre sa robe qui s’éraillait, contre sou chapeau qui se défraîchissait; elle se dépitait contre notre glace qui était trop
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|)etite ; et, montant sur une chaise, elle s’attifait et se ballonnait avec des chatteries et des mines qui m’auraient fait bien rire, si elles ne m’avaient point profondément affligé; car je souffrais de la voir ainsi, et plus encore, de ne pouvoir point la contenter ; mais, hélas! c’était bien impossible, et même c’était difficilement, qu’à nous deux nous gagnions assez pour manger. Cependant, comme je ne voyais dans ces symptômes que les mauvaises infiuences de ses camarades, croyant que ce serait passager, je me rassurais et me consolais.
Il y avait un mois que ces tiraillements m’inquiétaient, quand tout à coup ils cessèrent; je retrouvai ma Pascaline d’autrefois, la Pascaline toujours rieuse, toujours tranquille, toujours contente. En même temps, je remarquai un peu plus de recherche dans sa toilette. Elle s’acheta une robe, et comme elle me voyait surpris, elle m’expliqua que, grâce à ses progrès, grâce surtout à son activité, elle gagnait davantage; et que, d’ailleurs, c’était une occasion qui lui avait été procurée par sa maîtresse. J’avais tant de confiance en elle, que je la crus.
Un samedi, c’était, autant que je me le rappelle, trois semaines après cet entretien, elle me quitta plus tendrement que de coutume, elle m’embrassa à plusieurs reprises, revint plusieurs fois pour m’embrasser encore, et me dit de n’être point inquiet, si elle ne rentrait pas le soir, qu’ayant beaucoup à travailler, elle passerait peut-être la nuit; comme cela lui était déjà arrivé, je n’eus pas le plus petit soupçon ; je savais qu’elle rentrerait le dimanche, dans la matinée.
Mais toute la journée du dimanche s’écoula sans que je la visse rentrer. Plein d’inquiétude, et n’y pouvant plus tenir, j’allai le soir à son magasin. Il était fermé. Où étaitelle? Je passai une nuit épouvantable. Le lendemain matin,
• dès six heures, j’y retournai; à huit heures seulement, je pus parler à la maîtresse. Depuis un mois, Pascaline ne
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travaillait plus chez elle, et aucune des ouvrières ne savait ce qu’elle était devenue.
Je revins chez moi; il me semblait que ma tête était ouverte, et que ma raison s’en allait. Chez moi, il n’y avait personne; machinalement, je me dirigeai vers l’atelier; je m’assis à ma place, j’ouvris ma boîte, je pris mes brosses, puis, quand je voulus me mettre à travailler, je poussai un cri et tombai raide à la renverse.
J’ai su, depuis, qu’on m’avait porté chez moi et que j’y étais resté trois jours dans le délire.
Quand je revins à la raison, j’étais dans une des grandes salles de la Charité. J’avais une fièvre cérébrale ; j’y demeurai quarante-cinq jours, délirant, criant, blasphémant, demandant Pascaline à tout le monde.
Enfin, je pus rentrer chez moi, j’étais guéri de corps ; mais le cœur... ah ! j’en souffre encore; tu comprends, je n’avais jamais aimé, et je n’avais jamais été aimé de personne.
Peu à peu je repris mes occupations, mais je n’étais plus ce que j’avais été autrefois ; avec le bonheur, s’en étaient allées la pureté, la bonté, l’honnêteté; j’étais un homme.
Mon premier soin avait été de chercher Pascaline, mais je n’avais pu rien apprendre. Alors, j’étais tombé dans un morne chagrin qui, à la longue, m’avait rendu à moitié stupide et tout à fait indifférent à ce qui m’entourait. J’étais ainsi perdu dans mes regrets, lorsqu’un matin, à l’atelier, je trouvai Maria, cette femme qui posait quand Pascaline était venue pour la première fois; ce fut par elle que j’appris comment j’avais été trompé ; voici ce qui s’était passé :
Pendant le dernier mois de nos amours, au lieu d’aller chez sa maîtresse, comme elle me le disait, Pascaline, entraînée par son besoin de gagner de l’argent pour sa toilette, avait été poser chez un photographe où l’on fabrique ces groupes pour le stéréoscope que la police saisit
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quand elle les trouve, mais que, le plus souvent, les étrangers. Russes ou Autrichiens, payent très-cher et recherchent Irès-avidement. Elle avait été amenée là par une de ses camarades d’atelier et Maria les y avait rencontrées.-Mais, comme ces maisons de photographes sont, pour le plus grand nombre, des espèces de lupanars, on lui avait bientôt fait les propositions les plus tentantes pour la vanité d’une pauvre fille, et, gagnée par le luxe, si irrésistiblement fascinateur, elle était partie pour l’Italie, avec un jeune Anglais.
Je la croyais donc à jamais perdue, et, sans m’en consoler, je trouvais dans celle pensée, que je ne la reverrais plus, un certain soulagement : il me semblait presque que j’étais guéri. Je fus trop tôt cruellement détrompé.
Je reçus une lettre de Pascaline, elle était à Paris et demandait à me voir.
En lisant cette lettre, je compris seulement combien je l’aimais encore; mais ce fut précisément cet amour et la certitude où j'étais, qu’il me serait impossible de la revoir sans la reprendre, et de faire ainsi notre malheur à tous deux, qui me donna la force de ne point lui répondre.
Elle m’écrivit de nouveau, me demanda humblement pardon, et me dit que si je ne voulais point aller à son rendez-vous, ce serait elle qui viendrait chez moi.
Pendant quinze jours je ne rentrai point, et, par ce sacrifice, qui pcut-êti'e me fut i)lus cruel que ne me l’avait été son abandon, je me crus sauvé; mais, un matin, je la trouvai à l’atelier. Elle venait poser.
Te dire ce que j’éprouvai à sa vue, est impossible; il me sembla que j’étais repris de ma fièvre.
