BAIN A TRENTE CENTIMES POUR LES DAMES A FOND DE BOIS
Notre premier bateau sur la Saône, lui, était une transition entre les anciennes bêches et les caisses à grenouilles qu'on a maintenant. En effet, à son extrémité aval, se trouvait une plate-forme extérieure, d'où l'on pouvait &ire quelque modeste pleine eau. H avait aussi, souvenir des vieilles bêches du Pontde-Pierre, son bateau voisin avec un mât horizontal pour le piquage des tètes.
J'ai oublié le nom da propriétaire de ce bateaa, qui ne fot U que peu d'années. D'ailleurs, la police ayant bientôt défendu la pleine eau, le principal intérêt disparaissait, et, boîte pour boite, on préférait les bains du Rhdne, plus vastes, et d'eau plus salubre.
En eflfet, pendant ce temps-li, Mami, associé, je crois, avec Charles Grand, avait établi un bateau de natation vers le pont Morand. Jean-Baptiste, frère de Mami, se réunit à lui avec sa femme, puis alla fonder un bain pour les dames, quai Saint- Qair, là où est encore le bain de Jean-Baptiste, le dernier survivant mâle de la grande dynastie des Marmet. Le bain de dames eut une année brillante. On citait, parmi les nageuses célèbres, M"^ Stolberg, artiste en congé illimité; la belle M"* Renard, qui tenait la buvette du Jardin-d'hiver, alors en sa nouveauté. M"* L***, sœur d'un de nos architectes, etc.
Mais ces sortes de mode ne vivent qu'un jour à Lyon, où les mœurs sont encore si différentes de celles de Paris. Jean- Baptiste fut bientôt obligé de convertir son bain en bain d'hommes. Sa femme est morte dans de tristes circonstances, et le pauvre Jean-Baptiste est aveugle.
Quant à Mami, il se maria. Sa femme, originaire de Suisse, mourut il y a quelques années, lui laissant une fille, la belle Mélina, mariée à M. Germain, avec lequel elle tient l'établissement depuis la mort de son père ^ Ce sont d'excellentes gens. Lorsque vous irez prendre un bain, vous pourrez voir, dans l'appanement situé à l'extrémité méridionale du bateau, le por-
I. Hélas 1 au printemps de 1888, une violente et soudaine crae du Rhône emporta, avec le bateau, la fortune des pauvres Germain. On devait ouvrir une souscription pour le reconstruire. Rien ne s*e$t Êdt, que je sache.
trait d'une autre Mélina Marmet qui fut, il y a quelque trente ou trentendnq ans, danseuse à notre Grand-Théâtre; puis, de là, prit son vol au Grand-Opéra, et depuis lors, mscio. Chez les Marmet, toutes les filles s'appellent Mélina. Une autre Mélina, fille d'une sœur de Mami, était aussi danseuse à notre Grand- Théâtre, il y a quelques années. Grande, bien &ite, grêlée. Je ne sais où elle est à présent.
Et maintenant, j'en ai fini avec l'histoire des bêches, intimement liée à celle des Marmet. La dynastie est tombée en quenouille, et le sceptre est aux mains du gendre Germain, comme est dit d-dessus, lequel appartient à une Êmiille honorable des environs de Villefiranche, et maintient, aussi bien qu'on le peut £dre en chambre, la vieille tradition de nos pères Lyonnais.
Mais qui nous rendra l'âge d'or ? Qui nous rendra Bel-Œil, Pied-fin, Caquille, Beau-Fifre, Quatre-Sous et tous ces héros des temps qui ne sont plus ?
2 s^Umbre 1878.
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Noël, noèl est venu, Avec sa robe de frize >; Hélas, il est mal vêtu, Gur il n'a point de chemise !
