I . Intitulée le Mauvais langage corrigé
(chez nous y d'ailleurs, on aurait eu chadetiè), mais un mot moderne; et que le mot cadet y au sens de puîné, n*est luimême que le béarnais capdet^ entré seulement dans notre langue au xv* siècle. Or nulle part, dans les dialectes d*oc, on ne trouvera cadette au sens de dalle. H n'apparaît dans nos dictionnaires qu'au XVIII* siècle. On ne le rencontre ni dans le Thresor de la langue françayse, de Nicot (1606), ni dans le Dictionnaire françois-latin, de Nicod (16 18), ni dans Afrench and english Dictionary^ de Cotgrave (1673), ni même dans le Richelet imprimé à Amsterdam en 1706. A Lyon je ne l'ai rencontré nulle part dans les textes ni dans les pièces de comptabilité avant le xvi* siècle. Dans une adjudication de l'achèvement de 9 arches et 9 piles du pont de la Guillotière, donnée par le G)nsulat, le 27 août 1559, et citée par M. Œarvet, on lit : « Lezditz prifl^cteurs seront tenuz £ûre des pierres appelez cadettes et y employer toutes les pierres de cadette appanenanz à ladite ville et communaulté. »
n me parait résulter de tout ceci que cadette^ dalle, ne peut être qu'une dérivation de sens du mot cadette, puînée, ou plus exaaement ne peut être que cadette, puînée, pris au figuré.
n est donc probable que l'origine est technologique. A Lyon, à partir du moment où les monuments antiques ont été épuisés, on a employé exclusivement pour pierre de taille dure la pierre de Saint-Cyr, dont les carrières offraient deux qualités : le gros banc y mesuré au cube, et le banc mince, mesuré au carré. Celui-ci était réservé pour les dallages, et l'on peut supposer que le banc mince a pris le nom àt pierre cadette
LES CADETTES l^t
par rapport au gros banc, comme au jeu de billard la queue la plus courte a pris le nom de queue cadette par rapport à la plus grande'. L'adjectif est ensuite devenu un substantif, qui s'est appliqué à toute pierre formant dallage.
Le mot a dû partir de notre région, où il s'est infiltré dans un premier dictionnaire. Ce qui me confirme dans cette pensée, c'est que le jésuite Pomey, l'auteur du premier dictionnaire où j'ai rencontré le mot, était précisément préfet des classes à Lyon, où il est mort le lo novembre 1673. Son ZTîctionnaire royal des langues française et latine^ enrichi des termes des arts, a été imprimé à Lyon en 1664^ 1671, i6j6, in-4®. J'insiste sur ce Élit que Pomey se proposait de reproduire les termes des arts. U était donc naturel qu'il insérât dans son ouvrage un terme usité dans l'industrie de la pierre de taille, et devenu i Lyon d'un usage général.
Or, tous les dictionnaires postérieurs n'ont £ût que repro-* duire Pomey, jusqu'à ce qu'enfin l'Académie elle-même ait puisé, probablement dans Trévoux, qui fidsait autorité, le mot reproduit par tous les auteurs modernes, très certainement sans qu'aucun d'eux l'ait jamais entendu prononcer.
Si le mot n'était pas exclusivement lyonnais, il serait en effet fort singulier que les tailleurs de pierre parisiens, non plus que ceux du nord et de la Provence ne le connussent pas. Mais de Lyon il s'est étendu dans toute la r^on drconvoisine, dans l'Âutunois, par exemple, où M. de Chambure l'a puisé.
I. Le texte de 1559 confirme cette imerprétatioii. D emploie le mot « pierre de cadette », comme on dirait « pierre de gros banc ». Si déjà c*eût été la dalle même qu'on nommait cadette, le texte aurait dit « pierre /ovr cadfttff »•
A propos de la cadette, je voudrais que Ton me permît de dire un mot du cadet.
Autrefois nous avions à Lyon, comme d'ailleurs dans tout le Midi, cet usage constant : au lieu de son nom de baptême, on appelait le fils aîné du nom de la Êunille. C'est ce qui s'est passé dans la mienne, pour mon firère aîné. Le second fils, on l'appelait aussi non pas de son nom de baptême, mais de celui de cadet y simplement. Les autres firères ensuite portaient le nom de leurs parrains. Cet usage s'est absolument perdu, du moins dans la bourgeoisie, où cela semblerait aujourd'hui d'un suranné et d'un populaire odieux. Pourtant cette coutume était bonne; elle était inspirée par le sentiment de l'unité de la Êimille représentée dans son prolongement futur par l'aîné. Aujourd'hui, chacun porte son nom séparé, isolé des autres; chacun tire à soi. L'usage s'est peut-être conservé plus longtemps dans le peuple. Mais je crois bien que, là aussi, il a disparu, ou à peu près. D'ailleurs à quoi bon un nom pour l'aîné, et un pour le cadet, et un pour le troisième, quand on n'a plus d'enEmts, ou un par grand hasard ?
