‹ Les vieilleries lyonnaises de Nizier du Puitspelu [pseud.]Chapitre 24 sur 32 · SECOND GONE · texte numérisé non relu

SECOND GONE

Te dis qu*Huguet n'a pas de commodes ! Te l'as donc pas vu dans la Fille bouiard ? Il emporte la Marigny comme une...

Allons, bon I je me suis encore embarqué dans une histoire dont je ne peux pas sortir. Cest ici qu'il faudrait que l'auteur des Misérables vînt à mon secours. — O Victor Hugo, ô chantre immonel de Waterloo et de la vieille garde, inspiremoi!

Non, je préfère : disons que nous n*avons rien dit.

Donc, cette adorable Marigny, qui unissait à la beauté et au génie dramatique le talent littéraire, fit représenter le superbe mélodrame de Saint-Pothin^ où elle s'était sans doute réservé quelque beau rôle de martyre et de vierge.

Je n'en sais pas davantage'.

De la Marigny il faut sauter à Jules Janin.

Jules Janin était de Saint-Étienne, mais il avait visité Ampuis, et même je me suis laissé dire qu'il y avait séjourné. Vous connaissez ce joli petit village, enseveli dans les vignes

I. Hélas, rien ne résiste aux outrages du temps, et la Marigny eUemême n*y résista point. C'est avec tristesse que je lis dans un journal de Lyon, du 8 février 1823, ce mot cruel : « M^ Marigny. — Elle a eu ses beaux jours, mais tout passe. »

Lu Fmikrkt lyommim, 17

et les vergers, entre Vienne et G)ndrieu. Il eut l'idée de placer à Ampuis, qu'il s'obstine à écrire Ampuy, le pomt de départ d'un roman dont les héros sont un frère de la Doctrine chrétienne, Christophe, et son élève, Prosper Qiavigny. Cela parut vers 1837, sous le titre de : 1/ Chemin de traverse.

Chavigny est appelé à Paris par un oncle bizarre et généreux. Christophe, disgracié par ses supérieurs, l'y va rejoindre. En rien de temps, le frère ignorantin devient un par£ût gentleman. Il joue à la roulette du Palais-Royal, gagne, assiste Chavigny en duel, se ^t aimer d'une belle demoiselle de Chabriant, que devait épouser Chavigny, et finalement monte au Êdte de la société, pendant que son élève revient cacher à Ampuis, dans une maison à volets verts et à tuiles rouges, un bonheur légitime avec une Italienne de vertu fon ébréchée. Cet ignorantin, on le voit, est tout à &it dans sa vocatioa. n parait que c'est Chavigny qui avait pris le chemin de traverse y tandis que l'ignorantin avait pris le grand chemin. H m'a été absolument impossible de comprendre pourquoi.

Le roman de Jules Janin n'est guère qu'un tissu d'extravagances dans un style extravagant. Mais c'était le « romantique », et le romantique était alors à la mode. Ceue manière d'écrire, précieuse, prétentieuse, alambiquée, est encore plus défraîchie, sent encore plus la rhétorique et le convenu que celle de Léonard, dont je parlais à propos de Thérèse et de Faldoni.

C'est à Lyon que Jules Janin place une des plus curieuses scènes du livre.

Dans les dernières années de la Restauration, la place des Célestins était l'endroit le plus brillant de notre bonne ville. Elle excitait Tenthousiasme des journaux du temps, si Ton en juge par l'extrait que voici :

Les rez-de-chaussée sont presque tous occupés par des cafés, dans lesquels on remarque en première ligne celui des Mille colonnes^ qui ne le cède en rien, sous le rapport du goût, de la richesse et de Télégance, aux plus célèbres établissements que la Gipitale ait en ce genre. Le café Maillot n'est pas non plus sans mériter quelque attention, de même que celui du Messager des dieux, qui justifie son titre prétentieux par un beau Mercure de Jean de Boulogne (pour Bologne), bronze de grandes proportions. On remarque enfin le Café parisien et le Café du caveau. Celui-ci est une imitation de ceux connus sous ce nom à Paris.

