I. Ced étah écrit en août i
n*est pas pour £iire du tort à nos ingénieurs qui sont de grands savants et ont bien £ut leur besogne , puisqu'ils ont tant bit baisser la Saône qu'il a Êdlu ensuite la relever par des barrages.
Autrefois nos ports descendaient doucement en forme d'anses recreusées jusque dans la rivière. Des cadettes des maisonSy sur le quai Saint-Antoine, on apercevait toute la largeur de la Saône, dont la nappe liquide glissait l^èrement sur les d^és du port. Là se voyaient les bateaux des marchands de charbon de bois, avec leurs maisonnettes flottantes, toutes proprettes, où grimpaient des capucines et des liserons, semés dans une caisse longue, sur la bce au midi. Quand j'étais tout petit gone, il me semblait que dans ces cabanes, presque isolées au milieu de l'eau , on devait mener une vie bien poétique, une sorte de Robinsonat plus tentant qu6 le septennat. Par exemple, quand la Saône aurait été grosse, j'aurais eu grand' peur. Amarrées à côté, se voyaient les immenses penelks chargées de &gots aussi haut que le toit d'une maison, et les bateaux de Ëiîence de Givors avec leur cargaison de pots à beurre tout bruns, de plats jaunes étincelants, et Dieu me pardonne, de prosaïques pots de chambre. Jamais de cuvettes; le meuble était encore inconnu dans nos ménages. On se lavait à la pompe.
Puis la barquette de G)ndrieu et celle de Saint- Vallier, avec une petite cadolle à l'arrière, à cause des nécessités d'un d long voyage. Cette cabane se nommait le chiaumc. Au-dessus du chiaume, la longue empeinte, qui chez nous remplace le gouvernail, tremblottait mollement dans son repos sous la l^ère
pression du courant. Ces hardis marins qui partaient sans peur pour Saint-Vallier me paraissaient aussi beaux que Œristophe Colomb I — Enfin y des baclius où s'ébaudissaient sous leur planche percée de trous pour leur laisser un peu de lumière, les beaux brochets, les carpes grasses, les tanches qui remuent toujours le nez, et les goujons insoucieux de l'huile bouillante.
Mais les anciens s'attardent toujours en route. Je parlais donc de la cadette des maisons du quai. Voilà bien l'acception plus particulièrement lyonnaise du mot. Gidette, c'est, à proprement parler, cette dalle étroite qui, avant la mairie de M. Qiristophe Martin, l'inventeur des trottoirs, longeait nos maisons et abritait des eaux sales de la rue nos « abat-jours » de cave. A l'heure que je parle, je ne crois pas qu'il y ait encore des cadettes, même dans les vieux quartiers les plus délaissés.
Qui de nous n'a connu le célèbre crieur public La Rose ? Il dut mourir vers 1839. Qiacune de ses annonces était invariablement terminée par l'indication de son domicile et une explication qui montrait qu'il était plus souvent à muser devant sa porte qu'à étudier dans sa chambre. Je l'entends encore scander son discours à la Êiçon d'un héraut grec. Voici une de ses annonces, reproduite avec la plus rigoureuse exactitude. Que ne puis-je avoir un phonographe pour vous en £iire sentir les intonations ! J'indique par des tirets les pauses très prolongées qu'il jugeait nécessaires pour la clarté du discours :
« On vous Êiit-z-à savoir — qu'il a été perdu ce matin — un chien — jaune, — avec les pattes blanches et la queue-z-en
286 LES VIEnXERIES LYONNAISES
trompette, — qui vient — quand on l'appelle Azor ! — Ceux qui Tauraient trouvé — sont priés de me le rapporter. — Je me nomme La Rose. — Je demeure en rue de lHôintal, — numéro trente-deux, — au troisième sur le damier, — en bec des demoiselles Lacrotte, — marchandes de modes. — Si jt ne suis pas chez moi, — vous me trouverez sur la cadette!
Je dois dire que cette acception de dalle étroite au long de la maison n'est que la particularisation d'une acception plus générale, celle de pavage en dalles minces. Au temps où je travaillais pour la bâtisse, je reçus un jour la visite d'un brave propriétaire qui possédait une petite maison en me de la Limace. — M. Puitspelu, qu'il me dit, je voudrais £ûre r'hausser mon derrière et déshausser mon devant, rapport au jour, et cadetter mon rez-de-chaussée, rapport à l'humidité.
^Eûfin, d'extension en extension, on en est arrivé à appeler cadettes les bancs de pierre quand ils sont d'un bloc épais, œ qui est fort contradiaoire, la cadette étant, par définition, une pierre mince. Mais on voit bien d'autres dérivations de sens I On dira donc très convenablement : « Nous nous sommes lantibardané avè la Claudine en Bellecour, puis nous avons bu un verre de coco à la Renommée, et nous nous sommes assis sur les cadettes. » On pourrait même dire « nous nous sons promenés » et « nous ons bu », mais ce ne serait plus ausâ distingué.