L n'y a guère de temps de cela, je montais le Gourguillon de compagnie avec un ami. Nous passâmes devant une de ces boutiques de revendeurs de gages, basses, dans lesquelles on descend par trois ou quatre degrés, et où il y a de tout : de vieilles culottes rouges appendues en dehors, à côté de gravures coloriées dans des cadres noirs, où Ton voit Malek-Âdel emportant Mathilde sur son cheval; quelques bouquins crasseux et mangés aux vers sur une planche; des vieilles pattes; des pièces de drap pour les rapsodages; des chaises dépaillées; des garderobes du siècle dernier; des cabelots de sapin; des balayettes de jonc; des coivettes dont le crin est parti; quantité de vieilles topettes de pharmacien; des cache-mailles en terre pour les liards des gens épargneux; de vieilles crosses oti
194 ^^ VTKnj.ERTRS LYONNAISES
anilles pour les affligés, et dont le cuir vert est éventré; des plots de boucher» tailladés de coups de parteret; des planches à hacher ; des balles en osier pour lés nouveaux-nés ; des tintebiens de hasard pour les mamis qui font leurs premiers pas dans le monde; des paillasses de boulanger, et surtout de vieilles ferrailles : valets de charpentier, sergents, pressons, anciennes bretagnes fieurdelysées, servantes, landiers, bigomçs, coqueUes, trois-pieds, paires de pinces, grapins, casses qui n'ont plus de fond, dômes de poêle, chelus en fer-blanc, secoyus en fil de fer, puis des vieilles rouillardes i pierre, de vieux bancals de garde national; dans un coin des groUes, des baraquettes acculées, etc., etc. Je pris Êmtaisie de marchander un binet dont j'avais feute. Mon ami de s'étonner de ce mot, qu'il ne connaissait point. Je le surpris, lui disant que c'était du firançais irréprochable.
Exemple de la rapidité avec laquelle les vocables s'évaporent. Bien des gens, déjà, m'ont demandé ce que c'était que binet, aoyant, eux aussi, le mot spécial aux Lyonnais. Or est-il qu'il est firançais pourtant, si firançais qu'on le rencontre dans h dernière édition du dictionnaire de l'Académie. Mais soyez sûr qu'il sera rayé de la prochaine'. Œez nous-mêmes il n'est uàté que dans le langage populaire. Prononcez ce mot dans un salon, fiit-il lyonnais, les dames, les demoiselles, élevées dans les couvents ou les pensionnats ou qui ont suivi les cours, voire pris leurs deux brevets, chuchoteront entre elles, scandalisées de votre mauvais langage, et vous coucheront dans leur estime de pair avec ceux qui prononcent les z'haricots.
I. Prophétie infidèle, comme tant d'autres. Il n*en a point été rayé. Il ne dut jamais prédire que le passé.
Les petits jeunes gens, qui émaillent leurs conversations de cet immonde argot des journaux à la mode, qui trouvent gentil d'avoir « de la douille », d'avoir « le sac », d'être « gommeux », souriront de la grossière ignorance de ce « vieux ». Mais le mot s'est conservé encore, merci à Dieu, chez ceux qui n'ont pas Eût leurs classes. A ce titre il est lyonnais, et mérite de prendre place dans le « Dictionnaire du lyonnais on du véritable français, » que Puitspelu fera quelque jour, si Dieu lui prête vie et assistance.
Mais aussi bien, qu'est-ce qu'un binet? — Un binet, c'est un binet, quoi! cela se comprend. Enfin, puisque l'on veut des détails, c'est ce petit machin de cuivre, vous savez, qui a des pointes, et que l'on place sur le chandelier pour y ficher le morceau de chandelle devenu trop court. Cela s'appelle encore un brûle-bouts; d'autres disent un brûle-tout. Les maisons où il y a des binets sont des maisons qui s'enrichissent. Le binet prouve qu'on n'y laisse rien perdre. Celui qui a inventé la locution : « &ire des économies de bouts de chandelles, » pour tourner l'épargne en ridicule, était tout simplement un honmie qui n'avait pas de binet.