L'éclat des cafés et le mouvement journalier des spectacles font de cette place l'un des endroits les plus fi-équentés et les plus animés de la ville. C'est un panorama vivant (je conserve l'italique), dont l'aspect s'embellit encore, les dimanches et les fêtes, du fi:ais et riant étalage du marché aux fleurs. L'assemblage varié de plantes et de fleurs de tous les climats, la richesse de leurs couleurs, la suavité de leurs parfums, les files de promeneurs qui circulent en divers sens au milieu d'allées et de bosquets mobiles, de piquantes jardinières qui le disputent en fraîcheur aux lys et aux roses de leurs corbeilles, tout est pittoresque et récréatif dans ce tableau; tout y concourt agréablement à occuper l'oisif et l'observateur.

O style « émaillé des fleurs » de la rhétorique du temps, ne vous reporte-t-il pas à soixante ans en arrière ? Pour peindre les choses de cette époque^ il est excellent. On se représente

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mille fois mieux la place des Célesdns d'alors par une descriptioa de ce genre, dont les expressions et les toumores ont vieilli comme les costumes du temps, que par la peinture la plus précise et la plus colorée, telle qu'aurait pu la tracer un Théophile Gautier.

C'est sur cette place que Jules Janin feit arriver le frère Christophe, appelé à Lyon par ses supérieurs, et venant tout droit d'Âmpuis, avec le bissac que lui avait préparé sa mère. La description, elle aussi, est enchanteresse, et ne diffère des précédentes qu'en ce qu'elle est assaisonnée au romantique au lieu de l'être au classique. A&àtt d'aimer les concombres au lieu des cornichons.

n arriva ainsi sans demander son chemin à personne, tout en suivant la foule, au milieu de cette petite place des Célestins, entocuie et parée, et fêtée chaque soir comme une courtisane à la mode. Cette place des Célestins joue à Lyon le rôle du Palais-Royal 1 Paris. Elle éclate, elle brille, elle sent le vice et les fleurs, elle est fière de ses courtisanes et de ses joueurs', elle marie le son de la guitare au son de l'or, elle est entourée de joie et d'arbres verts; il y a une fontaine^ qui murmure l'amour, il y a un théâtre qui se remplit, il y a des cafés qui étincellent, il y a un rendez-vous général de toute l'harmonie de la ville (?); les femmes y apparaissent

1. J. Janin, qui ne se piquait guère d'esprit d'exactitude, s'était imaginé qu'il y avait sur la place des Célestins, des jeux publics, des roulettes, comme au Palais-Royal.

2. Ce n'est pas celle de maintenant. Celle-d a été placée par l'ingénieur Bonnet, Vmssi rtgnanU. Ce n'est du reste qu'un article de commerce.

légèrement vêtues, dans un lointain vaporeux qui les £sdt paraître charmantes ; ce sont des voix qui chantent, ce sont des ivrognes qui rient, ce sont mille sévères et joyeux propos d'argent ou d'amour. Ce point de la France est un des points les plus vicieux et les plus riches du monde (!) : c'est la place Saint-Marc aux beaux temps de Venise; c'est le Palais-Royal en petit.

La place des Célestins, paraît-il, n'a jamais été « le temple des bonnes mœurs », comme eussent dit les écrivains du temps. Un journal de 1824 s*écrie, après avoir décrit les charmes de ce séjour incomparable :

Il fut un temps où des distractions d'une nature moins décente rendaient ce quartier redoutable pour le père de famille... La police municipale est enfin parvenue, sous l'administration de M. le baron Rambaud, à extirper cette plaie sociale d'un endroit susceptible, à tant de titres, d'être plus honorablement habité; et maintenant, l'honnête homme peut en £iire le but de sa promenade sans s'exposer à des présomptions désobligeantes ou à de malignes interprétations.

