‹ Les vieilleries lyonnaises de Nizier du Puitspelu [pseud.]Chapitre 10 sur 32 · I. n y était déjà en · texte numérisé non relu

I. n y était déjà en

il n'y a que seize ans. J'ai souvent envié de festoyer à ce restaurant dont on voyait la galerie si gracieusement suspendue en belle vue sur le coteau. Mais personne ne m'y a jamais invité.

Qui ne porte dans son cœur la mère Brigousse, aux Charpennes, qui dut tenir de 1830 à 1850 ? Et Abel, à la Mulatière, à côté de la Cloche ^argent ? On y buvait du vin de la Galée. Un divertissement, c'était de partir en bateau du Ëiubourg de Bresse et de feire une décise jusque chez Abel. On prétend qu'il y en a qui la disaient à la nage. Mais je n'y étais point. Enfin, la mère Guy, dont le restaurant existe encore, et son incomparable matelote. Mais mes plus lointains souvenirs à l'égard de la mère Guy ne vont pas au delà de 1847. Ce n'est pas vieux.

Puisse cette nomenclature incomplète* réveiller des souvenirs agréables dans l'estomac de quelques vieux Lyonnais.

La société lyonnaise, au temps du premier Empire et de la Restauration, était une société forte, morale, très simple de

I. Assurément, Ton m'en voudrait de ne pas citer encore Victor, rue Pizay, puis place Tolozan, dans l'allée des Fiacres. Victor était déjà en rue Pizay en 1826. Qjielques Lyonnais, des richards, y avaient institué un dîner mensuel à dnq francs par bouche, qui en coûterait bien trente au jour d'aujourd'hui. M. Rey y of&it à dîner aux Saînt-Simoniens, qui lui avaient été adressés par le père Enfantin, lorsqu'ils vinrent à Lyon, en 183 1, je crois. La mère Victor alla finir place Louis XVI. N'oublions pas non plus le Pavillon Nicolas, à Fourvières, qui existait déjà en 1809, et où j'ai dîné, vers i8s5, avec Pierre Dupont, et force autres bons zigs. Là se réunissait la Société des Bonnets de coton, puis des Intelligences, dont faisaient partie la plupart des artistes lyonnais. Ajoutons Lucotte, passage G>uderc, Ramier, montée de la Glacière, et nombre d'autres que j'oublie, car Lyon fut toujours la patrie des braves gens et des bons morceaux.

mœurs, où le luxe était inconnu. Le luxe, un luxe effréné avait été le propre de la noblesse. L'habit de gala de M. de Grignan coûtait deux mille écus, qui en vaudraient aujourd'hui dix mille, soit trente mille francs. Le frac du bourgeois après la Révolution coûtait cent vingt francs. Mais, à côté de mœurs solides, puisées dans les traditions oratoriennes et même jansénistes, cette société avait la gaîté, la gaîté de toutes les époques où Ton sent un grand danger évanoui, où l'on respire. Elle aimait à traiter largement, soit parce qu'elle avait affaire à des appétits robustes, soit parce que l'exercice d'une hospitalité large était une tradition. Mais nous serions renversés en voyant la simplicité du mobilier et des réceptions de nos pères. Chez beaucoup d'honnêtes commerçants le mobilier du salon comprenait des chaises et des feuteuils d'acajou, rembourrés de paille. Dans les bals bourgeois, l'éclairage se composait de quinquets et de bougies isolées, qui coûtaient, il est vrai, trois francs dix sous la livre, plus de sept francs d'aujourd'hui. Dans les à tous les jours on ne brûlait que de la chandelle, qui avait, d'ailleurs, l'avantage d'éclairer beaucoup mieux, sans compter que l'on y pouvait recourir pour s'enduire le nez lorsque l'on était enrhumé du cerveau.

Les rafraîchissements de ces bals consistaient en sirops et en pommes d'api. Le bal commençait sur le coup de sept heures ou sept heures et demie. A minuit, souper. Il était simple : volaille bouillie, pâté froid, jambon, saucisson, « salade cuite, y> idest macédoine, et menus suffrages. Avant de rentrer, à six heures du matin, on servait une soupe de riz au lait. Et les invités se retiraient enfin, avec la douce satisfaction du devoir accompli.

Nul étalage, nulle disproportion entre la fortune et rétablissement. Suivant notre expression vulgaire, nul ne cherchait à siffler plus haut que la bouche.

Pour donner une idée de la simplicité de ces réceptions où Ton s*amusait tant, je rappellerai que M"* Desgeorge, d'une si vieille et si honorable Êunille lyonnaise (c'était la mère de l'abbé Desgeorge, mort il y a peu d'années, à plus de quatrevingts ans, qui fut supérieur des missionnaires diocésains), je rappellerai que M"* Desgeorge, qui jouait très agréablement du violon, montait debout sur une chaise, ou en plein air sur un tonneau si on était à la campagne, et Êdsait danser ellemême ses invités. Sa sœur, M°* Soret, jouait en même temps de la vielle organisée, comme le touchant Pierroto dans Linda di Chatnouni.