Au conmiencement du xvu* siècle, les plus grandes gens employaient couramment le mot et se servaient de la chose. M** Comuel, dont Tallemant nous a conservé les spirituelles reparties, disait que « Sanguin, le médecin^ faisait bina de M. le duc d'Elbeuf, parce qu'il le &isoit vivre par miracle après son apoplexie, même que madame sa femme était devenue grosse. »
Le n « jusqu^
Mais
plusieurs autres mots français. Au xvii^ dècle, on appelait bhie^ c'est-à-dire en double, le père ou le frère qui, suivant une r^le des ordres religieux, encore aujourdliui en vigueur pour certains, accompagnait un moine toutes les fois que celui-ci Élisait vi^te. Tallemant se sert de ce mot dans Tbistoriette de M"^ d'Espagnet, et montre que le bine attendait ordinairement dans l'antichambre. Même peut-on dire que, dans l'historiette un peu salée de Tallemant, ledit frère Êdsait à la fois office de bine et de binet, puisque le binet sert à tenir h chandelle.
En langage ecclésiastique, le prêtre qui bine est celui qui dit deux messes le même jour dans deux endroits différents. Enfin, un proverbe de vigneron lyonnais dit :
Qui bine
Vine,
Mais qui tierce
Verse.
C'est-à-dire que celui qui donne à sa vigne une seconde £içon emplit sa cuve, mais que celui qui en donne une troisième, elle déborde.
La binetU est un outil de jardinage, non pas, bien crois-je, nommé de la sorte parce qu'il servirait à la seconde £içon (car dans nos pays on se sert pour cette deuxième conmie pour la première, de la pioche ou fissu)^ mais parce qu'il a deux pointes. De même le binard est un chariot ayant deux paires de roues d'égale hauteur. L'emploi de la binette est cause que le mot de biner a fini par s'entendre de &ire une l^ère &çoa avec la binette, de préférence au sens de £dre un second labour.
Le mot de binet vient sans doute de ce que le binet avait aussi deux pointes, pour autant que la chandelle qu'on y fichait fût mieux assujettie. J'ai vu d'anciens binets à deux pointes.
Plus tard on en mit trois, mais le nom se conserva comme pour beaucoup d'objets avec quoi le nom ne concorde plus. Peut-être aussi le mot de binet vient-il simplement de ce que, grâce i lui, on bine^ c'est-à-dire on 6it servir deux fois la chandelle, mais la ressemblance des mots binet et binette me ferait pencher pour l'étymologie tirée de la double pointe.
A propos de binet, avez-vous connu M. Œrétien? — Si vous l'ignorez, sachez que M. Chrétien était l'ancien bourreau de Lyon. Vous pouvez voir encore i main gauche, aux Charpennes, la petite maison qu'il s'était bâtie. M. Chrétien passait pour un célèbre médecin. H parait que c'était une grâce d'état pour tous les bourreaux. Tous les bourreaux naissaient médecins. On ne dit pas si tous les médecins naissaient bourreaux. Peut-être était-ce un simple préjugé du vulgaire, qui s'imaginait que les deux professions avaient les mêmes résultats.
Tant y a que le bourreau, aux Charpennes, voyait feire queue à sa porte. H vendait pour remède une certaine graisse, que l'on appelait graisse de chrétien, et que l'on croyait Êiite de la graisse des suppliciés, — car vous savez que jadis on ne distinguait pas le nom de chrétien du nom d'homme. « H Êiut parler chrétien, si vous voulez qu'on vous entende, » dit un personnage de Molière.
Mais moi qui ai pris des consultes de M. Chrétien , je puis vous assurer que c'est le populaire qui avait confondu la graisse de Chrétien, composée par Chrétien, avec la graisse de chrétien par un petit c. Q'était tout bonnement ^u saindoux.
Eh bien, c'est en partie à on binet que Chrétien dut sa grande réputation. Un pauvre ouvrier en soie, le père Mignotet, de la rue des Fantasques, était tombé un jour par les escaliers de sa cave. H tenait son chandelier à h main, garni d'un binet. Quand on releva le pauvre homme, il était dans un état épouvantable. Avec lui on ramassa le chandelier, Êiussé, tordu dans tous les sens. Pour le binet on n'y fit pas attention.
On épuisa tous les remèdes, mèmement que le major de l'hôpital vint voir le blessé. Rien n'y fit, rien. Enfin, on finit par où l'on aurait dû conunencer, on alla chercher Chrétien.
