LES MARTINETS
que mon anatomie. » — Direz*vous que c'est Feâet du climat chaud? Je vous engage alors à remonter le Rhône et à vous promener un peu sur ses rives, en amont du lac de Genève. Faites à Martîgny, en Valais, sur les bords de cette Dranse tapageuse qui roule impétueusement ses eaux couleur de savon, une petite promenade sentimentale au crépuscule, et le lendemain matin vous m'en direz des nouvelles !
Mais, 6 trop heureux Lyonnais, s'ils connaissaient leur bonheur! Us peuvent impunément, eux, à côté de ce même Rhône, s'asseoir sous les marronniers de Bellecour, de huit à onze heures du soir. Ils peuvent sur cette même place, et même sur nos quais, tenir leur fenêtre ouverte, et une lampe « éclairée » conmie leurs esprits. C'est merveille si, une fois, ils entendront le zin zin si connu. Lyon qui, à côté de tant de bonnes choses et de tant de bonnes gens, compte plus d'une chose désagréable et plus d'un outré et d'un intolérant, a du moins cet avantage, à l'égard des inseaes de toute nature, voire des mouches, d'être un pq^o dd paradiso caduto in terra.
L'explication de notre privilège très enviable est fort simple. Lyon est le siège d'une colonie innombrable d'hirondelles, ou, pour parler plus exaaemeot, de martinets. Ces braves martinets, nos amis, assurent notre salubrité et notre repos. C'est une garde urbaine ailée, in&tigable, qui Êdt une police terrible. Elle arrête tous ces petits mal&iteurs d'insectes, les juge et les condanme dans une seule bouchée. Avec leur bec si court.
mais effiroyablement large à la base, de manière à saisir toute une bande d'air, nos agiles auxiliaires happent en volant tout ce qu'ils rencontrent d'insectes, qui vont s'agglutiner dans les sécrédons de leur oesophage, Êiçonné ad hoc. Us strient ainsi continuellement l'atmosphère dans tous les sens, de Êiçon à ne pas laisser un ruban d'air qui ne soit purgé et nettoyé. De l'aube à la nuit, ces petits bboureurs des champs célestes vont traçant d'étemels siUons.
Le martinet, comme on le sait, n'est qu'une variété d'hirondelles. C'est tout simplement une exagération de l'hirondelle, n est à celle-ci ce que le radical est au républicain Ubéral, ou ce que M. de Belcastel est à M. Bocher. L'hirondelle a des pattes extrêmement courtes. Le martinet les a encore plus courtes, si courtes que les Grecs croyaient qu'il n'en avait pas du tout, et le disaient apode. Le Êdt est qu'il en a si peu, qu'une fois posé à terre il a toutes les peines du monde à prendre son vol. De là vient qu'il ne se pose presque jamais; il lui est plus agréable de voler que de se reposer.
L'hirondelle a les ailes extrêmement longues; le martinet les a encore plus longues. L'hirondelle est le train rapide de l'air; le martinet en est la malle des Indes. A côté de lui, les oiseaux les plus vites, comme le Êiucon, ne sont que des trains omnibus, avec retard à toutes les stations, comme c'est l'usage sur le Paris-Lyon-Méditerranée. Quant aux autres oiseaux, ce sont nos prudenp omnibus de la banlieue, qui n'ont jamais renversé personne. Ce sont des oiseaux bons pour £iire le service de Villeurbanne ou de Venissieux,
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. Je ne sais si quelque lecteur se sera jamais demandé l'origine de ce nom de martinet. Martinet, c'est a le petit Martin ». Le martin est un genre d'oiseaux de l'ordre des passereaux, dont Êdt partie le martin-pècheur. Commt le martin est voisin du merle, nos pajrsans appellent le martin-pêcheur le marlopicharet. Les noms d'hommes ont souvent été donnés par le populaire à des animaux. Dans les montagnes de Tarare un bouc s'appelle un Martin, et tout le monde sait assez « qu'il y a plus d'un âne à la foire qui s'appelle Martin ».
Les oiseaux, particulièrement, se sont vus appliquer des noms propres. A Lyon, nous appelons la pie une Margot, et partout le perroquet est un Jacquot, et un moineau un Pierrot. Jean-le- Blanc est une espèce d'aigle; Jean-de-Gand est une espèce de cigogne; Jean-de-Janten est une espèce d'albatros. En anglais, un rouge-gorge est un Robin ^ tout conmie Robin Hood,' Vautlaw, son camarade des forêts. En Normandie, c'est le taureau qui s'appelle Robin. En vieux français, ce nom était aussi donné au mouton :
Robin-mouton, qui, par la ville.
Me suivait pour un peu de pain.
dit La Fontaine.
Mais s'il y a plus d'un âne à la foire qui s'appelle Martin, il y a aussi chez nous plus d'une chose qui s'appelle martinet. Cest ainsi que nous nommons martinets de petites forges,
situées communément le long des cours d'eau, où Ton Ëibrique des ustensiles de ménage. L'origine du mot est martum, primitif de martellum^ car le martinet proprement dit, c'est le marteau-pilon mis en mouvement par l'eau. Le nom s'est étendu à l'usine elle-même.
A Lyon, un martinet, c'est aussi une sorte de fouet, composé de fines lanières de cuir souple, attachées à un manche, et qui sert à bagueter les habits. J'ignore le nom académique. On menace encore du martinet les gones qui ne sont pas sages, mais les vieilles institutions s'en vont, et ce n'est plus qu'une vaine menace, comme celle de la « patte mouillée » pour les mamis. H s'agit encore ici du « petit Martin ». Les noms propres sont aussi donnés volontiers aux instruments de correction, témoin le robinet ^ qui est, lui, « le petit Robin ». C'était naguère un instrument de flagellation pour le derrière des enÊints pas sages. H se composait d'un Êdsceau de cordelettes, chacune avec un petit nœud au bout, les cordelettes étant réunies à l'autre bout par une torsade enroulée, de manière à former un manche. Cet instrument avait certainement été inventé à l'usage des classes. H Êdsait partie du mobilier scolaire. Ce pauvre Savoye, qui fut un habile architecte, m'a souvent raconté que son père avait été élevé au collège des Oratoriens de Lyon, qui occupaient les bâtiments du lycée actuel. Or, le jeune homme dut-il maintes fois recevoir cette correction, dont l'usage s'est encore conservé en Angleterre. Les Oratoriens étant gens de bonne administration, les choses se passaient en toute règle, comme aujourd'hui dans une société quelconque de dépôts et comptes-courants. On déliau garçon qui l'avait méritée, un « bon » pour la correc-
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don Qe n'invente rien). C'était comme qui dirait un chèque tiré à vue sur les parties idoines. Le jeune gentilhomme (s'il n'était pas gentilhomme c'était la même chose) présentait son chèque à l'exécuteur des basses œuvres. Le montant du chèque dûment encaissé , l'élève rétablissait l'harmonie de sa toilette, puis il était tenu de remercier (je n'invente toujours rien) le correcteur de ses bons offices. Fin de quoi, le correcteur délivrait au corrigé une quittance (je jure par madame la Saint- Jean que je n'invente toujours rien), sur la présentation de hquelle le régent vous déclarait libéré... jusqu'à nouveau chèque.
Le « remerciement » est une tradidon. J'ignore si l'on « donne » encore la férule sur la main ou sur le bout des doigts dans quelques écoles, mais cela était en usage partout il n'y a que bien peu d'années, et la férule reçue, les pedtes filles étaient tenues de baiser la main qui l'avait donnée.
Quant aux Oratoriens, je regrette vivement de n'avoir pas songé à demander à Savoye si l'instrument employé était un mardnet ou un robinet. H me l'aurait certainement su dire. Je ne désespère pas que, grâce aux padentes invesdgadons de nos inËitigables érudits, on ne vienne un jour à bout de fixer ce point intéressant et délicat de notre histoire lyonnaise.
De mardnet en mardnet et de mardnet en robinet nous voilà loin de nos mardnets. H y en a, comme on sait, de deux espèces, les uns tout noirs, les autres avec le ventre blanc. Ces derniers sont ceux des rochers de la Provence. Os ont tous, du reste, même conformadon et mêmes mœurs. Nos martinets
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lyonnais sont communément noirs. Cependant il y en a, ou il y en avait jadis, une colonie à ventres blancs. A moins qu'ils n'aient, eux aussi, changé leur drapeau ! Je me souviens d'en avoir suivi des yeux, dans mon enÊmce, du quai de h Charité, de longues bandes à ventre blanc, qui, dans les temps orageux, rasaient à contre-mont le fil du fleuve ou les bancs de gravier d'argent. Qs « Élisaient ce conmierce » durant de longues heures, happant les innomblables inseaes qui, par les temps d'orage, voltigent à la sur&ce des flots. Est-ce une illusion? H me semblait en voir firapper l'eau même de leur bec.
On ne sait véritablement pas où couchent ni comment couchent ces joyeux habitants de l'air, qui ne savent vivre i leur aise que lorsque des flots d'oxygène envahissent leurs poumons avec une vitesse de cent kilomètres à l'heure. Aucuns pensaient, ne les voyant ni sortir ni rentrer, qu'ils couchaient moUement étendus sur le bleu du del, entre la terre et les étoiles. Mais M. Toussenel, ce charmant écrivain, qui est compère compagnon avec tous les oiseaux, dit qu'un sonneur de ses amis l'a assuré en avoir vu s'élancer, i l'aube, de leur sonore demeure, comme des gens vertueux qui, au saut du lit, se hâtent de se donner un coup de démèbir, et d'aller humer l'air firais de l'aurore.
Les pauvres petits martinets sont obligés, en effet, de se donner, de leurs cinq doigts à griffes aiguës, de bons coups de peigne, car eux, si habiles à nous délivrer des insectes, ne savent point se délivrer de leurs parasites, qui vivent sur leurs corps comme de vrais sénateurs de l'Empire.
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La capitale de notre colonie de martinets, à Lyon, c'est le dôme de THôpital. Y sont-ils moins dérangés ? Est-ce la vue des Alpes au matin, le voisinage du Rhône fertile en provisions de bouche, qui les ont sollicités de prendre ce logement ! Le Édt est que le beflBroi de l'Hôtel de Ville n'en a point, et que les clochers n'en ont guère. Os goûtent encore beaucoup les soffites de ia colonnade du palais de justice. Décidément ils n'aiment pas les vis à vis : il leur but les quais.
Q>nnaissez-vous rien de plus joyeux, de plus en fête que ces longs cris aigus qui vont mourant et renaissant sans cesse, i mesure que fuit une hirondelle et que s'en rapproche une autre ? Ces cris sont conmie un excès du bonheur de vivre qui s'échappe de ces petits larynx. Lorsque l'été, assis près de votre fiaaêtre ouverte, vous lisez ou vous écrivez, c'est des compagnies la plus aimable. Cela sent l'été, les grands jours, les belles saisons de l'année et le beau temps de la vie.
Le bruit de la mouche qui bourdonne vous agace; celui de la voiture qui passe vous assourdit; celui des gones qui braillent dans la rue vous exaspère; celui du piano voisin vous ùk entrer en fureur; celui de la machine à coudre à l'étage au dessus vous rend aliéné. Mais ces petits cris de joie des hirondelles vous sont une paix.