Il Ëiut croire que le baron Rambaud n'avait réussi qu'à demi ou que le journal était bien indulgent, car, dans les premières années de la monarchie de juillet, on voyait encore entrer librement, sans payer, au théâtre des Célestins, des femmes vêtues de robes blanches au cœur de l'hiver; sur la tête, des « calèches » couvertes de « marabouts »; qui sortaient à tous les entr'aaes, allaient dans les rues voisines, revenaient, enfin Êdsaient à peu près la figure de ces Anglaises qu'on voit à Haymarket, de minuit à quatre heures du

matin, entrer perpétuellement dans les turkislhdwans^ ou en sortir.

Cest dans cet honnête milieu que tombe le chaste Christophe en habit de frère. Vous supposez qu*il va s'enfuir bien vite, révolté ! Que vous êtes loin de compte avec le romancier! M. Janin a doué son héros, qui va cependant devenir tout i rheure une sorte de brillant gentilhomme, d'une dose de bêtise qui dépasse toutes les limites assignées à la bêtise humaine.

Qpand il (Oiristophe) se vit arrêté sans le savoir, et sans le vouloir, dans ce beau lieu d'harmonie et de parfums, quand il se sentit vivre au milieu de toute cette vie à la fois calme et bruyante, passionnée et joyeuse; quand il entendit tous ces hommes qui chantaient, qui riaient, qui parlaient, qui se tendaient leurs mains, leurs âmes, leurs femmes et leurs verres, il fut sur le point de s'écrier, comme dans l'Évangile : Seigneur nous sommes bien it, dressons-y^ s'il vous plaît y trois tentes (II!).

Christophe dresse sa tente, c'est-à-dire qu'il tire de son bissac son veau froid et sa bouteille de vin, qu'il met à rafraîchir dans le bassin de la fontaine, et il soupe philosophiquement. Ses grâces dites, il s'enquiert du chemin de la maison des Frères. Des jeunes gens en belle humeur l'adressent à un mauvais heu du voisinage. H sonne; une vieille ouvre, le &it entrer dans un petit salon malpropre où se trouve un canapé.

I. Sortes de cafés, qm n'ouvrent qu'à minuit, et n*ont le droit de débiter que du thé ou du café, sans aucune espèce de boissons alcooliques.

Le bon Christophe , de plus en plus naïf, se croit chez les Frères, ne &it aucune question, et sans plus de feçon, s'étend sur le canapé, où il s'endort dare dare. H s'éveille au bout d'un moment et aperçoit une courtisane nue devant lui. Le bon frère ferme les yeux, et sans que l'on comprenne pourquoi, la courtisane s'appuie sur le bord du canapé et s'endort aussi dare dare. Peut-être se sont-ils réciproquement hypnotisés.

Cependant Christophe entend des gémissements sortir d'une chambre voisine. H se lève, jette son manteau sur la courtisane, toujours endormie, et va voir. Il trouve une autre courtisane que, depuis la veille, les gens de la maison avaient abandonnée à son lit de mon. Christophe soigne la mourante, la prêche. Pour lui donner de l'air, il ouvre la fenêtre, et au dehors aperçoit la feule qui assiège la maison, demandant Af. l'Abbé. Enfin, la foule enfonce la porte, pénètre dans la chambre, au seuil de laquelle elle s'arrête éperdue en voyant Christophe à genoux, récitant les prières des agonisants au pied du lit de la courtisane.

Quant à Christophe, il demeure prosterné jusqu'à l'aurore, et il sort pour monter à Fourvières.

