X. Aujourd'hui me de la République
déjà caniche a remplacé classe! Exemple de cette création incessante du langage, à laquelle nous ne portons pas attention. Eh quoi! soixante ou septante ans, si courts, si vite passés, amènent-ib de tels changements, et me trouverais-je incompris de ceux qui me suivent, comme je l'étais peut-être de ceux qui m'ont précédé !
Cependant, il &ut être de son temps et savoir accepter le progrès : classe avait une raison; caniche en a une autre. Ainsi la monarchie avait sa raison ; la république a la sienne. Dans le dessin à la gone que je Êiis ici avec la l^ende et qui pourrait figurer assez bien un plan d'alise romano-byzantine, on voit qu'il y a trois passages nommés classes. Et moi aussi, puis-je dire avec orgueil, quoique je n'aie jamais été au coU^e, j'ai Êdt mes classes ! — Et les gones aussi. Et de là le nom.
Caniche est la chose envisagée par un autre côté. Ce qui a firappé le gone qui le premier a inventé le nom de caniche, c'est la jambe qu'il feut tenir pliée, comme celle d'un cabot de dévideuse. Les gones de ce temps-d, déjà, ne disent plus guère jamberotUy mais jambùcroche. Là encore, au lieu d'être frappé par l'idée d'une jambe cassée, l'inventeur a été firappé par l'idée d'une jambe en forme de crochet. Le firançais n'a-t^il pas bancroche pour exprimer la même chose ?
LES JBUX DES GONES 65
Quand se sentiront ks premières froidures, que la feuille jaunira aux vignes de Sainte-Foy, et que notre hôte le brouillard reviendra aire i ses amis les Lyonnais sa visite accoutumée, alors vous verrez les gones en rond. On va passer i d'autres jeux, et il s'agit de savoir qui sera le chat, ou comme on fi9rmera les camps, ou qui jouera le premier. Cela s'appelle aiguiller^. Du plat de la main droite (les gauchers exceptés), la jambe repliée, les gones s'appliquent deux coups secs sur ce qu'ils ont de plus chair, puis ils tendent vivement au milieu du rond cette main ouverte, en dessus ou en dessous. Trois temps, trois mouvements : Zi, ;(m, ^put ce sont les paroles dont la claque est l'accompagnement. S'il en est un qui n'ait pas la main tournée comme les autres, le sort l'a désigné.
Les petites filles pour qui la claque serait une a immodestie », se comptent du doigt à la ronde pour d^;uiller, en chantant d'une voix de catéchisme :
Uni, Du pied,
Unin, Du jonc,
Gazin, Coquille,
Gazelle, Bourdon,
X . Le mot vient de la Suisse romande, où guiUe ^gnifie pointe, sommet. D'où, avec une légère extension de sens, déguiller des noix, un nid, les £dre tomber [d'un endroit élevé] ; d'où encore, en Lorraine, guiller des sous, les lancer en l'air pour savoir si c'est pile ou face qui retombera. De tirer au sort en jetant des sous en l'air, à tirer au sort en général il n'y a qu'un pas. Sur l'idée, comparez tomber au sort. CJpant igmîk^ c'est le vieux haut dlemand cbékil, chegtl^ objet allongé en forme conique, d'où notre lyonnais guttUy fausset d'une bareille.
Un loup.
Leva
Passant
La queue.
Par un
Fit ua
Désert,
Gros, etc.
ibliais la fin :
Pour qui ? Pour toi*.
« Retire-toi — dans ta cabane de bois, » dît-on, en la poussant hors du rond, à la mignonne désignée.
D'autres fois, on emploie une Êiçon encore plus naïve de d^iller. On se compte en disant : « Para-un, para-deux, para-
trois, para-quatre » Celui qui a paradis est sacré par le
destin.
Cest i l'automne aussi qi^e vous rencontrez les échasses* Heureux celui qui est fils de menuisier ! Plus heureux le fils du tourneur en chaises! Deux bâtons, deux taquets bien cloués, la pdre d'échasses est tôt feite. Et les gones, glorieux, de faire des enjambées de sept lieues, absolument comme la France dans la voie du progrès, et quelquefois, comme la France aussi, ils font « patapouf! », sauf à se relever ensuite, merci à Dieu !
I. Je donne la formule de mon temps. On me dit qu'elle s*est modifiée et allongée. Elle est, du reste, variable selon les lieux, car dans toute la France les en£mts ont l'habitude de déguiUer à l'aide d'une série de mots plus ou moins en consonnance, qui n'ont souvent aucun rapport avec les nôtres.
LES JEUX DES GONES 6j
De Tautomne sont encore les fiardes : un beau jeu aussi. On ^t un rond encore. Le rond est Talpha et Toçiéga des choses, le sj^bole de rétemité. On ficelle sa fiarde avec un bon galan, bien retors, et on la lance dans le rond. Rien de gradeuz comme la fiarde tournant et balançant son coquet coqueluchon, en Êdsant le zzzzzz d'une abdlle. Si tuas plusieurs fiardes i ton arc, choisis une vivandière (de vive, agile), peu redoutable i Tattaque, mais ayant beaucoup de vent, c'est-à-dire qui court tout en tournant, comme des valseurs. Faute de quoi, ta fiarde « crevée », c'est-à-dire couchée sur le fianc, et restée dans le rond, il te &udra attendre qu'on te a délivre ». Un gone viendra, qui prendra une grosse fiarde à fer aiguisé et la lancera comme un obus sur ta vivandière, qui sera chassée au loin, mais au prix de quel poron, Dieu sait !
Le leaeur étranger à Lyon serait curieusement firappé de tous ces mots bizarres, dont on est bien tenté de chercher l'origine. Et d'abord qu'est-ce qu'un gone ? Est-ce le mômCy It gosse des Parisiens ? — Que non pas. Gone, le plus répandu de ceux, nombreux, qui existent chez nous, signifie TenÊmt, depuis le moment où il a quitté la robe, où il commence à £dre la polisse, jusqu'à celui où il a tiré à la conscription. Encore un père de Êunille dira-t-il volontiers : o J'ai marié mon gone la semaine passée. » Le mot n'a absolument rien du caractère injurieux de gosse, fftâme, etc. Une remarquable particularité du mot gone, c'est qu'il est confiné dans la ville même. A deux kilomètres au
delà, on ne sait plus ce que c'est qu'on gone. Le mot ne se retrouve dans aucune langue romane, dans aucun patois d'oc ou d'oïl. Je l'ai pourtant rencontré une seule fois, c'est, sous la forme gonet, dans le Dialogua de le quatro comare^ pièce en patois dauphinois du xvm* siècle. Il existe dans une charmante ariette lyonnaise de la même époque. Il s'agit d'une dame du monde qui, dans une ftte publique, prie un tout jeune homme, placé devant elle, de la prendre sur^es épaules pour mieux voir le feu d'artifice :
ft jj'ifrff i i.i^^
Pe - tit gon*,veux-ta m'haus-ser pour voir la fii-sde vo-
j f JJ . i.nf Ti g ^^
lan-te; Pe-tit gon*, veux - tu m'haos - ser pour voir
f I f-n fi I I
la fu - sée vo - 1er.
(Qmto pe^ si doîft iraUan con grande dêUcaieç^ ê morbiâi^.)
Gone est peut-être un des très rares mots venus du grec : yivoç, fils, en&nt. Le sens et la forme s'y prêtent. Des écrint rapporté au vieux fi-ançais gorme^ robe; orte la robe, mais la formation est inadmism gmne plus suflixe, par exemple gonard, blier que Lyon avait une colonie grecque si 'on y prêchait en grec, et qu'il y avait des
écoles grecques. L'extraordinaire est que cette colonie n'ait pas semé dans le peuple un plus grand nombre de mots. Je n'en connais que deux, gone et artonj pain. Peut-être feut-il y joindre paron, blessure que reçoit la fiarde prisonnière, et qui du premier abord parait venir de porutn; mais porutn n'a donné que des mots savants dans les langues romanes; et, de même que pour ganey on ne retrouve nulle part poran en dehors de l'enceinte de Lyon, On serait donc disposé à croire qu'il a été fbnné sur xipoç. Quant à fiarde^ c'est probablement un substantif verbal defierdrCy frapper, deferirCy parce que la toupie se frappait avec un fouet pour la &ire tourner. Cela se Êiit encore pour une sorte de toupie qu'à Lyon nous nommons diabk. Dans le vieux patois lyonnais, comme en témoigne la Bemarde buyandièrty pièce du xvu* siècle, faire lafiarday en parlant d'une personne du sexe, avait un sens trop folâtre pour qu'il soit séant de l'indiquer id.
Mais l'hiver est venu. Adieu les jeux d'automne. Dans le del gris, lourd, capitonné, on entrevoit quelquefois un gros pain à cacheter moisi. C'est le soleil. Les ftimées se tiennent sur les toits, tout blancs de neige. Les chevaux d'omnibus marchent lentement, en disant de grandes glissades. Le nez coule, que c'en est une fontaine. Feutrez-vous l'estomac d'une de ces boimes « bavaroises, chauffées, sucrées, un sou le verre, » qu'on ne trouve qu'à Lyon. De mon temps, j'allais de préférence les chercher sur la place des Jacobins, alors que toutes ces soi-disant belles rues, qui ne font que des courants d'air, n'étaient pas encore percées. Il y avait là une rangée de beaux
70 LES VmnXBRIES LYONNAISES
comptoirs d'étain en plein air, brillants comme des casques de cuirassiers à la parade. Les soirs, lorsque le verglas craquait sous les pieds, que le brouillard enveloppait votre nez de son ouate glacée, que la sentinelle dans sa grande roupe battait k semelle devant le haut mur de la préfecture, le cœur se réjouissait en voyant sortir du cornet de poêle, au dessus du couvert de bois du comptoir, une bonne fumée chaude qui se détachait en clair dans la brume, comme l'haleine des chevaux quand il gèle. C'était celle du foyer où reposait la vaste bouilloire aux reflets d'argent qui renfermait dans ses flancs cette bavaroise au sirop de capillaire, que vous servait une bonne fenmie engoncée jusqu'aux yeux dans son fichu de tricot. Et tout ça pour un sol, et la bonne grâce en plus 1
Encore avait-on la joie, en buvant, de voir son image réfléchie dans les &ces multipliées des miroirs qui décoraient ce qu'on pourrait appeler sans proÊmation le retable du comptoir I Cette délicieuse bavaroise, mêlée de lait bouillant, — sans augmentation de prix, — rendait tous les services : elle réchau£Edt le corps, elle guérissait le rhume, car à Lyon, c'est vrai, nous avons des rhumes, des catarrhes. Au moins n'allonsnous pas ad patres en quarante-huit heures, d'une fluxion de poitrine, gagnée à coups de mistral, comme dans ces pays du Midi où les médecins envoient les poitrinaires se guérir de cette Êiçon radicale. Et nos catarrhes, après tout, il n'en £iut pas tant dire de mal, ils sont surtout désagréables pour les autres. — Enfin, cette bavaroise, elle vous purgeait légèrement 1 Tout était bénéfice.
