arey^ muraille, dtparietem
2. Vartoya f tripotée, littéralement une « retournée ». De verUre,
3. A Lyon kramailU, La première partie du mot répond à un radical carp^ qui est dans carperty et a trouvé de nombreuses applications dans le sens de meurtrir, blesser ; la seconde répond au vieux français mailkr^ écraser à coups de marteau.
KOEL I$3
encore une représentation de ce genre dans la nef de la cathé* drale. « Parmi les personnages en scène, dit l'auteur que j'ai sous les yeux, il y en avait qui portaient des masques grotesques, des habits singuliers. Leur folle et sainte joie se manifestait au bruit des chansons, des castagnettes, des tambours de basque, des guitares et des violons, que l'orgue renforçait de ses mugissements. Dans l'intervalle, ce gigantesque instrument joudt des chaconnes, et hommes, femmes, filles et en&nts entraient en danse, portant des bougies allumées à la main. »
On conçoit Salement que cette Êiçon de célébrer une fête religieuse ait dû être proscrite par l'Église. La dévotion ne tend pas à renouveler aujourd'hui des fêtes aussi pro&nes. Cependant on ne peut s'empêcher de remarquer qu'elle prend, en ces derniers temps, comme une physionomie d'outre-monts et d'outre-Pjrrénées.
n me souvient que, dans mon enÊmce, on n'avait point accoutumé, si ce n'est peut-être dans quelques couvents de religieuses à qui ces innocentes distractions étaient bien permises, on n'avait point accoutumé de Êiire à l'intérieur des ^lises les représentations figurées, les personnages de cire habillés d'étofies voyantes, les grottes peintes en décors de théâtre, tous ces objets d'une dévotion quelque peu grossière et enfantine que nous voyons aujourd'hui. Ce sont, en général, les moines qui nous ont valu cela. Dans notre jeune temps, à nous autres vieux, le clergé des paroisses, qui avait les vieilles traditions et l'esprit lyonnais, était le grand nombre, et les moines le petit. Le séculier primait le relier. La proposition
154 USS VŒOXERIES LYONNAISES
a été retournée, et dans les modifications subies pat Tesprit religieux dans notre bonne ville, il hnt pour beaucoup Ëdre entrer en compte Tinfluence des très nombreux ordres qui sont venus s'y établir.
n y a déjà quelques années que, dans la chapelle d'un ordre dont le centre principal est en Espagne, on vit s'introduire pour la messe de minuit un usage singulier, et que les Lyonnais trouvèrent un peu bien à l'espagnole. Les fidèles étaient assemblés en silence, attendant le commencement de l'office, lorsque tout à coup des chants sacrés retentissent de l'intérieur du couvent, les orgues jouent, les cloches sonnent à volées, et l'on voit bientôt apparaître une procession magnifique. Un célèbre révérend père % qui ne fit pas moins de bruit sous l'habit qu'il en avait Êiit comme artiste dans le siècle, portait à la suite de la procession une poupée, &briquée et parée par de pieuses mains, et figurant l'enfent Jésus, qu'il vint déposer solennellement sur l'autel. Et les bonnes âmes, en voyant la richesse et la perfection du costume de l'enfent, de se répéter à voix basse, entre elles, avec admiration : « C'est mademoiselle G. quil'aÊiit! d
D est à croire que notre vieux et charmant théâtre enfentin )aru, hélas, comme tant de choses ! — n'était ice des représentations religieuses, au moyen e la Nativité. On ne s'expliquerait pas autre-
Hcrmann.
ment le nom de crèche^ donné à la fois an théâtre et à ce qu'on y jouait, et la perpétuité de la représentation de la même pièce avec les mêmes détdls. Il est vrai qu'aujourd'hui cela n'est plus, et que ce qui a gardé le nom de crèche dans le langage lyonnais (ainsi les noms survivent aux choses) n'est plus qu'un simple théâtre de marionnettes où l'on joue la Biche au bois ou quelque opérette en vogue expurgée.
Mais qui de nous, parmi ceux qui ont passé la cinquantaine, ne se souvient de la crèche de la rue Ferrandière qui disparut, en 1846 ou 47, dans le percement de la rue Centrale, et qu'on tenta vainement de ressusciter un peu plus tard ? La crèche, quel mot magique ! Rien que le son de ces deux syllabes Édt encore plaisir à entendre, tellement il rappelle ce qu'on éprouvait quand la mère disait : « Si tu es bien sage, je te mènerai jeudi à la crèche ! » En rêvait-on jusqu'au jeudi, Seigneur ! et combien de nuits après! A-t-on éprouvé, depuis, dans la vie, un bonheur comparable à celui-là ? Qui oserait dire sincèrement que oui ? Pour moi, si l'on m'eût alors demandé en quoi pouvait consister le paradis, j'aurais, sans hésiter, répondu que c'était un endroit où l'on jouait la crèche pendant toute l'éternité I
Je n'ai point vu le temps où, dit-on, la crèche seule composait toute la représentation, toujours la même, et dont les petits spectateurs rapportaient comme une sorte d'impression religieuse, une vision des réalités dont ils avaient lu le récit dans leur petite histoire sainte. Mais du moins, de mon temps encore, la crèche était toujours le morceau permanent, tradi-
is<;
tionnel de la représentation. On y joignit quelque pièce enËintine. yû gardé souvenir d'une qui avait nom Séliko ou le Petit n^re.
Ah ! la crèche, était-ce beau, mon Dieu ! Ses rois, avec leurs beaux manteaux rouges, lamés d*or! Ses bergers agenouillés et leurs agneaux blancs, et ces petits anges volants, avec leurs banderoles, qui chantaient de jolis cantiques! Cest bien cela qui devait ressembler au paradis !
Ce qui marque combien notre crèche était nôtre, à nous Lyonnais, que c'était bien une tradition de l'endroit, c'est qu'il y figurait des personnages lyonnais, tout comme dans les noêls que j'ai cités tout à l'heure.
Les Lyonnais, c'étaient deux types légendaires et invariables : le père et la mère G)quart. Les noms seuls ne sont-ils pas assez du crû ? Us portaient le costume du dix-huitième siècle, et je vois encore l'habit marron à boutons d'or du père G)quart, ses culottes courtes, ses bas chinés, ses jarretières à boucles, son tricorne et son salsifis par derrière; la coiffe à barbes, bien blanche, et la robe de toile peinte, à grands ramages, de la mère Coquart. Us arrivaient en retard, tout essoufflés, au milieu de l'adoration. Us entraient par la coulisse de droite.