Je la regardai le plus hanliment que je pus; mais elle n’était plus celle que j’avais aimée : ses yeux étaient plus hardis, sa démarche était plus facile, son geste plus gracieux ; elle tordait ses cheveux d’uiic façon provoquante,
LES VICTIMES d’aMOüR.
ses épanles s’élaicnl arrondies, son sein élait plus large et plus gonflé, sa voix élait moins pure el moins fraîche.
On voulut la placer.
— Oh! c’est inutile, dit-elle, je ne suis plus la petite fille d’autrefois.
El en un tour de main, elle défit ses vêlements, qui étaient d’une richesse insolente; sans aide, elle monta sur la table, et nous regardant tous ;
— Est-ce bien ainsi? dit-elle.
Pour tout le monde, c’était bien; pour moi, c’était horrible. C’était la même pose que la première fois ; ses yeux dans mes yeux.
Était-ce un défi ou une prière? J’eus l’amour-propre de ne point reculer, et je me fis le serment de ne point rencontrer son regard, mais ce fut impossible, il me brillait, il m’attirait, il relevait ma paupière; nos yeux sc rencontraient et mon cœur bondissait. •
Je me sentis trop faible; au repos, je changeai de place : si elle avait pu commencer par la prière, ce fut dès lors et bien décidément un défi.
Tu sais combien nous sommes libres entre nous; elle dépassa encore cctle liberté : plus cliarmante et plus provoquante qu’elle n’avait jamais été, on s’empressait autour d’elle, el îi tous elle répondait; et moi, je la voyais causant, riant, se laissant prendre dans les bras, s’asseyant sur les genoux de ceux qui l’alliraient ; et elle était toute nue; une fois même qu’on l’embrassa, elle ne se fâcha point. Moi, je crus que j’allais la tuer, j’avais une sorte de couteau canif dans ma boîte, je le pris; je ne sais comment je me suis retenu.
Quand elle soi lit, je la vis monter dans une petite voilure basse qui l’attendait à la porte, une de ces voilures qui, maintenant, ne servent guère plus (lu’aux loreltes à la mode, el leur sont une sorte d’enseigne comme leur toilette ou leur chien. Ce n’élail donc pas le besoin qui
236 LES VICTIMES D’aMOUE.
l’avait ramenée à l’atelier; c’était l’amour ou la vengeance.
Pendant la semaine entière, ce fut ainsi; je souffrais toutes les douleurs de la jalousie, et cependant, j’allais chaque jour à l’atelier, je trouvais un cruel plaisir à la voir; et puis, étant là, près d’elle, je savais au moins qu’elle n’était point chez un autre ; mais, je te le répète, ce fut atroce, et je n’imagine point qu’il puisse y avoir des tortures aussi horribles que celles que, pendant ces huit jours, j’endurai.
Enfin, elle partit sans que nous eussions échangé un seul mot, et je retombai dans mon abattement; je tremblais à chaque instant de la trouver chez moi, mais elle ne vint point; et, pendant six mois, je n’entendis point parler d’elle; je croyais que c’était enfin bien fini, et cependant ça ne l’était point encore.
Un soir, en rentrant, j’aperçus une femme sur mon carré : c’était Pascaline ; je voulus redescendre, elle m’arrêta.
— Si tu m’as aimée, dit-elle, aie pitié de moi.
Sa voix faible et à peine distincte me toucha et m’effraya.
J’entrai, elle me suivit. Elle était pâle, maigre, ses yeux étaient caves, ses pommettes saillantes et décharnées; sa robe de soie noire était déchirée et tachée.
— Je viens à toi, dit-elle en s’asseyant, parce qu’il n’y a que toi qui m’as aimée et parce que tu es le seul aussi que j’aie aimé ; il paraît que je suis malade de la poitrine et que je n’en ai plus que pour peu de temps, alors quand je l’ai su, j’ai voulu te revoir une dernière fois, et te demander un service : c’est que tu me promettes de venir réclamer mon corps. On dit qu’on dissèque et qu’on coupe ceux qui ne sont point réclamés, et j’ai peur de ça; — peut-être bien que c’est bête, mais enfin, j’en ai peiir, et si tu voulais me le promettre , je serais plus tranquille.
IBS VICTIMB8 B’aMOUR. 237
Je me détournai pour cacher mes larmes, car eu la voyant, et plus encore peut-être en l’écoutant, j’avais été pris d’une immense pitié.
— Allons, ma pauvre enfant, lui dis-je, en essayant de rendre ma voix calme et douce, tu n’es peuWtre pas aussi malade que tu crois.
— Oh! si, va, je ne peux plus monter les escaliers,- je tousse toutes les nuits, et puis j’ai le fond des mains et la plante des pieds qui me brûlent toujours, et ça, on dit que c’est très mauvais signe.
— Eh bien ! ajoutai-je, si tu es aussi faible, reste ici, on te soignera.
— Ça c’est impossible ; je te remercie bien tout de môme, mais je ne peux pas. Si je ne t’avais pas quitté, ce serait bon, mais maintenant... Et puis tu ne pourrais pas, vois-tu; ça durera peut-être encore longtemps, je ne sais pas, moi ; tu ne travaillerais plus, et puis enfln ça coûte cher. . .
.l’insistai; elle se défendit longtemps, mais elle finit par céder.
— Allons, couche-toi, lui dis-je.
— ' Et loi?
— Moi je serai bien pour celte nuit dans mon fauteuil.
— Oh ! non, Aristide, je ne veux pas; je sais bien que nous ne pouvons plus être ensemble comme autrefois, mais au moins prends un matelas.
Et, malgré moi, elle me fit un lit. .
Quand le jour parut, j’allai chercher un médecin; elle avait réellement une phthisie confirmée; mais à force de soins, entourée de bien-être et de tranquillité, elle éprouva rapidement un peu de mieux; la toux diminua, la respiration devint plus facile.
Elle était pour moi pleine de douceur et de reconnaissance, et nous vivions presque comme aux premiers jours avec cette différence cependant que tous deux nous évi-
238 IRS VICTISIES d’amour.
'lions soigneusement ce qui pouvait rappeler le passe et nous reporter au temps de notre bonheur.