LES JEUX DES GONES Jl
Mais quoi ! il y avait bien mieux que la bavaroise pour se réchauffer ! il y avait la glissière. C'est ça qui était bon pour le froid aux pieds ! On court, on s'élance en frappant du talon, puis Ton passe comme un trait d'arbalète en se mettant « à \cacaboson (ce mot composé serait délicat à expliquer) ». On dit encore « à aoupeton ». Il £iut se lancer bien fort pour « donner du beurre » à ceux qui sont devant et ne sont pas assez vites à votre gré. Des fois, il y a quelques huit ou dix gones en route sur la glissière. Arrive un fort par derrière, qui donne trop de beurre. Pouf! voilà toute la ce ranche » de gones par terre, conmie des capucins de carte. Qui tombe doit « baiser le babouin », c'est à savoir l'efligie du souverain régnant imprimée dans la glace à l'aide d'un sou. Babouin, en vieux français, veut dire singe. Même aux plus beaux temps de la monarchie, le gone a toujours été irrespectueux.
Encore de l'hiver, les gobilles. On y joue de diverses £içons ; au « carré », avec des gobilles au coin et au milieu, qu'il s'agit de poquer. Toute gobille poquée est empochée. Mais ne « bombez » pas, c'est-i-dire n'avancez pas la main en manière d'élan, quand du pouce vous lancez votre gobille : « ce n'est pas de jeu. »
Nous jouions aussi au « carré pointu ». A l'École polytechnique on disait : « au triangle ». Que voulez-vous, nous autres gones, nous ne pouvions pas être aussi forts que cela en mathématiques.
Puis, a au pot D OU a aux potets d. Il £iut poquer la gobille de l'adversaire, toujours; puis &ire son pot, avant ou après. Le pot Élit d'un seul coup gagnait la partie. Mais avant que Tennemi fi(it revenu de sa surprise, il allait crier : Sale toutl qu^empocht a toutl Sans quoi, coup nul.
La même formule magique de Sale tout empêchait aussi les trois « arpans » qui, Êdts avec la main étendue, de Textrémité de longue-dame (pour les savants, le médius), rapprochaient autant du but, comme au quinet les trois sauts. Cette formule n'est point composée de vdns sons frappant l'air, et les petits gones romains l'employaient lorsqu'ils jouaient aux dés sur les marches de notre temple d'Auguste. C'est salvo tottum (pour totum). Quant à arpariy c'est le vieux français espan, du germanique spanna, mesure de la main étendue.
Ces avantages accordés aux grandes jambes et aux grandes mains me paraissaient toujours injustes, i moi qui étais petit. Comment voulez-vous que la monarchie subsiste dans un pays où les gones eux-mêmes se mêlent de raisonner de l'^alité!
Mais, par exemple, si vous jouez aux gobilles et que vous ne soyez pas sûr de gagner, je ne vous conseille pas de jouer les « oignes » pour enjeu, que vous prononcerez c^yfd^, comme poigne se prononce /c^; moigne, mognCy etc. Autant de fois votre adversaire fera le pot, ou poquera sans interruption la gobille placée sur le bord, autant de fois, d'une distance fixée à l'avance, recevrez-vous les oignes. Il vous Êiudra placer votre main la pointe en bas et le dessus en dehors, une gobille serrée entre longue-dame et Jean-du-siau (pour les savants entre l'annulaire et le médius). Le^agnant tire censément à la gobille, mais il vous attrape toujours les phalanges. Chaque fois l'on
£sdt :oh! — Qiiand il gèle très rude, le channe en est accru.— Que de fois, dans ma vie, la France ne m'a-t-elle pas produit Teffet d'un vaste jeu de gobilles, où c'est la raison et le bon sens qui reçoivent les oignes 1 Espérons que c'est fini, et qu'enfin nous pourrons reposer nos doigts meurtris I
Oigne est en relation avec le genevois ognon^ tape, coup, contusion. C'est onio, ou plutôt le substantif verbal d'un verbe supposé oniare, d'où oignery meurtrir.
A vous conter tous nos jeux, j'en aurais jusqu'à la semaine des quatre jeudis. G)nnaissez-vous la ce bauche caminante » ? Cela se joue à deux : chacun son palet ou son tesson, chacun son tour. Qui attrape le palet de l'autre a le droit de se &ire a caminer », c'est-à-dire porter à « bon vinaigre » jusqu'au sien. Caminer est emprunté au provençal camina, qm répond au firançais cheminer. Quand on est de force ^;ale, la bauche caminante n'est point trop pour déplaire, mais lorsqu'il y en a un des deux qui est le double plus lourd, le pauvre petit a de quoi a chiner! »
Le jeu s'appelle bauche parce que, pour gagner, il £iut baucher le tesson de son adversaire. Baucher a déjà été expliqué à propos des boules. Quant à chiner, c'est le vieux français eschiner, réduit à chiner suivant une r^e très particulière au dialecte lyonnais, qui donne de même à Veschinà du porc le nom de chinard.
Le « diable boiteux » demande plus de monde. Nous voilà vingt ou trente gones, des bons, de ceux qu'on appelle « gones
74 LES VTKnJ.RRTRS LYONNAISES
mouvants (un mouvant est un jeune moineau) ». Nous prenons chacun le nom d'un saint : saint Fiacre , saint Pacôme, saint Polycarpe, saint Qoud, saint Loup, saint Carpion, saint Pâschase Radbert, etc. Je ne sais pourquoi j'avais affectionné de prendre a le grand saint Lâche, patron des £iinéants ». Nous tirons chacun notre mouchenez (les gones mal élevés prononcent tire-jus). On d^;uille. Le condamné du sort passe à la course entre les deux rangs, criant : « Je passe pour (id le nom d'un des patrons choisis). » Celui qui a le nom du saint doit taper au passage. S'il manque, s'il oublie, tant pis pour lui, il prend la place du patient. On peut passer pour « le bon Dieu », alors personne ne tape. Mais ceci est affdre aux capons. Est-ce une pointe ignorée d'esprit philosophique qui me poussait à passer pour « le diable » ? Alors tout le monde tape, et quel dos bleu 1 Mais aussi on a Êdt son dur I
Ne dédaignons point le « cochon salé ». Je suis au désespoir d'emplojrer ce mot vulgahre, mais notre terme plus distingué de a cayon », qui peut au moins, lui, se prononcer dans un salon, ne trouverait point ici sa place. G)chon salé est le mot technique, et force est de l'employer.
Donc le « cochon salé », c'est un gone au milieu d'un rond (toujours!), assez grand pour que les joueurs qui l'entourent soient obligés de mettre un pied dedans si, de leur mouchoir tordu en &çon d'anguille et noué par le bout, ils veulent atteindre le cochon.
nché, le dos courbé en demi-cerde, attend \ coups. Cependant les cochons eux-mêmes ont
des « avocats » . Avocat et prévenu se tiennent par un mouchoir, mais, dans la main droite, l'avocat serre son argument^ qui est aussi en Êiçon d'anguille. L'avocat crie de tous ses poumons : « Je sale mon cochon une fois ! Je sale mon cochon deux fois ! Je sale mon cochon trois fois! » — Et la bataille s'engage. Le gardien a fort à &ire. Tandis qu'il défend le dos de son cochon d'un côté, les joueurs tâchent à taper de l'autre. Pourtant, s'il est adroit et preste, il ne tarde guère d'atteindre un assaillant, alors obligé d'échanger sa position avec celle du cochon, qui se hite de lui rendre, avec un intérêt plus élevé que celui des banques de dépôt, les coups qu'il en a reçus.
Pas n'est besoin de &ire observer que ce je sale » a ici, comme tout à l'heure, la signification de saho. De même encore ce se saler », c'est se retirer d'un jeu quelconque. « Je me sale, d je cesse le jeu, je me repose. Sakr a dû être précédé par une forme sa$iler, qui existe encore en Lhnousin, et indique parÊdtement le sens primitif. L'expression se dit, par exemple, d'une place qu'on veut conserver et qu'on saule, c'est-à-dire qu'on marque pour qu'un autre ne s'en empare pas en votre absence.
De sauter à saler j il n'y a qu'un pas, surtout quand il s'agit de cochon.
Y en avait-il, de ces jeux! Dire qu'il n'y a qu'une nianière d'apprendre, et tant de s'amuser ! Et la balle empoisonna, et le cheval fanâuy et le roi détrôné et les brigands/ — Les brigands, c'est cela qui était merveilleux dans cet ancien Jardin des Plantes, qu'on eût dit £dt pour la chose; ce coin doux, tranquille, isdé, ombreux, avec son buste de l'abbé Rozier, pladde
76 LES VIEILLERIES LTONHAISES
sur son terme à la £içon antique; « cet asile champêtre, » que Ton trouvait au cœur même de la ville, et que M. Vaîsse, barbare, a détruit de fond en comble. Seulement, le difiScile était de trouver des gendarmes. Tout le monde voulait être brigand, personne gendarme. Le brigand, c'était la poésie; le gendarme, la prose. Plus tard, on en vient à apprécier davantage la prose.
Pour la « balle empoisonnée » (nous appelons balk ce qu'ailleurs ils appellent ^oiim^), on Ëdt en terre autant de pots qu'il y a de joueurs; à chaque pot son propriétaire. La balle court sur le sol. Ârrive-t-elle dans un pot, c'est le cas de jouer de Tépée à deux jambes, et vite, car de toutes ses forces le propriétaire du pot lance la balle dans le dos du traînard. — Jeu très agréable pour celui qui lance la balle.
Le « cheval fondu » ou « la semelle j», tout le monde le connaît. De mon temps, il y avait des forts qui « bombaient » sept semelles, c'est-à-dire qui franchissdent le cheval en prenant leur élan de la distance de sept semelles en avant de celuid. Encore chaque semelle doit-elle compter pour une et demie, en bonne foi, car elle se compose d'un pied en long et d'un pied en travers, vous vous rappelez ?
