L*AN
Il6 LES VIEILLERIES LYONNAISES
En sautoir, sur la croix, on a mis les lances et les rames des jouteurs, avec un Mot suspendu que, sans doute suivant la vieille tradition des cimetières du moyen âge, on allumait jadis durant la nuit, mais qui est aujourd'hui brisé.
Dites s'il se peut voir quelque chose de plus beau que cette pensée de vie étemelle chez ces robustes nauteSy qui formaient comme une association d'hercules, Ëdts en apparence pour la vie purement physique ? S'il se peut trouver quelque chose de meilleur que cette amitié qui leur Êdsait laisser jusqu'à la fosse de Emilie pour ne pas se séparer ? Et enfin quelque chose de plus brave que cet amour de la patrie lyonnaise : ils étaient « trente-trois enfents de Lyon ».
Tenez pour assuré que si cette épitaphe était à reÊiire aujourd'hui pour quelques ouvriers de quelques cercles catholiques, la nouvelle ne ressemblerait guère à l'ancienne. Vous y verriez l'immaculée conception, saint Joseph, le sacré-cœur, tout, excepté ces simples mots : la croix! Possible qu'on y parlât de Rome; sûr que Lyon n'y serait pas nonmié.
Lorsque l'inscription fut écrite, en 1811, les jouteurs vivaient tous. Tous sont maintenant réunis, comme ils l'avaient désiré, à l'ombre de la croix. Si ma mémoire est fidèle, le capitaine et un lieutenant y étaient déjà lorsque j'étais petit enfant. Le dernier de tous est venu les rejoindre il y a quatre ou cinq années. D s'appelait Aubert. H a laissé à son fils le drapeau de la Société. Ce drapeau en soie, tout fané, tout eflUoché, était encore attaché hier au bateau de la joute, laquelle était conmiandée par le petit-fils d' Aubert. L'étendard
porte, en lettres dorées, la date de 1807. On conserve aussi les lances des anciens jouteurs.
La Société des jouteurs ne devait durer qu'autant que ceux qui la fondèrent. Mais une autre s'était formée pour lui succéder. Cette Société ne pouvait se recruter que dans cette pépinière de vigoureux mariniers que nous fournissait la navigation fluviale. Cette navigation, grâce aux chemins de fer, est, on le sait, aujourd'hui à peu près détruite, et il est vraiment inouï que, tant dans l'intérêt du commerce que dans celui de la populadon riveraine, le gouvernement ne songe pas à Ëdre le jiécessaire pour la relever. Cette Société tomba donc avec la batellerie. Aujourd'hui, l'on n'a plus que des joutes d'amateurs. Ce printemps, il y en eut à Ille-Barbe. C'était, je crois, la première depuis 1870.
La joute d'hier avait amené une afliuence considérable. Le pont d'Âinay, le quai Fulchiron, le quai Tilsitt et leurs basports étaient garnis de monde. Les bateaux qui entouraient l'emplacement réservé pour la joute sur deux côtés et où l'on payait cinq sous d'entrée, étaient combles.
Tout le monde à Lyon sait comment se Ëdt la joute, dont l'origine remonte très certainement à des temps fort reculés. On doit croire que les célèbres corporations des nauiesj dont on retrouve les traces dans nombre d'inscriptions antiques à Lyon, durent donner plus d'une joute dans le même bassin que celle d'hier, et sans doute il dut s'exécuter à la naumachie du Jardin-des-Plantes beaucoup de jeux de ce genre. Qu'est-ce qu'auraient pu être en efiet des jeux nautiques, si ce n'est des joutes, avec peut-être quelque simulacre de combat naval?
Il8 LES VIEILLERIES LYONNAISES
Deux bateaux, des barquots ordinâres, sont aux extrémités de la lice 9 laquelle est fermée, en amont et du côté de la rive» par deux penelles quelconques, sur lesquelles on a improvisé un pont pour les spectateurs. Le rectangle est limité sur les deux autres côtés par des poutres de radeau attachées boat à bout.
Au cul de chaque barquot (pardon, c'est l'expression consacrée pour dire poupe) on attache un plateau sur lequel le jouteur se tiendra debout*. Ce plateau est incliné en avant, pour augmenter la solidité du jouteur. H est entouré d'un rebord dans le but de retenir le pied, qui glisserait trop tellement. Ce rebord se prolonge en dessous du plateau, formant ainsi une bande verticale, destinée à rendre celui-ci plus rigide. Sur cette bande sont écrites les devises traditionnelles des jouteurs. L'un des côtés porte : L union fait la farce y l'autre : Fait ton devoir. De tout temps les jouteurs, à Lyon, ont mis /aï/ avec un /. C'est notre orthographe, et je ne vois pas ce qu'on. pourrait trouver à y redire. Nous n'avons Êiit qu'un sacrifice à la mode. Les trente-trois écrivaient : « Fayt ton devoir. » Nous avons, par condescendance, remplacé Vy par un i. Du rtsttfay par^ n'était que de la bonne et vieille langue : « Doresnavant que tu deviens homme et te fays grand », dit le bon Gargantua à Pantagruel. Notre t au lieu de 1'^ était pour l'ornement.
I . J*âi lu dans le compte rendu d*une joute par un journal que « la partie surélevée de la poupe du canot et sur laqudle se tient le jouteur » se nomme siaupe. Je regrette que mon éloignement de Lyon ne m*ait pas permis de vérifier sur place cette expression, que je ne sais à quoi rattacher.
