LAFERRIÈRE
.Miss Laferrière refusa le rôle. Vous voyez bien qu'elle appartient à notre Musée des Vieilles Actrices... sans cœur à Pouvrage et sans le génie du métier !
Elle, et ce charmant polisson, Virginie Déjazet, — qui s'appelle comme M™« Ancelot (oh ! la bonne plaisanterie baptismale !), — sont présentement les deux Matrones les plus vénérables de tous les théâtres de Paris.
Mais l'aînée des deux, c'est encore Mil® Laferrière.
L'autre vénérable — le jeune polisson qui, par parenthèse, a fait sa preiniere communion Tautre jour à Lyon, où elle a donné des représentations au bénéfice des loueurs de chaise et des porteurs de goupillons de toutes les églises de cette ville, — est plus vénérable par le talent, mais la vieille M^'^ Laferrière est plus vénérable par l'antiquité, et
quand elle fera sa première communion, ce sera une endurcie... ou une amollie de quelques années de plus, qui s'offrira à Dieu.
Ce ne sera pas la rose, mais le gratte... du Sacrifice !
Car je ne doute pas que M"« Laferrière ne fasse sa première communion un de ces jours comme Richelieu-Déjazet, appelé si drôlement Virginie ! La petite veste bleue à l'anglaise, Técharpe blanche au bras, le cierge dans les mains, gantées du blanc de l'innocence, tout cela est si jeuney qu'aux yeux en lunettes de cette enragée de jeunesse ce doit être décisif pour aller tendre sa langue au bon Dieu, comme dit un affreux personnage de la Comédie humaine, et tourner le dos aux hommes, pour de bon^ cette fois I
C'est un rôle jeune, cela, le petit premier communiant. Il n'y a guères mieux que l'enfant en jaquette, qui reste encore pour de plus vieux jours, et celui de nourrisson vagissant, tétant et le reste! et
LAFERRIÊRE 9
qu'elle jouera quand la Mort la tiendra par les pieds et Tarrachera à la mamelle de sa mère, cette cabotine endiablée qui veut vivre et se rajeunir... malgré le temps et Dieu !
Révolte imbécile de la frivolité ! Mazarin, le sigisbée d'Italie, cette autre vieille actrice aussi sur un autre théâtre, eut aussi ce ridicule de femme. Il ne voulut pas vieillir. Il mettait du rouge à sa joue décrépite. Il se maquillait avant que le mot fût inventé. Il croyait que la mort aurait peur de sa vieille face ridée et fardée, et qu'elle s'enfuirait devant cette Méduse de céruse. Il n'en fut rien ; elle prit les pots de rouge et de blanc ^vec le cadavre, et flanqua tout dans le même cercueil, dans les quatre planches de sapin où vont également les Mazarin et
les Laferrière ! Mais l'Histoire à la double face, tragique et comique, n'a pas plus oublié le rouge de Mazarin que les millions volés à la France !
Et quoiqu'il lui ait donné TAlsace et presque Louis XIV, le ridicule de cette tache de rouge, au milieu des taches de honte, est resté à Mazarin.
Mademoiselle Laferrière n'est pas une coquette de cette taille historique. Elle n'importe guères, elle, qu'aux Tallemant des Réaux de la Chronique qui passe et qui sera oubliée demain. Mais le ridicule n'en est pas moins le ridicule, pour ne pas être immortel, et vous crèveriez sans mémoire que, tant que vous avez vécu^ vous nous aurez prêté à rire...
Et les préfaces de ce gros gascon de Dumas père, qui loue comme il pleure,
LAFERRIERE
jt qui renverse des baquets de larmes et de louanges sur les gens à les noyer làdessous^ ne nous empêcheront pas de
rire
Et même, nous rirons de Dumas !
THÉRESA
THERÉSA
Samedi, 14 novembre 1868.
LLE n'est pas vieille, et, dans le sens rigoureux du mot, elle n'est pas actrice, et pourtant sa place est ici I Actrice ? Est-ce qu'avec ses chansons — ses chansons seules— ellene joue pas robustement et gaillardement lacomédie ?... Vieille?... Les hommes, plus cruels que la^nature, n'ont-ils pas décidé qu'après trente ans une femme n'est plus jeune, —et qui
l6 LES VIEILLES ACTRICES
sait si l'âge de Thérésa équivaut encore à trois nubilités de créole I
Seulement, demandez à ses envieuses et à ses ennemies, qui trouvent que ça dure trop^ si son succès n'a pas cent ans?