Au « roi détrôné », le malheureux gone que le hasard du déguillage, au lieu de celui de la naissance, a Êdt roi, juché sur quelque tas d'équevilles dans l'encoignure d'un mur, résiste à sept ou huit prétendants. C'est un jeu que les mamans ne goûtent pas, vu les raccommodages de culottes. Enfin, arraché de son trône, les vêtements dessempillés, le roi devient prétenet c'est i lui de dessempiller l'autre. — Image Idque. — Fasse le del qu'enfin un jour nous
n'ayons plus de prétendants, car c'est nous France, hélas 1 qui payons les fonds de culottes 1
Mais les petits, les timides, les modestes, ceux qui seront un jour notaires, ceux qui sont sages, les bons élèves, ceux qu'on q>pelle des filles (comble de rhumiliadon 1), ceux-là jouent à des jeux plus tranquilles : la cacbette, la grenouille, les osselets (heureux les enfants dont les parents aiment trop le gigot!). Ceux qui ont l'âme prédisposée à la musique prennent un goulot de bouteille cassée et y collent un morceau de parchemin arraché au dos d'un livre de classe, et percé de quatre trous. L'instrument est attaché à un bâton par un crin tiré de la queue de l'âne (non consulté) d'une laitière. En faisant rapidement le moulinet avec le bâton, cela produit une sorte de musique, délicieuse. On dirait du Wagner.
Il en reste encore : et ronquille, et la balle du camp, et la balle cotUre le mur, et moucbe mouche caramouche, et tant d'autres; mais il me souvient aussi d'un proverbe approprié : « Jeu qui trop dure ne vaut rien. »
jj avril 187s*
\ N ami qui a lu le chapitre précédent me Êdt observer que, dans les jeux des gones de Lyon, je n'ai point parlé des boules. C'est que le jeu de boules n'est point proprement des gones. Voire, c'est le jeu non pas même du jeune homme, de l'étourdi et de l'écervelé, mais bien de l'homme mûr, qui a de la prud'homie et l'entendement rassis, ayant déjà chaussé besicles, et,'pour se défendre des glaces de Tâge qui approche, a sagement Êiit de bâtir sur le devant, comme nous le disons, nous autres Lyonnais, de ces personnages respectables qui se font précéder de leur ventre, ainsi que les grands de leurs gros bagages.
Le jeu de boules est le jeu des boulangers retirés, des pâtissiers, des notaires, c'est-à-dire de tout ce qui constitue la partie
sérieuse et solide de la société. Celui-là seul peut vraiment com« prendre le jeu de boules, qui a l'âme pure, qui n'a point connu les passions ou en est revenu, qui a le cœur dmple. Jusque-là même qu'à la campagne les dames, souvent, ne dédaignent point de prendre part à ce modeste amusement. Leur aimable gaucherie, leur Êdblesse, leur charmante maladresse à lancer la boule, qu'elles sont obligées de tenir en dessus de leur petite main dâicate, au lieu de la happer solidement, comme les honunes, dans la main renversée, donnent une grâce, une fraîcheur que l'on n'eût point soupçonnées à ce jeu prosaïque. A la fin de la partie, leurs bras retombent conmie lassés; leurs cheveux sont l^èrement dénoués sur le cou ; leur front est un peu rose de Êitigue, et, si c'est l'été, quelquefois il y brille conmie une perle de tiède rosée.
Ami leaeur de mon âge, si, quand tu avais vingt ans et même quinze, tu n'as pas compris le monde de poésie que peut renfisrmer une vulgaire partie de boules, c'est qu'alors tu n'avais personne d'un peu ressemblant à ce portrait, à qui ramasser ses boules pour lui en éviter la peine : plaisir infini, sans cesse renaissant, car chaque coup en fournit l'occasion, et toujours aussi douce..., ou bien si, ayant à ramasser ces bienheureuses boules, ces boules bénies, tu ne l'as pas &it avec délices; si tu n'as pas compté les heures jusqu'au dimanche; si tu n'as pas frémi en pensant qu'il pourrait pleuvoir, si tu n'as pas vu avec terreur les minutes s'écouler à cette partie, c'est qu'alors tu n'es qu'un imbécile I A cette époque, il est vrai, tu n'étais pas ce qu'on appelle un joueur de boules; tu n'aimais pas le jeu de boules pour le jeu de boules, l'art pour l'art. Celui-ci n'était que l'accessoire, qu'à l'inverse de l'axiome
80 LES VTRn.T.KRfFS LYONNAISES
juridique^ suivait le principal. Ta n'avais pas, comme dirait un Allemand, la notion da jea de boules en soi, du jeu de boules dans l'absolu. Tu Tas sans doute aujourd'hui cette notion, joueur, mon ami, mais vrai, n'est-ce pas, il Ëûsait meilleur de ne l'avoir point ?
Les boules sont lyonnaises, tout ce qu'il y a de plus lyonnais. Le goût de ce jeu, il est vrai, nous le partageons avec tout le Midi. Il n'y a guère de temps même qu'il y eut à Toulon un « concours de boules ferrées », disaient les journaux de Provence. Je n'en ai pas su le résultat, mais je ne doute pas que les amateurs lyonnais n'y aient dignement représenté ma ville. S'ils n'ont pas remporté la palme, ils l'ont méritée.
La terre classique du jeu de boules, ce sont les Brotteaux. Quand, dans une partie chez un ami, à la campagne, un de ces amis chez qui l'on porte un melon, quand un des joueurs, voulant Êdre le brillant, lance sa boule en lui Êdsant décrire quelque immense parabole en hauteur, c'est une plaisanterie qui ne manque jamais son effet, de lui dire : « Tu te crois aux Brotteaux 1 » Comme au tireur qui s'apprête : « Allons, tire... tes chaussettes! »
C'est à quelque huit ou neuf pieds en contrebas de la chaussée, dans un bas-fond enclos le plus souvent de planches noircies par la pluie et la suie, sur un fond mi-parti de sable et de limon, bien uni, que se trouvent les arènes de nos athlètes. Ss ont conscience de la solennité de leurs aaes, car ils jouent sous les yeux d'une galerie nombreuse, experte, impartiale, qui ne ménage ni la critique au maladroit ni au grand artiste l'enthou-
LES BOULES 8l
siasme. Le jeu de boules a ses Tamberlick. Mais vienne une crue du Rhône, et voilà les virtuoses forcés de &ire relâche.
Hélas ! en ce siècle de fer et de communards, tout dégénère. On va de Napoléon I" à Napoléon El, de Danton à Vermesch. Notre anden jeu de boules chez Mélinon, vers la Part-Dieu, où Ton pouvait &ire sept, huit, dix parties à la £)is, n'existe plus. On y a bâti, et il a été remplacé plus au loin par quelque menue monnaie de jeux de boules, qu'il &ut aller chercher rue Bugeaud ou ailleurs. Avec cette manie de bâth: partout, il £iudra bientôt jouer aux boules en chambre.
La plupart des cabarets des &ubourgs ont leurs jeux de boules. Ceux de la Quarantaine, sur deux terrasses superposées, sont connus de vieille date. J'ai oublié le nom du restaurateur d'aujourd'hui (la mémoire des anciens n'est que pour les choses anciennes), mais jadis c'était Morangier, au Grand Ballon. En 1840, aux inondations, la maison partit sous un éboulement. On me dit qu'encore aujourd'hui on y joue beaucoup, et que les échos cachés dans les broussailles du vert coteau de Saint-Just retentissent souvent du choc des boules lancées par la bazoche lyonnaise, qui ne brille pas moins par la fiwrce et l'adresse que par l'éloquence. Ainsi le Mercure grec présidait à la fois aux jeux de la palestre et aux beaux discours.
n parait qu'il existe aussi un jeu de boules renommé à la Croix-Rousse. Je ne le connais que par une grande caricature qu'avait feite, vers 1865, le dessinateur Labbé, et qui était exposée chez un marchand de papiers peints de la rue Impériale. Labbé excellait à ces sortes de représentations. Une grande gaucherie d'exécution ajoutait au naïf de la scène. On dit que le personnel habituel des joueurs y était tiré au vif. J'ai gardé
souvenir d'un grand, gros^ à moustache, air de militaire en retraite, qui se curait l'oreille avec son petit doigt, et je devine qu'en eflfet cela devait être d'une ressemblance extraordinaire. Le inème dessinateur avait &it les agents de change dans la salle de la Bourse. Les types étaient admirableoient saisis, à ce point précis où l'on ne sait trop s'il s'agit d'une cburge ou bien d'un portrait sérieux. Du même auteur, le bouillon Gailleton, de la place Impériale, les bêches de Germain, la salle des Pas- Perdus, au Palais de Justice. J'ignore ce que l'artiste est devenu.
Montrez-moi des joueurs de boules, et, sans être un grand derc, je vous dirai leur caractère, leurs habitudes et jusqu'à leurs opinions politiques. Ce tireur, là-bas, qui £dt son fendant, c'est un politique ne doutant de rien. Monarchiste ou républicain, soyez sûr que c'est un extrême. Avec cela, beau parleur. Mab de grand tireur petit Édseur. D ne veut entendre qu'à baucher toutes les boules en place, comme certains radicaux à transformer la société tout d'un bloc. Mais souvent le tireur manque et vous Êdt perdre tout à trac, et le violent vous Êdt sauter de cent ans en arrière, comme en 185 1.
Ce premier pointeur, à coup d'oeil juste, qui va droit au but et joue simplement, sans phrases, c'est un esprit sage, modéré, honnête. Il sera libéral, il ne sacrifiera pas la France à son parti, n nous Êiudrait, en ce moment, beaucoup de bons pointeurs. Cet autre qui attache soigneusement sur son abdomen en proue de galère un mouchoir de ChoUet, à carreaux couleur de tabac, est un conservateur un peu craintif, qui veut ménager la
France en même temps qne son pantalon. Peut-être bien préférerait-il à tout r^ime un bon sabre.
Méfiez-vous de celui-ci qui balme toujours. Le balmeur est cauteleux, un peu tortueux. On ne saura guère pour qui son vote. Cest un radical avec les radicaux, ultramontain avec les ultramontains. Mais sa manière de jouer ne vaut rien. Il n'est tel que de prendre le droit chemin, ni trop lentement, ni trop vite.