C'est surtout le dimanche, l'après-midi, lorsque par bonheur tous les voisins sont partis pour la campagne; la dame du dessous avec son chien; celle du dessus avec son mari; celle d'à côté avec ses en&nts; lorsque les gones, eux aussi, sont allés piailler dans la banlieue; que jusqu'aux voitures sont en dehors
de Toctroi, enfin I c'est abrs que, dans le silence général, l'on n'entend plus que les étemels zi zi des martinets, jusqu'à ce que, le crépuscule venu, ils s'aflEûblîssent à leur tour, et que, les martinets, vous quittant, montent, montent sans fin, conmie s'ils voulaient aller prendre leur gite dans la voûte céleste.
Ces cris qui peuplent la solitude sont le propre des martinets. A Nyons nous avons l'hirondeUe à ventre blanc. Elles aussi fendent l'air en cercles inunenses pendant des journées entières, mais silencieuses, comme si ces filles de Pandion portaient encore le deuil dlthys. Qui ne les contemple pas ignore leur présence. Grand charme de moins.
Les hirondelles et les moineaux sont ennemis. Lorsque ceuxci sont un peu nombreux. Us envahissent les nids des hirondelles et chassent les légitimes propriétaires. Je suppose que ces malandrins en usent moins librement avec les martinets, soit parce que les nids de ces derniers sont très haut perchés, soit parce que le martinet, plus robuste, a tôt &it de les mettre en fiiite. D'dù vient peut-être qu'à Lyon, sur nos promenades, je n'ai jamais vu de moineaux (qui pullulent à Paris), mais seulement des volées de ravissantes colombes. Je ne sais d'où elles viennent, mais il &ut aller jusqu'à la place Saint-Marc, à Venise, pour retrouver leurs pareilles. — Je ne me plains pas de l'abâux. Dans la république des oiseaux, ils repré- >e stupide, braillarde et vorace.
e chose de véritablement extraordinaire que
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cette recherche de ThirondeUe pour Thomme, lequel, après tout, ne semble rien avoir pour attirer partiodièrement ce joli petit être, à qui même il est parfois assez brute pour tirer des coups de fusil. L'hirondelle aime tant le voisinage de Thomme que, dans le coU^e d'un joli village que Ton appelle Qiabeuil, dans h Drôme, une d'elles avait £dt son nid dans l'intérieur même d'une classe. On tenait la fenêtre ouverte pour qu'elle pût entrer et sortir à son aise. Pour s'assurer si c'était bien la mftme qui revenait tous les ans, on la prit un jour et on lui mit un collier de soie rouge au cou. L'année suivante, elle revint avec son collier. Elle ne vouhdt que sa classe.
Deux ans de suite, j'ai vu à la gare de la Croisière, dans le Vauduse, une hirondelle qui avait £iit son nid sous la marquise abritant le trottoir de la voie. Elle était là chez elle, à trois mètres de hauteur, sans s'inquiéter le moindrement des employés, des vojrageurs, du brouhaha incessant des trains le jour et la nuit, des fumées des locomotives ni de leurs sifflets stridents, allant sans cesse à la picorée, et revenant avec ses provisions. Cette année, j'ai retrouvé le nid, non l'hirondelle. Elle aura péri sur sa route, peut-être en Italie, où les Italiens font une chasse féroce et stupide au charmant oiseau.
Comment les hirondelles s'y prennent-elles pour préférer l'habitation de nos grandes villes, qui sentent mauvais, à celle de nos campagnes, où l'air circule dans son ampleur et sa pureté?
J'avoue qu'en ma qualité d'homme qui a passé l'âge des illuâons, je ne suis pas absolument convaincu que ce soit de la
Lm TkiOmù Ijmmêim, 14
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part de l'hirondelle simple tendresse de coeur. Je soupçonne ces gentils compagnons d'aller tout simplement après les îndir nations de leurs appétits. Si nos martinets aiment tant les Lyonnais, c'est que, probablement, ceux-ci constituent, par leur agglomération, le foyer de quelque production qui intéresse leurs hôtes. Nos ^outs, nos détritus organiques, nos déjections même, peut-être jusqu'à nos miasmes, &vorisent sans doute l'édosion de myriades d'insectes qui sont la proie des martinets.
Cette consommation de nos sous-produits est, j'imagine, aussi pour nous en retour une cause de salubrité, aussi bien que la consommation des cousins est la sécurité de nos mains et de nos visages. C'est, entre les Lyonnais et les martinets, un échange fraternel de services, et, tout compte Êiit, je crois que la balance du commerce, conmie disent les économistes, se solde en notre Êiveur.
è8 juPkt 187s-
THÉRÈSE ET FALDONI
^ I, au lieu d'écrire ce vilain jour de h Chandeleur, en Tan de disgrâce 1872, nous écrivions à quelque quarante ans en arrière, nous ne ferions point à nosleaeurs l'injure de leur conter l'histoire de Thérèse et de FaUoni. H n'était pas encore, à cette époque, un Lyonnais digne de ce nom qui ne la connût par le détail. « On se souvient, disaient, en 1825, les Tablettes historiques de M. Breghot du Lut, de cette histoire tragique. Cet événement, qui a retenti iun bout du mande à Fautre, inspira à Léonard, poète du dernier siècle, un roman intitulé : Lettres de deux Amants de Lyon, et il obtint un succès pyramidal. » Le mot de pyramidal, employé dans ce sens, était à ce moment tout de frais inventé, et les chroniqueurs le prodiguaient à cœur joie, comme le dernier terme de la £mtaisie et du haut comique. Les Figaro et les Gaulois du temps disaient alors un succès pyramidal , comme ib
disent aujoordliai un sucds bœuf. Les Figaro et les Gaulois ont toujours été spirituels.
« Le libraire Chambet, ajoutaient les Tablettes, vient de le réimprimer en deux jolis volumes in-i8, qu'il ne vend que la modique somme de 2 fr. 50... »
Cet « événement » avait non seulement inspiré Léonard, mais encore échauffé la verve poétique de Jean-Jacques Rousseau, qui fit cependant si peu de vers. On lui attribue le quatrain suivant pour servir d'épitaphe à un tombeau imaginaire des deux amants :
G gissent deux amants : Tun pour l'autre ils vécurent. L'un pour l'autre ils sont morts, et les lois en murmurent. La simple piété n'y trouve qu'un for£ût; Le sentiment admire, et la raison se tait.
Ces vers sont déjà raisonnablement mauvais, mais ils peuvent passer pour une merveille dans le voisinage de ceux de Voltaire sur le même sujet :
A votre sang mêlons nos pleurs.
Attendrissons-nous d'Age en Age Sur vos amours et vos malheurs, Mab admirons votre courage.
Voltaire ne s'était rien cassé pour £dre ceux-là, dirait-on an Gaulois et au Figaro.
Dans son Dictionnaire philosophique, à l'article De Caton et du Suicide, il raconte, en forçant un peu les couleurs, Thistoire de
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Thérèse et de Faldoni. « Voici le plus fort de tous les suicides, dit-il; il vient de s*exécuter à Lyon, au mois de juin 1770. »
Voltaire se trompe d'une année, mais qu'importe. D y a juste cent ans et huit mois que les deux jeunes gens se sont tués. De leurs squelettes, il ne doit plus rester maintenant que ce qu'on appelle les gros os. Mais leurs âmes, que sont-elles ? où sont-elles?...
Le récit terminé. Voltaire, ordinairement si simple, ne peut s'empêcher de céder à l'exécrable feux goût du siècle. Le déclamatoire, l'outré étaient, depuis Rousseau, des condiments indispensables. On a beau être aguerri par la lecture des écrivains du temps, quand on arrive à ces passages, on a un froid désagréable dans le dos, comme à un sermon quand le prédicateur reste court :
La ville de Lyon entière en est témoin, s'écrie Voltaire. Arrie et Pétus, vous en aviez donné l'exemple ; mais vous étiez condamnés par un tyran, et l'amour seul a immolé ces deux victimes I
Qu'était-ce donc de si extraordinaire que cette catastrophe pour feire tant de bruit? — Un suicide vulgaire, quelque chose d'aussi banal aujourd'hui que la fin de quelque fille de concierge qui « se périt » par le charbon. Notre temps y trouverait à peine la matière d'un fait divers^ tellement il est accoutumé à mieux. Et si cela était arrivé d'hier au soir, et que l'on portât au rédacteur en chef d'un de nos journaux cinquante lignes de a chronique locale » à son sujet, le rédacteur en chef en couperait quarante, pour ne pas disproportionner l'importance de la chronique à celle de l'événement.
Cest qu'à la fin du xvni* siècle, le suicide était encore on £dt rare, extraordinaire, tout exceptionnel. Aujourd'hui on le trouve tout simple, tout naturel. H est entré dans nos mœurs, comme le café, le cigare et la bière en bock. H augmente au printemps, s'épanouit Tété, diminue à l'automne. Le lecteur inattentif parcourt superficiellement de l'œil les récits par douzaines que renferme chaque jour son journal. On peut même prévoir le jour prochain où l'homme qui ne se suicidera pas sera considéré ^comme un être absolument indigne de vivre.
H &ut bien s'avouer que cette monomanie du suicide, qui se propage par les récits mêmes qu'en font les journaux, l'homme étant, comme le singe, essentiellement imitateur, il but bien s'avouer que cette épidémie suicidante est volontiers le caraaère des sociétés qui finissent. Consultez Tacite.
L'histoire de cette jeune fille de Roanne, qui naguère vint se suicider dans un hôtel voisin de h place Impériale, en avalant du vitriol, parce que la personne à laquelle s'adressaient ses sentiments, liée par vocation religieuse, avait dû les repousser, offrait assurément un caractère mille fois plus dramatique, un intérêt plus fort, une situation plus saisissante, des détails plus touchants que celle qui nous occupe. Le type de cette jeune fille n'est à comparer, ni comme originalité ni comme passion, avec la fille de l'aubergiste de Notre-Dame-de-Pitié, mourant de compte à demi avec un aventurier italien, de sa profession maître d'armes, ou maître en fidt d'armes, pour employer l'expression du dix-huitième siècle. Pourtant cette
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jeune fille n'inspira point de roman, et si quelques esprits violents n'avaient essayé de soulever à son propos les passions irréligieuses, on n'en eût pas parlé trois jours durant. Telle est rinfluence irrésistible des milieux. La renommée, l'éclat se proportionnent non à l'événement lui-même, mais à la nature du milieu dans lequel il s'est produit. Le vif intérêt de l'histoire de Thérèse et de Faldoni est bien moins dans la chose ellemême que dans son retentissement, si étrange pour nous.
Ce qu'il y a de navrant, dans toutes ces histoires de mortes par amour, c'est qu'on peut affirmer à coup sûr qu'il n'est pas une de ces âmes, emportées, paraîtrait-il, par une puissance audessus des forces humaines, qui, si quelque hasard eût fait échouer le suicide, n'eût eu, à peu d'années de distance, honte d'elle-même. Bien plus, la pauvre femme se fût jugée ridicule d'avoir pu tenter ce même suicide. Dans un court bps de temps, teUe échappée aurait recommencé une autre passion, peut-être aussi folle ; car la passion ainsi ressentie n'a pas pour origine l'objet auquel elle s'adresse, mais le mode d'être de celui qui la ressent. Dans telle autre réchappée, la &culté passionnée se serait éteinte, tout simplement. Dans toutes, le changement* — Qui donc a dit cette phrase : combien sont morts à vingt ans pour une foi politique ou religieuse qu'ils n'auraient plus eu à trente ? Mais combien le cœur, si cette dre moUe et brûlante peut s'appeler le coeur, ne se transforme-t-i pas encore plus vite que le jugement ?