Car il va toujours, son succès, et même chaque jour il s'épanouit davantage. Je l'ai entendue hier encore. Elle chantait dans le drame de Léonard, à laGaîté.
La salle vide, au troisième acte, s'est subitement remplie. On venait pour elle et uniquement pour elle, et M"® Léonide Leblanc, cette coqueluche des petits crevés et qui les achève, — Iqut poignard dt miséricorde, — a perdu ses tremblotements de voix et ses frottements de guitare. On n'a vu, on n'a entendu, on n'a applaudi, on n'a bissé que Thérésa !
Ah I elle, Thérésa, je ne consentirai
jamais à l'appeler cérémonieusement mademoiselle 1 Quand on a Phonneur" d'être un genre à soi seule^ on n'est plus ni demoiselle ni madame. On n'est personne.
On est une chose, qui a son génie, et Thérésa, c'est Thérésa, — ou c'est la Chanson !
La Chanson, faite femme! Étonnezvous de son succès ! La Chanson, c'est-àdire tout ce qu'il y a de plus spontané, de plus vif, de plus français et de plus électrique en France! La Chanson, c'est la pointe de cette lance des Francs sur laquelle, disaient-ils intrépidement à Alexandre, ils recevraient le ciel, si le ciel tombait ! C'est sur la pointe de la Chanson que la gaieté française, souvent infortunée, reçoit tous les malheurs de la vie! Tout finit par des chansons^ di-
l8 LES VIEILLES ACTRICES
sait Beaumarchais , qui en a fait qu^on chante encore !
(( Cela vaut mieux qu'un livre et court tout
[l'univers ! »
dit à son tour Gresset , qui en a fait aussi...
Mais, avec Thérésa pour interprète, cela ne court plus, mais cela fait courir l'univers !
Oui, Thérésa, c'est la Chanson ellemême ! La Chanson qui n'a peur de rien, à Taccent vibrant, à l'air leste! Oui, même avant qu'elle ait chanté, avant que le son audacieux et net ait jailli de sa bouche joyeusement ouverte, Thérésa, c'est encore et déjà la Chanson ! D'attitude, de galbe et de tournure, c'est déjà, pour l'œil et de pied en cap, la Chanson
gauloise et française ! Tenez, faites-vous le plaisir de la regarder, telle qu'elle était hier, par exemple, non plus avec la robe à queue des Gélimènes, mais simple et sans atours, comme la grâce populaire, dans ce drame populaire de Brisebarre et de Nus, vêtue de sa robe aux raies blanches et bleues et de son tablier noir, que j'aurais voulu blanc, — sa seule faute de la soirée, — et dites-moi, ditesmoi ! si Vadé et Désaugiers, revenus parmi nous, ne lui eussent pas mis, rien qu'en la voyant, leurs mains paternelles sur ses épaules rebondies et ne l'eussent pas nommée leur fille ?... Dites-moi si ces chansonniers tout-puissants et charmants, et surpris, ne l'auraient pas immédiatement reconnue pour le génie incarné et vivant de la Chanson, qu'on croyait morte et qu'elle chante comme ils savaient la faire ? Oui, rien qu'à ses yeux émerillonnés, tout à la fois scintillants et humides, ses yeux brillant^d'esprit et humides d'autre chose, — oui, rien qu'à ses lèvres sensuelles et pourprées,
— pour les baisers, un vrai tapis-franc !
— à tout cet ensemble de femme étoffée, plantureuse, Rubens, que la voilà devenue ! — car ce n'est pas maintenant qu'on pourrait lui donner, à elle, comme à M^'^ Leblanc, un rôle gringalet de cigale.
L'embonpoint, qu'elle a rêvé longtemps, lui est venu enfin tout à coup, comme vient un boulet, et comme deux, et comme quatre ! comme le talent luimême lui était venu, — car c'est la destinée de cet être doué, de cette enfant de la nature, que tout lui arrive, que tout lui pousse, et qu'elle ne se soit jamais donné, pour être ce qu'elle est, autre chose que la peine de naître, cette fille du peuple, — absolument comme les gentilshommes d'autrefois !
Et de cette façon, la voilà maintenant accomplie! Il lui manquait dans la personne la rondeur qu'elle avait dans la voix, le geste et le talent; c'est achevé, il ne lui manque plus rien. Elle sait où elle peut se camper, à présent, la croix d'or de madame Grégoire !
