Écho médical du Nord
Semaine du 4 au 10 juillet 1897 : 42 décès par diarrhée infantile pour 105 décès totaux.
Semaine du 11 au 17 juillet 1897 • 39 décès par diarrhée infantile pour 97 décès totaux.
Semaine du 15 au 21 août 1897 • 5 2 décès par diarrhée infantile pour 107 décès totaux.
Ces cas comprennent, il est vrai, la période de moins de deux ans. Au contraire, les statistiques hebdomadaires de Paris donnent des moyennes de 130 à 145 sur 8 à 900 décès, 16 % ; mais elles ne comprennent, ce qui, à notre avis, est plus logique, que la période de un jour à un an. Si on doublait, pour avoir les deux années, la proportion à Paris, on n'aurait guère plus de 30 % alors qu'à Lille on a jusqu'à 49 % ; mais en doublant, on commettrait une erreur grossière, parce qu'après un an, la mortalité par gastro-entérite est bien moins fréquente que pendant la première année. D'où peut donc venir cette disproportion dans les deux pourcentages, si ce n'est de la qualité du lait : celui de Flandre ne pouvant être comparé à
l.ES VICTIMES nu LAIT
celui de Normandie que l'on consomme le plus ù Paris.
On sait, à Lille comme à Paris, stériliser le lait et se servir des biberons les plus hygiéniques. Ce n'est qu'à l'excédent de crème contenu dans le lait de Flandre que nous pensons qu'il faut attribuer cette différence aussi grande dans les statistiques de Lille. Alors qu'à Paris le lait, dit bon, qui est de consomrnation courante, contient autour de 30 de beurre pour 1000, nous avons en Flandre des laits qui contiennent jusqu'à 45 °/oo de beurre et qui ne sont vendus que trente centimes le litre alors qu'à Paris ce même lait, vu son taux en beurre, serait classé comme très bon et même mieux, puisque c'est au-dessus de 40 grammes de beurre que le lait est compris dans cette première catégorie. Toutes proportions gardées, le lait de Flandre devrait être vendu, à Paris, plus d'un franc le litre, si on en trouvait le débit ? Mais Paris n'en veut pas. Les crémiers - laitiers de Paris s'approvisionnent surtout en Normandie où le lait est certainement
de meilleure qualité, à la sortie du pis de la vache, que celui que nous trouvons dans le Nord de la France, pour toutes les raisons que nous avons exposées au début de ce travail.
Force nous est donc d'incriminer surtout la qualité du lait comme la principale cause de cette hécatombe de bébés, et non pas toujours le défont de stérilisation ou l'élevage au biberon. Le biberon ne remplacera jamais' le sein, mais comme toutes les mères ne peuvent pas élever leurs enflints en les allaitant ou en leur donnant une nourrice, il faut, de toute nécessité, emplo3'er le biberon et surtout savoir s'en servir. Ceci paraît à première vue être une ironie de notre part ! Loin de nous cette pensée. Il est certain que bien des mamans ne savent pas se servir du biberon, lut-il le plus parfiùt, le plus hygiénique. Nous nous proposons d'ailleurs, plus loin, de donner les résultats de nos observations suivies avec ténacité et qui dans la pratique journalière nous ont permis de lutter avec succès contre l'épidémie estivale de diarrhée infantile dans
notre clientèle. Avec beaucoup de propreté et surtout beaucoup de patience de la part des mères, nous sommes convaincu que l'on pourrait faire tomber la mortalité par diarrhée infantile à une proportion relativement faible, de 3 à 5 pour cent, comme nous l'avons obtenu nous-même, pendant ce dernier été. Toutes les fois que nous nous sommes trouvé en présence d'un cas de diarrhée infantile, nous n'avons pas ménagé nos conseils et nos explications. Rarement nous avons eu à regretter notre temps perdu, car même chez des malheureux ouvriers, nous ne disons pas des indigents, nous avons obtenu de magnifiques résultats. La bonne volonté que nous trouvions chez les jeunes mères, en vue de combattre la maladie, nous encourageait à leur donner toutes les explications médicales et hygiéniques nécessaires, voulant d'abord être médecin avant d'avoir recours aux médicaments comme cela se fait malheureusement trop souvent.
Un fait entre autres que nous nous permettrons de citer comme observation médicale démontre
jusqu'où peut aller le degré d'affolement des parents et même du médecin, dans le cas de diarrhée cholériforme. Le fait nous a été rapporté dernièrement par le père d'un enfant victime de la diarrhée infantile. Comme le malheureux père est un homme intelligent, il nous a fourni toutes les explications que nous dé sirions sur les détails de la maladie de son bébé.