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L'hôtel de Notre-Dame-de-Ktié existait encore dans ces dernières années, jusqu'au moment où Ton a pratiqué, sous Tadministration de M. Vaîsse, le percement de la rue de llmpénttrice, aujourd'hui rue de THôtel-de-Ville.
Pour peu que nos lecteurs aient déjà quelques fils d'argent dans leur barbe noire, ils se souviendront d'une rue étroite, Ëdsant suite à la rue Qermont et portant le nom de rue Sirène. Elle avait son entrée à la place du Plâtre et aboutissait à la place de la Fromagerie. Tout près de l'entrée, sur la Êice occidentale, entre la place du Plâtre et la rue Longue, un vieux bâtiment laissait voir, par une large et basse porte cocbère, une cour an fond de laquelle on remarquait un balcon, surmonté d'un buste.
C'était là qu'était née Thérèse. Le bâtiment, c'était l'hôte de Notre-Dame-de-Pitié; le buste, c'était celui du « philosophe de Genève », placé là en souvenir du séjour qu'il y avait ait en 1732, en compagnie de M. le Maître, compositeur parisien et maître de chapelle à la cathédrale de Chambéry.
« Après avoir passé très agréablement quatre ou cinq jours à Bellay (sic)^ dit Jean-Jacques dans le livre m de ses Confessions , nous en repardmes et continuâmes notre route sans aucun accident que ceux dont je viens de parler. Arrivés à Lyon, nous fûmes loger à Notre-Dame^-Pitié... »
La chambre de Jean-Jacques était au second, dans l'aile à gauche. Une inscription commémorative était écrite au dessus de la porte.
Une personne digne de foi assurait à un Ljronnais de notre
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connaissance que, dans un voyage en Allemagne, elle avait vu, dans la chambre d'un hôtel où elle logeait, un petit bouquin portant le titre de : Histoire des faits et gestes de F hôtel de Notr^- Dame-^Pitié de Lyon. Cet ouvrage, qui serait précieux pour nous autres Lyonnais, contenait le récit de faits graveleux arrivés dans Thôtel.
Si donc il en &ut croire la réputation de l'hôtel, Thérèse n'aurait point été à l'école des mœurs. Son nom de &mille était Meunier, selon l'indication donnée par une petite brochure populaire de 1771. « Par habitude d'état, dit l'auteur anonyme, et la connaissance du monde, elle avait le caractère assez décidé. La lecture de beaucoup de romans avait tourné son imagination du côté des aventures, et son cœur ne désirait qu'un objet qui pût l'enflammer. Elle crut trouver dans le sieur Faldoni une copie des héros dont elle avait lu les exploits. » I
Le père ie Thérèse, qui n'était pomt consulté dans cette intrigue, avait des projets un peu différents de ceux de sa fille ; il pensait que l'état de maître en Eût d'armes ne Élisait point un établissement assez avantageux pour elle ; et, dans une explication qu'il eut avec Thérèse à ce sujet, il lui déclara un peu brutalement ses volontés, et que ses liaisons avec le sieur Faldoni lui étaient suspeaes.
On sait, dit notre auteur, qui décidément est un moraliste, que de pareilles circonstances rendent la passion des amants plus vive par la difficulté qu'ils ont de se la témoigner.
Faldoni se plaignoit d'une indisposition causée par une extravasion de sang près de la veine jugulaire, soit que ce fut un effet de la violence de son tempérament, soit de la vivacité qu'il mettoit dans
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un art où Tainonr-propre oblige de primer par adresse sur des rivaux. Il consulta des gens de l'art, qui lui déclarèrent qu'il s'ètoit £3nné dans l'artère un anévrisme d'autant plus dangereux que le sang par sa réaction, pouvait lui causer une révolution mortelle (le style de notre auteur n'est pas d'une rigueur scientifique très poussée, mais cela ne fait rien à l'histoire). Les médecins lui prescrivirent un régime en lui défendant tout exercice susceptible de donner plus de mouvement à son sang.
M. Meunier, sur ces entre£aites, avoit choisi un gendre. Il le proposa à sa fille qui répondit par un refus. On comprend que ce refus fut suivi de reproches du sieur Meunier. »
La mère, avait, parait-il, pris parti pour Thérèse. Notre auteur dit que les mères, en tels cas, agissent souvent ainâ pour leurs filles, « ayant été exposées aux mêmes fiiiblesses ». Quant à Thérèse, suivant cet auteur décidément philosophe, « plus elle essuyoit de traverses, plus elle se félicitoit de ressembler à une héroïne de roman. »
L'usage était déjà établi, dès avant le dix-huitième siècle, pour les négociants et les bourgeois lyonnais, d'avoir des maisons de campagne aux environs de la ville. L'aubergiste de Notre-Dame-de-Pitié possédait une « campagne » i Ingny- Faldoni et Thérèse y prirent rendez-vous, cette dernière sous le chaperon d'une tante complaisante.
Dans une de leurs promenades, ils trouvèrent une chapelle ouverte. « Faldoni y voulut entrer : la solitude du lieu, le silence qui y régnait, le jetèrent dans ses tristes rêveries. Plus il examinait l'autel et la décoration de ce petit temple, plus ses distractions augmentaient. Son amante soupçonna les lugubres pensées dont il était agité (cette dernière phrase est-elle assez
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dans Tesprit du temps ?). On peut croire que ce fat le moment où Faldoni conçut le projet qu'il exécuta. »
D'après l'auteur anonyme, ce fat la certitude d'une mort prochaine en voyant sa maladie empirer, et un sentiment de jalousie en songeant que Thérèse passerait peut-être à quelque autre (je trouve que le « peut-être » est de trop) qui le déterminèrent à proposer à sa maltresse un double suicide. Elle y aurait accédé d'abord sans trop de peine. « L'idée d'une réputation glorieuse et de se venger de la dureté de son père la satis&isait intérieurement (c'est un la Rochefoucauld, que cet auteur). » Cependant le sentiment de la vie reprit le dessus quand arriva le moment dernier. Ce serait sous l'oppression morale de Faldoni, et sous la honte qu'elle attachait à la rétractation de sentiments dont elle avait d'abord &it parade, que Thérèse aurait fini par succomber.
n est certain que notre auteur n'en sait rien, et qu'il &it, lui aussi, son roman. H ne s'appuie d'aucun renseignement, d'aucun document pour justifier son opinion, qui, cependant, il £iut le reconnaître, a pour elle d'être conforme aux données de la nature humaine.
Ce fat dans la chapelle dlrigny qu'ils se suicidèrent. Cette chapelle n'existe plus.
ce Us s'embrassent pour la dernière fois; les détentes des pistolets étaient attachées à des rubans couleur de rose; l'amant tient le ruban du pistolet de sa maltresse ; elle tient le ruban du pistolet de son amant. Tous deux tirent à un signal donné, tous deux tombent au même instant, » dit Voltaire, de ce style à pentes phrases de trois mots : un sujet, un verbe, un r^;ime, qui avait succédé à la période travaillée du dix-septième siècle. n est probable qu'il a inventé le rose du ruban.
Si Thérèse avait en les prévisions que lui attribue Tauteor de la brochure, elles ne furent point trompées. Le suicide, sans doute embelli par la renommée dans une société où il était encore une nouveauté piquante, obtint le succès pyramidal que Ton sait. Ce succès fut complété par la publication des Latres Je deux Amants de Lyon, par Léonard, dont la première édition, 3 vol. in-i2, parut en 1783. A cette époque, la Nouvelle Héloise avait mis à la mode la forme ennuyeuse du roman par lettres.
Léonard était un poète; il est peut-être nécessaire aujourd'hui de le dire. Â cette époque il était connu. Né à la Guadeloupe en I744> il devait sa réputation à ses Idylles morales où il mêlait, dit-ou) avec agrément, la « sentimentalité » de Gessner à des traits de passion empruntés aux élégiaques latins.
M. Sainte-Beuve a consacré un de ses Portraits littéraires i Léonard, pour lequel il montre beaucoup de sympathie.
Un grand événement de cœur, dit-il, remplit sa jeunesse et semble avoir décidé de toute sa destinée. U aima ; il fut aimé ; mais au moment de posséder Vobjet promis, une mère cruelle et intéressée (on dirait qu'entraîné par sa sympathie, M. Sainte-Beuve emprunte ici le style de son modèle) préféra un survenant plus riche. La jeune fille mourut de douleur, non sans avoir senti fuir sa raison ^;arée; et lui, il passa de longues années i gémir amèrement en lui-même, i moduler avec douceur ses regrets. On peut lire cette histoire sous un voile très légèrement transparent dans le roman qu'il a intitulé : La nouvelle Clémentine, Ses vers à chaque instant la
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rappellent et en empruntent une teinte mélancolique » une note plaintive et bien vraie.
M. Sainte-Beuve parait avoir ignoré les LUires de deux Amants de Lyon. Du moins n'en dit-il pas un mot. Léonard, incidemment, y a reproduit aussi l'histoire de la folle par amour.
Dire que ce roman est absolument mauvais, ce serait trop. On y a dépensé du talent, même. Seulement, on ne peut plus le lire; il est démodé. H y a des littératures, conmie il y a des formes de chapeau, qui sont plus vite ridicules que d'autres. La nouvelle Hélotse, qui fit tant pleurer nos grand'mères, est œuvre de plus fort ouvrier que les Lotres de deux Amants de Lyon, elle est aussi démodée. Cent fois moins démodée, au contraire, est cette charmante Princesse de Clives, * qui a plus du double d'existence, qui est écrite dans une langue incomparablement plus éloignée du firançais moderne que la langue de Rousseau et de Léonard, mab qui est naïve. La sincérité, c'est tout ce qu'on demande; le reste est un surcroît. Conmie le disait M. Ingres & ses élèves dans un de ces aphorismes dont il était coutumier : « En &it d'art, les plus malins sont les plus naî&. » n £iut se &ire, conmie le petit en&nt, dit l'Évangile. Cependant prétendre que les Litres de deux Amants de Lyon sont &ites tout avec la tète, sans y mettre de son cœur, qu'elles ne sont pas sincères, cette fois encore ce serait dépasser la vérité. Elles sont écrites par un homme qui a profondément expérimenté le sentiment qu'il veut dépeindre; mais il y a des temps où naturellement les écrivains ne sont pas natureb. On n'a pas
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assez observé dans Tordre moral ces actions de milieu, dont rétnde a permis de transformer les sciences naturelles. Elles s'exercent sor les âmes aussi bien que sur les corps. Prenez un temps, cdui de Léonard, par exemple : tous les amoureux aiment d'une certaine manière, qui n'est pas la manière propre de rhamn, mais qui est la manière de tous. Non seulement ils s'eqniment tous par k même langage, mais ce qui est jins drôle, ils saUeni le même sentiment, un sentiment omnibus, qui est à tous et qui n'est à personne. Tout le monde aime de k même Êiçon; tout k monde est sensiUe, comme tout k monde porte k queue. Gnquante ans plus tard ce sera autre chose, qui ne sera pas davantage persoimd. Cest épidémique; c'est dans l'air. Dans un ordre moins relevé, ce sont ces entraînements dont sont susceptibles ks foules, alors que tout k monde est ému sans savoir pourquoL Cest un des plus désastreux eflfets de l'âoquence.
