‹ Les vieilleries lyonnaises de Nizier du Puitspelu [pseud.]Chapitre 7 sur 32 · Mesure de vin, d'environ une chopine : phialetta · texte numérisé non relu

Mesure de vin, d'environ une chopine : phialetta

2. Ce mot doit avoir été forgé au xvm» siècle, lors du développement de l'argot canut ; probablement de cîaCy onomatopée, parce que le fromage se bat iortenent A ckupt^-r^t compaiez rouge^r-ety petit fromage.

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Or prétendait-on que le canut ne se nourrissait que de claqueret :

€ Dis-moi, Champavert, quelle est ta canuse, v Lui dit à son tour le fils du bargeois.

— • c Ah ! de tout l'état, c'est la moins gouluse, Quatre claquerets lui &nt tout son mois '• »

On le nomme mâle blanc de la trousse qu'on ne manque jamais de bailler aux nouvelles bonnes qui arrivent de leur pays. On les envoie acheter un fromage blanc, en leur recommandant expressément de choisir un mâle, parce qu'ils sont meilleurs. A quoi la bonne qui ne veut pas paraître ignorante, de répondre infeilliblement d'un air capable : « J'y ferai attention. »

Aujourd'hui, le canut se nourrit beaucoup mieux, et les plaisanteries sur le fromage blanc seraient un peu surannées.

Mais le canut a parfois ses jours de fête. Il n'est pas « noceur », ne va pas au restaurant. Cela se passe en &mille, une fois l'an peut-être.

C'est à la bourgeoise que revient tout le ferdeau. La veille, on prépare tout ce qui peut se manger froid, généralement des bugnes à l'éperon, bien lourdes, bourratives. Menu : le bouilli, assaisonné suivant les conseils de Raspail. — J'ai vu le temps que vous n'eussiez pas rencontré un ménage de canut sans le

I. Chan^auert^ pièce un peu trop anacréontique, qui doit dater des pre^ miëres années de la Restauration. Ta canuse reporte au temps antérieur i Fusage de la Jacquard , où chaque métier de façonné exigeait un ouvrier et une tireuse.

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Manuely l'alcool camphré, l'eau sédative. Encore un socialiste qui a tiré des millions du pauv' peup' ! — Au bouilli se joint le gigot à l'ail. Vin : un petit beaujolais qui ne coûtait que cinquante à septante francs la pièce. Il est vrai qu'il était 6it avec du raisin. Dessert : fromage, bugnes, marrons rissolés.

J'assistais à l'un de ces festins, chez le brave père V... Toute la jbnillé était là. On en avait parlé un mois d'avance, on en parlerait deux mois après.

C'est qu'il devait y avoir le cousin B..., de Saint-Just. Quel cousin, et quel appétit! mais aussi quelle voix à pemdrel II vous Êdlait voh: ce creux ! Au dessert, toute l'assemblée était sous le charme. Il commençait par tirer de son accordéon quelques sons asthmatiques et discords : on sentait un frisson parcourir les convives. — Enfin il commençait :

D'où viens-tu, beau nuage ?

Ou:

Ce qu'il me faut à moi, quand la brise du soir !...

Les convives ressemblaient à la poule qui tient le bec sur une bague d'or. La bague d'or, c'était la nappe (il y en avait une). Les mains restant libres, chacun roulait une grosse boulette de mie de pain, à celle fin de cacher son émotion.

Sa qualité de cuisinière lui permettant de quitter la table, personne ne voyait pleurer la bourgeoise. Les larmes ne l'empêchaient pas d'aller ouvrir discrètement la fenêtre sur cour, pour que les voisins pussent dire : « Sont-ils heureux, ces V..., d'avoir un cousin qui chante si bien! »

Il n'est bonne fête qui ne finisse. Les convives loin, la mère V..., brisée de Êitigue et d'émotion, mettait tout en ordre.

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Elle se couchait à deux Heures, et le lendemain matin, à la première aube, comme s'il n'eût été de rien, l'atelier retentissait des bistanclacpan coutumiers. On avait les cheveux un peu sensibles. A midi, il n'y paraissait plus.