THERÉSA 21
Vocation naïve, irrésistible, que personne ne créa et qui, vlan ! se montra un soir à Paris, à Paris qui sentit le coup électriquement de ces deux chosettes toutes puissantes, la Chanson et la Chansonnette ! Il y avait longtemps qu'on n'avait rien vu de pareil... L'époque était triste et maussade quand, un soir, Thérésa, inconnue, se leva joyeuse sur le théâtre d'un pauvre diable de café dont elle allait faire TAlcazar, et s'en vint, au bord de la rampe, un peu déhanchée, cancanant légèrement d'où l'on cancane, et de la voix aussi, — car la voix a son cancan comme l'autre, — osée, presque indécente, mais si gaie ! gaie à tout faire adorer, et mettant autour d'elle tout à feu, avec cette gaieté qui sera tcyajours — quels que soient les gouvernements — reine en France ! Vous souvenez-vous de ce temps-là?...
Ce n'était pas Mimi Pinson, ce n'était pas Suzon, c'était plus que Suzon, c'était, en une seule, toutes les Suzons de la terre; c^était encore plus que m'amzelle Vadé, que M"® Désaugiers *, c'était la Nourrice^ c'était la Femme à barbe^ — des horreurs nouvelles ! mais il fallait bien faire des sacrifices au temps gâté par Offenbach! Seulement, au milieu des gargouillades et des poissarderies que Vadé lui aurait peut-être pardonnées encore, il y avait Thérésa! Il y avait, au fond, la fleur d'art qui s'appelle Thérésa et qui se mit à éclater, comme un cactus superbe ! O vous qui me lisez, vous en souvenezvous?... Thérésa, c'était l'instinct à sa plus haute puissance. D'où sortait-elle?... Les légendes plurent de partout sur cette fille inconnue, qui semait à poignées des gaietés au gros sel dans l'âme d'un public qu'on ne faisait plus pétiller, et qui réveillait, par je ne sais quel chic, les imaginations blasées. Cet étrange talent, qui chantait la chanson populaire comme Rachel jouait la tragédie et qui pronon-
çait, ma foi, aussi bien les pocharderies de Frébault que Rachel les vers de Racine, on la fit, comme Rachel, sortir de la noire misère et de la noire obscurité. On voulut à toute force qu'elle fût une bohémienne de la rue, qui à la Maisond'Or, un soir , avait été payée d'une chanson par un ivrogne lucide encore, lequel lui tassa cent francs en pièces d'or dans un verre à Champagne, et qui lui dit : « Bois cela, fillette ! » C'était Joli, comme si cela n'eût pas été vrai, mais il paraît que c'était faux. Ce n'est que depuis qu'elle a bu de l'or dans les verres à Champagne, cette Erigone delà chanson, que cela n'enivre pas, et qui n'en reste pas moins bonne fille! Où donc avaitelle commencé ?. . . Avait - elle même commencé?... Talent prodigieux d'expression franche, comment l'expression lui était-elle passée (qui saura jamais ces mystères?) de son âme gaie, dans son organe alerte et sonore ?... Flifs forte que toutes les méthodes, levant sa robe et franchissant toutes les difficultés, comme
Lazzara passait les ruisseaux (le vers d^Hugo) :
(( Elle lève sa robe et passe les ruisseaux! »
elle s'est peut-être contentée d'ouvrir la bouche et elle a chanté. J'ai ouï dire qu'elle ne savait pas, ô bénédiction ! un mot de musique, mais sa justesse d'organes lui fait deviner tout. Peut-être, depuis Garât, ce rossignol des salons où dansait Trénis, et qui chantait aussi sans avoir appris, mais sur un autre ton, n'a-t-on rien vu de plus nature^ — de plus fiejffé nature que Thérésa ? Thérésa n'est point une cantatrice, cette vulgarité travaillée, labourée, obtenue à tout prix et qui sue d'ahan, qu'on nomme cantatrice, — non, ce n'est pas cela, mais une chanteuse qui chante en triple accord avec ses sens, son esprit et son âme, une rareté infiniment rare , car voyez combien dans Paris, à cette heure, où tout foisonne de gens qui chantent à s'en
casser toutes les chanterelles, vous pouvez compter de Thérésa !