Chaque barque est montée, savoir : par un lieutenant à la proue ; par douze rameurs vêtus de pantalons blancs et vestes blanches, avec bonnets de police blancs; par deux pilotes en costume tenant chacun une arpaillette, sorte d'aviron qui remplace le gouvernail; enfin par le jouteur debout à la poupe. Chaque bateau est donc monté par seize hommes. Seize et seize, trente-deux, et le capitaine de la joute, trente-trois; et voilà conmie les anciens jouteurs étaient trente-trois.
Les rames d'un bateau sont peintes en rouge; les rames de l'autre, en bleu.
On se sert pour les joutes d'une rame particulière, celle que les matelots appellent pagaye. Au commandement du capitaine, les rameurs, d'un mouvement simultané, élèvent tous leur rame debout au dessus de leur tète en manière de salut. A un second commandement, ils pagayent en cadence, c'est-à-dire qu'ils rament, étant debout, sans appuyer la rame sur le bord du barquot, la tenant des deux mains, l'une au sonunet, l'autre vers le milieu du manche, et poussant l'eau derrière eux.
Les quatre pilotes, qui sont toujours de vrais mariniers, veillent, attentif, et dirigent les barquots de manière qu'ils puissent se raser sans se rencontrer. A l'arrière, le jouteur a revêtu un plastron de bois, recouvrant la poitrine et formant deux renflements pour bien abriter les épaules. Ce plastron est divisé, comme une sorte de damier, en neuf compartiments carrés, formés de rebords de bois. C'est à seule fin que la lance ne puisse pas glisser sur le plastron. Le vrai jouteur, l'artiste, fi-appe dans le carré central.
La lance est longue de quatre mètres, quelquefois de cinq. Au bout sont trois courtes pointes de for pour pénétrer dans le
plastron; l'autre extrémité est arrondie pour ne pas blesser la cuisse sur laquelle on Tappuie.
Cependant les bateaux vont se croiser. Le jouteur, quelque robuste marinier en manière d'Hercule Famèse, roidit avec force son jarret tendu presque horizontalement. A la &çon d'un chevalier dans un tournoi, il fixe sur sa cuisse, ordinairement entourée d'un mouchoir pour amortir le choc, le bout émoussé de sa lance. — Mais c'est égal, queb bleus ils doivent avoir le soir sur le muscle couturier !
Voilà que les bateaux vont se raser. Les rameurs cessent de ramer et se baissent pour que les longues lances puissent passer par dessus leurs échines courbées. Les barquots sont livrés à la force acquise. Mais les deux lances ont rencontré les plastrons, étayés de deux poitrines de fer. Malgré leur vitesse, les bateaux semblent s'arrêter conmie hésitants. Les spectateurs retiennent leur souffle.
Les lances se courbent en arches de pont. Souvent, quand on a affaire à de vigoureux champions, beaux jouteurs, les hampes volent en éclats. Mais plus souvent encore, les bateaux ont raison de l'honmie. L'un des jouteurs chancelle. Bientôt, conmie désarçonné, il est projeté violemment en arrière, au sein de la nappe liquide, et des applaudissements enthousiastes saluent le vainqueur !
Pour chaque paire de jouteurs, la partie se joue en trois coups, le plus tôt deux. Un coup a-t-il décidé la viaohre en jetant à l'eau le même champion pour la seconde fois, le vainqueur, suivant notre vieil usage, dépouille quand et quand son
plastron, pique une tête, et va embrasser son camarade entre deux battues d'agottiaux. Cet usage est tout uniment charmant. Non moins celui qui veut que le jouteur venant de gagner une première manche ne tienne point sa lance debout, à seule fin de ne point avoir l'attitude, peu séante entre amis, d'un vulgaire triomphateur.
Après l'embrassade à Teau, vainqueur et vaincu, tout saucés, viennent reprendre leur place sur les bancs des rameurs.
Cest ainsi que les choses se passent lorsqu'il s'agit de vieux mariniers expérimentés, de ces rudes jouteurs qui ne manquent jamais leur coup. Mais on ne saurait en exiger autant de jeunes gens qui débutent. H arrive alors que parfois les lances n'atteignent pas au centre le plastron, qui vire sous le choc ; l'homme est précipité maladroitement par dessus le côté du bateau, au lieu de l'être en arrière, etc., etc. Et de rire. C'est le grain de sel, le condiment de la scène.
Comme on le voit, la joute nautique est exaaement la joute du moyen âge, le tournoi transporté sur l'eau. Ce sont, dans les deux cas, deux honmies cuirassés résistant au choc d'un coup de lance. Chez nos mariniers, le jouteur a pour cheval le barquot. Voilà toute la différence.
Tout cela est, du reste, surveillé de très près par le capitaine conmiandant la joute. H est défendu, de par les anciens règlements, de donner aucun prix pour ne pas surexciter les concurrents ni pousser à l'envie chez les moins feivorisés. On s'abstient de toute distribution de vm avant que la joute ait touché i sa fin ; tout jouteur qui ne serait pas dans son sang-froid absolu serait inmiédiatement renvoyé; enfin les précautions les plus sages sont prises.
Avec la joute il y a les divertisseinents consacrés, qui raccompagnent toujours. D'abord le tir à Tanguille, que les jeunes gens i b nage tâchent à arracher, comme, dans les vogues de nos villages, les jeunes gens à cheval; puis le mât incliné sur l'eau, avec le drapeau i l'extrémité, qu'il £iut aller prendre, tandis que sous vos pieds le mât fixiette conmie le perpignan dans la main d'un roulier ; enfin, b pantomime sur l'eau. G>nnaissez-vous rien de plus amusant que b pantomime sur l'eau ?