Ce qu'il y a d'intolérabk dans tous les romans de cette époque, c'est une prodigieuse dépense de sensibilité et de vertu. Tout k monde éprouve le besoin d'être sensibk et vertueux, vertueux et sensible, et, ce qui est pis, de le dire. Thérèse est sensible, Fûdom est sensible, le curé est ;mn^/f, k mère est J»fsible : Û n'y a que k père qui soit cruel. Enfin, comme si ce n'était pas assez des héros de roman, il £iut encore qu'il y ait des gens sensibles après eux. Quand Faldoni a choisi le lieu où il veut être enterré, il s'écrie : « Ce tombeau attirera peutêtre des âmes sensibles! » Cette fois, c'en est trop, et dût-on m'accuser d'être cruel, je demande à rester insensible!
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Cette débauche de sensibilité : action du milieu, toujours. Il y avait un esprit général qui voulait qu'on ne considérât pas dans Tamour Faction en elle-même, le sacrifice de celui qui aime pour celui qui est aimé, mais la sensibilité avec laquelle le sacrifice est accompli. Cest bien cela : le sacrifice n'est rien; ce qui vaut quelque chose, ce sont les phrases dont on Taccompagne.
Par sacrifice, je n'entends pas id le sacrifice au devoir; le dix-huitième siècle ne connaissait guère plus le mot de devoir que notre temps ne connaît la chose. Le mot de devoir était trop simple, trop uni. On voulait un honmie vertueux; honnête homme, fi donci
Mais même le sacrifice sans devoir, le sacrifice par amour, le dix-huitième siècle le voulait d'une certaine sorte. Le dévouement discret en paroles, le dévouement qui part du cœur fi:anchement, bonnement, ce dévouement qu'ont de certaines femmes, en un mot le dévouement naïf, cette fleur de l'amour, la mode n'y était pas. Elle n'y est pas encore, et je doute même que la mode y soit jamais beaucoup.
De tout le dix-huidème siècle il n'y a que M"^ de Lespinasse (une Lyonnaise) qui ait connu l'amour sans phrases. Elle était si naturelle, elle était si bien fidte pour aimer et pour souffrir, elle a aimé avec tant de sincérité et elle a souffert avec tant de sincérité, elle était enfin si bien elle-même qu'elle ne put être gâtée. Son style brusque, court, tout en palpitations comme son cœur, est admirable parce qu'il s'ignore. L'empreinte du siècle ne parait qu'une fois, fiigitive, dans ses lettres. Elle aussi parle une fois des âmes sensibles. Mais ce n'est qu'une fois en passant! Elle est si vraie, en placé, quand elle parle de « son
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âme de £eu et de douleur I » Dans tons les autres, depuis Rousseau en haut jusqu'à Léonard en bas, il y a du voulu; ils aiment avec préméditation ; mais h/P* de Lespinasse, la voilà :
H y a bien loin entre les sentiments qu^on se commande et ceux qui vous commandent : les premiers sont parfaits, et je les abhorre.
Léonard, dans son roman, a suivi pas i pas les £dts réds. Seulement il les a changés d'étage social. En 1783, la démocratie ne « coulait pas encore assez à pleins bords » pour que les amours de la fille d'un aubergiste avec un maître d'armes pussent être considérés conmie un sujet suffisamment noble pour figurer dans une œuvre littéraire. M. Meunier est devenu M. le comte de Saint-Cyran ; Faldoni, un brillant gentilhomme italien, et ainsi de suite. La bicoque dirigny est devenue, elle, le château des Ormes. « Après avoir &k le tour du château, dit Faldoni, je me suis enfoncé dans une vallée qui, en s'ouvrant, m'a laissé voir une plaine immense et variée par le paysage le plus champêtre. » Hum ! une plaine varia par un paysage... je comprendrais plutôt un paysage varié par une plaine! « Le Rhône s'y promenait avec orgueil... » Plus loin, Thérèse écrit du même château : « Conmie nous sommes voisins du Fores^ nous avons &xt ces jours-d le projet d'aller voir le rivage du Lignon... » H y avait aussi, on le voit, du voulu dans la géographie. Léonard est comme l'amour : il rapproche les distances.
Du reste, il est évident que Léonard n'avait jamais vu Lyon et qu'il ne s'en est pas inquiété davantage. H aurait pu aussi bien écrire son ouvrage de la Guadeloupe, où il était né. H n'y a de lyonnais dans tout le roman que ce passage : « Nous avons eu
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constamment de grandes pluies. » Si Léonard eût habité Lyon quelque temps, ses iMtrcs pourraient être pleines d'intérêt pour nous, n eût Élit promener ses amants dans tel bois, contempler tel paysage, voir tel clocher que nous connaissons, ou dont nous savons la place. Nous aussi, alors, nous croirions voir ses amants. Pourvu cependant qu'il eût été plus ezaa que Lamartine, qui nous raconte avoir souvent admiré, de sa pension de la Croix-Rousse, « les deux beaux coteaux de Sainte-Foy, de l'autre côté de la Saône » ! ! Mais cette précision, dont nous avons aujourd'hui un besoin si impérieux, le dix-huitième siècle ne l'exigeait pas et ne l'eût pas appréciée. Rousseau l'avait d'instina, mais une exactitude à courte vue, un peu myope. Quant à Léonard, il ne s'inquiète de rien. H en arrive i l'extravagance. Dans les montagnes du Forez « les grenades pendent de tous côtés aux arbres » ! Cela me rappelle la description d'une Promenade à la grotte de la Balme, que publia jadis la Revue du Lyonnais : « Nous quittâmes Pont-Chéry, caché, comme une ville andalouse, au sein des prairies et des bouleaux... »
Léonard est Êibriqué de Gessner et de Rousseau. H £dt comme de certains peintres quil, même en peignant d'après nature, peignent encore d'après des tableaux. D'une part. Dieu n'est jamais que YÊtre suprême; plus Faldoni « réfléchit sur l'état dvil, plus il sent combien nos institutions d^radent l'ouvrage de la nature; » ailleurs, « (f affreux pr^'ugés nous accablent de leur joug; des hommes superbes élèvent un mur de séparation entre une amante, etc. » ; il Ëdt tremper un curé, le curé
Lm VitQkHm Ij ftm miw . t$
sensible, dans toutes les manigances amoureoses sans le moindre scrupule; ce n'est pas un vicaire ^ c'est un curi savoyard. Voilà Rousseau. — D'autre part, « Faldoni r^agm sa demeure. Les bonnes gens qui lui ont ouvert leur asyle l'accueillent avec une joie qui le touche; il s'amuse du tableau de cette &mille vertueuse. » H y a des « bergers aux mœurs pures » ; des vases de terre « él^;amment tournés » ; des « mets sin^ies et choisis, parfumés par des corbeilles de fleurs qui couronnent ce banquet rustique ». Ailleucs, « on entend des flageolets et des cornemuses. Une troupe villageoise^ vêtue proprement et avec goût, parut; on se mit i danser, etc.. » Voilà Gessner et ses bergers de trumeaux. C'est pour tout cela qu'on a inventé le mot de rococo.
^ De la lecture de ce roman, je tire une morale. Le texte m'en est donné par une charmante Anglaise du dix-huitième siècle, miss Beny, et ce texte, je le recommande aux poètes, aux romanciers, et... aux amoureux eux-mêmes.
« De toutes les passions, l'amour est, à mon avis, celle qui admet le moins les descriptions exagérées. C'est en soi une exagération, et le seul moyen d'intéresser profondément les âmes sensibles (encore ! miss Berry, vous êtes tout de même du dix-huitième siècle !) est d'en modérer l'expression et de laisser beaucoup à deviner au lecteur. »
Amen.
2 fivrier i8ya.
^ ANS doute, les chemins de fer, c'est une bien belle imagination. Pas moins, c'était fort agréable aussi, ces chaises de poste, qui, larges, superbes, arrivalent au triple trot de quatre chevaux, les deux postillons en culottes collantes de peau de daim, bottes à Técuyère, petite veste bleue, soutachée de rouge et d'argent, avec deux petits pans par derrière, minuscules, à seule fin qu'ils ne pussent être pris entre la selle et le reste, ce qui aurait été désagréable pour celui-ci; chapeau de cuir verni, très bas, avec bourdalou d'orj au bras gauche une plaque aux armes de France; dans le dos un petit cor, pour avertir de loin les palefireniers d'amener leurs chevaux du relais sur la route. Les postillons avaient des fouets à manche court, et tout le temps clic, clac, die, clac ! Le soir, les biceps leur en disaient mal. Dans la chaise, étendu, un
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milord anglais, avec de grandes dents et des Êivoris ronges. — Cest un sptaaLdt que je regretterai toujours.
Ces postillons n'étaient point de vulgaires charretiers au service du maître de poste. Ce n'était rien de moins que des « fonctionnaires >. Us avaient un livret, et, après trente ans de service, avaient droit à une somptueuse retraite de 150 firancs. Mais, comme tout fi3nctionnaire, ils étaient sujets à révocation. Os n'avaient point d'appointements. Seulement ils touchaient 20 centimes par kilomètre, du voyageur qu'ils conduisaient, ou de l'État pour la malle-poste. Mais leurs plus beaux revenus, c'étaient « les guides », «/ «4 les pourboires du voyageur expansif, qu'ils conduisaient alors au grandissime galop. Les chevaux étaient payés comme le postillon (sauf qu'ils n'avaient pas de pourboires). Mais il y avait supplément pour les renforts, qu'on multipliait aux montées, etc., bref, toute la petite oie. — Pour voyager en poste, on le voit, il £dlait avoir les rognons couverts, conune nous disons à Lyon.
Les postillons avaient parfois fort bonne mine, témoin le postillon de Lonjumeau, musique d'Adolphe Adam. Voire me suis-je laissé conter qu'une grande dame, célèbre au commencement du siècle pour son génie littéraire et vertueux, feisant un voyage en poste, elle avait devant elle un postillon si ferme, qui rebondissait si gentiment sur sa selle , qu'elle ne sut pas se défendre d'un tendre pour lui, et feillit ensuite mourir de honte, ce qui serait certainement arrivé, si elle n'avait pu se
consoler de sa chute par d'autres chutes, mais plus séantes à une grande dame.
Les choses vieillissent si vite que nous ne savons déjà plus exaaement ce que c'était que les maîtres de poste.
Louis XI, qui les créa, leur donna le nom de Muttres tenant Us chevaux courants pour le service du Roi y et, en effet, ce ne fat que plus tard que Ton ajouta à ce service le transport des correspondances privées d'abord, puis celui des voyageurs.
La charge, au début était héréditaire. Mais, en 1672, l'hérédité fat supprimée, et leur nomination appartint au surintendant des postes; toutefois, leur « brevet » demeura transmissible, et ils se trouvèrent exactement dans la situation de nos oflSciers ministériels, notaires, avoués, agents de change, etc., qui peuvent vendre leur charge, mais dont le successeur doit être agréé par le gouvernement. L'administration pouvait les obliger à vendre leur brevet, et même le confisquer purement et simplement par voie de révocation, mais ce dernier cas était fort rare, et il y allait quelque Êiute capitale.