Un enfant robuste, bien constitué, d'un an environ, élevé encore au biberon, prend brusquement, un jour d'été, à la plage, un refroidissement intestinal qui se traduit dans la nuit par une diarrhée aqueuse assez abondante. Vite, le père affolé . demande au pharmacien en attendant son médecin de famille, la classique potion de sous-nitrate de bismuth,
La diarrhée semble s'arrêter quelques heures, mais reprend plus abondamment à la moindre absorption d'un peu de lait.
Le médecin appelé augmente la dose de bismuth et ajoute quelques gouttes de laudanum. Nouvel arrêt de la diarrhée, mais bientôt la nature cherche
à prendre sa revanche, et au lieu de diarrhée, il sort de l'anus un abondant liquide scro-citrin infect mélangé de grumeaux de lait, sans aucun effort, liquide tellement abondant qu'il inonde toutes les couches de l'enfant, le berceau et même le parquet au dessous du petit lit.
Le médecin affolé à son tour conseilla alors un lavement de bismuth et de laudanum. La diarrhée, autant par l'épuisement du petit être que par ce lavement, semble s'arrêter pour la troisième fois ; mais l'enfant vomit tout ce qu'il prend. Il vomit le lait et alors seulement le médecin conseille de le supprimer. Ce n'est que lorsque l'estomac l'a rejeté que le médecin a deviné qu'il fallait le supprimer. C'est alors que, vu les vomissements, le Champagne et la glace furent conseillés pour étouffer le dernier espoir que la nature avait trouvé pour se débarrasser du lait qui avait été donné à tort depuis le début de la maladie.
Dans l'impossibilité absolue de se débarrasser par aucune issue de la cause du mal, le bébé tomba
au bout de quelques heures , au quatrième jour, dans des convulsions finales qui mirent fin à son martyre et à son intoxication à jet continu par le lait et les drogues.
La suppression du lait et de tout aliment dés le premier cri d'alarme de la nature, puis l'évacuation sans brusquerie du lait non digéré que l'intestin contenait à la suite du refi-oidissement intestinal, aurait, à n'en pas douter, évité l'ensemble de tous ces symptômes effrayants qui se sont terminés par la mort.
Pour faire suite à cette observation, nous nous permettrons de citer un entretien que nous avons eu, en août 1890, avec notre excellent ami, le docteur X..., que nous rencontrions aux environs de Calais, se rendant à une maison de campagne où il était installé avec sa famille pour la saison d'été. Il avait l'air triste, préoccupé, et nous mit de suite au courant de son chaarin.
Sa petite fille, âgée de six mois, était atteinte de diarrhée muco-membraneuse abondante depuis plu-
LES VICTIMES DU I.AIT
sieurs jours, et cela malgré les soins dévoués d'un confrère appelé en consultation et aussi malgré la stérilisation du lait, la propreté excessive du biberon, l'espacement régulier des prises de lait, etc., etc.
N'a5''ant que ce seul enfant, M™"=X... était tout entière occupée aux soins à donner au bébé malade, et rien ne pouvait être sérieusement incriminé comme défaut d'hygiène et de propreté.
Voyant notre confrère aussi attristé : Voulezvous, lui disons-nous, nous permettre de vous donner un conseil , sans cependant empiéter sur vos idées ni sur votre thérapeutique ?
— Bien volontiers.
— Combien de temps votre bébé met-il pour absorber son biberon ?
— Pas longtemps.
— Combien de minutes , à peu près ?
— Trois à quatre minutes, peut-être, elle est si altérée avec sa diarrhée.
— Eh bien, mon cher, tout est là. Votre enfant avale le contenu de son biberon et ne le tette pas.
Laissez-hi à la diète hydrique pendant douze ou quinze heures au moins. Donnez-hii dans son biberon, au Heu de hiit, de la tisane d'orge bien cuite ou de l'eau de riz qu'elle boira à son gré pour étancher sa soif aussi avidement qu'elle voudra. Elle urinera ses toxines et lavera ainsi son sano-, pour ainsi dire. Quand vous reprendrez le lait, vous la surveillerez comme si elle avalait un médicament dangereux. Qu'elle tette ou plutôt qu'elle lutte, puisque, malheureusement, elle n'est pas au sein, son lait en petite quantité pour commencer, non pas en trois ou quatre minutes, mais en quinze ou 20 minutes, si c'est possible, comme un enfant au sein mettrait pour vider un de ceux-ci, et vous m'en direz des nouvelles!
