Et. Blanc, La Chaste Suzanne
12 LES VmiLLERIES LYONNAISES
huile, suspendue au dessus de Tétoffe. Qu'un verre éclate, que la ficelle casse, qu'une secousse fasse vaciller le chelu !...
Logis, n se composepresque invariablement de deux pièces : Tatelier susdécrit, avec sa suspente, sur laquelle couchent les apprentis, souventefois le fils ou la fille de la maison :
Daudon, descends de la suspente, C'est un parti que se présente !
Plus un poêle en fonte, avec son four et son « dôme ». Làdessus mitonnait la soupe. Aujourd'hui l'usage s'est introduit de pratiquer dans l'atelier, au moyen d'un galandage à mihauteur, une petite pièce séparée formant cuisine. Ainsi petit à petit, en dépit des rigueurs de la fortune, un peu de bien-être s'introduit.
Mais à côté de l'atelier, le sanctuaire domestique, le lau : la chambre à coucher du bourgeois et de la bourgeoise. Celle-ci (pas la bourgeoise, la chambre) « tapissée », le carrelage souvent dré. Le lit conjugal, sans rideaux, avec sa courte-pointe d'indienne à fleurs. Une commode en noyer, bien firottée, sur laquelle est placée sous globe une relique, le bouquet de noces de la bourgeoise : usage touchant que je voudrais voh: partout. Tout cela ne respire nullement la misère, mais l'ordre et un parfiim fiunilial.
Le canut moins à l'aise n'a qu'une seule pièce, l'atelier. Mon bourgeois et ma bourgeoise couchaient sous la suspente. De l'endroit on en faisait la chambre nuptiale, à l'aide de rideaux.
Le rêve du canut, c'est d'être propriétaire de son logement. Songez ! N'avoir plus le soud de la Saint-Jean ni de la Noël ! Sans doute qu'il ne peut acheter de maison, mais il achète deux pièces. Je aois que ce n'est qu'à Grenoble et à Lyon que l'on voit ces divisions. Mon père possédait, en rue de l'Hôpital, le rez-de-chaussée d'une maison et le cinquième. Je connais au Bon-Pasteur une maison qui a quatorze propriétaires : quatorze canuts, comme bien s'accorde, dose qui prouve bien en &veur de nos bons canuts, les règlements compliqués des réparations ne donnent lieu à aucun litige.
La méchante nourriture du canut était jadis l'objet d'éternelles plaisanteries, bien mal placées. Se gausser de la misère est d'une âme basse. Mais cela prouve que la misère existait. En 1723, Laurès, dans un noël satirique, feit figurer les taffetatiers :
Tretous les arts de métis Coront per tôt veire ; Surtout los t^etatis, Lo pouros riclairos.
« Les corporations de tous les métiers, — courent pour tout voir; — surtout les taflfetatiers, — les pauvres »
Ici, je renonce à traduire. Les médecins seuls ont le droit de tout nommer. L'idée de l'auteur est que les pauvres taffetiers, étant mal nourris, ne peuvent livrer à l'exportation autre chose que ce qu'ils reçoivent à l'importation. C'est, plus crûment.
14 LES VIEILLfiRIES LTOMMAISES
l'application du vieux proverbe : « On ne peut mâcher amer et cracher doux... »
La pâleur des pauvres canuts leur avait fait donner, au XVIII* siècle, le sobriquet de navetSy qui avait l'avantage de jouer en même temps sur le mot navette. Une chaqson politique, qui remonte à 1786, dit :
Qjaand celos puros navets N'ant gin de liards au gosset,
Y ne payant pas follietta > ;
Y n'ant gin de quai mingi.
Une locution canuse nK>ntre encore aujourd'hui combien était maigre la pitance du canut. En manière de gandoise, le panneau se nomme « l'habit que mange de viande », entendant dire par là que l'on ne mange de la viande que dans les festins qui exigent l'habit de cérémonie.
Mais un sujet intarissable de 6céties, c'est le claqueret *, alias fromage blanc, alias mâle blanc, sorte de fromage mou qui constitue encore un des mets Êivoris du canut. Voici la recette qui m'a été donnée par l'un d'eux : « On bat le claqueret comme si c'était sa fenune ; on y met de sel, de poivre, de chaliotes, de fines herbes, et on le pique d'ail à regonfle, à celle fin de se tenir la bouche fraîche toute la journée. » — Le feit est que, l'ail en moins, c'est exquis.