Le dénouement, depuis plus de quatre-vingts ans, que disje ! depuis probablement l'introduction en France de b comédie italienne, le dénouement n'a pas changé, et excite toujours le même rire inextinguible. Quand Pierrot, d'un coup de pied en poupe à chacun, a jeté à l'eau Cassandre, Arlequin, le militaire amoureux, et jusqu'à b charmante G>lombine (laquelle se bit toujours des appas, que le coton en doit renchérir), il y envoie tout le mobilier et tous les accessoires : chaises, table, balai, etc. Puis il médite un instant sur l'énormité de son crime, se tord les bras de désespoir, et, finalement, pour se punir, pique à son tour une dernière tète. Ainsi, dans les tragédies, tout le monde se tue respectivement, et quand il ne reste plus que le dernier, il se tue aussi, i seule fin de ne pas être en retard des autres.
Demain, joute des amateurs à b Quarant^e. Ce sera très intéressant. Les Givordins, jouteurs de renom, doivent venir. On prétend que, par exception, il y aura un prix : une belle couronne. Savoir qui l'aura? Je ne vais toujours pas manquer d'y aller voir.
12 juOkt i8'^4.
I L ne but cependant pas laisser finir cet été sans parler un peu voire des bêches. Sinon , nous ne serions pas Lyonnais. D'ailleurs Tété a été si mauvais que œn'est guère que depuis quelques jours que les amants des bains firoids ont pu en goûter les charmes. Les pauvres maîtres de bêches n'ont pas dû être à noces cet été. Hâtons-nous donc d'en parler, avant que les brouillards matineux de septembre aient refiroidi l'air; avant que viennent ces temps bourrus et attristés que, dans le Lyonnais, on connaît sous le nom de temps de vendanges; avant que les bêches, naguère pavoisées de guirlandes de peignoirs et de gais caleçons bariolés séchant au soleil, aient mis tristement i l'air leur fond limoneux, attendant, pour s'égayer de nouveau, le soleil de juin prochain, que peut-être ne verrons-nous pas !
Je suppose un Parisien lisant ces lignes : les hicbes! que diable cela peut-il bien être ?
Mais tous mes lecteurs lyonnais, eussent-ils été élevés an collège ou à Mongré, savent que les bêches sont tout simplement aujourd'hui de grands bateaux de natation, à la Êiçon de ceux de Paris, hormis qu'au lieu de Teau gluante de la Seine, nous avons Teau froide, impétueuse, couleur de neige fondue, qui sort des glaciers du Valais. Remarquer en passant qu'un bateau de natation n'est pas une bêche : ce sont des bêches. Le mot ne s'emploie qu'au pluriel.
Biche est un singulier exemple de la fortune des mots. H montre comment, par tradition d'idées, le même mot peut s'appliquer à des objets qui n'ont plus de ressemblance extérieure avec ceux qu'il servait à dénommer.
Un immense bateau carré, à fond de bois, s'appelle aujourd'hui des bêches parce qu'il y a quelque quarante ans, on allait se baigner à une école de natation, composée de quatre ou cinq bêches, qui se trouvaient à la deuxième pile du pont de Pierre, du côté de l'Empire. Je me rappelle quatre, mais mon ami, le sieur des Guénardes, qui est ferré, se rappelle cinq. H doit avoir raison; toujours est-il qu'il y en avait plusieurs. Voilà pourquoi le terme ne s'est conservé qu'au pluriel. On allait se baigner aux bêches, quoique en réalité les bêches d'aujourd'hui ne soient plus des bêches.
Une bêche, en efiet, c'est, au sens propre, un bateau garni de cerceaux recouverts nar une toile, et qui servait à &ire pas-
qu'il y eût tant de ponts. On
en avait attaché quelques-unes ensemble, et c'était l'école de natation, d'où sont sortis tant de bons nageurs qui maintenaient notre vieille réputation.
Les bêches pour passer l'eau étaient menées communément par des femmes, les hommes étant employés à des travaux plus nobles, tels que la conduite de ces grands équipages de bateaux qui avaient six cents pieds de long, et que traînaient à la remonte ces énormes et superbes chevaux, que l'on ne peut plus voir aujourd'hui qu'au musée des peintres lyonnais, dans le tableau de ce pauvre Dubuisson.
L'aimable M. de Fortis, ancien avocat-général, membre de beaucoup d'académies, nous faissit encore en 1821 une description enchanteresse de ces batelières. « Leur habillement est blanc, dit-il, et d'une propreté recherchée; il ressemble à peu près i celui des paysannes du Lyonnais, à l'exception de la coiffure, qui est un grand chapeau de paille, orné d'un ruban noué sous le menton. ^
« Les jours de dimanche et de fête, vous les voyez, assises sur le parapet du quai, à la file les unes des autres, comme autant de sentinelles, cherchant à deviner au costume et à la démarche des passants s'ils arrivent pour Ëdre une promenade sur la Saône; elles les engagent, les pressent par des phrases caressantes et sonores, en leur parlant de la chaleur du jour et des agréments d'un voyage par eau
« Les artistes qui désireraient posséder un recueil de costumes lyonnais, n'oublieraient point celui des batelières de Lyon sur la Saône. La position de ces nautonières, assises
lié LES VIEILLERIES LYÛKKAISES
sur b proue du bateau, le mouvement de leurs beaux bras nus qui déploient deux rames légères, donnent beaucoup de grâce à leur pose.
« Les vojrageurs remarquent ordinairement que Ton trouve i Lyon et dans ses environs beaucoup plus de belles femmes dans la classe du peuple que dans les autres provinces de France; Ton en cite plusieurs parmi les batelières, et Ton a vu quelques-unes de celles-ci passer de leurs modestes gondoles dans de beaux salons, par de riches mariages. »
Le sensible M. Mazade d'Âvaize ne le cède point à M. de Fortis, avec cette différence qu'au lieu de dire a les nautonières », il dit a ces dames ».