Toujours comme les officiers ministériels, les maîtres de poste étaient astreints à la formalité du serment. Ils avaient un uniforme ven avec épée, qu'ils ne mettaient jamais, sauf lorsqu'ils galopaient, comme ils en étaient tenus, à la portière de la voiture des souverains. Charles Mottard, le maître de poste de Lyon, si connu, ne revêtit son habit qu'une seule fois, pour galoper à la portière du carrosse de Pie Vil, lorsqu'il passa par Lyon, en allant sacrer Napoléon P'. Dans les autres circonstances, rares, où il avait à remplir ce devoir, Mottard se Êdsait remplacer par un de ses fils.
Le service des maîtres de poste ne se confondait pas avec celai du bureau des postes. Le maître de poste était simplement chargé du transport pendant quatre lieues, ou davantage, s'il avait les brevets de plusieurs relais. En 1788, le direaeur des postes de Lyon était M. Tabareau, le père, j'imagine, de celui qui fut doyen de notre &culté des sciences. Il avait sous ses ordres trois contrôleurs, dont Vasselier, le poète, de TAcadémie de Lyon. Le maître de la poste aux chevaux était un M. Leder, et son bureau était au « cu-de-sac des Célesdns », ce qui est aujourd'hui la rue des Templiers. M. Dervieux Taîné était directeur-général des a Diligences, Gxhes et Messageries du Dauphiné, de la Provence et du Languedoc. » Les coches étaient des bateaux, remontés par des chevaux, qui Essaient le service entre Lyon et Arles.
En 1793, ce M. Dervieux était devenu maître de poste de Lyon. M. Qiarles Mottard, son gendre et son successeur, est une figure lyonnaise trop marquée pour ne pas s'y arrêter.
n était d'Avignon, né en 1768 ou 1769, fils d'un fiibricant de florences, dont l'industrie était abrs importante à Avignon. Arrivé à Lyon, en 1786, pour y apprendre le commerce des soies, il y avait déjà travaillé assez fiiictueusement, lorsque survint la Révolution, puis l'insurrection lyonnaise de 1793. Mottard prit les armes, et, à un poste avancé au delà du pont de la Guillotière, fut blessé à la cuisse par une balle qui contourna Tos sans le briser.
Au moment de la prise de la ville il était à Thôpital. Lorsque des commissaires vinrent dresser le relevé des blessés, mi infirmier fut saisi de pitié, et, s'écriant : t Ce serait dommage de laisser guillotiner un si beau garçon !» il le fourra dans une huche à pain.
Sorti de THôtel-Dieu, il fut recueilli par une dame d'Avignon qui le cacha chez elle, au péril de sa vie. Il y allait de la guillotine. Une fille, devenue la maîtresse d'un conventionnel, lui procura un Ëiux passeport, et il sortit dans la malle-poste, un jour que la pluie battante empêcha les employés de la barrière lyonnaise de contrôler de trop près le signalement. Il passa le reste de la Terreur à Gex, vivant chez de braves cultivateurs. Puis, après le 9 thermidor, il revint à Lyon, mais ruiné.
A son arrivée il avait retrouvé un ami d'enfimce, Artaud, aussi d'Avignon, qui fut un érudit très distingué, et devint plus tard conservateur du musée de Lyon. Le malheur commun les réunit, et ils jurèrent de ne pas se séparer. Mottard voulut s'engager, mais sa taille le plaçait dans les cuirassiers, tandis qu'au contraire Artaud fut jugé trop Êiible pour pouvoir être enrôlé. Tous deux se décidèrent abrs i des carrières civiles.
Mottard entra dans la maison Dervieux comme inspecteur du service entre Lyon et Marseille. La génération de ce temps était énergique. H voyageait sans cesse, toujours & cheval, par des routes horribles.
En 1797 il épousa M^ Dervieux et devint l'assodé de la maison.
La poste était alors dans les bâtiments du Palais-Royal, c'està-dire i Tangle de la rue du Plat et du Port du Roi (aujourd'hui quai des Célestins), i l'entrée du pont de rÂrchevèché. Comme on sait, le quai Tilsitt n'existait pas encore.
Quelques années après, la grande maison Dervieux liquida. Mottard garda la poste', et M. Pierre Galline, le père de M. Oscar Galline que nous avons tous connu président de la Qiambre de commerce, M. Pierre Galline prit les voitures, les coches ayant cessé le service. Pendant un demi-siède les Lyonnais sont montés dans les messageries Galline.
La première condition pour que les maîtres de poste vécussent, c'est qu'on n'arrêtât pas les diligences.
On se figure difficilement aujourd'hui ce qu'était l'anarchie sous la Convention et le Directoire. Les bandes de chauffeurs jetaient la terreur dans la population tout entière. Ma mère me contait que dans chaque maison on avait réuni des armes. Chez nous, à Sainte-Foy, on mettait de la lumière toute la nuit sur la coudière d'une haute fenêtre. Cette fenêtre, quoique ne donnant pas sur le chemin, pouvait en être vue, et l'on espérait que les malÊdteurs, s'apercevant ainsi que l'on veillait dans la maison, y regarderaient à deux fois avant de l'attaquer.
Quant aux arrestations de diligences à main armée, c'était
I. Entre Dervieux et Mottard figure un autre titulaire. Je trouve en Tan IX (du 23 septembre 1800 au 22 septembre 1801) un « citoyen Guillaume Math, maître de poste, rue du Plat, n9 7, maison Fay ». Dans Talmanach de Tan XI, le nom est orthographié Maté, même domicile. Ce Math ou Maté était probablement un fermier de l'entreprise Dervieux.
pain quotidien. Jusqu'au milieu de ce siècle, une diligence portant des « groups » de l'État était toujours escortée de gendarmes se relayant de brigade en brigade. Lorsque, en 1834, nos parents furent accompagner à Aix notre frère Barthélémy dans les messageries Galline, la diligence fut précédée tout le voyage par deux gendarmes, la carabine au poing. Mais cette garantie n'était pas toujours suffisante. Vers 1820-25 la diligence de Montélimart à Nyons, malgré son escorte, avait été attaquée, presque aux portes de Nyons, par des , individus masqués, sortis brusquement d'une a baume ». Les gendarmes, bravement, s'enfuirent sans tirer un coup de feu'. On ne prit jamais personne, bien entendu, mais tels et tels furent soupçonnés; et encore aujourd'hui lorsque, dans les grandes occasions, dans les réunions électorales, par exemple, on s'injurie, comme il est juste, on s'accuse respectivement d'être le pedt-fils d'un de ceux qui ont arrêté la diligence.
Un des premiers soins de Bonaparte fut d'organiser une colonne volante pour rétablir la sécurité au moyen d'exécutions sommaires*. Le remède agit cito, omnino, je n'ose ajouter jucunde.
1. M. Dupuy, député de la Drôme en 1871, était au nombre des voyageurs.
2. Le centre principal des brigands entre Lyon et Marseille était aux environs de Bollène, où se firent beaucoup d'exécutions. Pourtant, le fameux Viarsac, de Venterol, qui fut des années la terreur du pays, ne fut pris que bien plus tard , à Nyons, et guillotiné à Venterol. Chaque village daube volontiers le village voisin. Pai entendu raconter par des gens de Bollène que, lorsque l'administration voulut nommer un maire à Saint- Restitut, on ne trouva que des gens qui avaient arrêté la diligence ou du moins en étaient accusés. Fin de compte, disait le narquois, on mit la main sur mi qui ne l'avait pas arrêtée, mais son père l'avait £dt. Les arrestations
a34 I-^ VIEILLERIES LYONNAISES
Le rétablissement de Tordre n*alla point sans plus d'un acte arbitraire. H ne Êiudrait pas croire que les abus fussent le privilège des gouvernements libres. Au contraire, il y sont plus Étalement dénoncés. On en dénonce même quelquefois qui n'existent pas. Les postes dépendaient du ministère des finances et comprenaient deux divisions, celle des postes aux lettres et celle des postes aux chevaux. M. Mottard racontait qu'un direaeur des postes imagina de s'adjuger à lui-même, i des prix fixés par lui-même, tous les transports des lettres sur les lignes autres que les routes nationales, et les vendit ensuite en détail de gré i gré aux divers entrepreneurs. Le plus beau, c'est que cela ne parut pas le moindrement extraordinaire.
Le G)nsulat et l'Empire fiirent l'âge d'or des maîtres de poste. La poste de Paris appartenait alors i la fimiille de la Glandière. C'était un assez joli poste, employez le masculin ou le féminin, comme il vous plaira. Lorsque, en 1814, M. Dailly épousa l'aînée des jeunes filles de la maison, le brevet de Paris lui fiit compté quatorze cent mille fi:ancs (qui vaudraient plus du double aujourd'hui). A ce moment, la poste de Paris occupait sept cents chevaux et recueillait environ 120 000 firancs de droits de poste. Void en quoi consistaient ces droits.
Sous Louis XVI et pendant la Révolution, les services
de diligence se perpétuèrent, mais à Tétat sporadiqae, jusqu'à des temps rapprochés de nous. Encore dans les premiers jours de janvier 1848^ la diligence d'Avignon à Nîmes fut attaquée et dévalisée.
LES MAmiES DE POSTE 2$$
étaient mal organisés, les relais mal pourvus. Pour y remédier, la Convention édicta une loi aux termes de laquelle toutes les voitures publiques partant i heures fixes, et annoncées par affiche, devaient payer vingt-cinq centimes par cheval et par huit kilomètres parcourus, au relais devant lequel elle passait. Cela permit au gouvernement d'imposer aux maîtres de poste Tentretien d'un certain nombre de chevaux, fixé d'après la distance des relais, avec obligation de marcher à une vitesse désignée.
Ce sont ces vingt-cinq centimes qui, mis bout à bout, finissaient par &ire cent vingt mille firancs de rente.
Napoléon était trop administrateur pour ne pas se préoccuper du bon fonctionnement du service des postes. En passant à Lyon il remarqua Mottard et s'entretint avec lui des améliorations possibles. Ce fut notre compatriote qui lui suggéra de réquisitionner, dans un cas de mobilisation, les voitures et les chevaux des cultivateurs et de les atteler en poste. Ce moyen fut employé pour transporter rapidement les corps d'élite au camp de Boulogne, et aussi la garde sur les bords du Rhin, lors de la campagne d'Ulm et d'Elchingen.
Uempereur avait enjoint aux maîtres de poste de toujours conserver un attelage firais pour le service de la malle et de n'en disposer sous aucun prétexte. A l'un des passages de l'empereur, le maréchal Duroc vient demander des chevaux. n n'en restait plus de disponibles. Le grand dignitaire allègue
2^6 LES VIEILLERIES LYOKNAISES
son service, et veut se saisir des chevaax destinés à la malle. Résistance énergique de Mottard. Fureur du maréchal qui, de guerre lasse, envoie à l'empereur, logé à l'archevêché, un mot par un aide de camp. Celui-ci rapporte la lettre, en marge de laquelle l'empereur avait écrit : Refusée
Les maréchaux de l'Empire étaient d'ailleurs, à l'exemple du maître, durs et impérieux. Un jour Lannes, habillé en bourgeois, passait en poste, seul sur la banquette du fond, son sabre dans le fourreau étendu sur la banquette du devant. Pendant qu'on relayait à Saint-Fons, un gendarme s'approche et demande au voyageur son passeport.
— Je suis le maréchal Lannes.
— Alors, monseigneur le maréchal doit savoir ce que c*est que la consigne, et je le prie de me montrer son passeport.