Pourquoi ce peu de temps qui nous est donné à vivre nous a-t-il été assigné à ce point du temps plutôt qu'à un autre de toute l'éternité qui nous a précédés et de toute celle qui nous suit? Pourquoi avons-nous été attachés à ce point géographique nonmié France, plutôt qu'à celui-là nommé Chine, ou à cet autre nommé Dahomey? Pascal, je crois, &it une question de même genre, à laquelle il ne répond pas mieux que moi. Ce n'est pas la peine de s'appeler Pascal. — Ce qui est certain, c'est que, dans la grande distribution de la nature, nous avons été avantagés. Ceux qui ont pu voir à la fob, en Europe, le premier tiers de ce siècle et sa fin, ont été certainement ceux auxquels il a été oflfert le plus curieux spectacle que peut-être l'humanité ait jamais contemplé. La transformation

LA mangeauxe lyonnaise au temps jadis 41

a été plus grande dans ce court espace de temps que dans les dix âèdes qui nous ont précédés. Sans doute il y a plus loin, socialement parlant, d'un contemporain de Charlemagne à un contemporain de Qiarles X, que de celui-ci à un contemporain de M. Qmot; mais la domination de l'homme sur la nature a Eût cent fois plus de progrès de 1830 à 1890, que de 800 à 1830. n y a moins loin du char à bœu& carlovingien à la brouette du courrier de 18 19, que de celle-ci à un train rapide; et même les feux servant de signaux de transmission au temps d'Agamenmon sont moins loin du télégraphe Chappe, encore en usage en 1850, que celui-ci ne l'est du téléphone. Habitués que nous- sommes aux conditions de la vie moderne, nous ne songeons pas aux conditions même de la vie que nous avons vécue naguère. On ne songe pas, par exemple, combien sont différentes deux sociétés, dont l'une possède les allumettes chimiques et dont l'autre ne possède que le briquet.

Je ne sais même si la transformation politique a été moindre que celle de la vie matérielle, et s'il y a beaucoup plus loin des États-Généraux de 1^x4 à la Chambre des députés présidée par Royer-Collard, que de celle-ci à l'assemblée que préside aujourd'hui M. Floquet.

Par tant de changements, l'on comprend que le tableau que nous avons essayé de Êiire d'un tout petit coin de l'ancienne sodété lyonnaise ait un peu quelque chose du rêve.

24 jamner 18^,

' *ÉTAiT hier la vogue de Perrache, sur le cours du Midi. L'Empire la faisait célébrer le 15 août, pour coïncider avec la fête de l'empereur, mais en réalité la vogue se doit tenir le dimanche qui suit la Notre-Dame.

Dans mon jeune temps, cette vogue, qui avait encore un caractère un peu champêtre, se nommait la vogue des chouxy parce qu'elle était la fête des jardiniers de la presqu'île Perrache, où l'on cultivait en effet beaucoup de choux. Aujourd'hui l'on n'y cultive que le charbon.

Si quelque chicanier me cherchait noise sur cette figure : « cultiver le charbon, » je répondrais qu'à Lyon nous avons accoutumé de dire, parlant de ceux à qui le bon Dieu a refusé

un teint de lys, qu'ils « sont venus au monde quand le charbon était en fleur ». Si le charbon est quelquefois en fleur, c'est donc qu'on le peut cultiver.

Un chacun a vu les promenades des vogueurs. Le rit traditionnel veut qu'elles se fassent avec un beau tambour-major a tout galonné d'or », une belle cantinière fortement capitonnée en avant et en arrière, des tambours et « une musique de vogue, » ce qui vaut autant à dire comme musique d'enragés. Derrière la musique, un drapeau et une bande de jeunes gens, vêtus communément de pantalons blancs à bande d'or, et de vestes galonnées. Deux d'entre eux portent une balle à lessive recouverte d'un linge blanc sous lequel se blottissent une foison de brioches, qu'on va offrir aux habitants du village ou du quartier, lesquels « se fendent » en retour d'un petit écu ou d'une pièce de cinq francs, moyennant quoi on leur joue, en manière d'aubade, quatre mesures de bastringue.

Ce spectacle poétique a inspiré un poète patois, « le papa Dubost, de Lentilly, » qui l'a chanté dans un grand nombre de couplets, dont je détache les suivants, non sans quelque sel campagnard :

Lous vétia que s'alignont Devant le gens que guignent ; Tia veni Grand Robarjôt Et sa canna, et sa canna ; Tia veni Grand Robarjôt, Que semble un tan^bor majô ;

Pus sa dzoulia candniri, Qu'apond à sa botoniri ; Et à son commindament, Tôt s'ébranle, tôt s'ébranle ; Et à son commindamenty Lo tambor fait roulement.

Robarjôt crie : « Moda ! »

Dit Chôtelus : « Tsapota ! »

Vêtia Joanny Chôtelus Que tsapote, que tsapote, Vétia Joanny Chôtelus Que tsapote tant qu'i put».

Ces promenades existent i peine pour la forme dans les villes, mais dans les campagnes elles sont restées une pièce essentielle de la fête. Jadis à la vogue des choux on promenait,

I. Je traduis pour ceux qui ne seraient pas bien familiers avec le paUMS : c Les voilà qui s'alignent devant les gens qui les guignent. Voici venir k grand Roberjot, et sa canne, et sa canne; void venir le grand Roberjot qui ressemble à an tambour-major ;

« Puis sa jolie cantinière, qui atteint à sa boutonnière. Et à son commandement, tout s'ébranle, tout s'ébranle ; et à son commandement, le tambour fait un roulement.