Quatre Jours après, nous revîmes le D'' X... qui nous remercia avec effusion. Un mieux considérable était survenu et le médecin consultant lui-même fut surpris de l'amélioration des selles qui étaient redevenues normales, grâce à sa thérapeutique antérieure, nous l'accordons, mais aussi grâce aux conseils que
nous nous étions permis de donner, puisque depuis noire entretien on avait cessé toute médication et toute drogue.
L'iiygiéne avait remplacé avec succès les drogues (bismuth compris). La façon de prendre lentement le lait avait mieux fait que les préparations que l'on faisait subir au lait en le stérilisant ou en l'additionnant d'eau de Vais, d'eau de chaux, etc., etc.
Nous sommes donc obligés de reconnaître que les microbes semblent se jouer de nous et continuent leur œuvre de destruction malgré toutes les précautions prises pour les éviter, ou les annihiler en empêchant leur puUulation.
Pendant l'été, le lait s'altère avec une très grande rapidité. Il peut ne pas paraître tourné aux 3'eux ou à l'odorat de la jeune mère au moment où elle le met dans le biberon et cependant il est dans cet état moléculaire indécis qui est proche voisin de la fermentation lactique. Arrivant brusquement dans l'estomac, par suite de la soif ardente du bébé, qui par les chaleurs de l'été est aussi altéié qu'un aduhe,
il traverse la bouche plus ou moins saburrale et tombe chargé de micro-organismes buccaux dans le ventricule gastrique, au lieu d'être pénétré dans sa masse intime par le ferment salivaire.
L'enfant altéré engloutit son lait et ne le tette pas. La production d'acide lactique en excès dépasse rapidement le taux que peut tolérer l'estomac pour la digestion normale. Il arrive alors que la partie aqueuse se sépare de la crème et de la caséine coagulées non plus en masse, en une boule de fromage, comme lorsque l'estomac supporte le lait. L'excès d'acide trouble le chimisme physiologique et des grumeaux de beurre emprisonnés dans la caséine nagent dans la masse liquide acidifiée par la formation d'acide de fermentations secondaires, butyrique, amyhque, etc.
Une petite quantité d'acide lactique, i ou 2 pour I 000, dans les conditions ordinaires, ne nuit pas à la digestion du lait et peut môme faciliter les fonctions digestives par son pouvoir laxatif, mais si cette quantité atteint 7 à 10 pour i 000, elle devient
LES VICTIMES DU I-AIT
purgative et même drastique pour un tube digestif aussi délicat que celui d'un enfant. La diarrhée survient alors. Elle peut durer plusieurs jours sans que la santé du petit malade en paraisse trop altérée. De petits boutons d'échaufFemcnt , papules ou vésicules, surviennent à l'anus et aux fesses par suite de l'acidité des selles, prouvant par leur présence que dans la muqueuse intestinale il existe une semblable éruption congesiive papulo-vésiculeuse.
La maman, trop confiante, met tout cela sur le compte des dents ou d'une autre cause fortuite et continue à donner le biberon comme les jours précédents, renouvelant, à chaque instant, les conditions d'infection digestive. En quelques jours la diarrhée prend des proportions inquiétantes, les selles, de jaunâtres et mal liées qu'elles étaient au début, deviennent verdàtres, grisâtres même, et contiennent dans leur masse des glaires intestinales, des lambeaux membraneux et quelquefois du sang, par suite de l'irritation du rectum.
C'est seulement alors que le médecin est consulté, bien souvent trop tard pour qu'une médecine h3'giénique ou préventive puisse être préconisée. Il y a lieu d'aller au plus vite, l'enfant est affaibli, ne conserve aucune boisson, aucune nourriture. Il a des selles abondantes, aqueuses, comme s'il urinait par son rectum. Affolé autant que la mère, le médecin se voit obligé de prescrire des potions opiacées avec du bismuth qui, en modérant le flux intestinal, rassurent momentanément la mère, heureuse d'avoir trouvé, dans le bismuth bienfaisant, le sauveur de son bébé.