Chrétien lui tâte le pouls, lui dit de montrer sa langue. Quand il vit sa langue, lecteur, Chrétien connut tout de suite son mal : — Comment, s'écria-t-il, ces ânes de médecins n'ont donc pas vu que cet homme a un binet dans le c.orps!
Et de Êdt, Mignotet avait son binet dans le c.orps. H en est mort; mais pas moins M. Chrétien avait connu, à la couleur de sa langue, qu'il avait quelque chose, et que c'était un binet.
ippUlîet i8y6.
UOUCHE, LE VERBE OUCHER
YONNAis, nos vieux vocables disparaissent. Ces mots populaires, ces mots pittoresques, si expressifs, qui semblent vivre, on les trouvait encore dans mon énÊmce^sur les lèvres du bourgeois de Lyon. H les tenait de son père; celui-ci de l'aïeul. Aujourd'hui ils ne sonnent plus que dans le parler naïf de quelques vieux ouvriers, et qui s'en vont rares. Et conmient le bourgeois les connaltrait-il, ces mots ? — Dès l'en&nce on le jette, un peu pour s'en débarrasser, dans quelqu'un de ces établissements d'éducation, où l'on apprend à parler le même français insipide, plat, correa, le même français de journaliste ou d'avocat. Que si l'en&nt lyonnais s'oublie en quelqu'une de ces bonnes locutions, de ces bons termes, qu'il aura entendus par hasard sur le quai, en « Êdsant la polisse (à supposer que de fortune il ne soit pas interne); » s'il dit : je demeure « en rue » de Bourbon; j'ai
« cabossé » mon chapeau; j'ai vu une a rate-volagc », aigrement on le reprend de n'avoir pas dit : « dans h rue » de Bourbon; j'ai « bossue » mon chapeau; j'ai vu une « chauvesouris » ; et le petit s'en va humilié de n'avoir pas su parler comme ceux qui sont messieurs.
Je ne sache rien qui rabatte, qui raccourcisse l'intelligence, comme cette uniformité dans l'instruction, qui Élisait s'enorgueillir un ministre de l'Empire de ce que, tirant sa montre, il se pouvait tenir pour assuré qu'à la minute qu'il était, de Calais à Ântibes, on disait la même version dans tous les collèges de France. Autant l'égalité de tous devant la loi apparaît de striae équité, autant cette &çon d'estampage dans l'éducation est odieuse. On aligne|les esprits dans l'instruction, conune on aligne des soldats dans le r^iment. On Ëibrique des entendements au balancier. Vient le baccalauréat, qui sen non à juger les esprits, mais à les jauger, comme le gapian jauge les bareilles à la porte [de Vaise ou de la Muladère. Que l'esprit soit &UX ou sain, solide ou fêlé, on ne s'en inquiète non plus que le gapian si le vin est de l'Hermitage ou de Brindas. Suffit que le vaisseau contienne la quantité de Ëiits, de dates, de formules ou de litres* requis. Le candidat reçu, l'entrée payée, tout est en règle.
Si ce n'était toujours sottise de parler de soi, j'oserais dire que le peu que vaut Puitspelu, si jamais il a valu quelque chose, tient au bonheur qu'il a eu de ne pas recevoir d'instruction; d'avoir « Êiit son éducation autour du collège », comme nous disons, nous autres Lyonnais. — Je ne sais si le moule
l'ouche, le verbe oucher 301
où il a été ainsi jeté» un peu au hasard, est pire ou meilleur. Qu'il ne soit pas le même, ce m'est assez. — Puis, jamais je ne pourrai croire qu'on ne puise pas dans la Êunille, autour de la table ou au coin du foyer paternels, ce que les étrangers ne sauraient fournir, tel prix qu'on y mette.
Parmi les bourgeois de Lyon, je gage qu'il en est déjà plus d'un qui ne sait ce que c'est qu'une ouch^. Posé qu'ils le connussent, ils se croiraient obligés, par respea humain, de ne pas prononcer le mot et de dire « une taille », à la Êiçon des Parisiens. Les ouvriers eux-mêmes diront bientôt une taille, parce que le maître d'école leur enseignera qu'ouche « n'est pas français », et aussi parce que l'ouvrier a la rage d'employer les mots savants. H n'est pas moins humilié que le bourgeois d'être pris en flagrant délit de locution populaire, s'il croit avoir les moyens de mieux dire. Toujours la même histoire : mettre sa gloire à paraître plus qu'on est. Avez-vous jamais rien vu de plus absolument grotesque que ces afliches rouges, rédigées par les fortes têtes du parti populaire, et qui, la veille des élections, apparaissent sur nos murailles ? Ce qui manque à la précision de la pensée, on y aoit suppléer par l'emploi des grands mots en iqtu ou en isme. H &ut bien exprimer ce qu'on ne comprend pas du tout par les termes que l'on comprend le moins, disait Voltaire.