Le père Coquart portait sa célèbre lanterne, souvenir du temps où les rues de Lyon n'étaient pas éclairées et où personne ne sortait sans &lot. H entrait en chantant :
AlUgro
Pour nous rendre à Pa- 1er -me, Al - Ions, mère G>-
qnard» Il est tard, Et soi - veibiennialan - ter- ne, Car
il fait du brouil - lard.
LA MÈRE COaUARD
En passant par I - £i'ge, nous dirons aux pas-
JL
J^^^^^ninii
teursQji'unSauvcurvientdenaltreauvil-la-ge, Pour feir* notre bon-
heur. Pour, etc. D. C. »
Je n'ai jamais su ce que le père G>quart allait £iire à Païenne, ni où est situé I&ge. Cest une question à soumettre au prochain congrès archéologique.
Le mari et la femme, comme bien s'accorde, se disputaient tout le temps qu'ils étaient en scène, mais naturellement aussi, la femme était la plus grondeuse. C'étsut le père Coquart qui
I. Je dms à mon président à TAcadémie du Gourguilion, le rîeur des Guénardes, le texte exact de cette chanson qui n'était restée qu'incomplètement dans ma mémoire, et dont il m'a noté la musique, aussi bien que celle des divers morceaux qu'on trouvera plus Idn.
n'édairait pas la mère Coquart; c'était le père Coquzn qui allait trop vite; c'était le père Q)quart qui allait trop douce-ment. Enfin ils débitaient à Tenant divin un joli petit compliment et, s'en retournant, recommençaient à se disputer.
Mais il y avait encore à la crèche deux autres Lyonnais. Voyez-vous bien ces deux niches à droite et à gauche de la scène ? Elles sont défendues des regards indiscrets par un rideau vert. Nous sonunes dans l'entr'aae. Les en&nts babillent, crient; on sent une bonne odeur de pelure d'orange; les bonnes tapent; les mamans grondent. Soudain, un violent coup de sonnette. Tout se tait par enchantement; les morceaux d'orange eux-mêmes s'arrêtent dans leur voyage jusqu'à la bouche. Le rideau de la niche de droite se tire tout seul. Que vois-je, 6 ciel! un joli petit automate! C'est un gnafiie, un savetier dans son échoppe. C'est, trait pour trait, ce savetier dans son échoppe en plein vent, sur la place des Cordeliers, en £ice de la Grenette, vous savez ? Elle touche l'échoppe du marchand de &ïence, et, derrière elle, se pressent par centaines, jusqu'à la rue de la Gerbe, ces longs chars de Comté, que domine la haute colonne du méridien, et sa statue qui tient une poêle à rissoler les marrons, pour marquer les heures. Le petit savetier, vêtu toujours à la &çon du dix-huitième a son tas entre les jambes. H se met à battre en cadence it cuir : pan ! pan ! pan ! Cependant il chante, sur un rythme lyonnais, une chanson naïve et morale dont j'ai lent retenu un couplet et le refrain :
Les temps sont bien durs.
Ah oui, bien plus durs Que le mur De ta boutique !
Frappe ton cuir, en£mt de la manicle, '
Et ton cœur sera toujours pur! (bis)
Mais quoi! un autre entr'aae. Cette fois, Ton est sur ses gardes! — Cest le tour du rideau de gauche; void le gentil gagne-petit. H ressemble trait pour trait au petit rémouleur, dans ce délicieux tableau de Grobon, qui est au musée des peintres lyonnais. Bzzzzz..., bzzzzz..., &it la meule; on entend le clapotement : pah..«, pah..., pah..., de la pédale qui la &it tourner; on voit les étincelles jaillir conmie un feu d'artifice de la lame du couteau qu'aiguise le gagne-petit. Celui-ci chante aussi, mais j'ai oublié sa jolie chanson. Ma mémoire s'est refermée sur elle, conmie les ronds de l'eau sur la pierre qui y est tombée.
Fin de compte, les joies épuisées, les petits accablés d'émo* dons, venait l'heure de rentrer au giron maternel. Avant le départ, les gens du théâtre, conmie si c'eût été l'âme invisible de la crèche, chantaient le bonsoir à leurs petits hôtes. Ces voix célestes qui tombaient des firises étaient d'un mystérieux ! . . .
Mes petits en£mts, A vos bons parents
Soyez toujours bien obéissants, ou quelque chose comme cela, car ma méchante mémoire m'oblige à le mettre en prose. . .
l60 LES VIEILLERIES LYONNAISES
Dans le doux espoir De venir nous voir Le jeudi et la dimanche >.
n existait aussi, en rue Noire, une autre crèche plus ancienne, mais dont j'ai gardé un souvenir plus vague, ne l'ayant vue que dans la tendre en&nce. Celle-ci avait mieux conservé les traditions des mystères du moyen âge, dont elle était évidemment une continuation afl^blie, à l'usage des enÊmts. Le spectacle se composait non seulement du mystère de l'adoration des mages et de celle des bergers, imds encore de ceux de l'Annonciation, du massacre des Innocents, etc., etc., et d'une pièce, ordinairement à brigands. H se terminait par des tableaux mouvants : port de mer avec une tempête ou quelque chose de ce genre.
Voici un fragment du mystère des Innocents :
Uns Mère (à genoux aux pieds d'Hèrode).
(EÏU chtttttt Qvto UÊ$ txPfisswH ddêJourtusi ti sttitincittohf, comwê 4ms Us oits it FtrtU.)
Pour mon en-£mtl Pour mon en-fimtl Sdgneor je voos demande
I. Dmanda féminin, à la lyonnaise, n'est point one comq>tion do 6ançds ; c'est au contraire la forme correcte étymologiquement, car c'est dm iominUa^ ot dies est féminin.
grâ-ce ! Pour mon en-fant ! Pour mon enfant I Épargnez ce pauvre inno -
centl
Hérode (avec forear).
(De plus m plus comme dans Verdi,)
^^lM[\^ \ \[Hi \ U'H \ 'i
Non, non, m n'auras pas ta grâce ! Pour ton en£mt 1 Pour ton en£mt !
Pour rendre Tintelligence des mystères plus &cila^ un homme debout sur le théâtre expliquait la scène.
Les intermèdes n'étaient pas ce qu'il y avait de moins agréable. Sur le théâtre, on voyait la mère Gigogne. D'innombrables en&nts, tout petits, sortaient de dessous ses jupes et se mettaient à danser avec elle. Après quoi la mère Gigogne devenait un ballon avec une nacelle, dans laquelle on fourrait tous les enÊmts, et le tout de s'élever dans les frises. N'était-ce pas vraiment extraordinaire ?