Mais voilà, la France est un pays où tout le monde veut tirer et où personne ne veut pointer. Puis, entre le tireur fendant, le conservateur à mouchoir de Qiollet sur le ventre, et le balmeur, que voulez-vous que &sse l'honnête pointeur qui leur est associé? Qu'il perde la partie? Cest bien ce qu'il ùxt. Malheureusement, nous l'avons vu en 1870, c'est la France qui la perd avec lui.
ExpUquer ce que c'est que baucher, que balmtr, que barmayer i des Lyonnais, c'est, à proprement parler, vouloir apprendre i son père à Êûre des en&nts. Mais il &ut compatir à l'ignorance de ceux à qui Dieu n'a pas Êdt la grâce, comme à nous, de venir au monde à Lyon. Compatissons :
Baucher une boule, c'est la tirer. Mais, au £ût, a tirer une boule, » est-ce que, par hasard, ce ne serait pas encore du lyonnais? — Peut-être. — La poqucr, donc? Encore plus. Sincèrement, je ne sais comment m'y prendre pour me Êdre entendre en français. J'ouvre mon oracle, l'excellent M. Molard, maître d'école, qui, de 1792 à 1810, publia, sous divers titres, un recueil d'expressions lyonnaises qu'il considérait comme
vicieuses, et je lis dans U Mauvais langage corrigé (1810) : « Baucher une boule, la déplacer au moyen d'une autre. C'est le mot débuter qui doit remplacer cette expression. » C'est à mon tour de n'y rien comprendre. J'ai bien vu quelquefois des aaeurs débuter au théâtre des Célestins, mais des boules, jamais! Parait cependant que c'est le terme, suivant le dictionnaire de l'Académie; mais quelle drôle de langue! Allez donc aux Brotteaux dire à un tireur de débuter une boule! Les en&nts eux-mêmes vous riront au nez. — Le premier français, n'est-ce pas d'être intelligible ?
Le digne M. Molard ne s'en tient pas là et il nous gratifie de l'étymologie : « Peut-être le mot baucher vient-il de bacchari, debacchariy qui signifient /a w comme les bacchantes , et dont on &it débaucher ^ débauche au sens figuré. »
Peut-être qu'il dit vrai, mais c'est un grand peut-être.
Le feit est qu'il est impossible de ne pas être frappé avec M. Molard, de la ressemblance frappante entre une bacchante qui Élit la débauche et un tireur qui tire une boule.
Je crois que baucher est un verbe formé sur bauche^ boule i jouer, mot qui a dû exister jadis en lyonnais, comme il existe encore dans la Suisse romande sous la forme baudschi, Baucher une boule vaudrait donc autant comme à dire « bouler une boule ».
Le mot bauchcy boule, n'est lui-même que le vieux français balcy bauchy poutre, bardeau pour couvrir les toitures, qui vient du vieux haut allemand balco, poutre. Le sens s'est étendu à
boule Êibriquée avec du bois, comme il s'est étendu à bardeau féibriqué avec du bois. Le nom de la matière a été substitué à Tobjet. De même nos pères disaient-ils « rouler le bois » pour jouer aux boules.
« Baucher en place, » c'est tirer en place, c'est lorsque la boule du tireur est lancée si juste et de telle £içon qu'elle prend la place même de la boule tirée. Fins tireurs, ceux qui bauchent en place!
Au figuré, baucher en place s'emploie bien souvent. Toutes et quantes fois j'entends à l'Assemblée les bonapartistes parler de lois violées, de droits méconnus, de libertés foulées aux pieds, je suis bauché en place.
Poquer se dit non seulement d'une boule, mais en général de tout objet qu'on heurte. « Les deux moutons ont poqué leurs têtes. » Une dame dira très bien : « En tombant, parlant par respea, je me suis poqué le bas du dos. » En Suisse on dit pokdy jeter lourdement un ferdeau. C'est l'onomatopée /cjc, le bruit du heurt, qui a formé le mot.
Balmer, aux boules, c'est prendre un chemin détourné, monter sur une éminence (balme), à droite ou à gauche, pour de là redescendre sur le but. Extensivement, c'est roquer une planche, un mur, un arbre, pour arriver au but par un angle de réflexion égal à celui d'incidence. Barmayer, cela se comprend tout seul, c'est un diminutif de balmer. C'est comme si l'on disait balmayer.
Une balme, une barme, chez nous, c'est un coteau. Dans ce sens, le mot est purement lyonnais. Par un singulier contrebiais, le vieux provençal balma, dont il vient, devenu baume dans le provençal moderne, signifie grotte. Témoin la Sainte- Baume. La définition : baidma, crypta numtis, tirée par du Cange d'un glossaire provençal-latin, explique le passage du sens de grotte à celui de Tescarpement dans lequel la grotte est creusée. A Lyon nous disons les balmes de Saint-Qair, les Balmes viennoises, les balmes des Étroits, etc.
Souventefois, au jeu de boules, il arrive qu'on ne sait pas, à simple vue de nez, discerner la boule « qui tient ». Qui tient quoi ? Je n'en sais rien. Suffit que celle qui rient, c'est la plus près. Pour en bien juger, il feut se placer, le but entre les deux talons, au sommet de l'angle idéal que feraient des droites tirées des boules au but. De tout autre place, la perspective vous met dedans. Si vous avez le compas dans l'œil, vous discernez d'assez petites différences, mais on comprend qu'il n'est pas donné à tout le monde d'avoir le compas dans l'oeil. Alors il feut bider, c'est-à-dire proprement mesurer en mettant un pied l'un devant l'autre. Bider y àepedetnK Puis bider s'est étendu au sens de mesurer avec une canne, une ficelle, un mouchenez, avec ce que vous voudrez, pourvu que cela s'étende en longueur.
I . La transformation de p initial en ^ est pour étonner. Aussi est-il nécessaire que l'étymologie soit éuyée de la comparaison avec le mot peder, usité à MAcon, et celui de pider, usité dans le canton de Vaud, pour mesurer avec le pied au jeu de boules; avec le mot pida^ usité dans le patois des mêmes montagnes pour mesurer avec le pied ou avec la main, et enfin avec le mot de la Seine-Inférieure, que je n'enr^[istre qu'à mon corps défendant, à cause des bienséances, je veux dire le mot de pêier^ qui àgnifie mesurer en général.
Et tâchez bien d'en Êiire au moins nn dans la partie, de point, sinon il vous Êiudra « baiser — aïe ! que cela est difficile à dire ! — baiser le... (de plus en plus difficile) le... fond de la vieille. » — Dura kxsedkxf Dans le beau monde, on se contente de la plaisanterie en paroles. Mais à Saint-Sjmiphorien-le- Œâteaa, on réalise la chose. Il y a au cabaret un beau tableau réprésentant en profil une horrible vieille, avec trois poils sur le nez et une roupie au tabac par dessous. La partie idoine du cotillon est formé d'une « pièce de retombe », comme disent les architeaes. On lève la pièce de retombe, et il n'y a pas à dire, perdants, mes amis : Ofaut bicô la reliqua !
Heureux qui, bien portant encore, dans quelque modeste « campagne », pas trop loin du brave Lyon, peut passer ses vieux jours en paix, lisaillant un peu, causaillant avec des amis, et roulant chaque jour le bois pour salutaire exercice corporel, n me souvient de tous ces bons vieux qui, chaque semaine, venant chacun de sa chacunière, se réunissaient chez mon père, à Sainte-Foy, pour feire la partie de boules. Après la partie, où les lazzis et les quoUbets ne « décessaient » pas, on allait prendre une menue collation, se lavant le cou par dedans avec quelque fiîand vin blanc clairet, à seule fin que les bons mots pussent mieux sortir et mieux entrer les bons morceaux. Un jour de la semaine, on allait chez celui-ci; un autre jour chez celui-là. Quels braves gens tous ! Et quels Intimistes! Je me rappelle cet excellent père Thierry, possesseur d'une belle propriété, avec une sorte de château à la Louis XVI, bonnement enduit à la chaux, mais qui simple, d'une silhouette
franche et noble, valait cent fois mieux qne ces horribles joujoux avec des manières de seringues aux quatre coins en guise de tourelles, dont on empoisonne tous nos environs. A la fin du repas, le vin clairet aidant, les yeux apetissés et brillants, il ne Mlait jamais à porter un toast qui se terminait invariablement par « Dieu-z-et le Roi ! » — Hélas ! à tous ceux-là leurs fils eux-mêmes ne sont plus !
Mais malheureux à qui l'âge pesant défend de se baisser, à qui la vue afiaiblie ne permet plus de mesurer les distances, que le moindre mouvement essouffle et Êiit palpiter et tomber en sueur. Malheureux quand il &ut quitter les boules aux jeunes pour ne garder d'autres ressources que le mol lit et l'écuelle profonde. Ainsi meurt-on déjà avant de mourir.
24 juin iSj).
|n relisant, dans la première édition des Vieilleries lyonnaises y le chapitre des Luttes ^ je vois que j*ai, à proprement parler, retracé le tableau d'une séance académique donnée à TÂlcazar par Rossignol-Rollin en 1862, mais que je n'ai point Êiit l'histoire des luttes chez nous, et de ce temps où elles avaient une physionomie particulièrement lyonnaise. Rossignol était un affireux hâbleur parisien, un entrepreneur de plaisirs, voyageant de ville en ville avec une troupe à gages, exaaement comme ces direaeurs de troupes de passage qui viennent représenter à Lyon quelque comédie en vogue, dont ils ont acheté le privilège. A l'Alcazar comme à Marseille, comme à Paris, même spectacle. Il y avait, à l'occasion, des Lyonnais dans la compagnie de Rossignol, ce n'était point une institution lyonnaise.
n me semble donc qu'il y aurait lieu de compléter ma radeterie par quelques remembrances de ce vieux temps dont il a été déjà parlé dans la Mangeailk^ et qui va s'e&çant à mesure que la terre noire recouvre peu à peu ceux qui en furent les témoins.
Ces souvenirs auront plus d'à propos aujourd'hui que Ton tend à donner aux exercices physiques, dans l'éducation, une place que nous réclamions vainement. On avouera id qu'on ne se doutait point, en se plaignant déjà en 1864 que les exercices physiques fussent bannis de l'éducation, on ne se doutait point, dis-je, qu'un certain nombre d'années après, on verrait créer des concours d'exercices du corps parmi les élèves des lycées de Paris. Il ne feut désespérer de rien, on ne sait janms ce qui peut arriver, disait Guignol en allant voir s'il avait gagné à la loterie, où il n'avait pas mis.