Mais, malheureusement, si cette médication n'est pas rapidement abandonnée, les mêmes alarmes et les mêmes craintes reviennent , même avant 24 heures. La fièvre, qui était presque nulle jusqu'ici, s'allume rapidement. L'enfant vomit la potion qui a dù être renouvelée, souvent plusieurs fois. La diarrhée reprend avec des selles plus denses, mais noires, occasionnées par la décomposition du bismuth au contact des ferments intestinaux
et surtout de l'acide sulfliydrique gazeux qui a formé un sulfure de bismuth. Une prostration rapide des forces survient et l'enfant, suivant son degré plus ou moins grand de résistance, meurt en état d'algidité chlolériforme après quatre à cinq jours de maladie apparente ; en réalité depuis plusieurs semaines quelquefois, le tube digestif avait souffert de la présence du lait non digéré absorbé avec rapidité et au moment de sa fermentation lactique. Le bébé avait soif à cause de la chaleur atmosphérique et c'est le lait qui lui a été donné comme boisson.
Si ne voyant jamais dans le lait qu'un simple liquide bénin, la mère ou son conseiller, le médecin de famille, eût pris garde au moment des fortes chaleurs de donner à boire (soit de l'eau sucrée, soit des tisanes) au bébé pour étancher sa soif, au lieu de lui donner à manger du lait dans son biberon, les accidents d'entérite eussent certainement été évités. Nous disons intentionnellement manger du lait au lieu de boire, car cette dernière expression n'est pas logique. Pourquoi ne pas dire manger du
lait puisque l'on dit manger du bouillon, manger un potage, par exemple. Le lait, quoique liquide, est un aliment plus sérieux qu'un simple bouillon.
Quoi ! c'est au moment où les adultes ont leur appétit diminué par la trop grande chaleur de l'été, au moment où nous ressentons plutôt le besoin de boire ou de manger des aliments légers ou rafraîchissants que vous donnez à l'enfant autant à manger qu'en hiver, si ce n'est plus. Diminuez les biberons, l'enfant ne mourra pas de faim pour un biberon de lait en moins , et désaltérez-le par des tisanes que l'on peut varier suffisamment et faire prendre au bébé à l'aide de son biberon, qui est sa cuiller à lui. L'enfant a soif, et du moment qu'il se sentira la eor^e humidifiée par le liquide quel qu'il soit, c'est tout ce qu'il lui faudra. Ses cris ou ses plaintes cesseront rapidement sans être suivies des symptômes effrayants et désespérants de la diarrhée aiguë.
Aussi depuis longtemps dans notre clientèle, nous supprimons complètement le lait pendant doitze ou vingt-quatre heures, dans les cas où la
diarrhée survient et nous fait penser d'après la nature des selles que nous avons affaire à une infection aisuë du tube digestif. D'accord en cela avec les grands maîtres en maladies d'enfants, en pédiatrie, pour nous servir du mot technique, nous supprimons de cette façon les causes de l'affection et surtout de son entretien. Nous ne 'nous trouvons pas dans la dure nécessité du médecin, qui, faute de prévoyance, est obligé d'avoir recours à la pharmacopée la plus compliquée pour tarir le ffux intestinal. Le lait était la cause de tout le mal, il faut le supprimer, momentanément au moins, et ne l'utiliser que lorsqu'on ne pourra pas faire autrement et surtout lorsque le pouvoir digestif aura repris de la force physiologique après l'élimination des caillots encombrant les plis de l'intestin.
Pourquoi s'ingénier à trouver des préparations ou des combinaisons destinées à le faire supporter, tels que les mélanges de lait et d'eau de chaux, de lait et d'eau minérale, de lait ou d'eau gommeuse, ou d'eau de riz, etc., etc.? Pensez-vous que toutes
CCS combinaisons soient du goût du bébé qui a soif? Si on ne peut supprimer le biberon, seul moyen que le bébé connaisse pour boire, au moins peut-on remplacer le contenu de ce récipient par un autre liquide alimentaire ou rafraîchissant non fermentescible.
Nous savons fort bien que les grands savants nous objecteront que tous ces symptômes de la diarrhée infantile ou de l'infection digestive poussés jusqu'à l'état aigu, sont occasionnés par des microbes (Baclcriiim coli, Bacille pyocyaniqiie, prolcus, vulgnris meseulcriciis, elc). Loin de nous la pensée de ne pas admettre la haute valeur scientifique de ces magnifiques découvertes qui rendent tous les jours de grands services à l'art de guérir. Dans tous les cas, que raff'ection soit due à une variété de microbes ou à une association de microbes de tous genres, à une flore microbienne intra-intestinale des pUis variées, il est indéniable que tous ces infiniment petits ont été apportés par cet excellent bouillon de cuhure qu'est le lait et que c'est grâce à lui