La scène plus qu'invraisemblable du Chemin de Traverse m'en rappelle une autre du même genre, mais beaucoup plus véridique, laquelle s'est passée à Lyon il n'y a que très peu d'années. Des jeunes gens bien connus dans notre ville étaient à jouer au Café-Neuf. L'un d'eux ajrant gagné quelques centaines de francs, ne les voulut point empocher, et il frit résolu qu'on dînerait de l'argent. Les jeunes viveurs voulurent à la

bonne chère ajouter la grâce, et deux d'entre eux furent dépêchés chez une honnête Macette de la rue G)nfiDrt :

Là, mon amy, tout d'un plein saut, On trouuera ce qu'il vous fitut.

Us arrivent. Derrière la porte entr'ouverte se tenait une femme. — Vous êtes de la Emilie, fit-elle. — Parbleu, répondent les jeunes gens gaiement, si nous en sommes! — Us suivent le corridor et atteignent une chambre où ils voient un prêtre, assisté de deux clergeons, en train d'administrer Macette elle-même. Quelques personnes, qui avaient accompagné le viatique, étaient à genoux, tenant des cierges. On £dt signe aux jeunes gens qui, firappés d'une sorte de terreur, s'agenouillent à leur tour. On leur place des cierges dans la main, et ils assistent ainsi à la funèbre cérémonie tout entière. Ils revinrent au café maucœurés, la mine longue, le visage d'enterrement; et plus ne fut question de Chloés ni de Pbilis.

n est, je crois, inutile de suivre plus loin le bon Christophe, mais il ne &ut pas quitter la place des Célestins sans rappeler que celle-ci fit sur Henri Heine la même impression que sur Jules Janin. C'était en 1836, environ. Les cafés-chantants de la place, qui avaient paru dans les premières années du règne de Louis-Philippe, étaient dans tout leur éclat. Ils avaient bien achevé d'encanailler un peu beaucoup le quartier. Mais de s'encanailler ne déplaisait pas trop à Henri Heine, et les caféschantants le ravirent au troisième ciel. Durant son séjour à Lyon il y passa toutes ses soirées. Ces endroits où l'on fumait.

OÙ Ton buvait, où Ton crachait, le tout en contemplant des femmes décolletées qui chantaient des gaillardises, lui apparaissaient conmie le palais divin de la &ntaisie aux ailes d*or! — Allons, les Allemands étaient encore naïÊ à cette époque. Depuis ils ont changé.

Si Ton passe du Chemin de Traverse à Nélida, de M"»« d'Agoult, en littérature Daniel Stem, on rencontre un talent autrement ferme, un style autrement précis. L'auteur y a voulu conter sa propre histoire, d'ailleurs un peu embellie (comme toujours).

Que Nélida ait les dé&uts du temps, et fortement marqués, ce n'est pas à nier, mais il a l'accent de la sincérité, et dans un roman, c'est tout. Le célèbre pianiste Listz, dont Daniel Stem eut deux filles, l'une desquelles est devenue M"* Emile Ollivier, a été transformé en peintre. L'auteur, en choisissant pour son héros le nom de Guermann, a voulu garder à celui-ci la physionomie allemande, en quoi il n'a pas réussi'. Ce Guermann est fort ennuyeux. Il a des exagérations et des déclamations, pour lesquelles l'auteur a trop de &iblesse. C'était le tort, un peu ridicule, de l'époque. Le poète et l'artiste se transformaient en sorte d'éons, habitant entre ciel et terre. On peut raisonnablement penser que cette a pose », comme nous l'appelons sans Êiçon, était bien aussi un des traits du modèle.

Le roman se conte en deux mots : M. de Kervaens, le mari I. Le groupe gti n'existe pas en allemand.

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de Kélida, a fui avec une Italienne, de son nom ZeppovL Nélida fuit avec Guennann, qoi fuit i son tour avec la Zepponi en question. La fin, lorsqu'cm écrit sa propre vie, est naturellement la partie imaginée. M"* d' Agonit ne se doutait certainement pas que scm héros finirait dans la peau d'un petit prélat romain ; histoire peut-être d'étonner ses anciens admirateurs. L'auteur Eût donc mourir Guermann dans les bras de Nélida, qu'il a appelée, et qui recueille son dernier soupir.