Dans mon orgueil de Lyonnais, si justifiable à tant d'égards, je m'imaginais que les luttes pouvaient s'être directement transmises chez nous des Latins ou des colonies grecques établies à Lyon. Ma loyauté me force à confesser que les luttes, encore bien que les Lyonnais s'y soient acquis une gloire inclyte, ne sont point de tradition lyonnaise. Dans nul registre de l'histoire je ne trouve trace des luttes antérieurement à 1826 ou 1827, époque à laquelle quatre athlètes venus de Nîmes, le &meQx Bouzon, dit Quiquine, Machizeau, dit Sans-Pareil, Turin, dit l'Aimable, et le Parisien, dont le surnom seul m'est resté dans
la mémoire, parurent aux Brotteaux. Furent-ils demandés par Exbrayat lorsqu'il fonda les Arènes lyonnaises, ou Tavaient-ils précédé (de fort peu en toute occurrence), je ne le saurais dire. Tant y a qu'ils formèrent le noyau de la troupe d'Exbrayat, dont le nom restera éternellement attaché à celui des Arènes lyonnaises, c'est-à-dire à ce qu'on peut appeler l'âge héroïque de la lutte, à ce temps dont les vieillards lyonnais ne peuvent aujourd'hui parler sans que des larmes ne leur en viennent aux yeux.
Le nom d'Exbrayat (Broyât pour les peuples) était illustre. Ce n'était point un lutteur, mais un professeur de boxe et de savate. Il se délassait de l'aridité du professorat en « posant l'académie », soit chez les peintres, soit surtout à Saint-Pierre où, en 1827, le pauvre baron Raverat, mort récenmient, s'appliquait à dessiner son torse. La voix publique lui attribuait des exploits comparables à ceux des demi-dieux.
Sa gloire, sur les ailes de la renonmiée aux cent voix, avait franchi les espaces, et il fut convié en Angleterre, où la boxe était alors officiellement admise, pour se mesurer avec les plus &meux boxeurs du Royaume-Uni et de l'Amérique. Il triompha, et il parait même qu'il eut le malheur de casser du premier coup de poing un n^e, un énorme colosse, qui lui avait été opposé. Cela mit le sceau à sa &veur.
Un de ses thèmes fevoris était de Élire l'exercice avec une pièce de canon en guise de fiisil. On prétendait qu'avant lui, dans des temps très anciens. Hercule seul l'avait pu ùiit. Et après Exbrayat, ntmo.
C'était donc en toute justice que, dans cet âge d'or où l'on fêtait Carnaval, il figurait en tête de la femeuse bande de Bourgneuf, vêtu d'une peau de lion, et portant sur l'épaule la vérîuble massue qui avait écrasé l'hydre de Lerne, amsi qu'en justifiaient les archéologues compétents. Ce n'était pas sans quelque terreur que l'on contemplait le fils d'Alcmène et de Jupiter, descendu tout exprès de l'Olympe pour la bande de Bourgneuf.
n habitait une petite maison sur la place de la Trinité, au bas du Gourguillon.
Le sûr, c'est qu'il avait accompli, et en quantité, les sauvetages les plus extraordinaires, soit dans les incendies, soit dans les eaux du Rhône et de la Saône, et qu'il apparaissait toujours la poitrine littéralement couverte de médailles. Il n'y a pas quarante ans qu'on le voyait encore, tiré au daguerréotype, dans la vitrine d'un daguerréotypeur de la rue Saint-Dominique, n fiit non seulement médaillé pour ses sauvetages héroïques, mais finalement décoré', ce qui est, je crois, dans les conjonctures données, un Êiit absolument exceptionnel.
Dans les derniers temps de sa vie (il mourut en 1860) il se promenait volontiers sous les tilleuls de Bellecour, qui étaient déjà des marronniers, aux mêmes heures que le maréchal de Castellane, et comme il attirait la vue par son médaillier, le maréchal, dit-on, se montra firoissé de cette concurrence. Le certam, c'est que vers cette époque parut une note officielle
I. Je ne me souviens pas personnellement de lui avoir vu autre chose que des médailles, mais le fait de sa décoration m*a été attesté par deux vieux et bons Lyonnais authentiqués, Aimé Vingtrinier et le baron Raverat.
pour rappeler à ceux qui avaient reçu des médailles de sauvetage qu'il leur était interdit de les porter en manière de décoration. Au Élit, c'est peut-être de cela que le bonhomme est mort.
Vers 185 1, c'était une digne et bienveillante figure de vieillard; fortement râblé» mais d'une taille ordinaire; chevelure fine, un peu rare, pommettes roses, yeux clairs; rasé, sauf de petits &voris courts; un peu voûté, l'air très doux, mis avec une grande propreté, tout en noir, avec une redingote, comme un vieux canut. Au Jardin-d'hiver, où Rossignol-Rollin donnait alors ses premières luttes, on lui réservait la première place i droite, au banc le plus voisin des lutteurs. On ne lui parlait qu'avec déférence, et s'il se présentait un coup douteux. Rossignol le soumettait respectueusement à sa décision. Plus tard, la démocratie coulant à pleins bords, RoUin Rossignol, à l'exemple de RoUin Ledru, substitua au sufirage de l'élite, le sufiârage passionné et souvent injuste des foules.
Au temps des Arènes lyonnaises, au contraire, on en était encore à l'âge des sociétés aristocratiques. Là se voyaient trois « juges du camp », vénérables Nestors, pleins d'expérience et de sagesse. Tels, chez les Grecs, les vieillards diserts apaisaient les discords au son de leurs voix, mélodieuses comme celles des cigales. Nos juges du camp étaient assis sur une.planche, et sous la planche, il y avait un verre, abouché sur une bouteille de vin, que l'on consultait souvent, parce qu'on sait que
la vérité, loin de se trouver au fond d'un puits, comme on Ta cru trop légèrement, se trouve au fond d'une bouteille.
Le bonhomme Ezbrayat avait quelque chose de patriarcal. Bien loin de la « blague » parisienne de Rossignol, il avait le simple et le naïf du bon Lyonnais, ce que, pour mon compte, je préfère infiniment. Le sévère mais juste Molard aurait pu recueillir dans ses allocutions paternelles de quoi &ire un nouveau traité de « Lyonnaisismes corrigés ». C'est lui (pas Molard, Exbrayat) qui disait un jour au public : « Messieurs, M. Patte ne peut pas venir faire sa partie, parce que ses caneçons ne sont pas lavés. » De lui encore cette autre parole non moins authentique : « Messieurs, M. Vulpillat s'oyant Êiit mal aux... (ici un terme que, en dépit de toute ma bonne volonté, je cherche vainement à me rappeler; je sais seulement qu'il conmiençait par une r), M. Vulpillat vous propose de remettre son revenge à dimanche prochain. » Malgré ma Êuniliarité avec les lyonnaisismes, je ne pus comprendre celui-ci; heureusement le docteur Diday se trouvait par hasard à mes côtés, qui voulut bien m'expliquer ce que cela voulait dire.
Une autre fois, devant un public un peu irritable : « Messieurs, veuillez Élire patience un petit moment, M. Tape-à-rc3eil est allé s'habiller. » S'habiller, en style héroïque, veut dire se déshabiller. Mais Exbrayat avait-il si tort, et cela veut-il dire autre chose pour les dames qui vont au bal ?
Ayant^à donner un jour le progranmie de la lutte, comme la liste des champions était un peu longue, et que chacun de ceux-ci tenait à ce qu'on « l'annonçât » avec son cognomm, son
titre de gloire, la mémoire fit dé&ut au paurre Exbrayat, qui avait peut-être trop recherché la vérité dans son asile, et il annonça : « M. Machizeau, dit le Sans-Pareil, contre M. Jean, de Vaise, dit le... le... le..., ma foi, ils sont tous deux sans pareils' I » Je trouve ced plus fin que Ténorme humbug de Rossignol-RoUin.
Les Arènes lyonnaises étaient formées d'une enceinte en planches brutes, dans les terrains des Brotteaux, entre remplacement sur lequel s'élève aujourd'hui l'église de Saint-Pothin et le Monument des victimes du siège.
Les artistes lyonnais, les Bonnefond, les Genod, les Trimolet, accoururent à ces luttes qui excitaient très fort l'enthousiasme, et où l'on voyait les plus beaux modèles du monde. Les Lyonnais se formèrent rapidement à l'école des lutteurs méridionaux, et ceux-ci, qui d'abord avaient surtout lutté entre eux ou bien remporté des viaoires Êidles sur des amateurs présomptueux, trouvèrent bientôt dans les Lyonnais des rivaux et même des maîtres. Là, parurent, dans la fleur de leur force et de leur beauté, et Pichat, dit l'Aimable, toujours un sourire enchanteur sur les lèvres, et l'audacieux et galant Vulpillat, dit Flambard, et Plantier, dit Bel-Arbre, au torse rigide comme le tronc d'une yeuse, et Qergeaud, dit l'Inversable, tout
I. Notre mémoire nous sert mieux que celle d'Exbiayat. Jean de Vaise était stunommé le Papillon. Très inférieur à Bouzon, dit Quiquine, il le renversa un jour d'un coup félon, sévèrement condamné par les juges du camp, et qu*£xbrayat exposa au public dans un langage imagé, mais gaulois^ qui fit sensation.
comme les diligences qu'on venait d'inventer sons ce nom, et je ne sais plus quel autre qui, pour varier, s'appellait ITntombable, et le Petit Rousset, dit le Premier Bras de France, enlevé trop tôt aux arts par une alliance patricienne, raconte quelque part BuflEurd. Un jour, le Premier Bras de France se trouvait au café, où il lisait le journal, mais en le tenant à l'envers, il est vrai. Survient le garçon : a Monsieur, le journal, s'il vous plaît? » Rousset, avec une dignité simple : « Tu vois bien que je le lis ! — Mais, monsieur, vous le tenez à l'envers. — Imbécile ! puisque je suis gaucher ! »
Il y en avait bien d'autres ! Et le Petit Morel, et Batia, l'orgueil de Givors; et Peillon, le G)losse de l'Arbresle; et Hugues le Meunier, et l'Homme à poil, et enfin notre gloire la plus pure : monsieur le Petit Blanchard. Il n'avait pas de surnom : Monsieur le Petit Blanchard^ cela disait tout, et Exbrayat, encore qu'il appelât souvent les autres athlètes par leur nom tout court, Élisait toujours précéder le sien de monsieur y en vertu de ce respect involontaire qu'inspire toujours la haute supériorité, et peut-être aussi parce que monsieur le Petit Blanchard appartenait un peu moins que les autres à la classe du rude populaire.