Je ne voudrais pas attrister ces pages par le tableau du canut malheureux, infirme ou malade, arrivé à ce point de manquer même de médecin et de remèdes.

Mais ce qu'il serait impardonnable de ne pas noter, c'est cet élan de cœui de tout canut pour son voisin dans la peine. Du haut en bas de la maison, la femme n'a que l'embarras du choix : tous offrent leurs services avec la même accortise et la même sincérité. On veille le pauvre malade, on l'assiste, « on feit ses commissions ; » on feit au besoin le travail à sa place. Et tout cela simplement, avec bonhomie, sans l'idée qu'il y ait là quelque chose de louable ou qu'il y ait lieu de « s'en reconnaître » plus tard. Lorsque, guéri, le canut pouvait remonter sur sa banquette, il allait serrer la main à son voisin, remercier b femme de celui-ci, qui avait passé bien des nuits.

— Battandier, je viens te dire merci, ma vieille.

— Et de quoi, ganache * ! Quand je serai malade, t'aideras un brin la bourgeoise.

Et l'on trinquait avec un verre de. ginguet, disparu, hélas! comme les vieux canuts, et l'on n'en parlait plus.

n est regrettable que M. Zola n'ait pas vécu au milieu de nos vieux canuts. H y eût rencontré un aliment sain pour son

I. Ganache est chez nos canuts un terme de particulière amitié.

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estomac de naturaliste. Au lieu des scènes écœurantes et sî souvent Eusses de Germinaly il aurait pu peindre des scènes honnêtes et vraies, dans un bon livre, où aurait pu revivre mon vieux canut. Oublié de tous les écrivains, celui-ci n*aura pas d'histoire, et le temps emportera les derniers vestiges d'une corporation si curieuse. M. Edouard Aynard l'écrivait naguère dans son admirable introduction au rappon de la Section d'économie sociale, à propos de l'Exposition de 1889 : « Au train rapide des choses, il ne serait point surprenant qu'avant vingt ans, la Êibrication d'un beau lampas, d'un velours ciselé, ou d'un drap d'or, devînt une curiosité historique entretenue coûteusement par l'État, comme celle des Gobelins. Et alors Lyon ne serait plus que le centre banal d'une industrie découronnée. »

Je me plais à penser que, même aujourd'hui, il 7 a encore des idylles chez les canuts; du moins, de mon temps, il j avait des idylles. ^

Notre apprentisse Louison venait de finir son apprentissage. Elle avait son métier pour maîtresse. Qui ne sait qu'avoir son métier pour maître ' c'est le rêve de tout apprenti et de tout compagnon. Une vieille chanson canuse, la Chanson du Compagnon^ commence ainsi :

Je veux mon métier pour maître ; J'ai les marches, les ponteaux,

I . Avoir son métier pour maître, c'est, à la différence du compagnon, posséder en propre le métier sur lequel on travaille.

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Le remisse et le carête,

Là cheville et les rouleaux '.

Je veux mon métier pour maître,

Puis ensuite me marier.

Je veux que ma femm' sach' remettre '«

Pour pouvoir joindr* nos deux métiers.

Donc, la Looison avait son métier pour maîtresse, et, conmie bien s'accorde, elle était courtisée (pour le bon motif) par le Glaudius, à savoir le compagnon. Un lundi, par un beau soir d'été, je me promenais sur les Tapis. En ce tempslà, le vieux rempart n'était point démoli. Il était longé par le vaste fossé qui servait assez volontiers de Buen-Retiro aux promeneurs attardés. Or sus, je rencontre la Louison et le Glau dius. Ils se promenaient, le cœur gonflé d'espoirs et de désirs. Une sorte de buée lourde et chaude obscurcissait l'atmosphère.