Les rédaaeurs des encycliques des comités prennent l'ampoulé et l'amphigourique pour de l'éloquence, comme de certains prédicateurs l'enflure de la voix et l'emportement du geste. Us ne songent pas qu'à bien savoir ce qu'ils voudraient
302 LE$ VIEILLERIES LtONKAlSEà
dire, et à employer leur parler de tous les jours, fÛt-U même un peu pèle-mèlé de mots simples et populaires, ils seraient autrement éloquents et persuasif. « Ceux qui ont le raisonnement le plus fort, et qui digèrent le mieux leurs pensées, afin de les rendre claires et intelligibles, peuvent toujours le miem persuader ce qu'ils proposent, encore qu'ils n'eussent jamais appris de rhétorique et qu'ils ne parlassent que bas-breton. » Celui qui a dit cela est un esprit si sage, voire si admirable, qu'il mériterait d'être Lyonnais. Mais il n'y a qu'harmonie dans les choses humaines : si les affiches des comités pouvaient être sensées, les candidats ne seraient plus fous.
Une ouche est un morceau de bois, à Lyon généralement de tilleul (le sapin ne vaudrait rien, à cause des échifEres). Ce morceau est un rondin, refendu dans le sens de la longueur jusqu'à un pouce et demi du bout, où le trait de sde se retourne d'équerre. L'ouche se compose ainsi de deux morceaux, l'un portant le renfort, et que, pour cette raison, l'on appelle le talon; l'autre, qui s'adapte exactement sur le premier, en appuyant son bout sur le renfort. Lorsque vous avez une ouche chez le boulanger, signe honorable que vous avez du crédit, le boulanger Êiit, sur la jonction des deux morceaux, des coches représentatives des quantités de pain fournies. C'est tout simplement un système très clair, très ingénieux, de comptabilité, utile certes à une époque où presque personne ne savait écrire, et où d'ailleurs le système de numération arabe n'étant pas usité. Te caractère destiné à exprimer un nombre avait bien une valeur absolue, mais non la valeur de position
lWcHE, le verbe OUCHEft JO)
qui, dans l'arithmétique moderne, Êidlite si singulièrement les calcub.
M"* de Sévigné feisait encore sts comptes , comme à peu près tout le monde alors, non à la plume, mais à l'aide d'un abaque, cadre de bois assez semblable au boulier qui sert à marquer les points au billard, mais où des jetons remplaçaient les boules. Cet instrument lui semblait admirable, à telles enseignes que, le lo juin 167 1, elle écrivait i M"*« de Grignan : « Nous avons trouvé, avec ces jetons qui sont sibonSy que j'aurai eu cinq cent trente mille livres de bien, en comptant toutes mes petites successions. » Dans l'abaque, le jeton avait certainement une valeur selon son rang. C'est cette valeur de position qui permettait le calcul. En 1760, BuflFon nous apprend que nombre de gens se servaient encore des jetons. L'oucbe était donc alors un inappréciable instrument. Même aujourd'hui, pour le populaire, offre-t-elle mille avantages sur le livre de comptes.
H n'est guère utile d'ajouter que les chiffires de Touche sont parement et simplement des caractères romains. Outre que son invention remonte certainement i une époque antérieure à la numération par le système arabe, on n'y pouvait naturellement employer que des chiffres composés de barres droites. Ainsi dix livres sont représentées par un X; cinq livres par un V, et une Uvre par un I. La demi-livre (on négUge les fraaions au dessous) est représentée par une petite fente en écaille, comme si l'on eût voulu enlever un éclat de bois, et qu'on n'eût pas terminé l'opération. Les chi£Bres étant gravés sur la
304 LES VIEUXERIES LYONK AISES
jonction des deux morceaux de bois, il £iut, pour les lire exactement , que ceux-ci soient réunis, de même que la coupure d'une obligation ou d'un chèque doit être rapprochée du talon d'un registre i souche, pour qu'on puisse lire les caractères plus ou moins hiéroglyphiques qu'elle est destinée à compléter. Mais une ouche aurait une longueur démesurée si les signes représentatifs des nombres dix, cinq, un, s'y succédaient sans ordre. Au fur et i mesure que le mitron vous apporte à nouveau du pain, il remplace les demi-livres, les unités, les cinq, par des dix. Pour ce faire il rade les chi£Eres fractionnaires des dizaines, et les remplace par des dix. Une supposition que vous avez sur votre ouche huit livres et demie et que le mitron vous apporte un pain de quatre livres, comme dans la vieille chanson lyonnaise :
Je n'avons qu'un pain de quat* livres.