Dans un autre intermède apparaissaient de petites poutrônes toutes basses; des nabots, qui avaient la tète dans le... contraire. Puis, en dansant, voilà qu'elles grandissaient, grandissaient, qu'elles en étaient immenses! Puis elles se rapetissaient, rapetissaient, rapetissaient de nouveau à toucher terre. Cette transformation était si miraculeuse qu'elle en coupait la
Lm FitiUma lyoïnmm. 1 1
respiration, positivement. Elle s'accomplissait sur un joli rigodon guilleret :
j.V'Prrlrprrlrfrrl J |J>^JJJ
(i/J.JJJ|j.f, l j.f,l;i, l^^
(Ainsi de suite jusqi^à extinction de dtaJeur naturdU.)
A droite et à gauche de la scène, comme à la crèche de la rue Ferrandière, il y avait le rémouleur et le savetier et, de plus, la Samaritaine. Le savetier ne chantait pas, comme en rue Ferrandière, une chanson lyonnaise (conmie en témoigne le mot de manide), mais une ariette parisienne du xvm* siècle. Cette ariette devait être en vogue. Je Tai souvent entendue chanter. Après cela, ces personnes l'avaient peut-être apprise en rue Noire :
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sa-ve-tîerga - lant, fa - Tanspboimoo
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le! Etc.
En Provence, on a conservé la coutume, la nuit de Noël, de bénir le fini en acrosant de vin la plus bellç bûche que Ton a pu trouver et que Ton a réservée à cet eflSît. Cest habituellement un gros tronc d'olivier. L'usage, qui remonte au paganisme, n'existe pas chez nous. Nous ne petafinons pas le vin comme cela, mais on a aussi l'habitude de mettre au fi^u, la nuit de Noël, la plus énorme bûche, qu'on nomme la grobe de Noël. Nous avions surtout l'usage du réveillon. — L'art-on conservé? Fait-on encore le réveillon? N'étant renseigné que sur ce qui se passait autrefiDis, mais non sur ce qui se passe aujourd'hui, je serais bien aise de l'apprendre.
n me souvient seulement d'avoir trouvé fi^rt ennuyeux ces réveillons dont je m'étais promis merveilles. On revenait d'un interminable office de minuit et des trois messes qui l'avaient suivi, engourdi par le froid, dodelinant de la tète, sans appétit, et plus idoine à r^^agner son lit à la hâte en grelottant, qu'à Ëdre ftte au cervelas, qui était le fi^ndement le plus solide du réveillon. C'était, il est vrai, sauf à se revancher le lendemain sur l'oie, la savoureuse oie de Noël, autour de laquelle s'assemblait toute la fimûlle.
164 LES VIEILLERIES LTONKAISES
J'ignore si c'est reflfet d'un esprit chagrin ou d'un estomac morose, mais il me semble que les oies des beaux jours de Noël de ce temps-là avaient la chair plus légère, qu'elles excitaient davantage l'appétit, et surtout qu'elles se mangeaient d'un cœur plus joyeux.
24 décembre i8j2.
LES BUGNES
|£AfAiK, par toute la France, c'est le dimanche des Brandons. A Lyon, c'est Iç dimanche des Bugnes. Jusqu'aux plus simples savent qu'on appelle le premier dimanche de carême le dimanche des Brandons parce que, jadis, le populaire avait accoutumé, ce jour-là, d'allumer des feux autour desquels on dansait. De l'origine de l'usage, je ne sais rien. Je ne sais non plus s'il existe encore sur quelques points du Lyonnais. H va se perdant au pays que j'habite, mais il n'a point disparu complètement, et demain au soir, de la fenêtre de la chambre où j'écris, je verrai s'allumer cinq ou six feux dans les granges isolées de la montagne.
De mémoire des plus anciens, à Lyon, on appelle le dimanche des Brandons le dimanche des Bugnes, pour autant que c'est le premier dimanche maigre de carême et que, à seule
l66 LES VIEILLERIES LYONNAISES
fin de se réjouir encore un peu à Toccasion du feu carnaval, on y mangeait force bugnes.
La bugne! voilà qui ne se connaît qu'à Lyon. A dix lieues on ne sait plus ce que c'est. Pour nos pères, c'était la grande consolation des longs jours de carême.
C'est que le carême ne badinait point en ces temps. Le jeûne et le maigre duraient quarante jours, d'arrache-pied. Un seul repas, à midi; le soir, une collation où n'entraient ni poissons, ni œu&, ni beurre, ni lait, ni fi'omage. Ainsi que le cerf altéré soupire après les fontaines, ainsi, à mesure que s'approchait Pâques, soupirait-on après un tronçon de cervelas fumant !
Et notez que déjà les prescriptions s'étaient singulièrement adoucies. Je n'ai pas vu le temps où beurre, lait, firomage, étaient interdits au dîner même, mais chaque mandement disait mention expresse wde cette tolérance accordée à Lyon moyennant une aumône pour les séminaires. Une des tours de la cathédrale de Rouen, bâtie au xra* siècle avec des aumônes de ce genre, en garde encore le nom de tour de beurre. A Paris, on voyait dans les églises des troncs pour le beurre. Ils étaient remplacés à Lyon par des troncs pour les séminaires^ ce qui était meilleur firançais et plus bienséant.
Le roi de France Qiarles V était de santé chétive. Il demanda au pape Grégoire IX l'autorisation de manger beurre et lait en carême. Le pape exigea un certificat du confesseur, un certificat du médecin, et imposa des prières et œuvres pies en échange de la permission.
LES BUGHES 167
Ces temps sont loin. Peu à peu le carême s'en est allé, et avec lui les bugnes, où s'en sont allées la noblesse, la royauté, et tant d'autres choses. Au &it pourquoi se charger l'estomac de bugnes, maintenant que l'on &it gras à peu près tout le carême ? A mesure que l'on est plus à cheval sur toutes les inÊdllibilités, on devient plus coulant sur les austérités : cela fait compensation. Les dogmes sont durs; douces les pratiques. Et voilà conmient les biftecks ont remplacé les bugnes !