Après l'abandon de Guermaim, Nélida, malade, s'était arrêtée i Lyon. Un ami, M. Bernard, l'installe à l'hôtel du Nord, que Daniel Stem appelle irrévérencieusement c une bonne auberge ». Il n'est Lyonnais qui ne sache que l'hôtel du Nord, depuis longtemps disparu, était simé en rue Lafont. n occupait une maison bâtie sur l'emplacement de l'ancien couvent des Missionnaires de Saint-Joseph. Le nom de l'hôtd est encore inscrit en lettres de cuivre dans l'imposte de la grille en fer qui ferme l'allée.

Bernard a un cousin, Emile Ferez, qui habite la Guillotière, en compagnie de mère Sainte-Elisabeth, l'ancienne supérieure du couvent où a été élevée Nélida. Tous deux paraissent être républicains-socialistes. Il s'attribuent une sorte de mission religieuse, assez bien dans l'esprit du temps qui vit les Saint- Simoniens et les disciples de Bûchez.

Ses amis cherchent à rappeler Nélida au goût de la vie en l'intéressant à leurs projets. Mais c'est à ce moment, par un soir de printemps, que, réunis sur une terrasse qui parait être à Fourvières, arrive la lettre Êitale appelant Nélida au lit de

mort de Guermann. Les dernières lignes du roman indiquent vaguement que Nélida chercha un refuge dans « la pensée », en d'autres termes que Daniel Stem devint un écrivain de talent^ non sans quelque prétention justifiée à la doctrine.

Je ne parle id de Mademoiselle de Magland^ roman publié dans la Revue du Lyonnais en 1844-1846, que pour satisÊdre à un remords de conscience. En effet, aucune scène du roman ne se passant dans le Lyonnais, il sort du cadre qu'on s'est id tracé. Je l'avais parcouru au moment de son apparition, dans mon extrême jeunesse, et le souvenir de deux ou trois mots de rapin que j'y rencontrai se fixa dans mon esprit au point qu'au bout de trente années, dans la confiision de mes souvenirs, je m'imaginai avoir lu une œuvre « violemment romantique ». Je viens de retrouver l'ouvrage et je vois que, comme dit M. Sarcey, « j'avais pataugé ».

Sans avoir rien d'extravagant, l'œuvre marque pourtant son époque. Elle a le tort d'être un roman à thèse. « Le roman doit contenir une leçon haute et fiiictueuse, » dit l'auteur dans sa pré&ce. Je n'en vois pas la nécessité et j'ignore si la leçon que donne Mademoiselle de Magland est bien fiiictueuse. Quiconque &it un roman pour prouver ne &it plus un roman, mais une dissertation. L'amour ne prouve rien, que lui-même.

n serait trop long de résumer l'intrigue. Disons seulement que l'analyse psychologique n'y est pas poussée très loin. Pas de passion vraie, remuante. Les sentiments y sont sans nuances : c'est dire qu'ils ne sont pas profondément humains. Mais c'est écrit d'une bonne langue firanche, non sans quelque

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tempérament d'artiste et une sjrmpathie sincère pour la

nature. L'auteur, M"* Jane Dubuisson, sœur d'un habik

peintre d'animaux, et qui était fort spirituelle, est morte eo

Mort aussi, cet excellent Kauffinann, qui était rédacteur an Censeur et y publia en feuilletons, vers 1842, un grand roman lyonnais, dont je ne me rappelle pas même le titre. G>mme il serait curieux de retrouver cela dans une collection du Censeur! Pourquoi quasi personne ne &it-il collection de journaux? Interroger ces vieux témoins du passé est au monde ce qu'il y a de plus intéressant. De ce roman je ne me rappelle que trois choses : l'une, que l'héroïne habitait en rue Qialamont, aujourd'hui rebâtie et devenue un tronçon de la rue Dubois; l'autre, que ladite héroïne, outragée par son mari, consultait un avocat qui lui apprenait, et à moi aussi, que le mari ne pouvait être recherché que dans le cas de « l'entretien d'une concubine au domicile conjugal » ; la troisième, qu'il y avait par là dedans un René amoureux d'une Lucile, le tout agrémenté d'immenses tirades contre la tyrannie sociale et les préjugés qui mettaient obstacle à leur bonheur ! !