Après un mois de soins, le mal paraissait enraye; elle allait, elle rangeait, et redevenait fraîche et blanche; ses yeux seuls conservaient un éclat brûlant; mais si physiquement elle ne souiïrait plus, moralement nous soulîrions tous les deux, car tous les deux nous nous aimions encore, et tous les deux nous vivions dans une gène perpétuelle, elle par crainte, moi par un reste d’orgueil.
Une nuit que je dormais, je fus éveillé par une haleine chaude qui courait sur mon front. J’ouvris les yeux, et je vis Pascaline penchée sur moi.
— Qu’as-tu, que veux-tu? lui dis-je en sursaut.
— Oh! rien, répondit-elle en se relevant, je voulais voir si tu dormais. Mais bientôt revenant vers moi : — Eh bien! continua-t-elle, ce U pas la vérité: je venais t’embrasser et te remercier p ant que tu dormais. Toutes les nuits je viens comme ça: je me mets à genoux prés de loi, je prie le bon Dieu que lu me pardonnes avant que je meure, et je t’embrasse tout doucement.
Elle n’en dit point davantage. Je la pris dans mes bras et tout fut oublié.
Le matin elle voulut acheter une petite robe pareille à celle qu’elle mettait autrefois; elle se coilTa comme elle se coilTait autrefois; elle prit un petit chapeau avec des bleuets, cl comme autrefois encore nous retournâmes à la campagne.
Mais, hélas! ce ne fut point pour longtemps. Un soir, elle gagna froid ; le lendemain, tous les symptômes de sa maladie reparurent plus douloureux et plus violents ; et huit jours après elle était morte, morte dans mes bras en me bénissant et en me demandant encore pardon. »
A cet endroit de son récit. Martel s’arrêta: les larmes cnqjlissaient ses yeux, l’émotion étranglait sa voix; durant quelques minutes, il pleura silencieusement, puis se
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• LES VICTIMES d’aMOUR.
levant, il se mit à marcher û grands pas sous les pommiers, qui doucement agités par la brise, jonchaient la terre de leurs Heurs odorantes. Enfin un peu plus calme, il revint vers Maurice, et continuant : .
— «Je restai tout seul à la veiller, et tout seul aussi je la conduisis au cimetière, car, par un stupide orgueil, pour ne pas avouer que j’avais pardonné, je n’invitai aucun do mes camarades.
En rentrant chez moi, en retrouvant dans ma chambre déserte, en revoyant le lit où ma chère jictite morte avait laissé son empreinte moulée, je compris pour la première fois toute l’étendue de mon malheur : c’étaient mon avenir et ma jeunesse que je venais d’enterrer.
Je me jetai sur mon lit, et, éclatant en .sanglots, je baisai avec frénésie la place où se voyait encore la forme de sa tête bien-aimée.
Je ne sais pas combien de ♦emps je restai fou, et je me rappelle seulement que bientôt je me mis à boire. J’entrais chez un marchand de vin, et d’un seul coup j’avalais un grand verre tout plein d’absinthe. Alors seulement je pouvais dormir.
Après six mois de cette vie, j’étais moins guéri que le premier jour; je sentais que' ma tête se creusait, et il ne me fallait plus qu’un seul petit verre. Alors je ne sais comment cela se fit, mais je pensai à mon oncle ; je vendis le peu que j’avais, et j’allai chez lui.
Pendant une année, je travaillai ù la terre comme le plus dur des paysans; j’étais infatigable, je devins habile : je fendais un sillon aussi droit que le meilleur charretier, et je mettais quatre cents bottes de foin sur une voiture, avec une solidité et une régularité qui me valaient d’unanimes compliments: «J’étais un fameux gas, » disait mon oncle.
Au bout de cette longue année, je n’étais point consolé, mais j’étais calmé. Je pus reprendre mes brosses et mes
LES VICTIMES d’aHOOR.
toiles. J’avais vu la nature au travers du bonheur, je l’avais vue au travers de la peine ; elle m’avait parlé ; j’avais entendu et compris sa grande voix, je connaissais ses joies, ses douleurs, ses mystères, je tâchai de les traduire; elle devait être désormais ma seule maîtresse, je l’aimais de tout mon cœur. J’y travaillai pendant trois ans. Alors, croyant être quelqu’un, je revins à Paris. Je présentai six tableaux à l’exposition, on en reçutdeux. Un seul critique me fit l’honneur de s’occuper de moi, et se donna la peine de me comprendre ; mais il était inconnu, et comme lui, aussi je fus inconnu. Je persévérai. A la seconde exposition, on ne me reçut qu’une toile; il y avait progrès. A la troisième, on me les refusa toutes. Mais alors mon critique s’était fait un nom avec un superbe mélodrame, il se fâcha, me consacra deux articles, et ses confrères et le public apprirent qu’il y avait un nommé Martel qui faisait du paysage. Maintenant, c’est assez généralement connu; et, quoiqu’on discute beaucoup mes tableaux, on continue à les acheter assez peu ; on attend que je sois mort, pour les payer, c’est l’habitude; aussi, comprendrais-je que tu te tuasses si tu étais à ma place, ton œuvre y gagnerait; mais puisque tu n’as pas d’œuvre, à quoi ça te servirait-il? Attends un peu. »
Pendant plusieurs jours, les deux amis ne parlèrent plus que dePascaline; on la comparaavec Marguerite; on rechercha celle qui avait été la plus coupable, celui qui avait été le plus malheureux.
— « Enfin, tu t’es consolé, disait Maurice.
— Tu te consoleras, » répondait Martel.
Mais Maurice secouait la tête et soupirait; cependant l’histoire de Martel lui avait fait du bien, elle avait donné un aliment à son esprit, fourni matière à leurs entretiens; et même, dans la pensée qu’un autre avait souffert comme lui, il trouvait presque une sorte de jouissance et de consolation.
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LES VICTIMES DAMODR. 341
Mais ce qui était véritablement incurable, c’était son idée fixe de revoir Marguerite; il en parlait sans cesse.