« Roberjot crie : c Pars I » Chatelus Qe suppose que c*est Chatdns a!oé) dit : « Chapote (bats du tambour) I » Voilà Joanny Chatelus (je suppose que c'est le cadet) qui chapote, qui chapote, voilà Joanny Chatdus qd chapote tant qull peut. »

Je £ais remarquer qu'à chaque couplet il y a un vers sans rime, ce qui est du dernier modernisme, et que dans ce vers le second hémistiche répète k premier, ce qui est encore une invention de la jeune éœk. Je r^;rette de n'avoir pu noter l'air. Les autres chansons du même auteur respectem malheureusement trop peu la mesure.

avec les brioches, des choux gigantesques. Encore à Vaise, à la Saint-Fiacre, la fête des jardiniers, on porte un trophée des plus beaux l^;umes du crû.

Depuis quelques années on a inventé de ressusciter le nom de vogue des Choux, en disant, huit jours après celle de Perrache, une seconde vogue au milieu de la presqulle, par delà les voûtes. Cest la petite pièce après la grande. Affaire des cabaretiers du quartier.

Le cabaretier, au fond, est la raison première et dernière de nos vogues urbaines. Dans nos campagnes, la vogue ' répond i quelque chose : i la ftte patronale de la paroisse. Cest i ce propos que Ton se réjouit et que Ton danse. Aussi, c'est le plaisir de la danse qui se va chercher dans nos villages, tandis que ce qu'on va Êiire dans nos quartiers, c'est voir les géantes, les boutiques de Êuence, les théâtres forains, et, par dessus tout, rencontrer bonne occasion de prévenir la pépie, laquelle, on sait, ne se prend que par Êiute de boire.

I . Breghot du Lut et M. Onofrio font venir le mot vog^ du latin votum. M. Onofrio s'appuie sur le nom de wta que porte la vogue en Languedoc et en limousin et sur cette citation du Dktiormaire des expressions vicieuses des HauUs-Alpes : « Vogue ou vœu ne peuvent se dire pour fiète communale. »

Vogue et vota sont deux mots très différents. Le second répond en effet au français vœu^ latin vohm^ mais le premier est simplement le même que le français vi^ue^ pris au sens d'affluence, réunion, foule; du vieux haut allemand wogon^ c moveri ». A Fribourg, en Suisse, le mot joint au sens de ftte patronale celui de multitude, affluence. Sur le sens, comparez assemhUe^ synonyme de vogue dans beaucoup de pays.

Dans nos campagnes, le dernier soir de la vogue (elle commence le samedi pour finir le mardi), on Eût un grand feu sur la grande place pour la « finition » de la fête, et garçons et filles dansent autour en chantant une chanson appropriée :

Le filles n'ant gin de solôrs; Los garçons n'ant gin de liôrds ; Adiu don la vogua ' !

Ce dernier vers , qui se répète éternellement sur la phrase musicale de « les coucous sont gras>, a quelque chose de profondément mélancolique. Ainsi passent les joies comme les gloires de ce monde sublunaire.

Vogue est un mot très ancien. « On fut contraint de dresser des feuillées par les rues comme on feiit aux vogues de village, » écrivait Rubys en 1304, dans son Histoire de Lyon. Le concile de Vienne, en ISS4> ^vait défendu les divertissements des vogues : Inhibuit hoc concilium ne deinceps in hujusmodi celebritatibus festorum quas vulgo vogues vocant, choraey saltationeSy etc. Prescriptions qui restèrent lettres mortes. Pour supprimer les vogues, il aurait fellu commencer par supprimer les garçons, les filles et les cabaretiers.

Du Ginge définit ainsi les vogues : « On appelle de la sorte,

t . <c Les filles n'ont plus de souliers (elles les ont usés à force de danser) ; les garçons n'ont plus de liards (ils les ont dépensés à force de boire); Adieu donc la vogue ! »

dans la province de Vienne, les fètes des villes et des bourgs, lesquelles sont celles du patron ou de la dédicace de l'Église, et où il vient un concours de monde des paroisses voisines, afin de se réjouir par des danses et des diants : ad quas concursus fit ex vidnis parocbUs... » On voit que pour lui le mot de vogue comporte l'idée étjmiologique de voyage, de déplacement.

Âutrdbis il n'y avait à Lyon que deux vogues, celle des Choux et celle de la Quarantaine. L'adjonction des communes suburbaines sous l'Empire en augmenta tout de suite le nombre. On s'est mis maintenant à en invemer pour les moindres quartiers. Les plus courues sont toujours celles de la Croix-Rousse et de Perrache. Hier, dans toute la partie du cours du Midi la plus rapprochée de la gare jusqu'à mi-chemin des deux fleuves, la foule était si pressée qu'on avait peine à avancer. Les pas de tout ce monde soulevaient une poussière fine, impalpable qui, mêlée aux émanations corpusculaires, aux buées des respirations, à l'évaporation des sueurs, disait à cette partie de la promenade une atmosphère épaisse, chaude, fiîtide, particulière, qu'on voyait flotter de loin comme les vapeurs sur les marais. Au travers de cette atmosphère lourde et plus dense, la lune, en se levant, avait des dimensions encore plus énormes que celles données à ce moment par la réfiraction des couches inférieures de l'atmosphère ordinaire, dont la puissance réfiracdve augmente en se rapprochant du sol. Elle était monstrueuse, et l'on peut dire littéralement qu'on avait £ût une lune exprès pour la vogue de Perrache.