« Tout le quai de Serin est rempli de ces dames, écrivait-il en 1810, et c'est à elles, ou à la douceur et à la conmiodité de . leurs voitures, que l'on doit souvent le plaisir de traverser agréablement ce vilain &ubourg, insupportable à passer par terre. •
tt C'est aussi dans ce quartier qu'habite l'élite de ce corps, vraiment remarquable par une honnêteté, une probité et une fidélité à toute épreuve. Lyon est la seule ville de l'Empire où les femmes exclusivement se soient livrées i un état aussi peu ^t pour leur sexe et leurs forces. Lyon est encore la seule ville où les promenades et voyages sur l'eau aient toujours l'apparence et la réalité d'une partie de plaisir. Dans tous les ports de mer, sur les autres rivières qui coulent dans l'intérieur, l'on a souvent à craindre les dangers de l'élément, et toujours d'être conduit par quelque homme dur, grossier, sale et même bru-
LES BklHES 127
tal ; à Lyon, an œntraire, la Saône est un bassin à Tabri de tous les orages 9 sur lequel on peut voguer sans aucun risque; la bêche, une agréable gondole dans laquelle toute une Êunille, une société entière peuvent se réunir et se promener sans crainte sous la conduite d'une femme toujours complaisante, douce et polie, et très souvent aimable et jolie. Les bons observateurs prétendent que, dans ce moment, les batelières de Serin se distinguent sur toutes les autres par l'él^^ance de leur mise, leur prévenance recherchée et les agréments de leur figure. »
n semble, n'est-ce pas, que ce devait être une heureuse époque celle où écrivaient MM. Mazade et de Fortis. Les batelières étaient des a nautonières x>; leurs rames étaient « Itères »; les bêches étaient a de modestes gondoles »; Tavant du bateau était une « proue ». Les amies étaient « tendres ii. M. de Fortis contemplait-il, aux Étroits, la pro* priété Périsse, aussitôt il s'écriait : « L'amant qui soupire vou-» drait pour le bonheur de sa tendre amie et le sien, partager avec elle les délices de ce séjour. » Regardait-il le château d'Yvours, c'était pour se laisser aller à une douce émotion : « Belle Ëliza, que le printemps ramène chaque année dans ce vallon, un troubadour, dont tu inspiras la muse tendre et naïve par ton r^ard céleste et ton gracieux sourire, grava ses serments sur on de ces arbres.... H te demandait s'il devait vivre ou mourir 1... Heureux époux, les grâces, etc., etc. x> C'est moi qui vous Êds grâce du reste»
L'artifice du beau style, dans ce temps, n'était pas bien com-
pliqué. n consistait tout bonnement à ne jamais appeler les choses de leur nom, et à ne jamais écrire un substantif sans y accoler une épithète. Notre M. Fulchiron, Tancien député, se piquait de littérature. Il a écrit une longue nouvelle, dont les événements se passent dans un couvent, au milieu de moines, et il est parvenu à ne pas écrire une seule fois le nom de moine ni de couvent. Les uns sont toujours « de pieux cénobites », et l'autre, un « paisible hermitage ».
Cette Êiçon exécrable d'écrire ne laisse pas de toucher, parce qu'évidemment les gens qui l'employaient devaient être bons, aimables, s'efforçant de plaire. Il est impossible d'écrire de si jolies choses avec un mauvais cœur. Mais il ne £iut pas Êdre trop grand fond sur l'exactitude de leurs jugements:, sur leur esprit scientifique, comme on dit aujourd'hui. Je ne puis celer que ma mère, à qui je dois, avec mon sang lyonnais, mon vieil esprit lyonnais, ne me dépeignait pas sous des couleurs tout i fait aussi tendres les batelières du temps jadis. H me semble même que, par irrévérence, elle les mettait un peu sur la même ligne que les carpières, du moins s'il en Êiut croire le dialogue suivant, qu'elle citait volontiers :
La BATELIÈRE (à uu jeuue homme blond).
— Biau blondiîty voli-ws passa Vaygui ?
Le beau BLONDm.
— Non.
La BATELIÈRE.
. — Alli-vo-^^in don, fotu rossiau I
Que de fois, dans la vie, n'avons-nous pas entendu la répétition de ce dialogue ? La couleur des gens n'est-elle pas tout entière dans nos yeux? Quand on les aime, ils sont toujours beaux blondins, fichus rousseaux quand on ne les aime plus !
M. Mazade d'Avaize lui-même, si enthousiaste qu'il fût, laisse entrevoir qu'il était prudent de prendre ses précautions avec les batelières, et, à propos du port de la Feuillée, il dit :
« Cest le port le plus firéquenté par les dames conduisant la bêche. On est sûr d'en trouver là à toute heure, et toujours disposées i vous conduire indifférenmient sur tous les bords de la Saône, à un prix très modéré, pourvu toutefois qu'attiré par la mise ou les grâces prévenantes de quelques-unes, on ne s* embarque pas l^irement avec elles sans faire de prix... »
Et j'ai lu, je ne sais plus où, qu'Horace Walpole, dans une de ses correspondances, se plaint d'avoir été outrageusement exploité par les batelières de la Feuillée. Mais aussi, c'était un Anglais.
n n'est que juste de reconnaître que M. de Fortis n'inventait rien. Les batelières avaient en effet des vêtements de toile blanche constamment lavés, et leurs manches retroussées, retenues par une épingle, laissaient voir des bras qui n'eussent point été indignes du pinceau de Flandrin. Quant aux mariages, il en est au moins un que je pourrais citer. Une gracieuse batelière abandonna sa bêche pour devenir la femme de M. Dumas, riche meunier, dont le moulin aux grands toits
La WinOâthi Ijmnmim, 9
aigus, recouverts de bardeaux de châtaigniers moussus, et à la vaste roue trempant dans l'eau bleue, était amarré au cours d'Herbouville.