L'histoire devait être bien touchante, car Kauflinann racontait plus tard qu'il ne pouvait relire son propre roman sans que les larmes lui en vinssent aux yeux.

C'était un honmie honorable et rigide que ce Kaufimann. Expulsé après le coup d'état, il était à Turin dans la dernière misère. Ses amis de Lyon se cotisèrent et lui firent parvenir le montant de leurs souscriptions. Dès qu'il eût trouvé une place

qui lui donnât à vivre, il se condamna aux dernières privations pour rembourser à tout le monde ce qu'il n'avait voulu recevoir qu'à titre de prêt.

Enfin, celui-là aussi est mort : c'est Fleury La Serve, qui écrivait à la Rivue du Lyonnais et au Censeur. Dans ce dernier, si mes souvenirs sont fidèles, il inséra une nouvelle qui n'était a point piquée des vers », comme il était spirituel de dire alors. Le héros, un vrai chenapan, venait mourir à l'Antiquaille, section autre que celle des aliénés (oh 1), dans les bras de l'héroïne qui, au désespoir de son abandon, s'était &ite sœur de l'hospice. Fleury La Serve, malgré un républicanisme à outrance, avait un fonds d'idées religieuses. Touché par la grâce aprè^ 1848, il fit, comme Degeorge, autre rédacteur au Censeur ^ une conversion à foijd. Il entra au séminaire, devint prêtre, et mourut il y a peu d'années, vicaire à Saint-Nizier, en odeur de sainteté. La dernière partie de sa vie se passa dans les dévotions de petites chapelles qu'a engendrées le pontificat de Pie IX. Il n'avait, racontait-il, qu'un seul vrai bonheur, qui était de balayer la chapelle de la sainte Vierge.

Je ne peux pourtant passer sous silence un livre dont le titre seul est déjà un pajrsage lyonnais. Il s'agit de Pauliska ou la Chaumière du Mont-^Or^ par J.-D. Bolo, de son vivant notaire à Limonest. Publié en 1845, ce roman ou prétendu tel, est très drôle en ce sens qu'à ce moment l'auteur en était exactement au procédé littéraire du commencement du siècle.

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Sa montre marquait encore Theure de 1805. En vain tout le romantisme avait-il passé, Tâme pure du notaire n*avait pas même été effleurée du bout de son aile, a Pauliska, nous dit-il, Pauliska, au limpide r^;ard, a disparu d*ici-bas conune une de ces ombres aimables qui apparaissent quelquefois sur un rayon du soir, et que les ténèbres enveloppent à l'instant même de leur lugubre manteau ! Cette vierge de la solitude, couronnée de &ibles et pâles fleurs, avait traîné lentement, parmi des tombes, les plis funéraires de son long voile! A présent ces fleurs précieuses, suave parfum, croissent sur un tertre funèbre, se détachent de leur étroit calice au moindre souffle de la brise, et jonchent le lit mortuaire de la fille d'Alix. »

Rhétorique pour rhétorique, celle-ci n'est pas plus Êiusse, plus démodée que celle du Chemin de traverse^ ni plus démodée que ne le sera den^in celle de nos jeunes auteurs. Ah ! l'éloquence, la rhétorique, le prétendu style, quelles pestes ! Quand se décidera-t-on à sentir comme on sent, et à écrire conune on sent!