Dans mon en&nce, je parle de longtemps, déjà les prescriptions conmiençaient à s'amollir. Je ne sais plus quelle tolérance fut accordée d'abord pour la collation. Plus tard vint l'autorisation du gras pour les lundis, mardis et jeudis. Mais toute h, semaine sainte, y compris le dimanche des Rameaux, restait maigre. — Puis on accorda le dimanche des Rameaux. En 1873 , pour la première fois, le gras fut permis, dans le diocèse de Lyon, jusqu'au mercredi saint. Déjà l'on en était venu à autoriser l'usage de la graisse pour la préparation des aliments. Le carême ne sera bientôt presque plus qu'un nom, conmie les pénitences de la primitive Église, qui duraient quarante ans, et les pèlerinages, accomplis pieds nus et les bras chargés de chaînes de fer, sont devenus les inoffensives pénitences des confesseurs et les trains de plaisir pour Lourdes.
La bugne était considérée jadis par les Lyonnais conmie un aliment délicieux. Dans mon jeune temps, les plus célèbres étaient celles de la rue de l'Aumône, une vieille rue que le per-
l68 LES VIEILLERIES LYONNAISES
cernent de la rue Impératrice a &it disparaître. Au coin, dans une niche, si la mémoire ne me &ut, il y avait la statue d*un lépreux. Le dimanche des bugnes, c'était grand'fête. Je vois d'ici les deux arcs de la boutique, sans devanture % en pierre noircie par les* vapeurs huileuses, décorés, conmie en manière d'arc de triomphe, de festons de buis vert, auxquels on attachait d'interminables chaînes de bugnes. Les guirlandes, suspendues en plein vent, envoyaient au nez des passants leurs effluves appétissants; leur couleur dorée, chaude, éveillait la concupiscence et si, dans le paradis terrestre, Tarbre dont Eve cueillit la pomme eût porté des bugnes j ce n'est pas un seul jour, une seule heure d'innocence, qu'eussent compté nos premiers parents !
Aujourd'hui je trouve la bugne médiocre et encombrante. — Est ce qu'on les Êiit moins bonnes ? — Je le crois. Pourtant il me souvient que, tout enfant, j'étais assez corrompu déjà pour leur préférer les cuisses de poularde. Mais tout le monde n'était pas aussi gourmand, et je me rappelle qu'à la maison c'était une fête que d'en manger. On les mettait à réchaufier sous le « dôme du poêle », car de la rue de l'Aumône, ou de la rue Belle-Cordière* où se trouvait une autre &brique renom-
1. Sous le premier Empire et encore sous la Restauration il n'y avait ni devantures ni vitres aux magasins, fermés par des volets à coulisse. Les magasins de lingerie, draperie, etc., étaient tout ouverts et garnis de pièces appendues. La mode des déballages en dehors nous ramène i ces temps. Mais i Tépoque des bugnes de la rue de FAumône, déjà il n'y avait que peu de magasins qui n'eussent des devantures ou, pour parler plus exactement lyonnais, des « fermetures ».
2. La rue Belle-Cordière occupait alors en longueur (mais non en largeur) la partie de la rue de la République comprise entre la place Le Viste et la rue Confort. Les maisons du côté orient ont été conservées.
LES BUGNES 169
mée, elles avaient le temps de se refroidir. Or rien n'est mauvais , à mon sens, comme une bugne froide, si ce n'est une bugne ca£5e.
L'amour des Lyonnais pour la bugne date de loin. Voilà cent cinquante ans qu'il en existait une &brique, en rue Paradis, tenue par une excellente fille qu'on nommait la Jeanne. La rue Paradis, dont il ne reste qu'un petit tronçon, allait autrefois de la rue Confort à la rue de l'Hôpital.
Après vingt années de travail, la Jeanne avait pu placer vingt mille écus, qu'elle perdit dans une banqueroute. Elle en mourut de douleur.
A la Jeanne succéda « M"* Gorguet, nom si connu , et qui est encore en vénération chez tous les amateurs de bùgnes, » dit Pierre Laurès, chirurgien de Lyon, dans son Supplément aux Lymnois dtgtus de mémoire.
Laurès raconte qu'il a connu un respectable personnage, doyen de l'Académie % et des capitaines Pennons, qui aimait les bugnes à la fiireur. « H s'en régaloit tous les soirs chez une de ses bonnes amies, qui ne les aimoit pas moins que lui, quoiqu'elle trouvât quelque chose de plus fin et de plus relevé dans la fiîture de Rongeon*. Après avoir fait de la musique ensemble, ils se mettoient à table; c'est là qu'on les voyoit
1. Il ne s*agit pas de rAcadémie de Lyon, mais d'une école d'équitation et autres arts libéraux (escrime, danse, blason, etc.). Cela s'appelait alors académie.
2. Rongeon ét^t le traiteur £ivori du temps. Sa boutique était rue du Verd-Galand, aujourd'hui du Garet.
lyO LES VIEILLERIES LYONNAISES
tous deux, une bagne i la main, chanter ce beau duo, dont la mnsiqae étoit du Ëuneux Lulli :
Hèlasl one dudne si belle
Devroit être étemelle I Hébs I de si tendres chaînons
Devroient être plus longs !
« La musique fut continuée par un impromptu de la dame, elle céda aux instances de son ami qui Ten pria, et chanta : Cest la Gerguet qui console de la friture de Rangeon. — Manga^, manges^ y manga^y qu* attendez-vous? — L'ami enchante battit des mains et acheva par un autre impromptu de sa £içon : — Ma foi, madame^ je suis saoul I »
G)mment se febriquent les bugnes l L'on sait que c'est une poignée de pâte, &çonnée en couronne et firite dans l'huile. Mais de quoi se compose la pâte?
A priori j'ai aflirmé : il n'y entre ni beurre, ni œufe, ni lait. Mon argument est que, de tout temps, les bugnes « ont été collation », conmie cela se disait.
Cependant je n'ai pas voulu m'en tenir à cette raison démonstrative, trop purement cartésienne, et j'ai tâché à véri-
talement », à la Ëiçon moderne, idressé à un mien ami compétent, Guénardes, érudit comme pas un, it érudit. Je ne saurais £ùre mieux ;e :
ES, bourgeois et citoyen de Lyon, à son
LES BUGMES I7I
très honoré I'Anoen de Lyon s maître es arts en la même ville, qui de ce Tavoit prié et requis, adresse l'avis saivant :
Id, le sieur des Guénardes me donne l'opinion de gens qui ont parlé sans savoir, comme, hélas I trop de Français. L'un dit qu'il y £iut des œu&, sans quoi la pâte serait caffie; l'autre, du beurre. Ni les uns ni les autres n'en savent rien. Puis le sieur des Guénardes continue :
Conclusion, à Tissue d'une conférence sérieuse, tenue le mercredi, 24« de février, ann. dom. m.dccc.lxxvhi, es boutiques du sieur Prost, maître pâtissier en rue Saint- Jean, entre le susdit sieur des Guénardes, la dame Prost, maltresse de cette ancienne maison de pâtisserie, et le sieur N..., marchand de farine en la même rue, lequel s'étant arrêté sur l'huis de la bouticque , pour traicter d'affidres avecque la dame Prost, a pris part â la discussion et lui a fourni ce qu'il en savoit, il a été reconnu que les bugnes ne contenoient ni laict, ni beurre, ni œufs, et se £dsoient avec de la £irine, de la levure de bière ou de grain ensemble délayé dans de l'eau et frit dans l'huile; le tout est de bien frire.