48 LES VTHTJ.RRTFS LYONNAISES

La décoration ne varie guère : Quelques mâts auxquels on accroche une grande étoile de veilleuses en verres de couleur, des guirlandes de lampions suspendues aux platanes. En dessous, s'étalent de longues séries de boutiques, entremêlées de tirs à la carabine, c système Flobert, » disent les affiches, au pistolet, i l'arbalète, etc. Des rangées de pipes, de petites poupées en plâtre, attendent avec patience qu'on les casse.

Sur le sommet d'un jet d'eau danse la coquille d'un œuf vidé. Deux autres tournent rapidement comme sur un trancanoir. Au milieu d'une grande plaque d'ardoise est un petit rond blanc. S, par adresse insigne, vous l'atteignez, il va se lever soudain un zouave de carton, terrible, ou partir un artifice. Les boutiques d'à côté, éclairées par des quinquets à pétrole, éclatent de mille feux à cause de la réflexion des innombrables cristaux dont elles sont combles. Vous mirez dans de grosses boules d'argent votre fi^e, devenue tout en largeur, horrible. Voici des carafe, des verres, des huiliers, des salières, des moutardiers; tout étincelle; des petits pots pour le lait, couleur d'or, d'opale, d'argent bruni; force vases à fleurs où resplendissent l'outremer, l'émeraude, l'améthyste; de blanches soupières à coqueluchon rouge ou noir; des théières, de mignons coquetiers, des bols, des assiettes à filets d'azur, de carmin, de vert-mitis, d'orpin, de vermillon; de modestes dubelloys (à Lyon, dubelloires), sombres, en grès verni, en terre de pipe; enfin ces vases intimes, avec un ceil tout grand ouvert au fond, et la l^ende consacrée : Abl petit coquin, je U vais I

Sous TEmpire, célèbre par sa chasteté, k polîce prit ombrage de l'inscription, et ne toléra que des yeux qui ne parlaient pas. M. Ducros, plus rigoureux, ne tolère plus d*yeux, même fermés.

Mais hâtez-vous donc!.-. Faites tourner le cadran magique sur lequel Taiguille du destin semble prononcer aa... aa..., et vous courez fortune de ne pas gagner pour deux sous la pièce de porcelaine qui vaut vingt-cinq francs.

De mélancoliques somnambules, devineresses, chiromanciennes, tireuses de cartes, etc., attendent au fond de leur voiture que vous alliez vous feire raconter votre destinée, décrire la femme que vous épouserez, ou annoncer la grande fortune qui vous adviendra. Une, entre autres, qui s'évertuait à crier que a chez elle on ne disait rien qui ne pût être entendu des oreilles les plus chastes », n'avait personne. ' De ce côté, à deux coups pour un sou, on lance une grosse paume sur des marionnettes, en tas positivement. Pour ne rien toucher, il feudrait le vouloir; et l'on gagne un comet'de pastilles à la menthe. « Tapez ! tapez sur Bismark, le roi Guillaume, Badinguet! » crie de tous ses poumons l'industriel, pour enflammer les tireurs.

Voici des billards anglais, russes, japonais; des billards à cheminée; des billes, des queues; vingt loteriesf à billets, des jeux de dés, une table ronde à aiguille centrale, divisée en compartiments jaunes, rouges et noirs, à la fiiçon d'une roulette de Bade ou de Monaco.

Bref, partout on peut, i bon marché, se gorger de tous les plaisirs qui existent sous la calotte du ciel... Ici un physicien pile votre montre dans un mortier, puis vous la rend intacte.

Lu FtdlUrw lyonuaim. 4

Là, par ane série de verres alignés à la file, vous voyez (triste souvenir de la Êm&ronnade bonapartiste) « les Prussiens précipités dans les carrières de Jaumont ! d le pauvre mineur « à cinq cents pieds sous terre ! » l'enterrement de Geneviève de Brabant, a avec la confrérie de riinniaculée-G)nception 1 » a Tropmann et la Êunille Kinckl » Au théâtre d'en &ce, des automates, mus par l'électricité, jouent de toutes sortes d'instruments, et font une concurrence acharnée à la musique de la vogue.

Un vendeur d'orviétan, pour démontrer à l'évidence l'excellence de son remède, se donne, m à tenant », de grands coups de couteau dans l'avant-bras. A chaque fois le sang jaillit, mais i l'instant une gouue du précieux baume guérit la plaie ! — Et puis ne croyez pas aux miracles !