Les batelières étaient du reste assez renommées pour qu'on les eût mises en romances sentimentales, dans le goût de l'opéracomique de Marie, ou de la Grda de Dieu. En void une des plus populaires. Je m'en tiens au premier couplet, qui suffira amplement à ne pas amuser le leaeur :
Gentille batelière, Batelière de seize ans.
Je suis pauvre et sans parents ; Heureuse encor, car j'ai l'amour de Pierre.
Cet amour, c'est mon seul bien; Je le jur*, non il n'est rien
Que mon cœur lui préfère.
Refrain.
Me dira qui voudra :
« Gentille batelière I »
C'est Pierre et toujours Pierre Q.ue mon cœur aimera.
Au Eut, pourquoi l'aimable M. de Fortis aurait-il eu tort de trouver belles nos batelières? Elles appartenaient à cette superbe race de mariniers, race d'hercules, que les chemins de fer ont &it disparaître, et en qui l'on retrouvait, non moins que chez le canut, mais sous une tout autre forme, le vieil esprit et le vieux langage lyonnais. H n'est resté quelques traces de ce type qu'à Givors et à Condrieu, qui vivaient du RJiône
et sont morts avec la navigation. On peut raisonnablement croire que nos batelières devaient ressembler aux filles de Condrieu. Or celles-ci sont superbes, vraiment, de port et de taille presque toujours, de visage souvent. Vous en jugerez si, par un soir d'été, vous passez sur la route et dans les rues de G)ndrieu , toutes garnies de belles filles, assises sur le pas de leurs portes, et occupées à broder des tulles tirant sur de larges rouleaux de carton. C'est l'industrie des femmes du pays.
Le bon Molard cite le mot de hichcy qu'il proscrit, naturellement, et qu'il veut remplacer par le mot de batelet. Mais comme batelet et bêche sont deux, il ajoute loyalement : « Il &ut cependant convenir que ce que l'on appelle batelet n'a pas b forme de la bêche; cette forme particulière pourrait bien autoriser une dénomination diflFérente, d'autant plus que son usage la distingue des autres; mais pourquoi celle-là?... »
Oui, pourquoi celle-là? Eh, mon Dieu, les mots sont comme les gens, qui ont tous un père, du moins suivant Brid'oison.
Dans le Dictionnaire du patois lyonnais a je crois que j'ai &it une Ëuneuse bêtise, Mam'zelle Lise », comme dit la chanson, au sujet du père de bêche. J'ai indiqué le bas latin bacca^ qui signifie, selon saint Isidore, vas aquarium y et qui avait pris le sens de navis species (comparez le firançais vaisseau). Ce bacca, avec un suffixe diminutif, a bien engendré notre bachot et notre bachu, mais vacca ayant donné vache y et sacca^ sache , je crois qu'il £iut disjoindre biche de ces mots et le rapporter à becca
pour beccum^ rostre, proue en Êiçon de bec. D'où, la partie étant prise pour le tout, bêche, espèce de bateau à la proue relevée. Comparez biche^ instrument de jardinage, qui à l'origine était un instrument muni d'un bec^
A quelle époque remontent les bêches installées au Pont-de- Pierre pour les bains froids ? G)mme bien s'accorde, je me suis adressé à ma source habituelle, mon docte ami, le chevalier des Guénardes. Voici ce qu'il m'a répondu :
a Dans la grande vue panoramique du coteau de Fourviêres, prise du quay Saint-Antoine par Qéric et gravée par Poilly, et qui est de 1779, d'après les armes du Prévost des Marchands et des échevins, on voit, sous la troisième arche du pont de Pierre, à partir du quay Villeroy, la deuxième après la Mort qui trompe, une espèce d'école de natation assez analogue aux bêches; seulement elle est sous l'arche. Un gone pique une tète du grand bateau, et d'autres gones sont devant, qui prennent leur bain tranquille.
(c Dans un autre panorama analogue, de 1789, dessiné par Boissieu et gravé, je crois, à l'eau forte par Bidault, on ne voit
I. n ne faut pas se préoccuper de ce qu'au xvi* siècle on écrivait hcsches : « Au milieu de la rivière de Saône, toute couverte de petits bateaux qu'ils appellent hesches », dit Benoist Dutroncy, dans son Discours du grand Triomphe (1559); et P^radin, dans ses Mémoires : « auquel lieu se trouva une grande multitude de gondoles et besches^ chargées de diverses pièces d'artillerie. » La lettre s n'était point étymologique, comme elle l'est dans mesche^ de myxa; elle avait été introduite dans l'orthographe par pure analogie, comme dans besche, outil de jardinage.
pas la moindre bêche, pas le moindre bwi, pas le moindre nageur sous le pont. »
Uomissîon, dans la vue de Boissieu, prouverait simplement, ce me semble, qu'elle fut prise dans la saison où il &it trop froid pour se baigner, et que pendant ce temps-là, sans doute, on utilisait les bêches à d'autres services. Mais, de toute manière, il &ut Êiire remonter Tinstitution des bêches, bains froids, au moins au conmiencement du xvm* siècle. En voici un témoignage.
Nous possédons une chanson en patois lyonnds, &ite par le spirituel chirurgien Pierre Laurês, au sujet de Tordonnance rendue le 26 juillet 1740, par M. Perrichon, procureur du roi, Élisant fonctions de lieutenant de police, et portant défense « de se baigner nud dans l'intérieur de la ville, sous peine de 150 livres d'amende ». Cette ordonnance défendait en outre de « monter nud sur les bateaux et arcades des ponts pour plonger, de suivre nud les bateaux et bêches, lorsqu'il y avoit des passagers et surtout des fenmies ».