Et de fait, ledit sieur se souvient parËiitement*que deux parentes de sa femme, M°»« la douairière de Bellescise et M"« Mazuyer, avoient coutume d'user de bugnes â leurs collations de caresmes, ce qu'elles n'eussent pas praticqué si les bugnes avoient contenu des œufs, du
I. Puîtspelu écrivait alors sous le pseudonyme de TAncien de Lyon, comme il a écrit sous les pseudon3rmes de Clairviî, Eufréne Pdlerin, Lugdunensis, S. Ray y un lecteur de l'Univers , Talbot^ C. Ruessity C. Strusie, Clair ^ Tbévenoty ^notus^ VàUrCy Clément Durafor^ Ed. Girard^ PetirentUy Sébastien Goujon, C. Mutler, Jules Bagasse, Un vieux Républicain^ E, Peudechose, Agricoi DuventouXy Un vieux Conservateur, E. Robert, Trois étoiles, Deux étoiles. Une étoile, et quelques autres qu'il a oubliés.
beurre ou du laict, vu qu'elles ètoient très dévotement attachées à nostre saincte Religion et exactes à en remplir les devoirs.
En foi de quoi ledit sieur a signé et paraphé la présente déclaration pour servir à ce que de droit.
Signé Louis, s' des Guénakdbs.
Avec la bugne proprement dite, nous avons la bngoe à Téperon qui est une sorte de beignet plein, en pâte ferme, craquante, que l'on saupoudre de sucre. Elle est nonmiée à Tiper roHy parce que les cuisinières se servent pour couper la pâte, aplatie en feuilles sur leur table, d'un instrument assez semblable à réperon du cavalier. La molette en dents de sde, tournant sur un axe, dentelle agréablement le bord de la pâte, qu'on plie ensuite en manière de chapeau de gendarme avant de la jeter dans la friture. C'est un entremets sucré fort agréable, mais il y &ut de la bonne huile. Autrement, la bugne vous reproche.
Nous avons encore la bugne à la rose, autre Êiçon d'entremets, de pâte plus légère, et parfumée comme son nom l'indique.
Nous employons aussi le mot bugne dans d'autres acceptions. Le regretté Armand Fraisse le cite, avec ndson, dans le sens de chapeau à haute forme, et il donne pour exemple ce dialogue : — Venez-vous, baron? — Marquise, le temps de prendre mon bugne, et je suis à vous. — Le mot, dans cette acception, est de l'usage le plus correct.
LES BUGNES I73
Je me suis vainement cassé la tête et recassé pour saisir le lien mystérieux d'idées qui peut exister entre une pâtisserie de couleur rousse en forme de couronne, et un chapeau de couleur noire en forme de cornet de poêle. De plus, mystère profond, pourquoi, dans cette acception, a-t-on feit passer le mot du féminin au masculin? Désespéré, je me suis adressé au savant docteur Âthanasius Plumpsteiss, la gloire de l'illustre université de Sauerkrautberg. Même le docteur, qui a élucidé tous les problèmes de la philologie la plus ardue et dont le nom £ût autorité dans la science, n'a pu éclairdr ce point obscur.
On emploie aussi bugne (au féminin) dans le sens de benêt, caquenano, etc. A Saint-Pierre, mon camarade Ricot, excellent, mais un tantinet susceptible, m'avait un jour prêté son vermillon, histoire de pocher un plan. Je ne sais à propos de quoi, moi de lui dire « grande bugne ! » — Ah, te me dis bugne 1 rends-moi mon varmilloni — J'en étais tout émarveillé, vu qu'entre amis on se dit grande bugne conmie on se dirait grande bête.
n n'est guère moins difficile d'établir le passage du sens de bugne, friture, à bugne, imbécile. Après cela il y a tant de locutions françaises qui ne sont pas plus intelligibles. Pourquoi dit-on « bête comme tout »? — Je ne vois pas que tout soit plus bête que partie. Pourquoi dit-on « bête conmie chou » ? — Je ne crois pas qu'un chou soit plus bête qu'une ponmie de
terre. On dit : « un drôle de pistolet ». — Je n'ai janms trouvé que les pistolets fussent drôles ; et ainsi de tant d'autres choses.
Je crois bien que si Ton saisissait jamais la rdson du passage du sens de bugne, fiiture, à bugne, imbécile, on pourrait saisir la raison du passage du sens de bugne, imbécile^ à celui de bugne, chapeau à haute forme, car il me semble bien que lorsque j'ai un chapeau à haute forme, je me trouve, en effet, l'air plus bète qu'à l'ordinaire.
Au sens propre, bugne a passé dans une locution pittoresque, excellente : « Celui-là, quand il mourra, il est sûr que son âme montera au ciel droit conmie une bugne. » Cela se dit de quelque honnête usurier, par exemjde, ou d'un regrattier trop pitoyable.
Bugne est le même que le vieux français beigne^ hugne, bigne, btugne^ sortes de crêpes roulées et frites comme nos bugnes. De là, le diminutif bigna, aujourd'hui beignet. Bigne, dans ce sens, est lui-même identique au vieux français bigne, tumeur au front après un coup, qu'on retrouve souvent dans les auteurs du xv« et du xvi* siècle :
Et une fois il se feit une bigne.
Bien m'en souvient, à Testai d'un boucher.
Dit le bon Villon. Le mot, au même sens, avec quelques itères modifications de forme, se rencontre dans plusieurs
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dialectes de lltalie du Nord, et dans l'anglais bunny. La pâte gonflée par la friture a été comparée à l'enflure survenue après un coup. Le rapprochement n'est pas plus extraordinaire que celui de bouk à boulange.
Quant à l'idée d'avoir exprimé par bigne ufae bosse au front, cela m'a tout l'air d'être venu par voie d'onomatopée. « Bign' ! voilà pour toi ! » me semble une phrase toute naturelle. Comparez roquer, heurter, qui parait bien tiré de l'onomatopée rok.