Fable enÊmtine, style de demoiselle appliquée ayant lu Chateaubriand, telle est Pauliska, mais je ne puis m'empècher de croire que, sous ses procédés littéraires, ce notaire cachait un amour véritable du Mont-Cindre. Je l'avoue en rougissant, si j'étais encore ingambe, après avoir (ail le pèlerinage des lieux illustrés par le grand Ampère et sa Julie, à Poleymieux, je • pousserais jusqu'à ceux illustrés par le notaire, et je serais assez sot pour chercher la chaumière de Pauliska, a chaumière qui n'est point une fiction, » nous dit l'auteur, avant de commen-

LES ROMAHS CHEZ NOUS Ijt

cer une de ces descriptions vagues, sans dessin ni couleur, qui étaient dans le goût classique : a Un sentier tracé sur le derrière (je n'aime pas cette image) conduit dans la forêt, qui a à peine trois cents pas de large, et qui est remplie d'oiseaux et de fleurs sauvages. Les grands arbres, mêlés à de jolis arbrisseaux, forment ensemble conmie des voûtes et des amphithéâtres de verdure. Quelques percées, d'un aspect sauvage et pittoresque, sont ouvertes dans la direction de la Saône. » Je doute que ce soit exact, mais j'irais voir tout de même.

Franchissons quelques années. En 1 86 1, un jeune Lyonnais, M. Œarmetton, publia sous le pseudonjone de Tholo, petit nom &milier dont ses amis l'appelaient et qui représentait une abréviation Êmtaisiste de Barthélémy, une nouvelle intitulée Lt Roman de ToinetU.

En ce temps-là, Tholo était l'oracle littéraire d'un petit cercle d'amis, aujourd'hui morts ou dispersés, qui se réunissaient conmiunément chez un amphjrtrion, à savoir le plus monnayé d'entre eux, possesseur d'une belle propriété sur le quai de Serin. Le plus intéressant de la maison, c'était une immense salle à manger, creusée dans le coteau , et décorée, suivant le goût de la fin du xvi^ siècle, en Ëiçon de grotte. Celle-là était fort habilement composée d'une architecture à pilastres dont tous les membres étaient dessinés par des coquilles marines collées aux parois et au plafond. Une fontaine dans une grotte en stalactites, des médaillons en pierre ou en marbre, parmi lesquels le portrait d'Henri IV plusieurs fois répété^ si des souvenirs déjà bien vieux ne me trompent

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pas. La tradition voulait que le Verd-Galand, dans on pass^ i Lyon, eût dîné dans cette salle.

Thob, de retour de Paris vers 1852, où il avait £sdt ou tenté de £dre son droit, était alors dans la situation sociale du héios du charmant vaudeville du Lyonnais Rozier, que jouait si bien Paul Bondois, la Pension alimentaire. Petite fortement boiteux, de derrière ses lunettes flamboj^antes, entre deux bouffées d'une énorme pipe, il prononçait sans appel, par voie aphoristique.

Pour le surplus, chaque jour il annonçait pour le lendemain une belle œuvre, qui ne venait pas. Enfin, parut U Roman de Toinette. L'auteur avait l'inspiration courte : 150 petites pages, les trois quarts en descriptions et en circum circa. Mais il y avait une note^ comme on dit. Le héros, c'était Tholo luimême, &tigué de la vie de garçon, détournant la tète de ce Paris où il avait tant aspiré à se replonger, résolu de manger paisiblement sa pension alimentaire dans la solitude des champs et de s'y retremper, et ainsi conduit insensiblement à se marier avec une aimable jeune fille, de par la volonté de Toinette, sa cuisinière à lui. D'où le titre. C'était Toinette qui avait £dt le roman. Au sentiment moral qui relevait l'histoire se joignait le goût de la nature, une peinture agréable de quelques coins du Bugey. Avec cela, la préoccupation d'un style extrêmement simple, quoique parfois tournant au précieux par sa implicite même. Mais enfin, l'auteur savait Eure la difiérence d'une phrase écrite à celle qui ne l'est pas : c'est quelque chose.