Voici le conmiencement de la chanson :
Ah, que fera chaud ojordi !
Q.ue fera bon, après midi.
Se jeta, la tète premire, De dessus Tarcada du pont !
Ken convient-il de ne pas dire les autres couplets, qui ont trop de gandoises.
En dehors de ces maigres documents, je ne puis guère qu'invoquer des souvenirs personnels, et ceux plus complets du sieur des Guénardes, qui prit ses grades vers 1830 à cette célèbre université, cette aima mater ^ d*où sont sortis tant de grands hommes.
J'ai dit que les bêches étaient au nombre de quatre ou dnq, au pied de la troisième pile du Pont-de-Pierre. On y descendait en enjambant d'abord le parapet, puis en prenant tout bonnement une échelle que, par suite du développement du luxe, on remplaça plus tard par un escalier en Êiçon de marchepied.
En bas, jouxte les roches, tableau pittoresque. G)ntre la pile, le comptoir en planches brutes sur un plancher plus brut encore. Dessus, formant tente, une grosse toile toute petassée. Devant le plancher, les bêches , à l'intérieur bordées de caissons, dans lesquels on bourrait chemises et culottes, vestes et lévites. A côté des bêches, un grand bateau à un étage avec un mât horizontal sur la proue, à seule fin de piquer brillamment sa tête, en danseur de corde.
A chaque bêche était attaché un professeur, docteur es sciences natatoires et agrégé. A la première, le chef de toute la djmastie des Marmet, le grand-père Marmet le borgne, dit Bel-Œil, un gouailleur salé s'il en fiit, avec son emplâtre de tafietas noir sur l'orbite. Le 27 novembre 1818, François Marmet, maître de natation, reçut « du Roi une médaille pour récompense de ses traits de courage et d'humanité ». François Marmet, c'était Bel-Œil.
Je me le rappelle très bien parce que c'est lui qui m'apprit
à nager. G>mme d'usage, il me fit d'abord « nager à sec ». Je me vois encore, Tair benêt, assis sur le caisson, le père Marmet me joignant les mains en pointe sous le menton, les tirant droit à sa poitrine, puis les ramenant, dans une arrondie ample et moelleuse, à leur position primitive. C'est ça qui vous ouvrait la poitrine ! — Item avec les pieds, la pointe en dehors, comme un danseur, les talons joints : « Ramenez bien les pieds de chê^ cdtéy les talons touchant les.... I » Dieu me le pardonne, j'allais oublier la si bonne compagnie !
Le père Marmet ou plus exaaement l'arrière-grand-père Maitnet, car son arrière-petit-gendre tient maintenant des bêches sur le Rhône, était célèbre par sa réputation de grand buveur, sa trogne monumentale et sa chanson gauloise : Allonge la jambe^ Jean, qu'il disait comme pas un. Quand on quittait la sangle (expression technique pour dire qu'on n'atta* chait plus l'élève), il était d'usage de lui payer « une bouteille de vin ». Mais il £iut savoir que sa bouteille à lui était une dame-jeanne d'au moins dix pots, qui ne le quittait jamais. Mami (c'est le petit nom du pauvre Maurice, son petit-fils, mort l'an dernier) a raconté au sieur des Guénardes qu'un jour, en tête à tête avec le curé de Givors, ils avaient à eux deux, le grand-père et le curé, vidé une feuillette en une nuit. — Voilà des hommes I « Alors le vin n'était pas cher, et on ne le febriquait pas avec des gratte-culs et de la fiichsine, » me £dsait remarquer avec mélancolie mon ami, le sieur des Guénardes.
Une autre bêche avait pour chef Jean-Pierre Marmet, mort il y a peu d'années. La troisième était commandée par Par-
ceint, chargé en outre, quand il y avait foule, de se promener à Tentour pour surveiller et porter secours en cas de besoin. La quatrième avait pour capitaine Beau-Fifre. Je n'ai jamds su son autre nom, et quand, tout jeune alors, je demandais la raison de son sobriquet, on me riait au nez, sans que j'aie jamais pu savoir pourquoi. Ce pauvre Beau-Fifre a été déporté, je crois, après le guet-à-pens du deux décembre.
C'était Mami qui tenait le comptoir et louait aux baigneurs une sorte de caleçon sommaire, en usage dans le temps, et qu'on nommait jaquette. C'était un triangle de toile exigu, attaché avec des chevillères. Tel qu'il était, les moeurs du temps se tenaient pour satisÊiites de l'intention. Seulement il y en avait, des fois, qui se trompaient, et le mettaient sens devant derrière.
Le nageur qui se jetait en Saône de dessus le parapet du pont, beaucoup plus élevé que le nouveau, c'était chose encore commune. Mais mon père m'a raconté qu'il avait vu des gones, pour deux sous, s'élancer du toit des maisons bâties sur le pont, et où étaient alors les magasins de nouveautés de Mouth. C'était une hauteur eflBrayante. Le gone sur le bord du toit, disait mon père, £ûsait le signe de la croix, joignait fonement ses deux talons, serrait les mains placées en forme de cône renversé entre ses cuisses, et se précipitait dans l'espace. S'il eût dévié tant soit peu de la verticale, s'il ne fût pas entré dans l'eau par les pieds, et d'aplomb, il était perdu. Je n'ai jamais été témoin de cette foUe, qui semble absolument incroyable. Cependant, outre que mon père n'a jamais menti, mon vieil ami Guichard, le peintre du Rive (T Amour, m'a aflSraié qu'il avait vu Bocacut &ire ce même tour.