— « Il y a dans un roman anglais, répondait Martel, à bout d’arguments, un brave homme de pécheur, à qui on a enlevé sa nièce, et qui tout bonnement, sans savoir où elle est, s’en va à sa poursuite, en France, en Allemagne, en Italie, et qui finit par la retrouver; c’est très-poétique; mais je te ferai remarquer ; 1° que cette idée ne peut ôlrf acceptée que par les Anglais, qui, considérant le monde entier comme la banlieue de Londres, s’en vont à Pékin, comme nous allons à Ville-d’Avray; 2“ que, pour entreprendre un pareil voyage, il nous faudrait, ce qui n’arrête pas un pauvre pêcheur, c’est-à-dire beaucoup d’argent ; or, ce n’est point notre côté le plus brillant, et si je n’envoie point quelques esquisses au seigneur Ferrafiat, mon très-illustre marchand, nous serons prochainement sans le sou. Si tu crois pouvoir gagner la nourriture et le foyer, en chantant tes ballades sur le grand chemin, partons au pourchas de ta belle, je ne demande pas mieux, ça aura même une couleur moyen âge, d’un ragoût crânement artistique ; mais, si tu ne le crois pas, contentons-nous de la Normandie, que nous traversons peu respectueusement, et qui, cependant, a droit à toute notre estime. »
Maurice ne répliquait rien pendant deux ou trois jours, puis, il y revenait, ou bien, passant au milieu des vallées de là Touques et de la Dives, et Martel lui faisant regarder un paysage s’offrant bien ; — un moulin s’abritant sous desaulnes et des peupliers, une eau limpideet transparente, qui, retenue par les vannes, s’écoulait lentement entre deux rives minces et vertes, et toutautour les vastes prairies pleines de bœufs, et coupées çà et là de quelques bouquets de grands arbres ; « Oui, disait-il, c’est très-joli, c’est calme, c’est frais, c’est tranquille; on serait bien là pour en finir;» — et il recommençait ses plaintes et scs lamentations.
Un soir que, dans une grande auberge du pays d’Auge,
LES VICTIMES ÜAMOUR.
ils attendaicpl leur dîner, Maurice, qui machinalement avait pris un journal, poussa tout à coup un cri de surprise, et, tendant le journal à Martel : — «Tiens, dit-il, là, lis, lis ça. »
Et Martel lut les lignes suivantes ;
« On nous mande de Lannilis : A l’heure où je vous » écris, le feu brûle encore sous les décombres, et comme » je vous le disais hier, plus de la moitié du village est » détruite; c’est pour nous une perte à jamais irréparable; » mais il faut espérer que la Providence et la charité pu- » blique ne nous abandonneront pas. Déjà, avant son dé- » part, M. le sous-préfet a laissé une somme de mille » francs pour les premiers besoins, et M. le comte de » Lannilis, qu’on est certain de rencontrer quand il y a » du bien à faire, a généreusement offert un asile aux » malheureux qui, sans son dévouement, n’auraient point » aujourd’hui de toit pour s’abriter. Madame la comtesse, » arrivée seulement depuis quelques jours, s’est elle- » même empressée de seconder les efforts de son époux; » et nous l’avons vue nous-même porter à tous des se- » cours et des consolations. A peine connue dans le pays, » elle est déjà une bienfaitrice et une mère.
» P. S. Outre la perte matérielle, on a à déplorer la mort » de deux habitants; une femme et son enfant. Trentc-qua- » tre têtes de vaches ont aussi été brûlées. »
— « Eh bien ? dit Martel.
— Nous partons, répondit Maurice. Tu vois, elle est à Lannilis. »
Martel voulut recommencer scs observations, mais tout fut inutile; il lui fallut céder, en une minute son œuvre fut détruite; et le danger qu’il avait écarté avec tant de mal et de soins, menaça de nouveau, plus terrible et plus imminent.
Voyageant jour et nuit, prenant les voitures les plus rapides, ils arrivèrent promptement à Saint-Brieuc, où ils trouvèrent une correspondance pour Lannion.
Ils n’avaient pas fait une lieue qu’on commença à parler de l’incendie.
— «On dit que madame de Lannilis s’est montrée pleine de dévouement? essaya Maurice.
— Oui, répliqua un des voyageurs, et elle vient môme de retourner à Paris pour organiser une loterie : on prétend qu’avant un mois, elle reviendra avec plus de quinze mille francs. »
Maurice resta stupide ; puis, après un assez long silence, se penchant ver Martel :
— «Allons à Plauraclî, dit-il, nous attendrons son retour chez M. Michon. »
Ils allèrent donc à Plaurach ; et, en apprenant que Maurice venait passer un mois avec lui, le bon M. Michon l’embrassa de tout son cœur, et comme Armande etAudren entraient en ce moment même ;
— «Bonne nouvelle, mes enfants! s’écria-t-il. Maurice nous arrive pour un mois ; embrassez-le pour le remercier.
— Mademoiselle, dit Maurice en souriant, on n’arrive qu’une fois. »
Et des lèvres il effleura le front de la jeune fille, qui, rouge et confuse, s’était réfugiée dans les bras de son grand-père; puis, assez en^barrassé lui-même, il se retourna vivement vers Audren.
Mais celui-ci le regardait d’une façon si étrange, hautaine et curieuse à la fois, qu’il s’arrêta interdit.
— « Pendant un mois tout entier, dit Audren d’un ton cérémonieux, nous aurons le temps, M. Berthauldet moi, de nous connaître, et je l’embrasserai plus sincèrement à son départ que je ne pourrais le faire aujourd’hui. »
Et il toucha à peine du bout des doigts la main que Maurice lui tendait.
Il y eut un moment d’étonnement et de silence.
Mais le docteur reprenant presque aussitôt ;
LES VICTIMES n’Asiorn.
— «Va donc chercher Ion frère, dit-il à Audren, et reviens avec lui ; moi je vais faire prévenir l’abbé; nous dînerons tous ensemble. »
Puis, quand Audren fut sorti :
— « Il ne faut pas lui en vouloir, continua-t-il; il est un peu ours, mais, au fond, c’est un excellent cœur.