Beaucoup trop de minuties; de passion, pas l'ombre. Surtout une insupportable manie du ;>, et d'initier le lecteur aux petits goûts, aux petites opinions, aux petites bizarreries de

l'auteur. Malgré tout, si incomplet qu'il soit, il Êiut mettre ce modeste livret, qui n'est pas sans rappeler de loin Tœppfer, sur le rayon des romans lyonnais.

Trois ans plus tard, Tholo fit paraître un nouveau roman, le Petit ruban bleu, qui était la suite du premier, mais ne le valait pas. Il n'y avait plus rien du tout, que des digressions traînantes. Ajoutez la peinture de la vieille maison de Serin, transportée en rue Masson. Seul le titre était joli, mais cela ne suffisait pas. C'est que Tholo avait composé. En matière de roman, c'est comme en peinture, il n'y a de bon que ce qu'on Êdt d'après le modèle, quelquefois en se regardant dans une glace.

On avait quelque peu remarqué le Roman de Toinette; le Petit ruban bleu passa inaperçu '.

n n'est pas de style plus opposé à celui de M. Charmetton, travaillé, un peu traînant, que le style de M. Vindry, un honorable industriel lyonnais, doublé d'un littérateur, qui écrit sous le nom de Victor G)randin. Si M. Qiarmetton procède de Tœppfer, M, Vindry procède de Sterne, avec cette diflFéreqce toutefois que la phrase anglaise, par le génie même de la

I . Tholo est mort en janvier 1884. H s'était confiné dans une chambre du quai de Retz , dont il ne sortait qu'à dix heures du soir pour faire quelques pas sur le quai. Jean Tisseur, qui alla voir Tholo quelques mois avant sa mort, le trouva v6tu en Arménien, comme Rousseau. «Je l'aurais i pdne reconnu , écrivait-il : une tète de Faust s'engloutissant dans la graisse. » Quoiqu'il n'eût pas écrit une ligne depuis vingt ans, il n'avait pas renoncé à la gloire : « Je vais faire quelque chose qui sera crrrânement beau I dit-il à Jean Tisseur en se {nquant le front de l'index, ce sera crrrAnement beau ! »

1er Vmtkrim Ijpmnmmm. s8

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langue, est interminable et surchargée d'incidentes qui Pencombrent, tandis que la phrase de notre auteur est brève, pressée comme la Saône le 5 novembre 1840, qu'elle entra par la fenêtre dans la chambre du futur gendre de M. Baretta, Topticien du quai Saint-Antoine. Elle va même si vite, cette phrase, que souvent elle ne se termine pas; il Ëiut des rangées de points pour suppléer à ce qui manque, et que le lecteur achève.

Mais à quoi il n'est nul besoin de suppléer, c'est à l'esprit, n jaillit comme les étincelles de la machine électrique de M. Baretta, lorsqu'on tourne la manivelle.

Depuis le Gendre de ropticien, M. Vindry a publié quelques nouvelles, parmi lesquelles nous citerons, pour la manière d'écrire preste et piquante, /. Terras et C^, dont le goût de terroir n'est pas non plus sans saveur'.

Quel charmant esprit que celui de M. Alphonse Daudet dans ses premiers volumes ! La raillerie pétrie dans de la sensibilité; le coloré, le chaud du Midi avec le sentiment intérieur, l'amour de la famille, la mélancolie du Lyonnais. Il a &it un roman, le Petit Chose, qui est un peu beaucoup sa propre histoire. Lui aussi, à l'exemple des Êûseurs d'autobiographies, comme Daniel Stern et les autres, s'est imaginé une fin romanesque, mab un peu différente : il se ^t devenir marchand de £aïences.

M. Daudet, parait-il, a passé à Lyon une partie de son enËince. Comment la famille ruinée, s'eidlant de son pays>

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