Dis maintenant, ô muse de la Saône, muse aux yeux d'émeraude, à la chevelure emmêlée de vourgines et de cresson vert, dis quels étaient les princes et les che& entre les nageurs lyonnais I car je ne saurais nommer ni compter la foule des soldats, eussé-je cent langues, cent bouches et une poitrine d'airain ! Et entre le^ princes et les che6, je ne dirai que les plus illustres ! Mortels, prêtez Toreille à mes accents.
Saint d'abord aux mânes de Bocacut, dont je ne sais rien, sinon qu'il fut un héros; Bocacut, dont j'entendais parler comme d'un demi-dieu des temps homériques, salut !
Dis ensuite, muse, les deux Dizier; on disait les deux Dizier, comme jadis les deux Ajax ! Dizier l'aîné, entrepreneur de bâtisses, si ma mémoire est fidèle, était le grand Ajax, que de vils rhumatismes, gagnés, dit-on, aux bêches, ont cloué dans la tombe I Son armure, je veux dire son caleçon, était en tricot blanc, avec deux gros yeux brodés par derrière. Ces yeux terribles vous donnaient le fiisson.
Oiaque soir, le grand Ajax ouvrait la séance en péchant à la ligne entre les roches. Le public, massé sur le pont, attendait avec anxiété le moment de sa « tête ». Elle était superbe, et il remontait toujours à rebours, en regardant ainsi fixement le public de ses grands yeux sévères, je veux dire de ses yeux brodés. Puis il tirait de son caleçon de petites pierres ramassées au fond de l'eau et les jetait aux baigneurs. Ainsi les vaillants se délassent quelquefois de leurs travaux en jeux enfantins.
Muse, rappelle-nous ce jour où vint aux bêches ce Parisien blagueur, se vantant d'être le premier des plongeurs, et qui
demandât à Mami, de son ton déddgneux, s'il se trouvait là quelqu'un digne de se mesurer avec lui. Mami, modestement, indique le grand Dizier conmie plongeant assez bien pour un provincial.
Autour des champions, les baigneurs se rangent attentif. Plus d'un Lyonnais, en Ëice de ce chevalier inconnu, tremble, plein d'anxiété pour l'honneur du pa3rs ! Ils pbngent enfin 1 Un long temps s'écoule. Le Parisien reparaît, cherchant des yeux Dizier, qu'il croit déjà remonté. Point de Dizier.
Un quan d'heure se passe : rien toujours. Le Parisien stupé- Édt, croit son adversaire noyé depuis longtemps. D crie, s'arrache les cheveux, réclame des secours, des recherches! — Personne ne s'émeut. — Penh ! dit enfin Mami, avec sangfiroid, vous ne connaissez guère Dizier ! Quand il plonge, il en a toujours pour demi-heure. Vous avez encore le temps de filmer une bonne pipe!...
Effectivement, au bout de la demi-heure, apparaissent à fleur d'eau les gros yeux brodés de Dizier. Le malin avait fi'anchi entre deux eaux et le grand courant et la Mort-qui-trompe, et avait gagné un vide qui se trouvait au pied du quai, entre les pilotis et les assises de revêtement. Là, il avait paisiblement attendu la fin de la demi-heure. Puis il était revenu par le même chemin.
Le Parisien, terrifié, s'avoua vaincu. H a raconté partout, depuis, qu'il avait rencontré, à Lyon, un nageur qui demeurait demi-heure sous l'eau.
ise, le nom de Dizœr cadet, qui
LES BËCHBS 139
(nt, je crois, Tassodé de Chevalier, le quincailler, à l'angle de b me Saint-Côme et de la rue Longue, au temps où ce quartier était le plus beau et le plus riche de la ville. Rappdle aussi celui de Ladevèze, le dessinateur de Ëibrique, établi depuis à Paris. Un jour, aux Bains du Pont-Royal, inconnu au milieu des plus habiles nageurs parisiens, il les épouvanta tous. H arrive, pique sa tète au milieu du bain, et en trois battues d'agotdau, puissantes, calmes, splendides, lentes et mollement arrondies, il atteint l'extrémité supérieure du bateau! On n'avait jamais vu cette puissance, cette sérénité que donne h conscience de la Force sous qui tout fléchit, même les éléments!
Dis encore, ô muse, et le célèbre BiiNCEL, et âubert, non moins célèbre, et les deux Bu.let, morts tous deux, ainsi que leur frère Qaudius, qui a écrit longtemps sous le pseudonyme d'Antony Rénal. Des quatre, un seul survit, qu'on avait surnonmié Cambronne, à l'époque où ce nom n'avait pas encore la physionomie particulière que lui a donnée Victor Hugo.
N'oublie pas, ô muse, le robuste Charles Grand, le cafetier, qui, un jour, sans chapeau, l'oeil hagard, se précipite soudain, tout habillé, du haut du pont Morand. La foule, qui ne le connaissait pas, crut à un suicide, et se pousse, angoissée, r^^ardant les eaux tumultueuses, lorsqu'on le voit reparaître, £dsant paisiblement la planche;
Et le beau baron de Pounière, qui, dédaigneux de la foule mêlée des bêches, £dsait une dédze jusqu'à Âinay;
Et tant d'autres, ô muse ! que tu as connus et aimés, et dont ma £dble mémoire humaine n'a pas retenu les noms. Mais toi, muse céleste, tu les gardes inscrits dans le livre d'or des bêches
éljrséennes, où, après la mort, les âmes des grands nageurs se réunissent pour piquer encore des têtes.