Lannes saute à bas de la voiture, prend en guise de bâton son sabre avec le fourreau sur la banquette*, et en assène une grêle de coups sur le malheureux gendarme en lui disant :
— Voilà qui t'apprendra à douter de la parole du maréchal Lannes.
Une curieuse institution du temps fat le service des courriers de l'empereur. On sait que ces courriers allaient du point de
I. Duroc était cependant un favori de l'empereur, qui, au dire de Mottard, le chargeait de certaines missions intimes et délicates. A Lyon il dénicha la belle M«a« ***, femme d'un brasseur. Ce fut, prétendait notre auteur, la seule dont l'empereur ait complimenté Duroc, en lui disant le lendemain : « Tu as eu la main heureuse. » Le mari fut bombardé receveur général dans une grande ville, et, une trentaine d'années plus tard, fut impliqué dans un célèbre procès en corruption.
départ, Paris par exemple, jusqu'à Rome, Madrid ou Berlin et réciproquement, sans quitter la selle. Au bout de vingt-quatre heures ils étaient « enroidis ». Pour changer de bidet, quatre hommes les transportaient, (Wtc leur sdlt (le changement les eût écorchés), sur leur nouvelle monture. C'était une manœuvre à laquelle les palefreniers de Mottard étaient exercés. Les courriers n'avaient pas de chemise, mais un collant en peau fine et sans aucun pli. Leur seule allure était le triple galop. Un postillon à cheval les accompagnait, et du premier relais ramenait les deux bidets.
Le plus célèbre courrier fut Moustache, qui avait apporté les nouvelles des grandes victoires, et auquel l'empereur, fort superstitieux, tenait comme à sa redingote grise et à son petit chapeau les jours de bataille. On le portait, toujours avec sa selle, de la cour des Tuileries aux pieds de Joséphine, à qui il remettait ses dépêches en criant : « Victoire ! » — Tout lui était permis. Une fois il garda un bidet, dont il trouvait le galop doux, de Lyon à Bourgoin (41 kilomètres), où le cheval tomba et creva sous lui, cas de destitution du courrier. Mottard se plaignit. On lui répondit : « C'est Moustache; ne dites rien; voilà 500 francs. » A ce prix, Mottard aurait consenti à ce qu'on crevât toute l'écurie.
L'année 1814 fut particulièrement cruelle pour Mottard. H fut souvent réquisitionné pour conduis les fourgons de Bubna, chargés de l'argent provenant des contributions dont Lyon fut frappé. Ils ne marchaient que la nuit. Six chevaux les traînaient péniblement.
Pendant cette même occupation autrichienne, Mottard et son fils aine, âgé de seize ans, allèrent un jour à leur relais de Saint-Fons; ils trouvent tous leurs chevaux dehors et quarante chevaux de la cavalerie ennemie installés à leur place.
Mottard ordonne aux palefireniers de détacher ces chevaux. Personne n'ose. H appelle son fils, et ils se mettent à Ëdre la besogne eux-mêmes. Arrivent les Autrichiens, sabre nu. Mottard et son fils de crier : FurtI Bubna, Post-master l ^ C'était tout ce qu'ils savaient d'allemand. Les Autrichiens crurent à un ordre de Bubna, et décampèrent sans mot dire.
A son retour de l'Ile d'Elbe, Napoléon, qui logeait à l'hôtd de l'Europe, fit quérir le maître de poste et lui demanda brusquement :
— Les chevaux qui ont emmené le comte d'Artois sont-ils de retour?
— Non, Sire; mais je dois dire à votre majesté que j'ai donné l'ordre de ne pas laisser son Altesse dans l'embarras, et de pousser jusqu'à Tarare, si les relais de la Tour-de-Salvagny et des Amas sont désorganisés.
— C'est bien. Vous avez bien agi.
Napoléon se fit ensuite raconter par Mottard les circonstances
I. Mottard estropiait tnfurt le mot allemand /or/, c dehors I partez! > Ce mot, avec plusieurs autres, aussi plus ou moins estropiés (crompùrt^ pomme de terre ; fairt cbdofe^ dormir ; TartdfUy Allemand, etc.), nous est resté de l'invasion. Il a été généralement corrompu en fourt^ et lorsque j'étais petit et que ma mère voulait me £ûre d^erpir de quelque endroit, elle me criait toujours : Fourt l Fourt I ^ Qpant ii post-master (directeordes postes), c'est Postmeister, estropié ou plutôt remplacé par le mot anglais.
du départ du comte d* Artois. Lorsqu'à sut qu'abandonné par son r^;iment, le prince n'avait été suivi que d'un seul hussard.
— Je le décorerai, fit Napoléon*.
Puis il ajouta :
— Vous ne vous attendiez pas à me revoir, n'est-ce pas? Les Français ont besoin d'être sévèrement gouvernés; vous ne l'étiez pas du tout. H Êdlait que je revienne.
A partir de 1815, disait Mottard, la tranquillité fut rétablie dans l'administration, le despotisme moins marqué, l'arbitraire diminué. Donc, ajoutait-il judicieusement, il y a moins à en raconter. La Restauration fut avant tout un gouvernement économe. On diminua les dépenses pour la création de routes nouvelles. Certaines circonstances, narrées par M. Mottard, semblent montrer toutefois qu'il n'était pas complètement à l'abri de la corruption.
Le gouvernement de juillet, au rebours de la Restauration, fit énormément pour la viabilité, et établit des services dans toutes les directions.
En 1812, Mottard avait acheté le brevet de Saint-Fons, puis celui de Saint-Symphorien d'Ozon. Ceux de Briguais et de la Tour-de-Salvagny lui avaient été concédés par l'administration après la ruine des titulaires. H conserva jusqu'à sa mort la poste de Saint-Fons, qui était enclavée dans ses propriétés, et
I. Napoléon était rhomme des phrases à eflfet, mai* ''^ '•«-•î"»*» w-« ^«'«i n'ait oublié de décorer le hussard.
240 LES VŒnXERIES LYONNAISES
dont le brevet fut transmis à son fils. H avait vendu succesâvement les autres.
Les maîtres de poste qui avaient précédé Mottard s'étaient ruinés; ceux qui lui succédèrent se ruinèrent. Seul il fit une fortune, et considérable. Sous Louis XVI, et encore plus pendant la Révolution, les routes étaient dans un état tel que les voitures n*y pouvaient circuler qu*avec les plus extrêmes difficultés. Sous le Q>nsulat et l'Empire elles devinrent praticables; les voitures ne fiirent plus arrêtées par les brigands; la fortune publique se relevant, il y eut des gens pour voyager en poste. Enfin, les chevaux étaient à bas prix. Les bidets valaient 150 firancs, et aoo les malliers et porteurs. En 1855, quand la poste de Saint-Fons cessa de fonctionner par suite de l'ouverture de la section de Lyon-Valence sur le chemin de fer P.-L.-M., les prix moyens des chevaux étaient de 525 à 550 firancs. Le ipaitre de poste de Lyon, astreint à un choix, les payait 700 à 800 fi:ancs. Les gages des palefireniers s'étaient accrus en proportion.
Malgré les conditions avantageuses dans lesquelles il exerça, il n'est pas à douter qu'à la place de Mottard maint autre n'eût pas réussi. H y Êdlait sa forte main, son coup d'oeil, son énergie, son esprit d'administration. Napoléon devait apprécier cet homme.
En ce temps-là, les écuries de la poste étaient installées sur un emplacement au numéro 9 de la rue Boissac, où, vers 1839, une belle maison fiit construite, qui appartient encore à la Êunille. H fiiut se rappeler que la partie de la rue de Bour-
bon comprise entre la rue Sala et Bellecour n'a été ouverte qu'en 1838. Les terrains et bâtiments de la poste s'étendaient de la rue Boissac à la rue Saint-Joseph, vis à vis du portail de Saint-François.
Mottard vendit en 1836 son brevet de Lyon pour trois cent mille francs '. Les droits de poste, à eux seuls, rapportaient trente-six mille francs. La poste occupait cent vingt à cent trente chevaux. Au service de la poste était joint celui des omnibus de la ville, qui en occupait quatre-vingts.
Mottard mourut subitement le 12 mai 1851, à Avignon, dans une ancienne maison de la Êimille, qu'il avait rachetée. Il avait 83 ans. C'était un homme de haute stature, robuste, énergique, doué de la acuité du commandement, vif jusqu'à
I. L'acquéreur fut un nommé Gringeat, entrepreneur de messageries à Grenoble. U ne réussit pas et vendit, en 1838, à Gdlletot, de Bourgoin. Celui-ci dut transférer les écuries sur la place Louis XVm, alias Charaba* rat, là où s*élève Fhôtel d'Angleterre. Cailletot mourut en mauvaise situation de fortune et le brevet passa à Richard, important créancier. Richard mourut à son tour, et en 1846 César Luçotte devint acquéreur à vil prix, car la valeur du brevet se trouvait réduite de plus en'plus à chaque insuccès. En outre, Tinva^on de la vapeur par les bateaux d'abord, par le chemin de fer ensuite, présageait la ruine prochaine.
Lucotte était le fils du renommé traiteur qui tint l'hôtel des Princes, passage Couderc, de 181 9 à 1832, puis l'hôtel du Parc, place des Carmes, de 1832 à 1844. César Lucotte fut le dernier maître de poste de Lyon ; l'ouverture du chemin de fer entre Lyon et ChAlon en 1854, puis entre Lyon et Valence en 1855, causa la cessation virtuelle du service. Il avait conservé l'exploitation des omnibus, lorsque le gouvernement concéda à une sodété le droit d'établir un service sur tout le réseau de la ville. Lucotte mourut peu après, en août 1862.
Lu Vmlkrùs ly omm ists , té
la violence. Dans sa vieillesse il contait beaucoup et bien. Quoique Napoléon eût feit sa fortune et qu*il eût été son grand admirateur, au moins jusqu'en 1807, il avait gardé la vieille foi légitimiste et catholique de l'Avignonnais.
Avec lui disparut le type du « maître de poste ». On aura beau dire, le maître de poste était quelque chose de plus pittoresque et surtout de plus « autonome » que le chef de gare. Dans notre société moderne les hommes ne deviennent plus que les rouages d'une montre immense. — Il est vrai que les voyageurs ne se plaignent pas du changement.
Mottard laissa deux fils. L'aîné, Eugène, resté maître de poste de Saint-Fons jusqu'à la suppression du service, est mort en 1885. Ce fut, dans sa jeunesse, un chanteur de salon en réputation, conmie Feuillet, Relave, Arnaud, et plus tard Dubouret et M. Renard.
Le second fils, Adolphe, est mort célibataire en 1868. Qjai, parmi les Lyonnais, ne l'a connu ? Dans le monde des théâtres, qu'il fréquentait beaucoup, on lui avait donné le surnom de Fauteuil (pour feux œil) ou de Brique-à-l'œil, à cause de son œil de verre. H avait, en efiet, perdu un œil dans son enfence, par suite d'un horrible accident : un coup de couteau. H me souvient des années que je prenais de fois à autre l'onmibus de Lucotte pour aller au Grand-Théâtre. En fece de la rue Boissac on était sûr de le voir s'arrêter pour recueillir Adolphe Mottard. C'était le beau temps des Renard, des Belval, des Achard. Tous ces souvenirs sont loin déjà, et le Temps roule les emportant, et nous avec.
// novembre 18^0.