Mais, en dépit de l'identité des mots, combien n'est-il pas plus agréable de recevoir des bugnes que des bignesf
10 mars 1878.
' *EST réellement quelque chose de très frappant que les cérémonies de la semaine sainte dans notre ^ vieux rit lyonnais qui, dit-on, avait gardé beaucoup de choses de l'Église d'Orient. L'Orient a toujours eu le privilège de la grandeur, du mystérieux. Nos belles cérémonies de Saint-Jean ont ce caractère. Ce n*est aussi qu'en Orient qu'est le génie contemplatif. Nous autres Lyonnais, en aurionsnous de même hérité ? Le certain, c'est que nous sommes plus propres à la contemplation qu'à l'action.
Le mercredi, à trois heures du soir ou environ. Ton commence ordinairement l'office de nuit ou de Ténèbres qui se dit également le jeudi et le vendredi. Les Ténèbres sont, à proprement parler, les matines et laudes des offices de ces trois
LA SEMAINE SAINTE l^^
jours. On sait que , *dans l'usage de FÉglise, les matines et les laudes peuvent se dire le matin du jour ou la veille au soir. Dans certains ordres religieux, comme les Carmes, on se lève la nuit pour les réciter.
Cet office est nommé Ténèbres, en commémoration des ténèbres mentionnées en ces termes dans Tévangile de saint Luc : Erat auUm fere sexta, et tembrae factae sunt in universam terrain usque in boratn nonatn. Et obscuratus est sol. « Il était environ la sixième heure du jour, et toute la terre fut couverte de ténèbres jusqu'à la neuvième heure. Et le soleil fut obscurci. »
Les psaumes de Ténèbres se chantent sur un rythme sombre, lugubre. Os alternent avec les Lamentations de Jirimie^ un des plus beaux récitatif du chant grégorien, qui en contient de si beaux. A Saint-Jean, elles sont chantées communément par quelque en&nt à la voix bien timbrée, qui les dit avec une grande pureté. Il est difficile de résister à l'impression, quand la voix s'élève sous les voûtes en modulant tristement : Jerusan lem, Jérusalem, canvertere adDominum tuuml...
On avait autrefois accoutumé de £dre grand bruit au moment où finissait l'office, lorsque, les lumières s'éteignant, l'obscurité existait ou était censée exister. C'était en souvenir des textes des trois évangiles synoptiques. Voici celui de saint Mathieu : Et eue vélum templi scissum est in duas partes a summo usque deorsum, et terra mata est et petrae scissae sunt. a En même temps, le voile du temple se déchira en deux depuis le haut jusqu'en bas; la terre trembla; les pierres se fendirent. »
Im FkUhriti /jwmiw. la
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Le peuple ne Êdt plus de bruit. On l'a trouvé sans doute contraire à la majesté du lieu. Mais l'indication du bruit, pour ainsi dire, se Êdt encore par le clergé. Au moment indiqué par le rituel, les prêtres laissent tomber avec fracas sur leurs supports de bois les si^es mobiles, les miséricordes de leurs stalles. J'ignore si la liturgie romaine, introduite récemment, au grand chagrin des bons vieux Lyonnais, a modifié ce détail caractéristique. Dans certains endroits, les en£mts aident au bruit en frappant sur leurs bancs, qui avec son livre, qui avec un maillet.
Dans le Midi, le populaire a conservé sous une autre forme la tradition du bruit que l'on Êdsait à Ténèbres. Toute l'aprèsmidi du Jeudi saint, les en&nts parcourent les rues en agitant d'énormes crécelles de bois, qu'ils sont obligés de tenir à deux mains, tellement elles sont disproportionnées à leur taille. L'en&nce, sans pitié, transforme en partie de plaisir ce que l'on avait conçu comme une marque de tristesse.
Du reste, du jeudi au samedi, les tintements de la clochette sont proscrits, comme trop joyeux, de l'intérieur des ^lises, et j'ai parÊdtement souvenir d'avoir vu , dans mon en£mce, le sacristain de je ne sais plus quelle paroisse se servir d'une crécelle en remplacement. Je ne puis dire, d'ailleurs, à quel propos, car l'office ne requiert point l'usage de clochette.
Mais ce ne sont pas que les tintements argentins de la clochette qui sont bannis. Le clocher, l'immense docher luimême, a perdu sa voix sonore : « Les cloches sont parties pour Rome ! » ^
■ Car il n*est personne qui ne sache bien que les cloches vont à Rome le Jeudi saint pour en revenir le samedi avant la messe. Bien souvent, dans mon enÊmce, Ton m'a mené les voir passer sur le pont Tilsitt, quand elles prenaient la route de Rome; mais je ne sais comment nous nous y prenions, nous arrivions toujours trop tôt ou trop tard. Avec ces cloches capricieuses on ne savait sur quelle heure compter.
Cependant, une fois, nous arrivâmes assez à temps pour les apercevoir de dessus le quai des Célestîns. Je ne distinguai pas parÊdtement les cloches, il est vrai, mais je vis quelque chose de blanc sur le pont. Ce devait être les cloches. Bien des gens ont vu des choses merveilleuses, qui n'en ont pas vu davantage, et cependant n'en sont pas moins, comme j'étais, fermement persuadés.
Après tout, qui, dans sa vie, n'a pas vu quelquefois les cloches partir pour Rome? Honnêtes légitimistes, qui aoyez fermement que Dieu, dans un tonnerre, va déposer Henri V sur le trône, après quoi nous serons en paradis, il n'y aura plus en France ni vices ni passions, pas même les vôtres, et, au lieu du Rhône et de la Saône, nous verrons se joindre à la Mulatière deux fleuves de lait et de miel..., n'avez-vous pas vu partir les cloches pour Rome? — Radicaux dont M. Gambetta est l'Henri V, qui pensez que la République de quelques-uns doit être plus solide que la république de tous', et que, s'il est malaisé de feire tenir un œuf sur le gros bout, il n'est rien de si fedle que de le foire tenir sur le petit..., n'avez-vous pas vu partir les cloches pour Rome? — Socialistes, qui jugez que le
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crédit peut être gratuit, que le capital est un paraâte, et que Ton peut mettre dans les conditions la même égaiité que Ton doit mettre dans les droits.,., n*avez-vous pas vu partir les cloches pour Rome? — Et nous tous, qui que nous soyons, jeunes ou vieux, un jour ou Tautre, n'avons-nous pas discerné quelque chose de blanc sur le pont Tilsitt, et très bien vu que c'était les cloches; et par dessus le marché dit des injures à ceux qui ne les voyaient pas !