— Dans tous les cas, dit Martel, c’est un type superbe; il porte écrits sur le visage, tous les nobles insliucts. »
ARMANDC
Maurice était arrivé à Plaurach brisé par sa dernière déception et, en môme temps, plein de fièvre et d’impatience ; mais il n’y était pas depuis huit jours qu’il éprouva un calme depuis longtemps étranger à son âme et qu’il fut lui-même tout surpris de ressentir encore.
En se retrouvant dans cette maison où s’était écoulé le meilleur temps de son enfance, son cœur se desserra et s’attendrit.
En sortant dans le village où tout le monde le connaissait, où il ne s’arrêtait point sans entendre quelque bonne parole d’amitié, où il ne rencontrait point un paysan sans échanger un salut affectueux, il se sentit moins seul et moins abandonné.
A table, ayant à ses côtés Armande et le bon docteur et en face de lui son ami Martel, il lui sembla qu’il avait une famille, et il comprit pour la première fois les douceurs de la paix et de l’habitude qu’il avait si souvent, lorsqu’il voulait partir pour Paris, raillées et insultées en lui-même.
Les journées s’écoulaient tranquilles et régulières, et, comme autrefois, le soir réunissait les vieux amis pour le whist inévitable et traditionnel. Armande disposait les fiches, allumait la lampe, avançait les trois fauteuils et présentait les cartes aux joueurs; puis, lorsqu’ils étaient en place, elle venait rejoindre les jeunes gens, et dans un
coin du salon, autour d’une petite table à ouvrage, on causait joyeiLsement à mi-voix; dans les moments de silence on entendait les bruits bien connus du village qui SC préparait pour la nuit, et au loin les dominant tous le mugissement de la mer.
Au milieu de celte vie uniformément heureuse et paisible, l’engourdissement se faisait dans le cœur de Maurice; autour de lui, il ne voyait que des visages toujours calmes et souriants, et lui-mêmej insensiblement, ü s’habituait aussi au calme et au sourire.
De tous ceux qui l’entouraient, le seul avec lequel il ne se sentait point entièrement à son aise, c’était Audren ; il y avait dans ce jeune bomme quelc(ue chose de hautain et d’interrogateur qui, chez les autres, arrêtait l’abandon, et malgré ses elTorls et ses avances, Maurice h’avaît encOrç rencontré en lui qu’une froideur et une contrainte qui, tout d’abord, l’avaient surpris, bientôt l’avaient blessé, et bientôt aussi l’avaient refroidi lui-mém‘e.
Cependant la nature du jeune Breton était droite et franche, mais son éducation, en exagérant ces qualités, en avait fait presque des défauts. Élevé jhsqu’à seize ans près de son père, il n’avait point eu de guide, point de règle, point d’exemple. Car en vertu de certaines idées de rang et de dignité, le baron, qui cependant pratiquait fort peu ces idées pour lui-même, n’avait point voulu que son fils fît amitié ou camaraderie avec un seul des enfants du village, et en vertu aussi de son mépris pour l’instruction, et de son apathie crapuleuse, il n’avait point daigné l’envoyer, soit au collège de Vannes, soit au séminaire de Sainte-Anne d’Auray. Le seul maître d’ Audren avait été un vieux Kloer qui lui avait appris à lire et un peu à écrire, et l’enfant s’était formé comme il avait voulu, passant son temps dans le désœuvrement, regardant les petits paysans rire , s’amuser et se quereller entre eux, et quand son père était absent du château,
LKS VICTIMKS b'aMOIIR.
s’échappant pour aller courir la campagne et tuer des mouettes et des albatros sur la falaise. A la mort du baron, il était venu à Plaurach, et quand son frère, lui expliquantqu’il était sans fortune, lui avait demandé ce qu’il voulait faire, il avait répondu ; — Être soldat ou marin. Alors M. de Tréfléan avait conduit ce jeune sauvage au collège de Saint-Brieuc. Il s’en était échappé huit jours après. On l’y avait reconduit; il s’en était échappé une seconde fois. « — Monsieur, avait-il dit à son frère, je suis trop grand pour me soumettre maintenant à le vie de collège, et je n’ai rien fait pour qu’on me mette en prisoh; puisque vous dites qu’il faut que je travaille, je vous prie de m’apprendre ce que je dois savoir, et je vous promets de vous écouter et de vous obéir avec reconnaissance. » Pour ne point le pousser à quelque coup de tète, et quoiqu’il vît d’avance toutes les difficultés qu’il rencontrerait avec un pareil caractère, M. de 'Tréfléan l’avait gardé près de lui. « — A vingt ans nous l’embarquerons, avait-il dit au docteur et à Tabbé, et avec ce que je lui aurai appris, il tachera de faire son chemin. »
Malgré ses promesses d’attention et d’obéissance, Au|dren avait eu bien de la peine à se plier à la vie nouvelle de travail et de discipline que son frère lui avait imposée; mais ce que môme après plusieurs mois d’efforts il n’avait pu vaincre, c’étaient son embarras devant le monde et sa sauvagerie. La gravité des trois amis l’intimidait et l’effrayait; leurs habitudes sérieuses le mettaient mal à! l’aise, leurs entretiens l’étonnaient et le plus souvent l’humiliaient quand il ne les comprenait point, et au lieu de répondre à leurs avances pleines de bonhomie et de délicatesse, il se rejetait en arrière, et s’éloignait d’eux le plus qu’il lui était possible. Madame Berthauld ellemême n’avait point trouvé grâce devant lui. Tout le temps qu’il avait de libre, il le passait soit avec le père Gouriou, le vieux harz, qui l’amusait par scs récits et ses chansons,
soit avec le lieutenant de la douane, qui l'emmenait sur la patache faire de longues courses en mer. Ceîa avait duré ainsi jusqu’à l’arrivée d’Armande. — « Nous n’en ferons rien, avaient dit les vieux amis ; c’est un trop digne fds du baron. Mais alors un changement profond s’était fait en lui. La douceur et la bonté de la jeune fille l’avaient apprivoisé; avec elle il s’était senti moins gauche et moins timide; elle l’avait fait parler, elle l’avait patiemment écouté, ils avaient joué ensemble comme deux enfants qu’ils étaient, et il lui avait voué une tendresse sans bornes et sans partage; elle lui avait révélé ce qu’il y a de bon dans le monde: le rire, la confiance, l’amitié, eti' l’en avait aimée et remerciée avec l’exaltation d’un cœur qui, pour la première fois, s’ouvrait à la reconnaissance. Pour lui plaire, il avait fait ce qu’il la voyait faire, et la prenant pour maître et pour guide, se réglant sur elle, il s’était efforcé de dompter son ignorance et sa paresse pour les choses de l’esprit. — « Mon sauvage commence à parler, dit un jour M. de Tréfléan ; il travaille, et il m’a même demandé combien il lui faudrait de temps de service en mer pour devenir officier. — Son père l’avait abruti, dit le docteur. — Nous en ferons un frère digne de vous, dit l’abbé. » — Et chaque jour, modifiant ainsi ce caractère entier et rude, l’avait adouci. Encouragé par Armande, récompensé par une bonne parole, il était le plus heureux de la terre; mais la maladie de madame Berthauld, en supprimant les soirées de jeu, avait brusquement interrompu ce bonheur. En ne voyant plus Armande, en la sachant près d’un autre, il avait compris la nature du sentiment, que jusqu’à ce jour il avait cru une amitié ardente, et c’était la jalousie qui lui avait révélé à luimême son amour. Avec l’enfance, l’amitié fraternelle s’en était allée; il avait alors un peu plus de dix-huit ans, et Armande en avait seize. Pendant le temps que Maurice îivait passé à Plaurach, pendant cinq semaines, il était
LBS VICTIMES D’aMOÜR.