Cependant, à la lueur des lampes à huile minérale, un trapèze, accroché à un portique, se balance à vingt ou trente pieds au dessus du sol. Deux acrobates y montent. Os s'y pendent par les coudes, par les genoux, par les pieds, par le bout du nez. Os font semblant de tomber et vous causent des firayeurs à feire avorter une ogresse. — Et dire qu'il y a des gens qui aiment mieux ce métier que celui de canut I

Jusqu'ici nous avons vu ce qui se peut rencontrer dans toutes les fêtes baladoires des grandes villes, mais il y a aussi des choses qui ont leur petit caractère lyonnab. Dans ce coin, éclairé par une chandelle dans un cornet de papier, des vapeurs huileuses qui vous prennent aux poumons annoncent une cuisine de bugnes en plein vent. Le mince anneau de pâte,

un peu plus gnmd qu'une bague, jeté dans la friture, grandit, se gonfle, se gonfle encore et devient une grosse bugne dorée, craquante. A côté, on Êibrique, dans un moule de fonte en forme de mâchoire, des gaufres recreusées comme le visage de M. Veuillot. Là, des mate£dms, minces comme du papier, roussis, grillottés, piqués de brun, appétissants. Plus loin, transparent comme l'ambre, du sucre d'orge que l'on tire du poêlon de cuivre; à côté, un autre est rose, un autre vert : pour tous les goûts. Sur la serviette blanche on étale en longs tire-bouchons de la pâte de guimauve toute fraîche, d'une blancheur d'amiante. Voici des berlingots à la rose, « bons pour le rrrrhûme! » qui font venir l'eau à la bouche; des bâtons de sucre de pommes, dorés comme un ambassadeur chinois, larges, longs, inmienses, et qui ramènent involontairement le souvenir du maréchal de Castellane. Jouez, on les gagne a pour cinque centimes ! » Et enfin, void les pâtis de vogue I

Les pâtés de vogue! cela mérite une place à part. C'est ça qui était pour épargner le pain! Par défiance je n'ai jamais goûté de ceux qu'on febrique à Lyon. Cela ne doit pas s'acheter. D Êiut les manger dans nos campagnes du Lyonnais, là où la ménagère choisit le beurre le plus frais, la fleur de ferine pour Élire cette pâte, non feuilletée, Dieu merci! mais ferme, sade, épaisse, parfumée, dans laquelle on enferme une couche de poires beurré blanc, qu'on a préalablement Eût mariner pendant vingt-quatre heures dans de l'eau-de-vie avec du sucre. Je ne sais pourquoi la tradition veut qu'on donne toujours à

ces pâtés la forme d*un chapeau de gendanne. On les dore par dessus avec un jaune d'œuf. Ah ! ces pâtés, c'est le plus beau souvenir que j'aie gardé de la vogue du bourg où nous passions Tété! C'est à eux, évidemment, que songeait mon cousin Qiarmion, de Momant, lorsqtie, Pâques approchant, et son père lui représentant la nécessité de songer i c ses devoirs », il répondait d'un ton mélancolique : c Tojors Pâques, tojors Pôques, et jamais la voga de Momant ! »

Arrachez-vous aux sollicitations de la gourmandise. Sur une table, voici des boules de verre pour essayer « la force du sang et la chaleur des poumons », un sou l'essai. Dans votre main serrée, le liquide rougi entre en ébuUition comme le sang de saint Janvier. Le marchand vous dit que votre sang marque trente-trois, trente-quatre degrés : — C'est un beau sang, monsieur ! — Vient un autre après vous, qui a aussi trentetrois, trente-quatre degrés, et un beau sang ! Le marchand juge ça à l'ême. Mais vous courez voir pour deux sous, dans le « miroir magique », le portrait de la demoiselle qui vous aime. C'est la même pour tout le monde, mais cela n'y feit rien, il y a bien des demoiselles qui aiment plusieurs personnes. Et puis vous allez, d'un fort coup de « mayet », comme dit l'inscription (les Lyonnais mouillent les // comme dans escayer), &ire monter l'indice qui doit inscrire votre force herculéenne le long d'une sorte d'immense baromètre gradué. — Bing! ça sonne, vous avez atteint le mille !

Enfin, des ballons s'élèvent, on monte des lanternes vénitiennes i des mâts. La fête est dans sa splendeur.

Mais, qu'est-ce que tout cela auprès des spectacles ! Un pitre, aux sons d'un brillant orchestre de cuivre, avale de la rite enflammée (ceux qui ne sont pas Lyonnais prononceront étoupes) ; puis, sous ses dents, transforme cette rite en spirales de papier blanc et rose qu'il tire de son estomac, et qui s'allongent à la longueur d'une souche de l'autel de la cathédrale. Tout y est, jusqu'à la mèche au bout. H ne manque que le chandelier; le pitre le rendra la prochaine fois.

Un peu plus loin, ce sont les hercules, les vaillants, les hommes de fer. Dans l'enceinte de toile on £iit des armes, de la savate, du bâton. Y a-t-il dans l'assemblée un amateur pour la pointe ? pour le sabre ? pour le chausson ? pour la lutte ? — En voici qui affluent. Entrez, les dames sont admises ! L'étoile de la troupe, en jupon court et en maillot rose, un cœur brodé sous le sein gauche, remporte la victoire sur un brillant militaire. — Applaudissez !

Cependant, sous une tente champêtre, au son de deux ou trois instruments qui vous font dresser les cheveux sur la tête, comme la trompette de l'Apocalypse, les jeunes gens des deux sexes dansent des quadrilles. Cela manque un peu de duchesses. Pour le surplus, assez firoid. La danse ne tourne nullement aux dodoches, et l'autorité n'a pas besoin d'intervenir.

Mais la foule envahit peu à peu les brasseries, et, laissant les

danseurs suer à leur aîse, va se rafraîchir. On se Éiît traverser chez Georges ou chez Jacob, les braves Alsaciens, par des quantités incommensurables de bière. Imposable de comprendre que l'exportation puisse 6ire équilibre à Timportation.