YON est Lyon. Tant pis ou tant mieux, ceux qui sont nés chez nous, y ont vécu longtemps, ont contracté un certain pli. Ds pensent d'une certaine manière, prononcent les mots d'une certaine manière, emploient de préférence certaines locutions, en dépit parfois de toute leur envie de feire les Parisiens. Encore bien que la £icilité merveilleuse des communications, le moule uniforme de l'éducation moderne tendent à &ire de plus en plus de toute la France une monotone et 6tigante répétition d'elle-même sur tous les points de son territoire, tout n'a pas encore disparu. Même après les percements de la rue Impériale et de la rue de l'Impératrice, il existe encore quelque chose de lyonnais, il existe quelques Lyonnais,
Et s'il n'en reste qu'un, je serai celui-là*
Ces réflexions me venaient à Tesprit en relisant l'autre jour un roman que le journal le Salut public publia vers la fin de 1871, et qui a pour titre Etienne et Mariette^. Si de fortune vous Tavez lu, vous n'aurez pas manqué à dire : cette fois, voilà bien du vrai lyonnais, bon ou mauvais, il n'importe, mais tiré au tonneau. Non seulement le matériel, pour ainsi dire, est lyonnais : rues, quds ou paysages, mais aussi le moral. Un personnage comme celui d'Édenne serait impossible à Paris; il serait plus vif, moins en dedans ; plus hardi, moins imprégné de traditions religieuses. Mariette est une sorte de grisette, mab combien différente, elle aussi, d'une grisette parisienne; tout autant que le style de Murger est différent de celui de l'auteur lyonnais*. Cette Êiçon d'écrire, quel que soit le jugement que l'on porte sur elle, c'est la marque de 6brique, comme ces pièces de taffetas qui portaient à la première &çure le nom de Claude- Joseph Bonnet.
n n'y a guère qu'un homme né dans une ville ou bien y ayant vécu depuis son en£mce, qui puisse convenablement prendre cette ville pour cadre d'un roman. H ne suffit pas de connaître les êtres, de Ëiçon à ne pas &ire passer les gens sans transition de la rue de l'Arbalète dans la rue de l'Ane; de ne
1. Ce roman a paru depuis en librairie (18S6) dans un volume intitulé Les Histoires.
2. Cet auteur étant un ami de Puitspelu, celui-d n'a pas cm devoir s'arrêter davantage au roman en question.
pas Êdre voir de Fourvîères, à Texemple de M. Emile Montégut, les pointes des monts d Auvergne derrière les montagnes du Lyonnais et du Fort^. Le caractère des gens, leur humeur^ leur Êiçon d'aimer et de souffrir, leur &çon de sentir toutes choses enfin, varie avec les pays. Vainement placerez-vous des scènes de passion à Arles, par exemple, dans les Arènes, aux Alyscamps, ou dans les ruines couleur d'or de Montmajour, vous n'aurez rien feit, si vos amoureux parlent ou sentent comme des Lyonnais. Une jeune fille qui se meurt d'amour à Arles ne meurt pas de la même manière que celles de Brindas ou de Venissieux, encore qu'à Venissieux ou à Brindas on puisse aussi mourir d'amour.
Or, le premier caractère d'une œuvre d'art digne de ce nom, c'est ce trait de profonde vérité que l'on ne rencontre que lorsque Ton a vécu avec les choses et dans les choses. On ne^saurait avoir la prétention de Êdre le portrait de quelqu'un que l'on n'a jamais vu, et Ton ne saurait avoir la prétention d'être absolument juste, si l'on ne Eût un portrait. Ainsi, le peintre ne produit rien de vrai, de varié, d'individuel, s'il peint de tête, ou de chiCy conmie disent les artistes. H lui Êiut un modèle dont il s'éprenne et qu'il tâche i &ire passer sur sa toile, sans cependant le Êdre toujours passer tout entier, tel qu'il est; il Êiut plutôt, il 6ut presque toujours le voir plus qu'il n'est, sans le voir autrement qu'il n'est.
G)nclusion : je défends absolument à un Parisien de Êdre un bon roman lyonnais. Ce n'est pas i dire que, pour être bon, il suffise au roman d'avoir le caractère lyonnais; mais il ne
sera pas bon, s'il n'est pas tout à Eût lyonnais. Nous dirons même qu'il y a toujours dans une œuvre, fÛt-elle mauvaise, mais franchement autochtone , une certaine saveur qu'on ne saurait trouver dans ces romans-omnibus, dont on peut placer indi£férenmient le cadre à Moscou, à Paris ou à Madrid.
Avec les romans on me permettra bien de mettre les œuvres de théâtre?
La pljus ancienne œuvre de ce genre, à ma connaissance, dont Tauteur ait jugé à propos de placer les personnages à Lyon, est la Suite du Menteur, que G)meille donna en 1643.
G)meille avait-il visité Lyon ? — Rien ne paraît4'indiquer. Les scènes du Menteur se passaient à Paris. Plus tard, désireux de lui donner une suite, à la Êiçon espagnole, il supposa que Dorante, à l'instant d'épouser Lucrèce, avait fiii de Paris avec l'argent de la dot :
Je pars de nuit en poste, et d'un soin diligent. Je quitte la maîtresse et j'emporte l'argent.
Ces manières de &ire, peu castillanes, ne laissent pas de jeter un certain froid sur les sentiments que Ton éprouve en général pour un héros de théâtre, surtout un héros de Corneille.
Cependant Dorante, devenu sage et repenti, forme le projet de regagner Paris. Une erreur le Êdt arrêter au moment où il atteint les portes de Lyon, comme accusé d'avoir tué un homme en duel, et, au premier acte, on le voit dans la prison de Lyon, qui était à cette époque la célèbre prison de Roanne. Mais depuis qu'elle renferma Dorante, elle fut reconstruite
deux fois, en 1686, et peu avant la Révolution, cette fois par l'architeae Bugniet, qui me semble avoir appartenu à Técole de Ledoux. H s'attache à donner à son architecture une intensité d'expression en harmonie avec la destination, et je vois encore, sur une petite place au bord de la Saône, la porte basse et bardée de fer, d'aspect lugubre, qui a donné lieu à notre commun dicton : « gai comme la porte de Roanne. »
Une jeune dame lyonnaise. Mélisse, s'éprend de Dorante, rien qu'à le voir entrer en prison. Là commence une intrigue dont le principal intérêt repose sur ce que Dorante, le menteur , confronté avec Qéante, le meurtrier véritable, qu'il reconnaît par&itement, refuse d'une Êiçon chevaleresque de le trahir, bien qu'il ignore d'ailleurs que Qéante soit le frère de l'aimable Lyonnaise inconnue dont la tendresse le poursuit jusques derrière les portes de Roanne. Dorante était comme ces marquis de l'ancien régime qui trichaient au jeu, mais par ailleurs de la délicatesse la plus poussée.
n est à supposer que Corneille a placé à Lyon les scènes de sa comédie, uniquement parce que cette ville était sur la route que l'on suivait pour aller d'Italie à Paris. Cependant il connaissait assez notre ville pour ne pas ignorer Bellecour, car Mélisse dit à Dorante :
Je loge en Bellecour, environ au milieu, Dans un grand pavillon...
Et au quatrième aae, Philiste, le rival de Dorante, lui dit aussi :
Jusques en Bellecour je vous ai reconduit
En 1672, M"« de Coulanges, qui était la belle-fiUe de l'intendant de Lyon, messire Dugué ou du Gué de Bagnols, mandait à M"* de Sévigné : « Les violons sont tous les soirs m Bellecour... »
Dans le livre IV des Confessions de Jean-Jacques, on lit au début d'une anecdote, d'ailleurs fort dégoûtante : a J'étois un soir assis en Bellecour... »
On voit que notre vieille locution lyonnaise dont les Parisiens se moquent tant : a Je vais en rue Impériale; je demeure en Serin; je me suis baigné en Saône », on voit que cette locution a de qui tenir. Elle était française, incontestablement, il y a un siècle, et il n'y a pas la moindre raison pour qu'elle ait cessé de l'être. Elle se perd cependant et ne sera bientôt plus que dans le populaire, mais il n'y avait naguère pas un seul bon Lyonnais de la vieille roche qui ne l'eût conservée, et si aujourd'hui les membres de notre conseil municipal vont se promener « sur la place de Bellecour », je ne doute pas que ceux du conseil au temps de Louis-Philippe, moins savants que nos démocrates, n'allassent tout shnplement se promener « en Bellecour ».
En devant un nom de rivière, de rue ou de place, au lieu de dans le y est tout bonnement un latinisiqe, que nous autres Lyonnais avons pieusement conservé. In bella Cohorte, auraient dit nos pères au temps d'Auguste; j'entends nos pères qui appartenaient au peuple.
Par exemple, pourquoi dit-on jeter en Saône, et jeter au Rhône, car en Rhône serait un solécisme monstrueux ? Pourquoi, je n'en sais absolument rien, mais c'est comme cela.
Au dehors, cette locution sert toujours à feîre reconnaître les Lyonnais, car elle surprend extrêmement les Parisiens, aussi bien que le moi fatigué dans le sens d'indisposé. Mais/û(igué règne et régnera longtemps. Le Lyonnais a beau être stylé par les instituteurs, il ne peut parvenir à se débarrasser de cette expression. Elle lui colle à la bouche. A part positivement le professeur de littérature du collège, il n'est personne à Lyon, du marquis au tafietatier, de VÈcho dt Faurvières au Défenseur des droits de P homme \ qui ne soit fatigué quand il tousse; et comme tout le monde, tousse, tout le monde est fatigué. Et si le professeur de littérature du collège ne le dit pas, c'est simplement parce qu'il n'est pas de Lyon, ou peut-être même simplement parce qu'il ne tousse pas.
Mais fatigué signifie au besoin plus qu'indisposé, il signifie aussi malade. Quand on dit de quelqu'un qu'il est bien, bien fatigué, cela signifie généralement qu'il ne passera pas la nuit. Or, si l'on vous dit de quelqu'un qu'il est bien fatigué, la politesse exige que vous répondiez invariablement : « H faut espérer que ça ne sera rien. » L'excellent M. de ***, que nous avons tous connu, « soignait » la « chaise » d'un membre de l'Académie de Lyon, qui était fort malade. M. (ie ***. allait assidûment prendre de ses nouvelles. Un jour, à son comment va-t-il accoutumé, la bonne répond : « Monsieur est bien fetigué ! — n feut espérer que ça ne sera rien. — Le lendemain : — G)mment va-t-il? — Monsieur est mort! —
I. Le Défenseur des Droits de Thomme était un des nombreux journaux communards éclos au lendemain de la guerre.
Digitizs
M. de X..., dans la confusion des sentiments qui s'agitaient en lui, de répondre à la hâte : — Il Êiut espérer que ça ne sera rien.