Tel est an couplet d'un vieux noêl lyonnais; sa mélodie* all^e et vieillotte a souvent bercé, dans son enÊmce, celui qui écrit ces lignes. Noël ! que ce mot dit de choses ! Qu'il réveille de vieux souvenirs, les souvenirs de vieux usages, de gaietés qui ne sont plus! Noël, ce mot dit tout un monde passé, et qui ne reviendra pas. Noël, c'est encore aujourd'hui une fête, un jour férié, mais un jour férié comme les autres jours fériés,
I. Frv^e signifie frimas, froidure. Le patois a de mème/r^\ froid. Fa in grand fré(iy il fait un grand froid. L'origine est germanique : sxixmfrysoH^ vieux haut allemand ^^iesm, geler, avoir froid, trembler de froid. Comparez f pCoaeiv, trembler de froid.
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qui ne se distmgae de Pâques, sinon en ce que les jours se rapetissent quand Tun vient, et grandissent quand arrive l'autre. Mais cette phj^onomie particulière de la fête, cette joie particulière et intime attachée à la pensée religieuse de ce jourlà, où sont-elles?
On ne veut pas dire id [qu'il n'y ait plus de gens religieux, mais ce qui est certain, c'est que leur genre de religion n'est plus le même. Cela £dt comme tout le reste : cela se transforme selon le temps et avec les esprits. C'est ainsi que, me reportant aux souvenirs de mon en£mce et comparant la sincère et aimable piété de mon père et de ma mère à la dévotion emphatique 'et Êurouche d'un leaeur de V Univers, je ne me reconnais plus du tout, mais plus du tout. Je vois d'id mon pauvre père, un homme juste et craignant Dieu, caissier de la Êibrique de Saint-Bonaventure au temps du curé Pascal (cela remonte haut); qui lui eût dit de s'en aller recevoir solennellement, à la Êiçon du moyen âge, une oriflamme pour processionner avec, en tête de ses chevaliers, dms je ne sais plus quel pèlerinage mystico-politique», il se fôt pris à rire de son bon rire honnête et chrétien. Après cela, peut-être bien ne lui en eût-on point ofiert du tout, d'oriflamme : il s'appelait Gou'» jon ', comme son fils.
Il y a trois sièdes que le vieil Agrippa d'Aubigné disait déjà t
1. Ced était écrit en 1872, au moment où l'on avait organisé des manifestations politiques, sous couleur de pèlerinages religieux.
2. Au moment où « Noél » parut dans un journal, Puitspelu signait ses articles du nom d'un de ses arrière-grands pères matemeb, Sébastien Goujon, Cartier en rue de la Cage, au milieu du xvm« siècle.
« n se Élisait peu de choses alors comme aujourd'hui, et il s'en £dt peu aujourd'hui comme lors. » Si Ton veut juger combien tout est changé, pensez par exemple à cet usage de chanter dans les ^lises des noSls populaires, des idylles sacrées, en patois oa en langue vulgaire, au jour de la nativité de Notre-Seigneur, et ce qui marquera plus encore la chose, des noëls particuliers i l'endroit, locaux, ainsi qu'on le dit maintenant. G)mme on souflBirait aujourd'hui cda, n'est<e pas? Tout cela a disparu dans la sévère et dure unité de la liturgie d'outre-monts, comme nos vieilles organisations locales, notre consulat lyonnais dans l'unité politique.
Je r^etterai toujours la perte d'un trésor inestimable. C'est un vieux bouquin déchiré que j'ai vu traîner à la maison dans mon enËmce, et qui était un recueil de noëls lyonnais, les uns en patois, les autres en langage populaire du xvm^ siècle. Une vache, dit-on, ne sait le prix de sa queue que brsqu'elle ne l'a plus. Je n'ai apprécié mon bouquin que longtemps après en avoir déchiré les pages. Ma mémoire en a gardé de courts fragments, non pas reste de mes lectures, mais qui sont demeurés dans mon oreille avec le chant de ma mère. Ces noèls avaient un cadre conmiun avec tous les noèls du monde. C'était naturellement l'histoire de Lyonnais à qui l'on apprenait la bonne nouvelle de la naissance de Notre-Seigneur, et qui allaient, à la suite des mages et des bergers, l'adorer dans sa crèche. Dans un de ces noèls, les divins habitants de l'étable fusaient fête à mes braves compatriotes. J'ai gardé le souvenir de ces quatre vers :
Lors le fils de gloire
En fit mille ris.