S'il vous arrive, comme à moi, de parler de cadette dans un
salon, tout le monde se moquera de vous sous prétexte que vous ne parlez pas le pur français. Et même je ne crois pas avoir jamais entendu personne essayer de citer quelques mots du langage lyonnais, sans qu'aussitôt il ne présente comme exemple ce mot de cadette. Or, ce qu'il y a de bizarre, c'est que ce mot est tellement bon français qu'il figure dans tous les dictionnaires, sans exception! G)mment les gens font-ils pour croire qu'il n'est pas français, c'est ce que je ne puis imaginer. Dites cadette à Lyon, on vous rira au nez, mais enfin on vous comprendra. A Paris, c'est mieux, on ne vous comprendra pas ! Le dictionnaire de Pomey, imprimé à Lyon, chez Antoine Molin, en 167 1, dit :
« Cadette, pierre de taille pour paver. Quadratus lapis struendo pavimento.
« Cadetter. Quadratislapidibuspavimentumstemere^ munire.
Tous les autres dictionnaires ont répété Pomey. Richelet, imprimé à Lyon en 1778, chez les frères Bruyset, rue Mercière, au Soleil f dit :
« Cadette. Pierre de taille pour paver. Lapis quadratus.
Le dictionnaire de Trévoux, édition de 177 1, répète à son tour :
« Cadette, pierre de taille pour paver. Lapis quadratus. »
Nous arrivons au dictionnaire de Poitevin. Celui-ci modifie l^èrement la formule :
« Cadette. Pierre de taille propre au pavage. »
288 LES VIEILLERIES LTONHAISES
Bescherelle :
« Cadette. Kerre de taille propre au pavage.
« Caoetter. Paver avec des pierres de taille appdées cadettes. Qdetter une rue, une place. »
Littré:
« Cadette. Pierre de tsdlle propre pour paver. »
Celui-ci a modifié légèrement la formule, mais il a eu la main malheureuse, car il lui est échappé une £iute de français.
Enfin, pour comble, ce malheureux mot, si décrié comme lyonnais, est tout au long dans le dictionnaire de TAcadémie. n n'est pas, il est vrai, dans la première édition, de 1694, mais il était déjà dans les éditions du xvnr siècle, car k dictionnaire de Trévoux, 1771, ajoute aux mots cadette et cadetter : « Le premier se trouve dans le dictionnaire de l'Académie. »
D'ailleurs, j'ouvre la dernière édition du dictionnaire de l'Académie, 1835, et je trouve, quoil la définition que M. Littré lui a empruntée, avec la Êiute de finançais :
« Cadette. Pierre de taille propre pour paver'. »
Le mot cadetter n'est pas au dictionnaire de l'Académie, mais je le trouve dans le Complément , de Louis Barré : « Paver avec des pierres de taille. »
Ainsi donc, si jamais mot fiit finançais, c'est bien celui-là !
I. Le mot et b définitioQ ont été conservés dans TécStion de 1880.
Si je prends le bon M. Molard dans le Dictionnaire grammatical du mauvais langage ou Recueil des expressions vicieuses usitées en France et notamment à Lyon y an XII (1803), je ne &udrai pas à y rencontrer le mot cadette. — Ainsi, voilà un réformateur du langage qui n'avait pas même lu le dictionnaire de l'Académie ! D ne donne que l'acception la plus particulière à Lyon : « Cadette. Sorte de pierre qu'on place le long des boutiques pour paver le dehors (ce français ne me semble pas valoir le lyonnais). Dans beaucoup d'endroits on dit dalle ^ s. f. (est-ce que dalle ne serait pas français non plus ?) ; mais il y a une sorte de pierre de taille qu'on appelle cadette; on dit cadeter (avec une feute d'orthographe) pour paver avec des pierres de taille. » Dans l'édition de i8io', l'auteur a ajouté après « il y a une sorte de pierre de taille qu'on appelle cadette » l'incidente : et le pays où Von s'en sert donne au pavé le nom de la pierre dont il est formé (hum, la construction me semble laisser à désirer).
Le plus fort, c'est que je crois que le bon Molard a deviné juste.
Le mot cadette a préoccupé les étjonologistes. M. de Chambure (Glossaire du patois du Morvan) y voit un dérivé de caputy parce que la cadette est employée conmie pierre de recouvrement des murs. L'étjonologie est inacceptable parce que notre cadette n'est pas un mot primitif Ëiit sur le latin