Se ménager va de pair avec être fatigué. Se ménager, c'est soigner sa santé. Se ménager, c'est boire du sirop de Cuillermond, mettre des emplâtres de toile souveraine de la rue Saint- Jean, avoir du coton dans les oreilles, éviter les courants d'air, ne &ire d'excès d'auome sorte. Aussi , comme à Lyon tout le monde est &tigué, on ne se quitte jamais sans se dire : a Ménagez-vous ! » On se le dit même quand on n'est pas fatigué. J'avais un cousin et une cousine de Paris, jeunes mariés, qui étaient venus en vo3^e de noces chez mon père. Rien de plus ébahis qu'eux de s'entendre dire chaque soir, d'un ton paternel, en allumant le bougeoir : « Bonne nuit, mes enfents; ménagez-vous! »
Peut-être qu'il serait temps de reprendre le fil de notre oraison. Puisque G)meille était assez bien renseigné pour savoir ce que c'était que Bellecour, il pouvait l'être aussi sur l'habitation qu'il attribuait à Mélisse, car en ce temps il n'y en avait qu'une qui pût répondre à cette destination. C'était l'hôtel, du côté de Saône, que nous avons vu longtemps servir à l'étatmajor de la place. On l'appelait communément l'hôtel de Malte, sans doute parce qu'il avait appartenu aux Pianelli de la Valette, dont on aura confondu la femille avec celle du grandmaître de l'ordre de Malte. H avait été bâti par Banhélemy Lumagne, originaire des Crisons, ou par son frère, Jean- André Lumagne, célèbre banquier mort en 1637, dont la fille
O^mélie épousa, en 1648, Alexandre Mascranny, prévôt des marchands en 1642. D*après les Mémoires de M"* de Montpensier, Louis XIV logea dans cet hôtel lors de son voyage à Lyon.
Ce bâtiment simple, mais d'aspect noble, avec une jolie silhouette de toits, avait eu eflFet deux <c pavillons », comme on disait alors. Il a été démoli en 1865 pour le prolongement de la rue des Colonies, mais il revit dans une petite lithographie dessinée par M. Saint-Olive. A sa place s'élève une belle maison « de rapport », dont le père Benoît a été Tarchiteae, et où, par une disposition complètement inusitée à Lyon, Ton a dû conserver une vaste cour ouverte sur la voie publique, à cause des droits de vue possédés par les propriétaires voisins dont les immeubles ont leurs principales Êiçades sur la rue du Plat.
Bellecour n'était pas, en 1643, un bien agréable séjour. C'était une espèce de marais formé par les inondations des rivières. Un aimable vieillard, M. Charcot, mort il y a quelque quarantaine d'années, à l'âge de nonante-deux ans, racontait que son arrière-grand-père * avait chassé la bécasse au milieu
I. Je suis tellement Lyonnais que c'est seulement depuis deux ou trois jours que je sais « qu'arrière-grand-père » n'est pas au dictionnaire de l'Académie. J'aurais parié ma tête que si. Ma petite nièce, qui a été élevée au Sacré-Cœur, m'apprend donc que mon expression, cent fois plus claire et plus imagée cependant que bisaïeuly n'est pas française (qu'est-ce que cela nous Eût, si elle est lyonnaise?). Puis elle ajoute que l'expression forme un contre-sens, le mot arrière signifiant celui qui vient après, tandis que le bisaïeul est venu avant. — Pardon, mademoiselle, cela dépend de qud côté l'on commence à compter : 10 Mon père ; 20 mon grand-père ; 30 mon arrière-grand-père. Vous voyez bien que l'arrière-grand-père vient après 1
de la place Bellecour. Dès cette époque, cependant, ce tèncment était compris dans les murailles de la ville qui, du pont de la GuiUotière, allaient rejoindre Ainay en suivant le Rhône jusqu'à la Saône. Le G)nsulat dépensa des sommes folles pour combler et exhausser le terrain de la place.
Mélisse devait donc être terriblement piquée des cousins le soir à sa fenêtre et y respirer des effluves désagréables tandis que Dorante faisait le pied de grue dans la crotte. Et comme Lyon n'était pas éclairé du tout, selon ce que dit Dorante :
Sachant fort peu la ville et dans l'obscurité, En moins de quatre pas j'ai tout perdu de vue,
il Êdlait véritablement être amoureux dans l'âme pour un tel métier.
Ces prodiges de passion ne sauvèrent point Dorante ni la comédie. « L'eflfet de cette pièce n'a pas été si avantageux que celui de la précédente {le Menteur) », avoue G^meille dans son avant-propos. On prétend que des scènes manquées au dénouement, des n^ligences, des plaisanteries d'un goût douteux, firent échouer la pièce. Je crois plutôt que cela tient à ce que Corneille fit de Mélisse une Parisienne sous le nom de Lyonnaise. S'il eût peint des Lyonnais exactement, c'eût été un chef-d'œuvre.
De Corneille au poète Fonvielle il y a encore plus loin par le génie que par les années.
Fonvielle était un Toulousain qui, réfugié à Marseille, y avait mérité le surnom de Petit abbé Maury. Après l'écrase-
ment des Girondins, au 3 1 mai, il fut député à Lyon pour aider à former la coalition insurrectionnelle des départements contre la Convention. H se réunit à des commissaires de Bordeaux, du Calvados, du Jura, du Doubs, de TAin. Il était, à Lyon, l'orateur de tous les lieux publics, et parvint même un moment i &ire chasser les députés de la Franche-Comté qui venaient engager les Lyonnais à accepter la nouvelle constitution décrétée par la Convention. Cette constitution fut cependant adoptée, et Fonvielle quitta précipitanmient Lyon lorsqu'il vit ses efforts inutiles, dit-il, mais en réalité parce que Tannée révolutionnaire se préparait à investir la ville.
Peu après le départ de Fonvielle, les Lyonnais eurent à supponer les horreurs de ce siège, qui, malgré une armée de soixante-dix mille hommes, dura soixante-deux jours. Collotd'Herbois, Fouché et Couthon furent envoyés à Lyon, dont ils démolirent les édifices et égorgèrent les habitants avec une rage au prix de quoi la rage du tigre parait humaine. Cette histoire, tous les Lyonnais la savent. H en est peu qui n'aient eu quelque membre de leur Êunille firappé par la mitraille dans la plaine des Brotteaux.
Fonvielle avait été vivement firappé des malheurs d'une ville qu'il connaissait pour l'avoir habitée. Il entreprit d'écrire une tragédie intitulée Collet dans Lyon. Son dessein était de la fiiire jouer au Grand-Théâtre de notre ville le 9 thermidor, an UI, afin de célébrer ainsi l'anniversahre de la chute des terroristes, mais il n'en put venir à bout. On jugea sans doute que le côté politique de l'œuvre ne suppléait pas à des défectuosités
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dramatiques trop évidentes^ et il dot se contenter de la Eure imprimer à Marseille.
L'auteur ignorait, en effet, jusqu'aux éléments de l'an dramatique. Sa tragédie n'est pas une tragédie. Ce n'est, en réalité, que trois scènes successives, en méchants vers dans le style déclamatoire du temps : 1^ première entre CoUot et le général Ronsin, qui se confient respectivement leurs projets; la seconde entre le tribunal révolutionnaire et les Lyonnais qu'il condanme à mort; la troisième entre un bourgecHs de Lyon, du nom de Mondgni, et sa &nmie. Montigni, sachant qu'il est poursuivi, refuse de fuir et s'empoisonne. Après qud sa fenmie s'empoisonne aussi, et la tragédie est finie.
Je note en passant une remarque philologique : c'est qu'à ceue époque les Lyonnab, comme aujourd'hui, prononçaient BreUa$ix pour Brotteaux ou mieux pour BrMaux, car l'andenne orthographe n'avait pas deux ^, et la formation é^miologique ne le comportait pas non plus. Le second ^ a été ajouté pour mieux marquer le caraaère bref de o, puis cet o bref s'est assourdi en e muet. Fonvielle, qui sans doute ne connaissait le mot que pour l'avoir entendu et non pour l'avoir lu, écrit en effet Breteaux.
CoUot dans Lyon ne fut pas la seule œuvre dramatique de Fonvielle. H en fit nombre d'autres, mais celles-ci n'intéressent plus Lyon, et ne paraissent d'ailleurs pas avoir valu davantage. Ses œuvres dramatiques complètes ont été publiées par lui.
ainsi qu'une infinité d'ouvrages de toutes sortes, vers et prose, sans compter des mémoires autobiographiques en quatre volumes in-8**. De tout cela on ne peut dire qu'il ait été oublié, car il n'a jamais été connu. Fonvielle parait avoir été une sone d'agité, fortement mâtiné de Gascon. Toute sa vie il chercha à se grandir, à exagérer son importance, à &ire du bruit, sans y parvenir. Après avoir vainement, sous la Restauration, Êitigué de ses demandes les Bourbons, pour lesquels il prétendait avoir usé trente-cinq ans de sa vie, exposé mille fois son existence et dépensé huit cent mille francs, il termina dans la misère, en 1837, la plus tourmentée des carrières.
Par exemple, je ne suis pas curieux, mais quelqu'un m'obligerait infiniment, qui pourrait me &ire lire la pièce de Saint Pothin ou les Martyrs dt Lyoriy mélodrame en cinq aaes, par M"' Marigny, qui fiit représenté au théâtre des Célestins, sous la Restauration, pendant la guerre d'Bspagne, devant ou après (il ne Êiut pas être si exact en dates, dit un vieil auteur, si ce n'est entre gens de mauvaise foi).
Qui de nos vieux Lyonnais, — non, vieux ne suffit peutêtre pas, — qui de nos très vieux Lyonnais n'a gardé un souvenir charmant de la belle Marigny, laquelle, avec le célèbre acteur Huguet, fit si longtemps l'idolâtrie du public des Célestins, au beau temps du « parterre debout » ? Celui qui n'a pas vu la Marigny dans La Fille how^ardy la Marigny dont les (ormes opulentes se développaient si bien sous le costume du houzard français, celui-là n'a rien vu! Lorsqu'elle se défen-
dait au sabre contre quatre cavaliers autrichiens, qu'elle était belle ! Les coups de sabre, r^lés dans de nombreuses répétitions, retentissaient avec Tadmirable r^larité des coups de maneau de quatre forgerons frappant sur une endume. Le parterre debout tout entier, ivre, enflammé, s'avançait comme une houle; il se tassait aux premiers rangs pour mieux voir, et laissait derrière lui de larges vides, alors qu'un instam auparavant l'enceinte semblait devoir à grand'peine le contenir. Et lorsque Huguet emportait la Marigny, blessée, pâle, amollie comme une morte, c'était du délire! Sous les bravos et les trépignements, il montait du parterre une épaisse poussière et je ne sais quelle étrange odeur d'enthousiasme !
Le rideau baissé, c'était des discussions sans fin sur les mérites respectifs des acteurs, témoin ce dialogue que j'entendais un jour entre deux gones, dont l'un prétendait que Huguet n'avait pas de commodes et l'autre, si. Que je dise d'abord en Êiveur du lecteur qui ne serait pas Lyonnais que commode signifie le muscle du bras, celui que les savants appellent biceps. Avoir des commodes', comme avoir des biceps, c'est être très fort.
I. Cette expression est fort étrange et il est à remarquer que, de même que pour le mot gone, elle est complètement inconnue aillears qu'à Lyon même. Je ne puis l'expliquer que par une spécialisation du sens général de commodarCy à celui de donner, procurer des avantages à la lutte, au combat, etc. Commode serait son substantif verbal. Avoir des commodes, ce serait donc avoir des avantages physiques. En ce qui concerne le sens, nous voyons d'ailleurs que ce mot d'avantages peut s'appliquer à des qualités physiques, quoique d'une autre nature. Ainsi l'on dira volontiers d'une dame extrêmement étonnée, qu'elle a des avantages.
LES ROMANS CHEZ NOUS i^i