Enfin tout se calme petit à petit. Vers minuit et demi, sur le cours, il ne reste plus que des exagérés des partis extrêmes qui, à force d'avoir trop bu de bière ou de vin, sont contraints d*appiiyer un peu leur front mouillé de sueur contre la fraîche écorce des platanes. La masse dort déjà en rêvant aux plaisirs de là veille.

A cette vogue si belle il manquait cependant deux choses : les sauvages et les géantes. Hélas ! le progrès de l'impiété est tel, que les sauvages ne sont plus possibles ! C'était cependant bien beau, le sauvage chargé de chaînes dans sa cage de fer ; qui fusait hou ! hou ! d'une &çon épouvantable, à qui le cornac, un pauvre marin naufragé dans un voyage autour du monde, ordonnait de Élire sa prière dans sa langue maternelle : — Ki ki ra pa pa té ri ko kou ! dit le cornac. Cela veut dire : « Fais ta prière !» — Et le sauvage obéissant commence : — Ra mi ko ce ti 6 kou kou ra pa pa pé ti té rim... — C'est ça, la prière. — Puis le sauvage, avec sa massue, roulant des yeux terribles, poussant des cris inarticulés, exécute la danse nationale. Heureusement que les barreaux de la cage sont solides et les chaînes fortes, sans quoi l'on se sauverait de terreur !

Le dernier des Mohicans ou le dernier des Patagons était l'an dernier à la vogue de la Guillotière. Des mécréants, gangrenés d'esprit révolutionnaire, le voulurent à toute force frotter d'un

lA VOGUE DES CHOUX 55

moochoir, qui emporta le cirage. Les spectateurs, de vnlg^es démocrates, au lieu d'avoir Tesprit d'être dupes, se âchèrent et mirent la baraque à bas. Que ne vont-ils aussi frotter la forte chanteuse dans V Africaine ?

Cétait i Perrache que, pour la dernière fois, sans doute, je vis un sauvage, qui était une sauvagesse des Pierres-Plantées présentée par un marin de la rue de Chartres. Cétait un admirable type de canuse de la mer du Sud. Elle accomplit les rites traditionnels, qui sont r^lés absolument comme le répertoire classique au Théâtre-Français. Elle mangea le lapin vivant, poil, tripes et-le reste, les bouts de dgafe de l'aimable société, le tabac de toutes les blagues, ouvrant une bouche toute rouge et grande comme un four à ban, pour montrer qu'il n'y avait pas de tricherie. Un sceptique voulut, lui aussi, frotter le mouchoir, et en demanda la permission au cornac, qui frit admirable : — Frottez, monsieur, mais sî eDe vous tue d'un coup de massue, ne m'en £ûtes pas de reproches I

Puis, à cette vogue si belle, il manquait encore des géantes. Oh ! les belles géantes qui ont six pieds de hauteur au dessus du niveau de la mer! qui pèsent trois cents! qui ont quatrevingt-quinze centimètres de tour de mollet! qu'on peut tâter pour s'assurer que tout est bien naturel! O géantes de mes rêves, qui avez in^iré de si beaux vers à Charies Baudelaire, il oe manquait que vous, il ne manquait que vous !

j2 août j8jS'

' HAauE printemps, les bo^s journaux lyonnais se font un devoir d^écrire quelques lignes de « chronique », comme disent les journalistes, à ce]}e fin de signaler ies dangers du jeu de quinet sur nos places et sur nos quais. Voire qu'hier encore Tun d'eux réclamait un arrêté pour l'interdire. Eh quoi ! Pensez-vous donc qu'il y ait feute au monde d'un seul bon règlement! La France en est pavée, comme l'enfer de bonnes intentions! C'est absoliunent conmie la morale : ce ne sont pas les préceptes qui manquent ! ce n'est que de les mettre en pratique, voilà tout.

La proscription du jeu de quinet date du temps du roi Louis- Philippe. C'était, je crois, M. Terme étant maire. L'arrêté fut affiché, et les Romains ^ qui' étaient les Bleus de ce temps-là, les Romains, paternels, le firent mettre à exécution au moins pen-

dant quinze jours. Depuis lors, de loin en loin, lorsqu'il y a eu trop de gens éborgnés, on replacarde Tarrèté... et les choses vont comme devant. D'ailleurs, le plus souvent, l'arrêté arrive quand la saison du quinet est déjà close. En voilà pour une année. On le rereplacardera lorsque quelques autres personnes ne verront plus la République que d'un bon œil, c'est-à-dire à la fin de la saison prochaine.