retombé dans une tristesse plus douloureuse que ne l’avait jamais été son isolement d’autrefois; il avait passé par tous les tourments de l’inquiétude, et il avait fallu le départ de Maurice pour calmer le désordre de ses idées et dissiper son découragement. Mais lorsqu’il l’avait vu revenir une seconde fois avec Martel, lorsqu’il avait entendu le docteur annoncer un séjour d’un mois, il n’avait point été maître de sa colère; et c’était alors qu’il avait fait aux deux amis l’accueil contraint et glacial qui les avait si étrangement surpris ; car il avait tout de suite pressenti que ces étrangers allaient lui déranger sa vie, et il n’avait pu cacher son'mécontentement; puis se comparant à eux, et leur prêtant des avantages et des séductions qu’il redoutait plutôt qu’il ne les leur voyait réellement, il avait souffert dans son amour-propre, et s’était trouvé gauche, ignorant et maladroit. Mais ses craintes ne s’étaient point arrêtées là; au milieu de ces deux hommes qui le dominaient par l’âge, la parole et le savoir-vivre, il lui avait semblé qu’il ne serait plus rien ; effrayé d’un voyage dont il ignorait le but et dont les vrais motifs lui échappaient, il avait cru Armande perdue pour lui ; malheureux dans son orgueil, inquiet 'dans son amour, il n’avait pu, malgré sa volonté de vivre amicalement avec celui qu’il savait l’ami de son frère, dompter sa jalousie. De là étaient venues ses manières maussades, hautaines et presque insolentes.
Chaque jour, d’ailleurs, lui avait donné de nouveaux motifs de chagrin et de tourment, car chaque jour avait rendu l’intimité entre Armande et les deux étrangers plus vive et plus complète.
Maurice, qui était arrivé plein de reconnaissance et de sympathie pour la jeune fille, et par ce qu’il avait vu lors de la maladie ‘de sa mère, et par ce que celle-ci lui avait dit du dévouement de son aimable garde-malade, n’avait point tardé par ce qu’il vit de nouveau, et par ce qu’il éprouva lui-même de scs tendres soins, à sentir cette sym-
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230 LES VICTIMES d’aMOÜR.
pal liie s’accroître en se justifiant; autour de lui tout le monde ne parlait d’elle qu’avec la plus cordiale amitié, il en parla comme tout le monde.
En cela il ne faisait que lui rendre justice, car il n’avait qu’à ouvrir les yeux pour voir son heureuse influence, non-seulement sur le docteur, sur l’abbé, sur M. de Tréfléan, mais même encore dans les plus petites choses de la vie. Ainsi, la maison n’était plus dans ce désordre et ce pêle-mêle d’un intérieur sans femme, que madame Berthauld avait si souvent raillé et condamné ; il y avait des rideaux aux fenêtres, les araignées avaient été abattues dans le grand escalier où elles avaient fait une toile sans tin entre les balustres de bois, le bonnet de Marie-Ange ne traînait plus dans le salon, les habits de monsieur avaient abandonné la salle à manger; tout était en ordre, propre, luisant, coquet; et quand il faisait de l’orage, le docteur ne parcourait plus toutes ses chambres en criant à tue-tête : « Marie-Ange, Louise, Jeannette, fermez les fenêtres, ça claque, mes filles, ça claque. » Le docteur lui-même n’allait plus par les rues du village avec son grand paletot déchiré; à table, il ne se mettait plus en colère pour se faire servir suivant -ses goûts et ses manies. En face de lui, Armande épiait ses désirs, elle se levait elle-même, lui approchait ou lui apportait rapidement ce qui lui manquait; et, après le dessert, quand son rôle de maîtresse de maison était fini, elle redevenait la petite fille de seize ans et se sauvait dans le jardin, riant, courant, sautant.
Martel aussi faisait sa partie dans ce concert de louanges, et, un soir que, parlant d’elle avec Maurice, il s’était écrié : « — Quelle charmante fille ! vrîfiment, s’il ne fallait pas l’épouser, on l’aimerait de tout son cœur, » — celuici finterrompit assez brusquement :
« — Ah çà. Martel, mon ami, rappelle-toi, je t’en prie, chez qui nous sommes.
LES VICTIMES d’amouii. 251
— Hein?... que je me rappelle... Esl-cc que tu es fou?
— Mais...