Monsieur le Petit Blanchard fut plus qu'un athlète : il fut une « idée ». D ne représente rien de moins que le triomphe de la pensée sur la matière. C'est en songeant à lui que Platon avait écrit dans sa République : « Ce n'est pas pour cultiver l'âme et le corps, mais pour cultiver l'âme seule et perfectionner en elle le courage et l'esprit philosophique, que les dieux ont Élit présent aux hommes de la musique et de la gymnastique. »
Petit, fluet, de constitution délicate, quoique bien musclé, le Petit Blanchard ne pouvait soulever plus de deux quintaux. Bouzon, dit Quiquine, en soulevait six. Il avait débuté modestement dahs les luttes de demi-hommes, comme on dit « du côté d'en bas » pour les luttes des gones qui ne peuvent encore rivaliser avec les héros. Mais dans ce corps chétif par comparaison, Blanchard nourrissait une âme indomptable. Par son adresse, son étude persévérante, tranchons le mot, à force de génie, il en vint à suppléer à ce qui lui manquait à l'égard de la masse. Il créa de nouveaux coups, Joignit la perfection de l'exécution à la puissance de l'invention, et enfin un maître nous fut révélé. Ses débuts furent assez brillants, raconte Buflfard, pour réveiller dans sa retraite le femeux Sans-Pareil, l'invincible Sans-Pareil, que des revers de fortune et une liquidation embarrassée avaient exilé sous les chaudières des bateaux à vapeur. Sans-Pareil défia Blanchard. Blanchard vainquit, et Sans-Pareil se retira en pleurant, rediit mœrens. Après ce triomphe, la renomimée de Blanchard, comme celle de Bonaparte après Toubn, commença à fixer sur lui les regards de l'Europe.
Et monsieur le Petit Blanchard osa défier Bouzon, dit Quiquine...
Les athlètes se ceignent, dit un auteur, et; descendus au milieu de l'arène, s'embrassent de leurs fortes mains, serrés comme les solives qu'un habile artisan assemble au haut d'un édifice pour le défendre des vents. Leurs dos bruissent, comprimés par des bras robustes ; d'épaisses tumeurs rouges de sang courent sur leurs flancs et sur leurs épaules. Tous les deux sont
Lu FieUlma ifOÊnuam, 7
enflammés du désir de vainae et de remporter la couronne olympique sous la forme du superbe caleçon d'honneur. Longtemps un souffle bruyant s'échappe en longs sifflements de leurs fortes poitrines. Tout à coup, au moment où Quiquine reprend haleine, Ta^ificieux Petit Blanchard, prompt comme Téclair, lui porte « le coup d'hanche ». La lourde masse est ébranlée, le puissant héros chancelle en invoquant vainement les dieux. Semblable à un chêne déraciné par les orages, il s'affaisse avec un bruit de tonnerre, et ses deux épaules ont touché le sol.
Monsieur le Petit Blanchard avait opéré une révolution dans la science. H avait découvert une voie nouvelle dans laquelle s'engageaient enthousiasmés, fiévreux, de jeunes disciples. Nîmes s'émut; Nîmes délibéra pour savoir quel Goliath on enverrait contre ce nouveau David. Au lieu d'un Goliath, Nîmes en envoya deux : Mazard et Meissonnier. Blanchard devait choisir. H choisit le plus redoutable : Meissonnier.
L'anxiété était vive, les cœurs palpitaient. A peine si l'on prit garde aux luttes préliminaires; à peine si l'on s'aperçut de la méprise du directeur qui, cédant à une émotion bien naturelle, et voulant annoncer M. Turc, dit le Crâne, annonça M. l'Ours, dit l'Animau % méprise qui, dans les circonstances ordinales, aurait excité la sensation la plus profonde.
« Après quelques feintes habiles, nous conte Bufiard, les combattants s'attaquèrent avec une énergie surhumaine, et l'angoisse des Lyonnais devint inexprimable quand ils virent
I. En faisant ce lapsus, Exbrayat confondait sans doute Turc avec Bibengard, dit TOurs des Basses-Alpes.
Blanchard plier comme l'osier sous les horribles embrassements de son adversaire. Des secousses à briser un chêne compromettaient son équilibre, et souvent on dut craindre de voir sa tête, cédant à une traction effirojrable, se détacher dans les serres de Meissonnier. Toujours ses nerfe d'acier, sa merveilleuse haleine le relevaient debout et menaçant :
At non tardatus casu neque territus héros, ^Acrior ad pugnam redit, et vim suscitât ira.
« La lutte fat longue et savante, son résultat incertain jusqu'à la dernière péripétie. A la fin, alors que Blanchard, à demi terrassé, semblait perdu sans ressource, alors que son robuste ennemi l'écrasait de sa masse, immani pondère^ alors on vit tout à coup Meissonnier, la tête vigoureusement ramenée vers la terre, battre l'air de ses jambes désespérées, et tomber de toute sa hauteur sur le sol ébranlé par sa chute.
« Lyon n'avait plus de rival. »
Je relis ce que je viens d'écrire et je songe soudainement à ceci, qui ne m'était point venu en idée, c'est que, sur cent lecteurs, il n'y en aura peut-être pas plus de deux à qui ce nom de monsieur le Petit Blanchard dira quelque chose.. Ainsi passent les gloires du monde. Avoir été le Petit Blanchard et être oublié ! C'est bien la peine, n'est-ce pas, de se donner tant de mal pour conquérir la renommée ? « On ne se souvient plus de ce qui a précédé, dit l'Ecclésiaste, et de même les choses qui doivent arriver après nous seront oubliées de ceux qui vien-
dront ensuite. » Sons doute, mais ce n'est point une consolation.
Un des chagrins de b vieillesse (je ne veux pas dire qu'elle n'ait aussi ses channes), c'est de sentir qu'en réalité on ne feit plus partie des générations présentes. On devient peu à peu un étranger parmi les hommes. Ceux-ci ne s'intéressent plus à ce qui vous a intéressé. Vous ne vous intéressez plus guère à ce qui les intéresse :
Ce que noos avons cru n'est plus leur vérité. Ce que nous chérissions n'est plus leur volupté.
Comment voulez-vous qu'on ne se sente pas de glace, lorsque quelqu'un vient vous dire dédaigneusement : « Le Petit Blanchard, qu'est<e que c'est ? »
Mais ces lignes mêmes, peut-être tomberont-elles sous les yeux de quelque vieux Lyonnais qui aura aimé les luttes. Cela me suffit : Cano et et Musis.
Blanchard eut le malheur de se briser un bras. Toujours indomptable, il luttait d'un seul bras et Êdsait encore des prodiges. Enfin, en 1842, il abandonna le stade '. H est mort une
I. Mon très aimable et très docte imprimeur m'écrit à ce propos : « Un vieux correcteur de nos ateliers a connu Blanchard. Il eut le poignet gauche broyé par un fusil qui éclata. En 1850, Blanchard était encore à Lyon; dans un sanctuaire de la GuiUotière, il présidait, parait-il, à de certaines luttes, moins austères que celles des Arènes lyonnaises, mais souvent plus périlleuses. De même qu*à la lutte, Blanchard n'avait pas de rival comme tireur au jeu de boules. Toujours correct dans sa mise, il poussait la tenue jusqu'à ne jamais quitter son habit en jouant, quelle que fût la chaleur. »
LES LUTTES lOI
vingtaine d'années plus tard, et, m'a-t-on assuré, à Bordeaux, où il était garçon de recette.
Après son départ, les Arènes lyonnaises n'avaient plus de raison d'être. Et il n'y eut plus à Lyon d'institution fixe, à caractère lyonnais, mais seulement des troupes nomades.
En 1849 et 1850, nous eûmes un pâle reflet des Arènes lyonnaises. C'était V Arène française y aussi aux Brotteaux, mais près du cours La&yette. L'affiche annonçait que la diunce y serait sévèrement maintenue y ce qui voulait dire, sans doute, qu'au gré de l'autorité, elle n'avait point été assez sévèrement maintenue aux Arènes lyonnaises. On vivait alors sous le régime de l'état de siège, et la police était devenue prude. Les femmes furent proscrites. C'était un attrait de moins, car la présence de la grâce et de la beauté ajoute au prix des nobles actions. Cependant, je dois confesser qu'aux Arènes lyonnaises les duchesses étaient communément en petit nombre. En leur qualité de beaux hommes, et bien que mis sans recherche, les lutteurs, comme en Espagne les toréadors, recueillaient plus d'un aimable sourire, mais c'était souvent celui d'une Venus trivio cammissa.
Ce qui était pour exaspérer les artistes, c'est la singulière défense qui fut feite aux athlètes de paraître autrement qu'en caleçons descendant jusqu'aux talons ! Cela les disait tous ressembler à des mitrons allant pétrir leur pain.
De ces arènes, je ne saurais guère qu'en dire, non plus qu'Homère de b foule des soldats obscurs tombés dans la mêlée. Qu'importe à l'histoire que là parurent Charles et
Lederc et Augros et Morizot ? Sur ces noms, la nuit de l'oubli est depuis longtemps descendue.