Vous n'ignorez pas, en effin, que tous nos jeux lyonnais ont leur saison, tout comme les prunes et les coriaux'. Depuis

I. Le Lyonnais a tonjonrs été chaste : il dit coHau où les autres disent gratte (cbuil).

Coriau est de Lyon seul. Dans nos campagnes on dit catkber^ dans le Danphiné quitiarodon, Cdui-d est le grec xuvc^ppoSov, sans l'intermédiaire do latin cynorrhodon^ qui aurait donné c doux à l'initiale. Le transport de Taccent, aussi bien que le décalque exact du mot grec, la persistance de iy tout indique un mot de formation savante qui aura pénétré dans le peuple, sans que je puisse trop m'expliquer comment. Le mot est allé loin, car dans le bas Limousin, le quinarodou est une confiture £ûte avec le fruit de l'églantier. Qpant à cambtff il est en relation avec l'espagnol cambron^ le portugais cttmhrdOy nerprun, mais l'origine m'est , inconnue. Coriau est le latin coral' Uum^ français cortul. Le singulier est aussi coriau. De même nous disons maricbauy cbwiau pour maréchal^ cheval^ témoin la vieille chanson qui me divertissait quand j'étais petit :

Ma more N'ayet qu'ina dint, Qpe lui branlôve Qpand fesié lo vint.

Mon pore, Qp'équiet marichau, La lui cognôve A grands cops de martiau.

58 LES VIEILLERIES LTONHAISES

qull y a des cocus jusqu'à ce qu'il n'y ait plus de bardoires, vous n'entendez qu'un cri sur toutes nos places : — Quina, point dt pas de chitnl — Viennent les cigales, le quinet est mort jusqu'à l'an qui vient.

Mais quoi ! ut rerum omnium, sic linguarum instabilis conditiol dit l'illustre du Cange en tête de ses œuvres. Tout se corrompt, même la sublime langue lyonnaise ! La police défend le quinet, tandis qu'il y a beau temps qu'on ne le joue plus sur nos places. Bon, quand ces places étaient à peu près désertes ! La police ne sait même pas que ce qu'elle appelle quinet , c'est le canicbety son vulgaire diminutif.

L'origine du noble jeu de quinet, purement lyonnais (la Provence elle-même ne le connaît pas), « se perd dans la nuit des temps ». C'est le plus beau jeu qui existe : jeu d'adresse, de combinaisons, d'un intérêt émouvant. Les engins en sont gros : un demi-pied de long pour le quinet; dix-huit pouces pour le bâton. Les gones recommandent de prendre un bâton à deux bouts. Le quinet a cela d'agréable qu'il n'est dangereux que pour les spectateurs. Pour le canichet, beaucoup plus petit, il est inoflFensif, et ne peut guère feire plus de mal que de vous tirer un œil.

Quid, quinet ? — C'est un morceau de bois taillé en coin par les deux extrémités. Faut croire qu'au temps des Romains il se jouait déjà et par des gones qui étaient grecs, puisque ^^tme vient probablement du grec, et que quinet vient certainement

du ladn. Cest cunea, qui a donné le vieux français cuigne^ coin, d'où cuignet, avec le suffixe diminutifs, et cuinety qumety par le « démouillement », rare d'ailleurs, de n. En Picardie on appelait cuignet un pain qui aflfectait la forme d'un coin. Dans un texte de l'année 1467, on lit que : « Le dimanche d'après Nod,.. iceulx compagnons vindrent soupper et menger leur cuignet avec leur curé... »

Le quinet, le vrai quinet veut beaucoup de joueurs divisés en deux camps : à tour de rôle l'un dehors, l'autre dedans. Ses règles sont compliquées et demanderaient un traité spécial, oublié dans ^Académie des jeux. Si vous les voulez connaître, adressez-vous à mon ami, le sieur des Guénardes, qui y était très fort de 1822 à 1828 : pensionnat Delorme, rue Sala; camarades : Paul Bruyas, Fleury Gaillard, Maupetit, Bayard, Bonnard, Lacroix-Laval, et tant d'autres, morts ou dispersés.

On Élit un rond. Au bord, un socle de pierre. On y pose le quinet, le bec en avant. Un coup vigoureux du bâton le Ml sauter, et durant qu'il est en l'air on le frappe violemment, tantôt en le Ëdsant bondir, tantôt au contraire en lui disant raser le sol, pour tromper les soldats du camp en dehors, qui cherchent à le repousser à la volée.

Le quinet tombé se ramasse, et le joueur qui s'en est emparé le lance avec la main, en tâchant de le feire entrer dans le rond, à quoi parent les joueurs du premier camp. Selon d'autres règles, il s'agit de toucher le bâton placé au bas du socle. Pour lancer le quinet avec plus de Ëicilité, on ^t, comme aux boules, detix ou trois pas en avant, ou mieux trcns immenses bonds.

Cest contre cet abus que se précautionne le premier joueur en criant la phrase sacrée, dont le son frappe son adversaire d'immobilité :

Qpinet ! pomt de pas de chien !

Il n'est pas défendu d'y ajouter une épithète à la &çon des héros d'Homère. Je constate que celle de « vermine » a toujours été la plus en vogue.

Canichef, c'est le petit du quinet. Celui-ci étant déjà un diminutif de cuignCy on a créé un suffixe diminutif du diminutif : c'est ichei. Tant plus les suffixes sont allongés, tant plus ils sont diminutif. De même de cadet nous avons Êdt cadicbet. On devrait avoir quinicbet, mais celui-ci a été Étalement corrompu en canichety sous l'influence de caniche.

Le canichet se joue à deux seulement, conune on en peut juger partout sur nos quais. H n'y a plus de socle en pierre. Un des gones feit un rond. Savoir qui commencera. On met le bâton à dix ou quinze pas et on jette le quinet, à qui approchera le plus près du manche. Le gone &vorisé met le canichet au bord du rond, et le lance conmie il a été dit plus haut, mais à trois reprises. La partie se joue en un certain nombre de points, qui se mesurent par le nombre de longueurs du manche entre le rond et le canichet. Pour le surplus, c'est comme au quinet.