Mais, avec les baigneurs, n'oublie point ces professeurs et ces agrégés de l'établissement, tous habiles, consonmiés dans leur art, vrais amphibies : Pied-fin ', que je n'ai connu que par l'histoire; Caqjjille, le père de Caquille, dit le Furet, avec qui je fis ma première communion. Gu^uille, mon camarade, fut depuis chasseur de Vincennes, puis un lutteur, brillant d'adresse et d'élégance, aux arènes des Brotteaux.
Ne néglige point, ô muse, de jeter une fleur sur la tombe de l'infortuné Quatre-sous, qui allait ordinairement repêcher Mardi-Gras, quand on l'avait jeté au Rhône du haut du pont La&yette, l'après-midi du mercredi des Cendres. Une année, le Rhône était froid; Quatre-Sous prit une fluxion de poitrine, dont il mourut. Ce fiit la fin de l'enterrement du Mardi gras, b fin de la bande des Souffleurs et de celle de Bourgneuf.
Quand on remplaça le Pont-de-Pierre par le pont de Nemours, fort laid, fort mal placé (il n'est dans l'axe de rien du tout), disparurent les bêches. Les échos durent garder longtemps le souvenir des lazzis sans fin, des plaisanteries au gros sel qui s'étaient échangées si longtemps entre les baigneurs, les mariniers et la galerie accoudée sur le pont, où, je ne sais pourquoi, les jeunes filles avaient toujours la rage de se mêler. H s'en déclicquetait de la langue en un jour de quoi défrayer six mois les petits journaux parisiens d'aujourd'hui;
I. Souvenir de la locution en usage au xvn* âède. Tallemand dit que Bassompierre « avait le pied fin ».
mais c'était de l'esprit populaire ^ de bon aloi, primesautier, lyonnais, non de celui qui se puise, comme à Paris, dans la linérature de bas étage.
Pour fi»tin d'enterrement, Mami invita à déjeûner le sieur des Guénardes avec l'ingénieur Jordan, le constructeur du pont de Nemours.
Et ce fiit fini. Les bêches avaient vécu.
Elles ne furent rétablies nulle part. La police n'en voulait plus. H Êdlut donc se contenter avec ces vilaines machines carrées, à la &çon de Paris. Les grands nageurs, humiliés, se retirèrent. Au vrai nageur, comme au vrai citoyen, il feut le grand air de la liberté. On ne clôt point ces vaillantes âmes dans des bachus, comme des goujons bons pour la fiîture. Les professeurs, dégoûtés eux-mêmes, n'en voulurent plus. Quelles leçons donner dans quatre pieds carrés, et quand votre élève, à chaque instant, peut recevoir un plongeur sur la tête, en &çon d'aérolithe ? Montrez-moi quel professeur de nos Facultés voudndt Élire son cours dans des conditions pareilles ?
La natation, gloire du Lyonnais, est donc maintenant délaissée. Ainsi s'en vont nos vieilles bonnes choses. Croyez-moi, honnis les maris, il n'est encore de bon que ce qui est vieux : vin vieux, vieux livres, vieux amis. Nos vieux nageurs aussi étaient les meilleurs.
Peut-être régénèrerait-on un peu le vieil esprit de la natation si l'on créait sur le Rhône d'immenses piscines en plein ah-, dont un compartiment serait payant, l'autre gratuit, avec de bons professeurs. H y a longtemps qu'on le propose et long-
temps aussi qu'on ne le £dt pas^. Mais, quoi qu'on puisse imaginer, cela ne vaudra jamais nos bêches du Pont-de-Pierre.
Ce que je sais bien, c'est que si jamais Ton me nomme président de la République, je déclarerai Tinstruction obligatoire.... de la natation. Un citoyen qui ne sait pas nager est un citoyen incomplet. L'éducation doit être un accroissement de la vie aussi bien au physique qu'au moral. Faire un homme n'est pas lui apprendre un peu d'orthographe. Et puis, n'est-ce pas pitié de ne pas donner à vos en£mts les moyens de se sauver du danger, et de sauver les autres au besoin ? — Que je dirais de belles choses sur tout cela, si je les savais !
On m'assure qu'au jour d'aujourd'hui la pudeur moderne serait ofifensée des bains en rivière. Possible; mais, franchement, je ne pense pas qu'au temps où l'on se baignait tranquillement en pleine Saône, les rôles des assises ou des correctionnelles fussent plus chargés de ces vilaines aôaires que vous savez. Je crains bien que toute notre pruderie extérieure ne soit que le badigeon mal collé de l'immoralité.
Terminons l'histoire de la natation à Lyon. Les bêches mortes, on établit un bateau de natation sur la Saône, en &ce
I. On me dit que, dqmis qae ces lignes ont été écrites, la ville a Eût bâtir deux (nsdnes gratuites sur la rive gauche du Rhône, à deux cents mètres en amont de l'entrée du Parc. L'éloignement doit rendre la chose presque inutile. Uimmense avantage des bêches, c'est qu'elles étaient an cœur de la ville. Puis il n'y a pas de professeurs, d'école, etc. Ce sont de simples grenouillères. Il £suit quand même en remercier l'administration.
du quai de rarchevêché. Le bateau était à fond de bois incliné au rebours du fil de Teau^ de &çon que, dans la partie d'aval, les innocents pouvaient se sansouiller sans danger. Depuis lors, les bateaux de natation ont tous été &its sur ce modèle. Est<e qu'il y en avait eu d'abord sans fond? Je serais tenté de le croire, car il me souvient d'avoir vu, à Paris, cette enseigne : Bain à fond de bois, ce qui semble indiquer que c'était un perfectionnement que n'avaient pas tous les bateaux. H y a quarante ans, on pouvait lire sur la Seine l'enseigne suivante :