— Mais je commence à te comprendre; seulement, mon bon, ta réflexion est désagréable, et, de plus, elle est maladroite; mon emploi n’est point celui des séducteurs, et tu voudras bien, s’il le plaît, me faire l’amitié de croire que je suis incapable de tromper une jeune fille ; quant à l’épouser, tu peux avoir la môme confiance ; au surplus, il faudrait qu’elle voulût de moi, et...
— Et dans ce -cas son grand-père n’en voudrait pas, interrompit Maurice, il a sur les artistes des idées...
— Que je partage, continua Martel ; les artistes ne sont pas faits pour se marier, j’ai là-dessus des théories qui, si tu les connaissais, pourraient te rassurer et t’éviter la peine de me rappeler chez qui nous sommes...
— Je t’assure que je n’ai pas voulu...
— C’est bien, c’est bien... mais comme je n’ai pas beaucoup de vertus, je tiens à celles que j’ai; fais-moi donc le plaisir de me laisser la loyauté. Qu’on fasse la cour à une femme, qu’elle vous repousse ou vous encourage, se défende ou s’abandonne, c’est parfait ; dans tous les cas elle est prévenue* et sait à merveille ce qu’on lui demande, quand on lui dit : « Madame, je vous adore et je vous conjure de permettre à mon âme d’adorer votre âme...» Mais avec une jeune fille, c’est autre chose : mademoiselle Armande peut donc être bien tranquille, ou plutôt tu peux l’étre pour elle. D’ailleurs, je te le répète, j’ai une théorie sur le mariage comme j’en ai une sur l’amour. La veux-tu ma théorie?
— A quoi bon, puisque je ne me marierai jamais?
— A t’instruire, mon cher, et comme elle est le pendant de celle que je t’ai déjà donnée sur l’amour ça te complétera. La veux-tu?
— Mon Dieu donne loujoui's, ça me fei'a peut-être rire . un peu.
— C’esl ce que nous allons voir. — Un arbre, c’est riioinme, s’élève jeune et fort, à son pied rampe tristement un pauvre lierre; ce lierre, c’est la femme. Un jour l’arbre dit au lierre; «Appuie-toi sur moi, je te soutiendrai et te défendrai.» Le lierre accepte; c’est le mariage. Les premières années sont charmantes : le- lierre enlace le tronc dénudé de l’arbre et lui fait une parure de son propre feuillage : l’arbre reçoit de cette union une nouvelle beauté. Puis, petit à petit, le lierre monte, il gagne les branches, il gagne les feuilles, il gagne les fleurs, il gagne les fruits, il les enserre, il les recouvre, il les étouffe. L’arbre a disparu complètement; cependant il veut lutter, il pousse encore de longues et faibles branches; mais aussitôt le lierre, plus rapide, les atteint et les tue. Alors l’arbre sèche en commençant par la tète ; puis bientôt la mort pénètre au cœur, et il ne tarderait pas à tomber en pourriture si le lierre qui, en réalité, a besoin d’un appui pour briller dans toute sa splendeur, ne le soutenait en lui donnant un aspect riant et jeune et en lui prêtant à son tour sa force et sa vie.
Cette fable montre qu’il ne faut pas devenir un échalas, ô mon ami ! et j’espère que maintenant tu me laisseras tranquille avec tes insinuations et tes observations. Faismoi le serment de te détacher un jour de madame Baudistel de Lannilis et peut-être d’autres pays déjà, et je te le fais moi-même de ne m’attacher jamais à Armande autrement que d’amitié. Allons 1 jures-tu?
— Ah ! si je le pouvais, mon bon Martel ; mais je l’aime toujours, et j’aurai beau faire, je ne l’oublierai jamais. Ah ! j’en suis bien certain maintenant ! Va, je ne guérirai pas, je serai toujours l’être nul et insupportable que tu promènes depuis deux mois, et si j’avais bien fait je me serais tué, au moins je me serais vengéen lui laissantle remords.
— Oh ! pour ça, mon petit, c’est une nouvelle illusion à mettre avec les autres; crois-m’en, elle est trop forte
LES VICTIMES d’aHOUR.
pour avoir des remords ; tu lui aurais laissé un Joli sujet de piaiiilps et un éternel motif à élégies ; voilà tout.
— Enfin, je ne souffrirais plus ; crois-tu que je ne me dévore pas à l’attendre ainsi? La raison me dit que c’est insensé de chercher à la voir, mais la passion m’entraîne, et quand elle sera revenue, je risquerai toutpour une heure d’entretien.
— Mais à quoi bon?
— A savoir.
— Quoi?
— Si elle m’aimait encore à notre dernier voyage à Montmorency, et si elle était sincère ou si elle était la dernière des misérables.
— Tu ne sauras rien du tout.
— Je saurai, je te le promets; car dussé-je me faire sauter le crâne devant elle et l’en éclabousser, elle parlera.
— Elle mentira.
— Eh bien, elle mentira, mais au moins je la verrai.
— Enfin, comme tu voudras c’est unemonomaiiic. Moi, j’aime mieux voir et regarder à mon aise la chère enfant qui est la Joie de cette maison. Je ne connais pas madame Baudistel, et tout de suite, je t’affirme que je n’ai pas la 'plus petite envie de faire sa connaissance; mais je doute fort qu’au temps même où elle t’aimait, elle pût avoir cette gentillesse et celte bonté. Si lu étais sage, tu ferais comme moi, lu aimerais Armande seulement des yeux, et, comme nous sommes à l’abri de toute autre espèce d’amour, toi par les souvenirs, moi par mes opinions matrimoniales, nous serions les plus heureux du monde.
— Il n’y a plus de bonheur pour moi, dit Maurice, car il n’yaura jamais pour moi d’autre femme que Marguerite.»
Et, poussant un soupir, donnant à Martel une poignée de main triste et affectueuse, il regagna sa chambre.
Quoiqu’il eût été sincère en parlant ainsi, cependant, il trompait Martel et se trompait lui-même; car, non-seule-
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ment il commençait à voir une femme dans Armande, mais encore, à la voir jeune et jolie, c’est-à-dire telle qu’elle était réellement.