On peut, ainsi qu'à la guerre entre grandes personnes, user de ruses pour se donner des avantages. Au moment de lancer le quinet à celui qui défend le rond : « Un bleu ! » crie-t-on

LES JEUX DES GONES 6t

soudain ; le gone de se retourner pour fuir, et canichet de tomber dans le rond. Attrape !

« Ta mère qui vient I » est encore un coup de jamac connu, mais qui manque rarement son efiet.

De même en duel, Tusage admet le « coup du gendarme », comme on le voit dans Barbe-bloic d'Offenbach.

Un ami qui lit ces lignes par dessus mon épaule, me demande pourquoi, i Lyon, sous tous les r^imes, un sergent de ville s'appelle un bku.

Cest un exemple assez singulier de la £içon dont une minime circonstance, qui frappe le populaire, peut engendrer un terme persistant.

En 1852, Tempereur Napoléon m éprouva le besoin d'augmenter l'afiection des Lyonnais à l'aide d'un grand nombre de sergents de ville. Jusque-là on avait eu des « gardes municipaux », que personne n'a jamais connus que sous le nom de Rmiains, braves pères de Êunille non casernes, i la £içon de nos pompiers, et qui Élisaient une police affectueuse sous la direction du maire. C'était comme qui dirait les gardes champêtres de la ville. La mairie supprimée, l'Empire créa les sergents de ville, au nombre de trois cents, qui furent casernes en Serin, en rue de Sully et en rue de la Reine.

 celle fin, on tria d'anciens soldats, que, pour leur £dre connaître les êtres, on promena par les rues de Lyon, en escouades de dix ou douze. N'ayant pas encore leur uniforme, et vêtus, qui d'une veste, qui d'une jaquette, on leur avait attaché au bras gauche, en signe de ralliement, un brassard

bleu. Le populaire regardait curieusement défiler ces inconnus avec leur brassard. Cela ne dura que peu de jours. Ds prirent bientôt leur service avec des uniformes et des noms qui ont varié depuis, mais sergents de ville, gardes urbains ou gardiens de la paix, on les connaîtra toujours sous le nom de bleus.

Quand arrivent les abricots, le canichet s'en va pour laisser la place au noble jeu des noyaux, que l'on jette dans l'embouchure du « cornet de descente », laquelle nous appelons dauphin. — Et pourquoi dauphin? — Ah! j'y suis! c'est parce que l'usage avait pris, à la Renaissance, de décorer de têtes de dauphin les orifices qui jetaient de l'eau sur la voie publique. Voyez ces dauphins énormes qui sont encore à l'Hôtel-de- Ville, sur la rue Puits-GaiUot, au ras du trottoir.

Le noyau, lancé avec force dans le dauphin , monte, puis redescend en bondissant sur la cadette. Tout noyau lancé reste au jeu, jasqu'à ce que l'un deux, en descendant, en roque un autre. Le gone chanceux qui a Êdt ce coup empoche tout le tas. , >uait pas qui voulait à ce jeu. H y Êdlait, comme aux banquiers, un gros fonds de roulement, que l'on formait au moyen d'indigestions successives d'abricots. Seulement, quand on avait gagné beaucoup de noyaux, mais beaucoup, à quoi cela servait-il ? — ce que sert, à peu près, tout ce que nous amassons en ce monde.

n y a un autre jeu, avec ces noyaux. On £ùt un creux en terre, qui s'appelle pot ou potet, au choix. On place un noyau à quelque distance, et d'une chiquenaude, on l'envoie dans le pot, disant : bichey boche... dans ma poche, si l'on a gagné. Rien

ne pkît aux en&nts comme les consomiaiices. H y a bien des hommes Êdts qui font des rimes !

En même temps que les noyaux dans le cornet, arrive la classe (quelle drôle d'idée les Parisiens ont-ils d'appeler ce jeu mardky au lieu de classe ?). Alors vous verrez sur tous les trottoirs des manières de figures de géométrie tracées i la craie. C'est l'œuvre des gones. Gones et polygones, cela se tient, à part que nos gones ne sont pas toujours polis. Les voilà donc, avec un morceau de brique à terre, sautant à la jamberotte (admirez, par parenthèse, ce mot \yomms jamberotte y du latin gamba rupta^ et trouvez-m'en un semblable, ô Parisiens !).

Donc nos gones, à la jamberotte, vont poussant du pied qui saute le tesson de brique. Ils l'envoient à hue et à diah, jusquelà qu'il arrive dans le dernier recoin ; et malheur si le tesson s'arrête sur une raie, ou si le gone, en sautant d'un compartiment dans l'autre, retombe, lui aussi, sur la raie &tale : il a perdu!

Ah ! que les journaux monarchistes ont raison de prétendre que tout s'en va, tout change, tout périclite! Pas plus tard, qu'hier j'aborde dans la rue de Lyon ' trois gones en avance, qui déjà jouaient à la classe. — A quoi que tu joues, dis-je à l'un ? — A caniche^ qu'il me répdhd. Ainsi, depuis le temps où t j'avais des culottes de firomage blanc », comme dit la chanson,

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