Ce dut être vers 185 1, 1852 ou 1853, — je laisse les dates aux notaires et aux huissiers; d'ailleurs les dates ne sont pas littéraires, — ce dut être vers 1853, 1852 ou 185 1, plus tôt ou plus tard, que je vis Rossignol avec sa troupe donner des représentations au Jardin-d'hiver. Le Jardin-d'hiver était une vaste rotonde vitrée, dont l'entrée était sur ce qui est aujourd'hui la place du Consulat. Il avait été bâti vers 1845 ou 1846, par Horeau, un architecte parisien dans les moelles, qui dressait des projets de fête et paraissait avoir la spécialité des constructions pour plaisirs publics. Ce pauvre Couchaud, mort si jeune, fut son inspecteur. On avait pensé que, l'hiver, cette immense salle vitrée, chaufRe, avec des fleurs rares, des jets d'eau, servirait volontiers de lieu de réunion ; que les mamans, au lieu d'envoyer les mamis avec leurs nourrices croquer des bronchites dans les brouillards de la place Bellecour, préféreraient les envoyer remplir leurs petits seaux avec leurs petites pelles dans ce joli jardin, où il n'y avait ni grossiers petits gones, ni vilains chiens. Donc, on délivrait des abonnements. On comptait donner des bals, feire de l'établissement une sorte de cercle. H y avait des annexes; une buvette. Dans le vestibule, la belle M"* Renard, célèbre comme nageuse aux bêches pour dames, sur le Rhône, tenait une boutique de fleurs. Plus tard, en 1851, M"* Renard tint le resuurant des bateaux à vapeur, les ExpresSy qui, par une innovation hardie, disaient un service de nuit entre Lyon et Chalon. Le Jardin-d'hiver avait, comme
complément, mi jardin extérieur au cas où il ferait assez beau pour que Ton préférât se promener ou s'asseoir au dehors. Bref, c'eût été un lieu fort agréable, mais soit que les Lyonnais ne goûtassent point de ce genre de plaisirs, soit peutêtre par économie, ils n'y allèrent mie. On y donna alors dans le jour des concerts un peu dans le goût des cafés-chantants, quoique plus décents, et c'est là que, dans la fleur de sa nouveauté, j'entendis :
C'est le jardin de Jenny rouvrière, Au cœur content, content de peu.
Elle pourrait être riche, et préfère
Ce qui lui vient de Dieu,
Ce qui lui vient de Dieu !
Cela vous attendrissait, et on eût voulu épouser Jenny. Pas moins, le Jardîn-d'hiver était abandonné, et on çn vint à le louer pour les séances de Rossignol-RoUin.
Celui-ci n'avait pas encore développé, ce me semble, cette hâblerie énorme, au moyen de laquelle il « épatait d dans le jour le public des luttes, et le soir les habitués du café Berthoud. Court, mais fortement râblé, il avait une véritable voix de centaure, conmie nous disons à Lyon. Ce fut le plus incom parable Bamum qui ait paru sous le soleil. On prétend (mais peut-on s'en rapporter aux on-dit ?) qu'enfent de Paris, il avait été élevé dans le cabotinage et joué quelques bouts de rôle sur les scènes de la banlieue. En toute occurrence, s'il n'avait été lutteur, il avait poussé très loin l'étude de la boxe, car ce
pauvre La G)ttière, un jour qu'il était à Biarritz, vit le gros Rossignol descendre dans l'arène qu'il dirigeait, pour se livrer à un assaut de boxe et de savate, où il étonna tout le monde par son agilité.
Lui seul, du reste, pouvait mater des lutteurs chez lesquels l'esprit d'indiscipline s'était développé comme partout. Je me rappelle qu'un jour le public se plaignant de je ne sais quel accroc au programme : « Messieurs, cria-t-il» pensez-vous donc qu'une troupe de lutteurs, ça se mène comme un pensionnat de demoiselles! »
Les caleçons courts avaient reparu, mais non les dames. Rossignol prit sur lui une autre innovation, mais cette fois économique ; ce fut de supprimer la musique, qu'il remplaça par son éloquence. J'avoue que la musique de vogue, qui 6it prendre patience dans les entr'aaes, qui salue de quatre mesures en six-huit le triomphe du vainqueur, ajoute au charme du spectacle. Qu'eussent dit nos ancêtres les Grecs, qui luttaient, que dis-je, qui combattaient avec des mouvements réglés par la lyre l
Eh bien, il fit accepter la suppression de la musique, et encore bien qu'il n'y eût plus l'enthousiasme attendri des Arènes lyonnaises, on vit, dans ce court passage au Jardind'hiver, de beaux exploits. Là se montrèrent Batia, de Givors, dont le front se dégarnissait déjà; Dumortier, beau lutteur, agile, superbe académie; Deschamps, dit l'Ours de la Savoie (il saluait, en efiet, exactement comme l'ours Martin), Peillon, le colosse de l'Arbresle ; le grand Lacroix; Ambroise ; Marseille,
dit le Meunier de la Palud, lutteur merveilleux d'adresse, et même de force, mais dont le s}rstème pileux, trop développé, n'était pas agréable à voir et estompait les formes, d'ailleurs un peu anguleuses. H eut, à Paris, un grand succès. G)urbet l'a peint de grandeur naturelle dans son tableau Lts Lutteurs^.
Mais, par dessus tout, il y avait l'Espagnol Blas, la plus noble académie d'honmie que j'aie vue de ma vie. C'était un antique, un Apollon, très exactement. Même perfection dans les formes, même finesse. Les attitudes les plus simplement belles. Joignez un ton local, comme disent les peintres, qui devraient au contraire dire générai : uni, chaud, sans aucune de ces rugosités, de ces relevés bleus, roses ou bruns, qui peuvent ^re la joie d'un coloriste, mais qui, pour un amant du beau, enlèvent aux formes leur pure sévérité. Deux ou trois ans plus tard, le malheureux mourait en quelques heures du choléra, à Toulon.
Le Jardin-d'hiver ayant été démoli. Rossignol porta ses pénates à l'Âlcazar où, pendant seize ou dix-huit ans, il vint au moins une fois par an, souvent deux, donner un mois ou deux de représentations.
Le lyrisme du direaeur n'était pas l'un des moindres attraits du spectacle. Un amateur écrivait : « Nous craignons bien que si M. Rossignol se retire jamais, nul ne le puisse remplacer. Ce
I. D eiiste, dans les fêtes foraines de Paris, une baraque célèbre de lutteurs sous la direction d*un nommé Marseille. S*agit-il du Meunier de la Palud? Pour le savoir, j'ai écrit à un spirituel chroniqueur parisien, auteur d'un gros livre sur Us Jeux du cirque. Je n'ai pas reçu de réponse. Pourtant f avais mis un timbre. Ah ! ces Parisiens 1
sera la fin des luttes à Lyon : finis Poloniae ! » Et révènement a prouvé que l'amateur voyait juste. A la seule lecture des affiches, on sentait déjà tout le génie du directeur. H vous avait des artifices de style, une richesse de vocabulaire, qui eussent fait pendre de dépit jusqu'au grand Barnum. Tantôt c'étaient des luttes héroïques^ tantôt des luttes Spartiates y tantôt des luttes romaines y tantôt des luttes de géants y tantôt des luttes de Titans y ou, pour rentrer dans la vie moderne, des luttes expresSy que sais-je encore. Le bonhomme Exbiayat lui-même avait ouvert cette voie, et Ton avait pu lire un jour sur les affiches, en lettres énormes : « Lyonnais, le célèbre Titon, de Rognonas, est dans nos murs ! » Et une autre fois : « Lyonnais, le femeux Bouzon, dit Quiquine, vous est enfin rendu ! » Mais il y avait cette différence que la poésie d'Exbrayat était « vécue » ; il la sentait, tandis que celle de Rossignol était un procédé.
Que serait-ce si l'on pouvait redire id les speeches de Rossignol, ses reparties, sa feçon de réchaufier l'enthousiasme ? J'ai raconté dans les Vieilleries quelques-uns de ces traits. On me pardonnera d'y revenir.
Un jour, spectacle en retard. On siffle et tempête depuis une demi-heure. Rossignol arrive, calme et digne comme le Zeus panhellénien. On fait silence; on croit qu'il va expliquer les causes du retard :
— Messieurs, dit-il d'une voix semblable à la trompette de Jéricho, j'aime ces cris ! Le bruit, c'est la vie ! le silence, c'est la mort ! (Tonnerre de bravos. Personne ne demande pourquoi le spectacle est en retard.)
Une autre fois il débute ainsi :
— Messieurs, j'ai deux mauvaises nouvelles à vous annon-
ccr : la première, c'est que b recette n'est pas bonne (tonnerre d'éclats de rire); la seconde, c'est que M. X. (j'ai oublié le nom), annoncé sur TaflEiche, ne peut pas lutter ! — Le public a ri, il est désarmé, et accepte avec des bravos la suppression de X...
Un jour, à Saint-Étienne, j'étais allé tuer ma soirée aux luttes, car Rossignol, durant la semaine, menait sa troupe dans les villes environnantes. Deux athlètes luttaient. Un silence profond, religieux. On aurait entendu voler non pas même une mouche, mais un mouchoir. Tout à coup, les flancs comprimés sous deux mains de fer, un lutteur fit comme le Priape de l'Esquilin :
Naniy displosa sonat quantum veska^ pepediy Diffissa naie.
Rossignol, lentement et d'une voix grave :
« Luttons en silence ! d
Une autre fois encore, c'était en 1872, à l'Eldorado, l'Aicazar ayant été démoli pour faire place à l'église de la Rédemption, que la chose se passait. L'Eldorado était une salle de caféconcert, sur l'emplacement où s'élève aujourd'hui le Théâtte- Bellecour. Rossignol s'avance pour Ëdre une annonce :
— Messieurs...
— Dites citoyens ! interrompt un pur.
Rossignol 6it deux pas en avant, d'un air digne, jette un regard tout autour de la salle^ puis reprend :
— Messieurs les citoyens !
Le public applaudit à tout rompre.
Du reste, comédien consommé. On le voit arriver : il tourne
la tête de côté et d*autre, aspire fortement comme quelqu*uii qui sentirait une odeur. On se dit : « Sans doute une fuite de gaz !» U s*écrie :
— Messieurs, il y a du muscle dans Tair !
Il ne dédaignait point de toucher des cordes qu'on ne se serait guère attendu à entendre vibrer à TAlcazar. — Messieurs, criait-il un jour, qu'est-ce que la lutte?... Eh bien. Messieurs, la lutte, c'est la vertu ! — Je crois fort qu'il tirait cela par à peu près d'une citation grecque reproduite la veille dans un feuilleton sur les luttes. Mais ce n'en était pas moins drôle, surtout dans sa bouche.
Dans les Vieilleries on a dépeint la physionomie des luttes en 1862. On n'y reviendra pas autrement que pour citer les noms des principaux athlètes. Le premier de tous était le Pâtre Etienne, du Pont-Saint-Esprit, si timide pourtant que a le jour de ses débuts, il n'osait pas seulement tomber un dragon », disait Rossignol. Puis Marseille jeune, dit le Lion de la Palud, qui ne fut point inférieur à son frère; Vincent, dit l'Homme de fer, de Lyon; Charles l'Arabe, ainsi nommé parce qu'il était d'Avignon ; Alphonse, dit le Rempart de la Croix-Rousse, lutteur bedonnant; Armand, venu des Cévennes; Vimard, le Savonnier de Rouen, qui fut presque rival du Pâtre; Alfred, dit le Joli modèle parisien, assez mal nonmié; et parmi les dii minores y Barraud, le Sablonnier de Givors, Guérin, long comme un Vendredi saint, etc., etc.