Petite, plutôt que grande, elle était de cette taille gracieuse qui permet de faire, de la femme aimée, un jouet facile à soutenir et à porter ; bien prise cependant, et bien modelée, mais avec une apparence frêle et mignonne. Sa tête ronde et parfaitement pleine, était couverte d’une épaisse chevelure blonde; elle avait coutume de la relever et de la rassembler en une torsade unique ; mais cette coiffure si simple, recevait d’elle grâce et gentillesse à la fois, car, trop fins et trop fournis, les cheveux ne pouvaient tous s’enrouler autour du peigne; s’échappant en de petites boucles crô[:ées et frisantes, ils frémissaient au plus faible souffle, et, toujours exposés à la lumière qui les traversait en les dorant, ils prenaient une nuance encore plus vive et plus claire que les autres. Sous ces flocons légers, le front était haut et large. Entourées d’une petite ligne brune, et garnies de longs cils, les paupières s’ouvraient sur de grands yeux humides et veloutés : l’iris en était jaunâtre, moucheté de points verts et bordé d’un cercle foncé qui se dégradait en s’approchant du centre, où nageait une pupille brillante. Cette pupille était douée, à un haut degré^ d’une merveilleuse puissance de contraction et de dilatation. Le nez était petit, à narines mobiles et retroussées sur les bords. La bouche, bien fendue et arquée dans les coins, laissait voir, entre des lèvres où le sang abondait, deux rangées de petites dents blanches, faiblement teintées de bleu. Le cou soutenait bien la tête, et, par des lignes molles et arrondies, la joignait à un corsage où il n’y avait encore que des promesses, mais des promesses à qui la fraîcheur et la solidité du tissu, la finesse de la taille, la. • largeur des épaules, le développement des hanches et l’harmonie générale assuraient une réalisation certaine et prochaine.
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LES VICTIMES d’aHOOR.
Quoique, ainsi faite, Armande pût passer pour jolie et môme pour belle, elle n’était cependant point irréprochable; les contours du profil manquaient de hardiesse et de pureté; le nez paraissait un peu court; la tête trop volumineuse, et les attaches des pieds un peu grosses. Mais, telle qu’elle était, on ne pouvait plus l’oublier lorsqu’une seule fois on l’avait vue; et, lorsqu’on était en face d’elle, il fallait faire effort, pour en détourner les yeux. Qu’elle fût triste ou qu’elle fût joyeuse, il était toujours suave et bon de la regarder; elle avait une de ces beautés qui gagnent le cœur et le réjouissent. Sur son visage, se peignaient aussitôt les mouvements de son âme et de son esprit; mieux que des paroles, sa physionomie franche et mobile disait clairement ses sentiments, ses chagrins, ses émotions. Ses yeux, limpides et profonds, laissaient lire jusque dans son cœur; lorsqu’ils étaient animés par la joie ou par le désir, ils paraissaient Comme doublés d’un miroir qui réfléchissait la lumière, et inondait, de ses chauds rayons, le regard ébloui. L’expression générale de sa physionomie était la douceur et la gaieté. Dès le premier coup d’œil, on se sentait attiré vers elle, et sympathiquement louché ; mais ce qui faisait son charme le plus puissant, sa grâce la plus séduisante, c’était son sourire; il était si bon, si sincère, si irrésistible, que, dix fois par jour, le vieux docteur se mettait en peine d’esprit, pour le voir s’épanouir sur le frais visage de sa tille, et, lorsqu’il avait obtenu ce résultat, ce qui n’était pas bien difficile, !! déclarait joyeusement qu’il ne connaissait pas de plus délicieux plaisir, que de la regarder cligner à demi les paupières, gonfler ses petites joues rougissantes, et mordiller entre ses dents sa lèvre rose, qui se frangeait de carmin.
Maurice avait été longtemps à voir Armande ainsi , mais, par un concours assez naturel, à peine s’était-il mis à l’observer, que chacune des beautés matérielles qu’il lui avait reconnues, s’était présentée accompagnée d’une
LES VICTIMES D’aMOUR.
beauté morale: la trouvant jolie, il l’avait en même temps trouvée bonne ; sa chevelure étant dorée, fine, soyeuse, abondante, son cœur avait été généreux et passionné ; ses yeux étant grands, limpides, lumineux, son esprit avait été vif, enjoué, profond ; sa bouche appelant le regard, son caractère avait été doux et facile ; sa peau étant mince, transparente, d’une blancheur lactée, ses lèvres fraîches et charnues, ses joues veloutées de vermillon, sa démarche aisée, son air simple et franc, elle avait eu tous les charmes de l’âme, toutes les grâces, toutes les puretés, toutes les tendresses, tous les dévouements. Lorsqu’on est une fois sur ce chemin, on va vjte, — car chacune des découvertes que l’on fait vient grossir le vei’re avec lequel on regarde, — et Maurice ne s’était point arrêté ; bientôt il avait passé de la curiosité à l’intérêt, de l’intérêt à l’amitié, et bientôt encore de l’amitié à un sentiment qu’il ne s’expliquait pas bien lui-même, mais qui chaque jour le rapprochait davantage d’Armande , et l’empêchait d’aller, comme aux premiers temps de son séjour à Plaurach, s’asseoir tout seul sur la falaise, se perdre dans son désespoir et penser tristement à Marguerite.
Maintenant il ne s’éloignait presque plus du château, et refusant les courses et les promenades, abandonnant Martel, négligeant M. de Tréfléan et les parties de chasse et de pêche, il demeurait obstinément près du docteur, qui bientôt, et de lui-même, lui offrit une excellente raison pour justifier cette fausse nonchalance, et rester ainsi près d’Armande, autant qu’il le voudrait, sans manquer aux convenances, et avec sécurité.
C’était un soir après dîner ; tous trois, assis sous une tonnelle où de vigoureux rosiers de banks cachaient leurs énormes fleurs dans de vertes guirlandes de hounlon, ils regardaient le soleil se coucher dans la mer. L’horizon était fermé par une ligne violette qui, montant