Pour les offices de Ténèbres, Tautel est £ûblement éclairé, et à laudes, on place au milieu du sanctuaire un triangle de bois noirci, élevé sur un pied, et qui supporte sept lumières. Ce ne sont point des souches de fer-blanc, mais des cierges de dre jaune, comme pour écarter tout air de ftte. Ces cierges jaunes ajoutent au lugubre. Â mesure que chaque psaume est terminé, on éteint un cierge.
On prétend qu'autrefois ces cierges jaunes étdent le seul éclairage de l'église. Le dernier psaume récité, les assistants se trouvaient ainsi dans l'obscurité. C'est à ce moment qu'ils Êdsaient un grand bruit. Cet usage, s'il a jamais existé parmi nous (il existait encore naguère à Rome) ne pouvait moins Êdre que d'entndner des désordres, et il a été sagement supprimé.
Une cérémonie très touchante, c'est le lavement des pieds qui se Êdt le Jeudi saint en commémoration de la belle scène que, seul des évangélistes, saint Jean raconte : « Jésus se leva de table, quitta ses vêtements, et, ayant pris un linge, il le mit à l'entour de lui; puis, ayant versé de l'eau dans un bassin, il
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commença à laver les pieds de ses disciples et à les essuyer avec le linge qu'il avait autour de lui. »
Le curé de la paroisse, vêtu en aube et en amict, lave les pieds à douze en&nts, assis en rang devant le grand autel, dépouillé, comme on sait, de ses ornements. Cette cérémonie se Ëdt dans le silence le plus absolu, le jeudi, ordinairement vers les trois heures de Taprès-midi. Les en&nts reçoivent chacun une grosse brioche, outre quelque cadeau pour la circonstance. Dans de certaines paroisses on les habille à neuf.
J'ai dit que, le Jeudi saint, Ton dépouillait le grand autel de ses ornements. Cela se Êdt après l'office du matin et la messe, lorsque Ton a porté en procession le saint sacrement dans le reposoir qui lui a été préparé. Sacristains et bedeaux se hâtent de déménager la croix, les souches, les chandeliers. Le sanctuaire prend comme un air de dévastation.
Mais le reposoir, le paradis y comme nous disons à Lyon, pour exprimer que le ciel lui-même ne peut pas être plus beau, le paradis, cependant, au bout d'une basse nef obscure, étincelle de ses milliers de lumières qui se multiplient dans les reflets des étoffes d'or ou éclatent comme des étoil^ sur le velours mat des draperies. Les feux se pressent au centre; puis ils vont en s'irradiant comme les rayons de l'ostensoir dont ils semblent être l'immense prolongement, jusqu'à ce que, sur les d^és de l'autel et dans les coins de la chapelle, ils se mêlent aux tons variés des fleurs du printemps. Un pallium de gaze transparente, placé devant le saint sacrement, en tempère
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Téckt, et semble feire à l'hostie une atmosphère, une sorte de nimbe de nuages*, destiné à ménager les clartés célestes.
Le paradis est particulier au rit lyonnais. Ailleurs (dans le Midi, du moins) le saint sacrement est entièrement caché, sans appareil. On décore la chapelle en forme de grotte sépulcrale, au lieu de la &ire resplendir de lumières. Souvent, au fond de la grotte, le Qirist mon est figuré par une statue de cire, quelquefois avec des anges autour.
Ah ! les paradis! la belle chose lorsque l'on est enfent! On y pense un mois à l'avance. On se demande quelle église l'aura feit le plus beau. Dans mon en&nce, celui de Saint-Bonaventure était célèbre. On va donc d'église en église feire ses stations, habituellement au nombre de sept, et l'on marche d'admiration en admiration, de merveilles en merveilles.
Le Jeudi saint est quelquefois ce qu'il sera demain, sans doute : temps aigre, noir, coups de soleil bla&rds alternant avec un grésil fouetté par la « traverse ». Mais, souvent aussi, c'est un jour printanier. L'après-midi il Êiit un soleil intense, un peu blanc. Un de ces temps moites, un peu lourds, pleins de langueurs, où l'on entend crever les bourgeons des lilas. Un vent du midi vous vient en tièdes baleinées. Les magasins sont fermés à deux heures. La foule emplit les rues, mais une foule non bruyante, et qui semble participer du silence des églises. Je parle de Lyon du moins. On glisse plutôt *qu'on ne marche. Ce jour-là tous les Lyonnais et surtout les Lyonnaises sortent. On ne Ëdt pas trois pas sans rencontrer un visage de connaissance. On a l'habitude à Lyon de Êdre grande toilette pour
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« ses Stations y>y non point toilette tapageuse, à Dieu ne plaise^ toilette austère, encore d'hiver, mais on ne sortirait point en son à tous les jours. Ce n'est pas reçu.
En dépit de l'édat des beaux paradis, je n'ai gardé de leurs visites dans mon en£mce qu'une impression assez attristée, et, comme on mesure toujours les autres à son aune, je m'imagine que tels doivent être aussi les souvenirs d'autrui. Peutêtre la mémoire de la lassitude particulière aux longues marches du printemps y est-elle pour quelque chose. Mais je crois plutôt que c'est le souvenir de la tristesse et du silencieux des églises. Le silence est terrible à l'enfmce. Il n'est bon qu'aux morts, ou aux vieux, qui sont un autre genre de morts.
Encore aujourd'hui le silence des églises, pleines cependant de monde, m'est pénible. Ou plutôt non, j'ai tort, ce n'est pas un silence, c'est-à-dire un repos, c'est au contraire un insupportable bruit de pas dans le vide. Outre les fidèles, il y a, ce jour-là, un continuel passage de curieux qui vont, viennent, entrent par une porte, sortent par l'autre. On ne s'asseoit pas. Le plus souvent il n'y a pas même de chaises. C'est donc une marche, un glissement, un bchchch... bchchch... bchchch... bchchch... agaçant, incessant et constamment interrompu par le tintintintin!... tintintintin!... tintintintin!... du gros sou dont les dames quêteuses firappent sans relâche, durant des heures entières, le bassin de métal posé à côté d'elles sur une petite table et destiné à la quête.