Omnia tempus habenty et suis spatiis transeunt universa sub
coda y dit TEcdésiaste ; toat a son temps mesuré, et tout passe sous le del, même les héros. Peu d'années après, je revis la lutte. Le magnifique Pâtre (bien moins pur de formes que Blas, cependant) s'était alourdi. Ayant perdu son agilité, sa promptitude à l'attaque et à la riposte, il succomba assez Étalement sous les coups d'un lutteur presque de second ordre. Retiré de l'arène, le Pâtre était, il y a peu d'années, cafetier au Bourg- Saînt-Andéol. Ainsi l'ancien fort ténor de l'Opéra, Mirapelli, était-il naguère cafetier au petit village des Arcs, dans le Var.
Le Lion de la Palud devint, du moins si j'en crois une chronique du Courrier de Lyariy alors dirigé par l'excellent et spirituel Barthens, un pauvre Ëicteur supplémentaire à Lozanne, dans le Lyonnais, et il n'était point insensible au souvenir du temps de ses exploits.
Presque au moment où disparaissait le Pâtre, apparaissaient Faouet, dit le Lutteur Êtuve, et Richoux, le cuirassier. Faouet, venu du Nord, fut un des grands lutteurs, et aussi Richoux. Celui-ci était un superbe colosse, mais admirablement proportionné, d'une impétuosité non moins admirable. U était, m'at-on assuré, ordonnance du maréchal de Castellane, et l'on prétend que ce fut sur les conseils de celui-ci qu'il débuta, bien timidement d'abord. Mais il se forma vite et devint un maître. Rossignol l'emmena à Paris, où il « tomba » tout le monde. On lui reprochait de s'emporter un peu Êicilement à la lutte, et de ne pas aimer à avoir tort. Ce qui est sûr, c'est que c'était un homme intrépide, et qui ne marchandait pas sa vie quand il s'agissait de sauver son semblable. H ne voulut pas Êiire
métier de la lutte. Je le crois Bugiste, c'est-à-dire du pays des marchands de bois. Tant y a qu'il fit commerce des bois, et que, riverain du Rhône, à Lyon, il eut occasion d'opérer plusieurs sauvetages très dangereux, qui lui ont valu une médaille d'or de première classe. Richoux, sobre, rangé, laborieux, n'ayant pas les mœurs coutumières aux lutteurs, a £iit une petite fortune, et vit aujourd'hui retiré dans le département de l'Ain, cultivant ses vignes, comme DIoclétien à Salone.
Rossignol, en ce temps, fit aussi venir Creste, dit le Taureau de la Provence. Jamais surnom mieux mérité. Il était lourd, énorme; un torse bestial, et la tête, très petite par comparaison et pointue, un peu répulsive. Il fut peu goûté. Je me rappelle qu'un jour Richoux, agenouillé, ayant Creste sur son dos , qui cherchait à l'écraser, Richoux, dis-je, le saisit de ses deux mains derrière la tète, et tira avec une telle force qu'il lui fit faire ainsi le trébuchet; par quoi Creste tomba magnifiquement sur les deux épaules. C'est un coup connu, mais qui, à l'égard de pareille masse, semblait impossible à une force humaine. J'ai toujours été étonné que la tête ne lui fût pas restée dans les mains.
Ce Creste fut plus tard mêlé à la politique, et il était de ceux qu'on emmena d'Avignon, en 1876, pour faire un mauvais parti à Gambetta, lequel avait réuni ses adhérents en un banquet à Cavaillon.
En 1872, Faouet reparut à l'Eldorado, où il tint toujours le premier rôle. H y « tomba » Rovelin, un colosse inexpérimenté. Là on vit Mordon et Pemet, lutteurs fins, agiles,
adroits, lutter un jour, — Êiit inouï dans l'histoire de la lutte, — trente minutes bien comptées, avant que l'un des deux succombât.
Ce fut peu après que Rossignol se retira des fonctions d'imprésario, n aimait Lyon, théâtte de ses succès, et acheta une pedte maison de campagne à Villeurbanne. Ce robuste corps, sans doute, était déjà miné. Il mourut subitement à Villeurbanne, le 25 janvier 1873, en prononçant, dit la l^ende, ces mots : Luttes l Arènes I On me dit que ce fut chez le traiteur Amblard (excellent ttaiteur, par parenthèse), où il avait pris pension, qu'il fut frappé.
En 1874 arriva don Ramon, dont le nom me paraît indiquer une origine catalane. Il tint, avec sa ttoupe, des séances au Casino, que je n'ai pas suivies. C'était, je suppose, un ancien lutteur. Très grand, assez gros, en simple rondin, au lieu de l'habit et des gants paille de Rossignol , il avait aussi peu de prétention que Rossignol avait de bagout. Je ne me souviens pas s'il reparut avant 1878, mais en cette année son principal sujet était le Géant Lepy, que j'avais vu un an ou deux auparavant à la vogue de la Croix-Rousse. Les honmies les plus hauts venaient à sa poittine. Gros et membru à proportion, il semblait appartenir à la race des Titans, soudain ressuscitée. Sa manière de lutter n'oflfrait pas un intérêt en rapport avec sa taille, car son adversaire, si fort et si habile qu'il pût être, ne pouvait parvenir seulement à le soulever, et lui n'ayant pas de
112 LES VIEILLERIES LYONKAISES
son côté l'agilité suflisante, il arrivait souvent qae b lutte se passait sans coups brillants, encore bien que, grâce i sa force et à son poids, il finit toujours par avoir raison de son adversaire.
Depuis lors je ne sache pas que les luttes aient reparu à Lyon. Là où l'éloquence de Rossignol n'avait qu'à demi réussi, rien ne pouvait réussir.
Mais, de même qu'il n'y a qu'un amour, le premier, de même, pour les vieux Lyonnais, il n'y eut que les Arènes lyonnaises. Vainement, depuis, il parut d'autres héros, non moins grands peut-être. Et de même qu'Ossian, dans les vapeurs flottant sur les bruyères d'Armor, voyait passer les ombres de Fingal et de Cuchullin, de même dans les brouillards flottant sur les vourgines de Saint-Fons et dans les nuages blaÊrds que, sur Fourvières, perce un rayon de lune, les vieux Lyonnais attendris voient encore passer, vagues et mébncoliques, les ombres de Bouzon, dit Quiquine, et de monsieur le Petit Blanchard.
i« juOkt i8po.
, 'ÉTAIT hier la vogue de la Quarantaine. Je vis sur Taffiche qu'il y aurait joute en £ice du port Saint- Georges. Je résolus d'y aller.
C'est que la joute est un vieil ébattement lyonnais, dans lequel, jadis, nous excellions entre toutes les villes riveraines. D'infortune, mille raisons font abandonner nos anciennes traditions. Nous voulons de robustes soldats et nous faisons tout ce qu'il Êiut pour n'avoir que des jeunes gens chétifs, énervés. Dans nos collèges nous oublions la première des éducations, l'éducation physique'. Loin de là, l'Université adopte le r^me le plus foncièrement contraire à la bonne hygiène. On surcharge les cerveaux de mille fragments de connais-
I . Depuis que ces lignes ont été écrites Ton semble vouloir porter plus d'attention aux exercices du corps, témoins des concours institués récemment entre les élèves des lycées de Paris. Mais cela semble plutôt une mode passagère que l'application d'un système général et raisonné.
La VitOUrùs Ijmnêim. 8
sances, je dis fragments^ et on ne donne rien, rien aux exercices du corps. La mode est même venue aux jeunes gens, m*assure-t-on, de ne plus s'amuser. Ds restent tranquilles à causer pendant les récréations! Pour Dieu, rappelons-nous donc que, pour la saine santé du cerveau, il Êiut d'abord la saine santé des ner& et des muscles. Les Anglais, qui le savent, appellent cette éducation physique le christianisme musculaire. Voilà pour la bourgeoisie. Pour le peuple, outre que notre esprit français ne nous porte guère aux exercices du corps, l'autorité fait tout ce qu'elle peut pour empêcher les amusements publics, nationaux, capables de former des hommes agiles et robustes ^ Dans le Gard, M. Guignes de Champvans interdit les courses de taureaux, s'imaginant peut-être que la course du Languedoc est une course sanguinaire comme celle d'Espagne. On prête à M. le préfet Ducros l'intention d'interdire l'année prochaine les joutes de notre ville, parce qu'elles sont l'accessoire de nos vogues, et qu'on veut détruire les vogues. Nous espérons bien que cette désastreuse interdiction d'un divertissement lyonnais, où se montraient la force et l'énergie de nos hommes de rivière, ne se réalisera pas.
Hélas ! où sont nos vieux et braves jouteurs ? Où ils sont, je le sais bien : ils sont à Loyasse, couchés côte à côte, dans on vaste emplacement que M. le baron Fay de Sathonay, qui
I. Ici encore nous sommes heureux de constater de grandes améliorations. Les nombreuses sociétés de tir, de gymnastique, les sociétés de touristes, d'alpinistes, qui n'existaient pas ou eussent été interdites lorsqu'on écrivait ce chapitre, sont d'excellentes institutions, que le gouvernem^t encourage 4 juste titre.
LES JOUTES ÎI$
n^avait pas sur les joutes Topinion que Ton prête trop généreusement, espérons-le, à M. Ducros, leur avait feit concéder gratuitement en 1811. Ils sont là tous, les trente-trois qui, en 1807, formèrent la célèbre Société des jouteurs, laquelle si longtemps fit, sur nos fleuves, ses prodiges de force et d'adresse, et nous amusa tant, nous et nos pères, par ses comiques parades nautiques.
Pour moi, vieux Lyonnais, je suis toujours ému, lorsqu'à Loyasse je rencontre cet emplacement, au milieu duquel est une grande croix de fonte avec ces mots en grosses lettres : LES JOUTEURS. Ces braves gens étaient chrétiens, comme Tétaient tous les Lyonnais alors. Je ne sais qui a rédigé leur épitaphe. Elle est extrêmement touchante :