Et puis leur fit boire
VindeMillery.
Les bons vieux Lyonnais se rappellent tons la réputation européenne (à Lyon) du vin de la Galée, dont le terroir est sur La paroisse de Millery. Aujourd'hui Ton boit du Bourgogne, du Beaujolais, de tout, excepté des bons vins sincères de chez nous, et du vin de la Galée et de celui de Sainte-Foy, dont les vignes s'étalent au droit midi sur les pentes caillouteuses et ensoleillées qui descendent du château de Brama&n ' pour baigner leurs pieds dans Teau de ITzeron. H est vrai que Sainte-Foy, l'ambitieux, a remplacé, dit-on, ses gamays, qui produisaient peu et bon, par des ptrsailks, féconds comme les auteurs modernes, et donnant du vin de même qualité que les livres de ceux-ci. Mais, jadis, le bon Jésus, en leur Élisant boire du vin de la Galée, traitait dignement ses hdtes les Lyonnais.
Les noSls les plus curieux étaient ceux en patois. Dans l'un d'eux, la scène représente l'intérieur d'un atelier de canuts. Au début, c'est l'apprenti qui a la parole. H raconte les misères de
I. Une tradition de l'endroit veut que le château ait été ainsi nommé à cause de la charité du propriétaire, un M. Arnaud, dans une £unine. Les mères y avaient pris, dit-on, l'habitude de dire à leurs en£mts : « Va-t-in brama la fan chiz monsu Arnaud 1 » Mais comme le nom de Bramafan est très répandu dans les Alpes G>ttiennes, où on l'applique aux sols stériles, parce que les troupeaux y brament la £dm, il est probable que la légende a été inventée après coup, et que le nom est dû au terrain maigre et caillouteux du coteau.
150 LES VIEILLERIES LTOKNÂISES
« Notre Michel^ Tapprenti, saute à bas de son métier, et comme mi écervelé, laisse son cours à marquer '. »
C'est que Michel a entendu qu'au dehors on parlait de la nouvelle extraordinaire. En hâte, le canut s'habille, demande son habit cannelle, sa chemise à dentelle, sa cravate de cambrin' ; ses souliers de maroquin, sa perruque a à deux talons^ », son manchon, car il parait que les hommes en portaient alors :
Demanda veire à la Finchon Onte elle a beta mon minchon ?
n ordonne, avant de partir, qu'on mette cuire à l'étouffée une Corée de mouton, et qu'on mette de côté l'os du chinard, qui sera pour le dîner. Et le canut et sa fenmie de courir voir l'enÊmt aux Jacobins.
Dans un autre noêl, on &it fête dans l'étable pour adorer l'enfmt et cela attire Tattendon du diable :
Lo guiable intindit la fêta; 01 est venu par la vey ;
1. Dans le langage canut, un apprenti s'appelle un miche. C'est le nom de Michel , qui sans doute était fort commun dans le peuple, pris péjorativement comme Jeannot, Gttin, etc. L'auteur id joue sur le mot de michi et Micbdf car Michi peut être pris dans les deux sens. Aujourd'hui, l'apprenti se nomme de préférence un horriau (bourreau), parce qu'en remondant il saigne les fils.
2. Dans les armures, avant l'invention de la Jacquard, le métier avait jusqu'à huit marches ou pédales. Pour savoir à laquelle on en était resté, lorsqu'on suspendait le travail, on glissait un cabelot sous la marche à reiH-endre. Cda s'appelle marquer le cours (prononcez course).