Et je sommes cinq enfants ; Malgré la cherté des vivres.
Je vivons toujours contents.
Cela va £dre douze livres et demie. Le mitron racle avec son couteau le cinq et les trois unités et la demi-livre, et leur substitue un dix et deux unités, et il re&it une fente pour la demi-livre. Voilà bien les douze livres et«demie. Malgré la &dlité du raclage, nulle fraude ne peut, de pan ni d'autre, se Ëdre aux écritures, puisque toute modification des chiffres ne se peut feire que par les deux moitiés de Touche réunies en congrès, et que chacune des parties possède une de ces moitiés. Le G>de civil lui-même consacre la vertu de cette compubilité en disant, art. 1333, dans un français assez douteux, que
l'ouche, le verbe oucher 305
a les tailles corrélatives i leurs échantillons font foi entre les personnes qui sont dans l'usage de constater ainsi les fournitures qu'elles font ou reçoivent en détail ».
Dans la pièce du répertoire classique, le Déménagement de Guignoly celui-ci passe successivement sur la scène avec tout son bataclan : une poêle à frire où il manque le fond, une flûte à piston, garnie de sa rite, une paillasse de balloufe, un vase étrusque provenant des fouilles de Venissieux. Finalement il repasse avec Gnafron. Us ont été obligés de se mettre à deux pour porter une ouche, autant un mât de cocagne. — Elle se porte bien, dit Gnafron. — Ah ouesche, que Êiit Guignol, je ne demandais au boulanger qu'une allonge et je fornissais la chernière. Il a refusé. Aussi je lui ai sorti ma pratique. — Et t'as bien fait, ajoute sagement Gnafron.
Ouche s'emploie au figuré dans diverses locutions élégantes :
— Et Patacu que Êiit-y ? — Y Êiit de z-enfents à sa femme !
— Et avè quoi qu'y vit ? — Il est à Touche de son pipa. — - Autre : — On dit que madame la comtesse de Melachon doit cinq nfiille francs à sa couturière. — Eh, eh, ça commence à frdre une ouche !
Dans mon enfance le boucher apportait la viande à Sainte* Foy, conmie le boulanger le pain. Pour la viande, on n'employait pas Touche, mais les broches. Le naigu pesait chez lui
Ltt FieOUrm lyoïmaim, 20
votre morceau de viande, inscrivait, sur une petite broche de bois aiguisée par un bout, le poids du morceau , à l'aide du système de numération décrit tout à l'heure, puis il piquait la broche dans la viande. La maman tirait la broche et la serrait dans un tiroir de son secrétaire. Quand le tiroir était plein de broches, on feisait le compte sur une feuille de papier, et l'on payait le boucher. On comprend combien ce système de comptabilité était plus compUqué que Touche et prêtait à plus d'erreurs. H suflSsait qu'on eût égaré une broche pour qu'on ne fût plus d'accord avec le boucher. D'autres fob on refusait un morceau, et le boucher oubliait de le rayer sur son livre. Bref, il y avait toujours des contentions avec le boucher, tandis qu'avec le boulanger cela allait tout seul. Quand je demandais pourquoi le naigu ne donnait pas une ouche, on me disait que cela s'était toujours fait comme cela.
Des fois qu'il y a, on vérifiait le poids de la viande on du pain. A cette époque on n'avait pas de balances dans les ménages, vu le prix. Donc, on se servait d'un crochet. Un crochet, c'est une petite romaine. Peut-être la dame qui lit ced n'a-t-elle jamais vu de romaine. C'est aussi une manière de balance, avec cette différence que, dans la balance, les deux bras du levier sont égaux et ce sont les poids qui varient, tandis que dans le crochet c'est la longueur du bras de levier qui est variable et le poids qui ne change pas. Un crochet (d'où le nom) est appendu au bras le plus court. On y pique l'objet à peser, viande ou pain ; on tient l'appareil de la main gauche par le point de suspension, et de la main droite on Élit glisser