J'ai toujours beaucoup plaint ces pauvres dames, assises (quand elles ne sont pas debout) dans une église glacée, à côté
d'une porte ouverte d'où leur souffle un air chanin sur la nuque, les pieds sur des dalles souvent d'autant plus humides qu'au dehors l'air est plus tiède et plus sain. Elles restent là de mortelles heures, coudoyées, poussées par toute espèce de gens : des propres, des moins propres et des pas propres; n'ayant d'autre consolation que la pensée d'accomplir une bonne œuvre, et de &ire toujours : jtintintintinl... tintintintin!... tintintintini...
Mais au Jeudi saint n'était pas réservée que la joie des paradis. Parlons un peu voire de ces bonnes « cènes bénites, bénites cènes », que de braves femmes tenaient étalées par centaines à la porte des églises. Ce sont des gâteaux sans beurre (à cause de la collation ou de l'économie), &its au safran, d'un jaune vif, et plus beaux aux yeux que bons à la bouche. Mais n'importe, dans mon en&nce ils étaient délicieux.
Les bonnes femmes, toutes vieilles, appelaient les chalands sur un instrument qui, tout en disant du vacarme , ne participait en rien de la solennité proscrite de l'airain. C'était un bloc de bois plat et carré long, terminé dans sa partie supérieure par une manette en fer et fixe, tandis qu'une autre manette, mobile, étit attachée verticalement sur le flanc du bloc de bois. Cela ressemblait à cet instrument énigmatique que portent suspendu à la main certaines figures des bas-reliefs égyptiens. La première fois que j'ai vu de ces figures, j'ai été convaincu qu'elles représentaient des vendeurs de cènes.
En imprimant au poignet un vif mouvement de va et vient, la manette mobile venait frapper avec force contre le bois : da
da cla cla ! — Et durant ce temps, la bonne femme de s'égosiller d'une voix criarde : v Cènes bénites, bénites cènes ! »
Comme bien d'autres choses, la semaine sainte ne tient pas chez les catholiques d'aujourd'hui la place qu'elle tenait chez les catholiques d'autrefois. Dans la primitive Église, on s'inter* disait pendant cette semaine les plaisirs les plus innocents. Les fidèles même ne se donnaient point à l'égUse le baiser de paht accoutumé. Tout travail était défendu. Jusqu'aux tribunaux restaient fermés. Suivant un usage qui nous parait singulier, quoique fort touchant, on délivrait des prisonniers. C'était une œuvre jadis firéquemment pratiquée.
J'ai sous les yeux le testament du dernier des Mornieu, François, fils de Melchior, seigneur de Grammont. Les Mornieu sont une famille bien connue. Le grand-père de François était André, le même Mornieu qui aurait été, s'il en £aut croire le récit de Ricaut, l'un des plus féroces instigateurs du massacre des calvinistes à Lyon , le^o août 1572.
François de Mornieu ou Demomieu (car on le trouve sous les deux formes) fit son testament le onzième de mai de l'an 1684, un testament tout rempli des terreurs de la mort. J'y lis la clause suivante :
Item. Je donne et l^;ue à messieurs les recteurs ou ajant droit de
recevoir des pénitents de la Miséricorde, la somme de quatre cent
vingt cinq liures pour une fois, lesquelles je veus estre employée à
sortir des prisonn. Royaux de cette ville dix prisonniers qui soient
, panures y debtenus pour debtes, sans dol ni fraude, lesquelz seront
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obligés d'aller £dre dire ane messe, se confesser et communier à l'intention et rédemption des âmes de mes prédécesseurs quy ont establi cette deuotion, et laquelle sera continuée à l'advenir pour la somme de septante cinq liures pour le racbapt de deux prisonniers le iour du Jeudy Saind^ touttes fois gens comme dessus a été remarqué.
Dans un autre testament de Lyonnais, celui de « Demoyselle Gabrielle Du Four, veufue et héritière de Noble Guillaume Oiarrier, S' de la Rochette et de Montceindre, » en date du 19 juin 1666, je trouve encore cette clause :
Je donne et l^e la sonmie de deux cents liures pour estre employés du moment de mon decez a desliurer quelques panures prisonniers debtenuipour dehtes.
Cétait, paraît-il, de belles femilles que ces Du Four et ces Qiarrier. Gabrielle, au début de son testament, remerde Dieu de ce que a par sa divine bonté il a prolongé sa vie et comblé sa Êunille de tant de grâces et tueurs. Mesme par une naissance de descendans de plus de cent quatre-vingts enfants qu'elle . voit jusques à la cmauiEMB génération.... »
Mon Dieu, que ces classes dirigealites auraient donc besoin de prendre modèle sur Gabrielle du Four!
Le sermon qu'on appelle h passion, c'est-à-dire qui roule sur la mort du Christ, se prêche dans nos églises de Lyon, le Vendredi saint, quelquefois le matin, plus souvent le soir. J'ai entendu attribuer à un missionnaire lyonnais de la fin du siècle dernier, cette histoire, que, pour firapper ses auditeurs dans un sujet un peu rebattu, il conmiença le signe de la croix :
In nomine Patris..., mais il s'arrêta comme hésitant et inquiet, au moment de dire et Filii. H s'y reprit à trois fois, s'arrêtant toujours, et, comme ses auditeurs étaient déjà efiBrayés de ce qui semblait un accident cérébral, il continua d'une voix sourde : « Je cherche le Fils, et ne le trouve point!... Sans doute, ses ennemis l'ont tué ! ... » Et il entra par cette porte au cœur de son sujet.
Quoi qu'il en soit, le texte prête à l'éloquence attendrissante et il est de r^le de voir pleurer les femmes à la passion, quelquefois les hommes. Dans un village presque à notre porte, baigné de soleil, dont les maisons étagées sur un coteau pierreux, mal acconmiodées et mal prises, s'égayent de treilles jaunissantes à l'automne, est un bonhomme de paysan fort simple. Voire, il vit loin de la voisinée, au fond de quelque campagne solitaire. Pas moins vient-il, chaque bon an, à la passion. L'an dernier, au retour, voilà qu'il est abordé par une connaissance. Je regrette de ne pouvoir donner au dialogue le pittoresque de l'expressioivet la modulation traînante et narquoise de notre patois :
— Eh bien, Baptiste! d'où tu viens?
— Eh, de la passion, tu vois!
— A-t-elle été bien belle?
— Ah ! ne m'en parle pas, j'en suis encore tout maucœuré ! Mais c'est trop bête, aussi! Je ne comprends rien à Notre- Seigneur ! Ne s'est-il pas encore cette fois laissé prendre par les Jui£s! C'est chaque année la même chose!.,.
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