I. Les marches sont des barres de bois sur lesquelles l'ouvrier appuie alternativement te pied ; les ponteaux sont de petits étançons qui sont fixés, d'une part au plancher supérieur, de l'autre aux poteaux du métier pour empêcher celuinn de vaciller. Dans les nouveaux métiers , cet accessoire est supprimé. L'étymologie est punctum (l'étai étant un objet en pointe)^ comme l'indiquent les foraies italiennes et provençales. Le remisse est l'ensemble des lisses qui lèvent ou baissent tes fils de la chaîne au moyen de mailles dans lesquelles ils passent. Le caréte (gmdratum) est un bâtis en bois, placé au dessus du métier et qui porte l'appareil destiné à fidre mouvoir les lisses. La cheville est un levier avec lequel on fiait tourner le rouleau de devant, comme avec la barre on £ût virer un cabestan. Il y a deux rouleaux, celui de derrière sur lequel la chaîne est enroulée, et celui de devant sur lequel l'étoffe s'enroule au fiir et à mesure de sa fabrication.

a. Rmtttrey c'est passer les fils de la chaîne dans les mailles du remisse. Ce travail est £adt communément par des spécialistes, qu'on nomme rmi^ teuses. Une femme qui sait remettre est un auxiliaire précieux pour un mari canut.

n &ut croire que les grandes émotions sont muettes, car ils ne sonnaient mot. A force de marcher on se lasse, même quand on est amoureux. Ils s'arrêtent, et sans s'inquiéter le moindrement de l'endroit, ils s'asseyent sur le talus. La Louison tricote un bas. Le Glaudius, perdu dans ses rêves de bonheur, trace sur l'herbe desséchée quelques dessins à l'aide d'un morceau de bois.

Tout d'un coup, la Louison rompt le silence.

— Glaudius! feit-elle doucement, et avec cette inflexion que seule savent trouver les amoureux.

La voix tendre du Glaudius de répondre aussitôt :

— Hein?

La Louison, cm morïnda^^xfl '

— Viens donc plus près de moi. Y w a pas tant!

Mais c'est trop s'attarder.

La pièce est finie. H la Êiut aller rendre. Le canut la nettoie, la pincette % passe le polissoir ^, coupe les fils flottants, faix glisser les trames tirantes. Grandes inquiétudes souvent. En retournant sa pièce, voici quelques tares qui lui avaient échappé, en dépit de toute son attention. Or, les commis qui reçoivent les pièces ont l'œil exercé, et à bonnes enseignes. Celui qui visitera la sierme voit-il les déÊiuts : reproches. Et les reproches, le canut ne les aime pas. H est sensible, a de

1. Pinceter, c*est, avec de petites pinces analogues aux pinces i épikr, enlever les bouchons.

2. Lame de come qu'on passe sur la fiaçure pour faire briller l'étoâfe et égaliser les coups de trame.

Tamour-propre. S'il y a un rabais, souvent, hélas! inévitable, il sera « marqué sur son livre », et son livre, ce sont ses états de service. De même le militaire n*aime pas à voir quelques jours de salle de police consignés sur son livret.

Enfin la pièce est reçue. R^;ardez le visage de mon canut : inquiet toujours. C'est qu'il attend. Lui en donnera-t-on une autre à tisser? — Sa figure s'illumine. Il a entendu le chef de service : « Revenez ce soir. »

Sa joie peut se traduire ainsi : « Voilà du pain pour un mois. »

Et si, en sortant, il allait boire pot ' avec un ami, qui donc aurait le cœur de lui en &ire un reproche ? Je vous assure que le jour où il rend sa pièce est un jour pénible! Et que sera-ce si on lui dit : a Nous n'avons point de pièce à vous donner! » ou même : « Rien pour aujourd'hui; repassez dans quinze jours. Nous verrons. »

Puisse mon pauvre canut s'entendre toujours dire :

« Revenez ce soir. »

PUTTSPBLU-DtJROaUBT.

I. Le pot était la mesare de vin en usage à Lyon avant la Révolution. Le mot est encore usité pour litre. En 1789 il y avait « Tanden pot » qui était de i litre 4 centil., et le « pot actuel », qui était de i litre 13 centil. et demi. En 1564, d*après M. de Valons (j*ignore â quelle source il a puisé), le pot était de 2 litres 8 centil. Décidément nos pères avaient Testomac plus dilatable que nous. — Remarquer qu*on ne dit pas : « boire un pot, » mais « boire pot ».

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