Il n'en est qu'une, une seule, — qui n'aura pas de dynastie, — et c'est la nôtre, c'est celle que le beau Veuillot a trouvée laide...
Par parenthèse, le plus comique et le plus grand de ses succès !
Samedi, 28 novembre 1868.
LLE est née du temps de Bernardin
de Saint-Pierre, et voilà pourquoi
elle s'appelle Virginie. Ses Paul ont été... toute la terre, mais je crois bien qu'elle ne serait jamais morte comme l'héroïne du roman.
On l'a citée longtemps comme la«vertu la plus... vaudeville, le coup de bec le plus spirituel et le plus aiguisé, Teffron-
terie la plus page et la plus retroussée de nez, de langage et de jupe. . .
C'était la Frétillon de Déranger, — qu'elle a jouée, du reste, avec ce diable qu'elle n'a cessé d'avoir au corps :
« Ma Frétillon l
« Ma Frétillon l
« Cette fille,
« Qui frétille,
a N'a pourtant qu'un cotillon!
Elle ! elle en avait plusieurs, qu'elle faisait danser, Dieu sait la vie ! Mais on n'a jamais su dans lequel elle frétillait davantage !
Frétille-t-elle toujours?... A qui demander cela!... Dernière expression du xviii^ siècle, qui ne sera vraiment fini
MADEMOISELLE DÉJAZET 3l
que quand elle ne sera plus, M^^s Virginie Déjazet (c'est à pouffer de rire qu'elle s'appelle Virginie !) a été le caprice de trois ou quatre générations d'hommes qui n'étaient pas des crevés, eux, mais des crevants... Et elle n'en est pas morte! au contraire. Elle vit toujours, plus que bien des jeunes ! Et pourtant, sauf rectification, qu'on ne demandera pas, elle est présentement la plus vieille des actrices de Paris, et qu'est-ce que je dis ? peut-être la plus vieille des actrices qu'on ait jamais vues sur un théâtre. M°^^ Saqui n'était que sur une corde. M^^ Saqui, que nous avons vue, à quatre-vingt-quatre ans passés, — l'âge majestueux d'un sénateur ou d'un anachorète, — sortir d'un froc de capucin pour apparaître, à deux cents pieds du sol, castagnettes en main, basquine relevée, dans une cachucha aérienne!
M"® Déjazet est la Saqui des planches.
Forgée dans la forge aux plaisirs, qu'on appelle le xviii* siècle, acier fin trempé par l'amour, cornme on le faisait alors,
M"^ Déjazet joue encore , à plus de soixante-douze ans, les Richelieu et les Faublas , ces élégants et éblouissants polissons , à leurs premières armes , comme M"^ Mars, à soixante, jouait les délicieuses Amoureuses de Marivaux. Et lorsqu'elle ne les jouera plus, c'en sera fait, complètement fait, du xviii° siècle ! Allez voir si M°^« Plessy, la grande minauderie panachée, la grosse tulipe dans laquelle l'Affectation a mis son exécrable musc, pour nous faire croire qu'elle a du parfum, peut jouer ces femmes divinement artificielles de Marivaux, plus charmantes que nature ! M'*^ Déjazet, quand elle ne sera plus, aura, comme M"** Mars, ses Plessy qui joueront ses rôles,
A la façon de Barbari Et Plessy^
mais pas : mon ami! car il n'est rien de plus insupportable que de voir succéder au talent vrai, Todieuse singerie...
Ce n'est pas , du reste , seulement le xviu* siècle qu'elle joue bien, cette singulière Virginie du xviii® siècle, de ce siècle dont elle est la fille et à qui elle a fait faire, en sa personne, les plus jolies roues qu'il ait jamais faites sur ses talons rouges pirouettants! Trop nativement actrice pour être spéciale, trop vif-argent, trop Frétillon pour tenir bêtement dans un seul genre comme une chèvre au piquet, elle a bondi par-dessus tous. Elle a su frétiller et pétiller dans tous ! — apporter dans tous les qualités de sa manière, le mouvement, la verve, l'œil éveillé, le tourbillon, l'effronterie charmante, et cette grâce osée qui va jusqu'à un : Je ni' en /*... sublime! Malgré son nom vestalique de Virginie, M"®»Déjazet a été toute sa vie le génie du grivois, dans sa variété et dans toutes ses nuan-
ces, depuis le grivois pimpant et leste des marquis Régence jusqu'au grivois lurojt et débraillé des Porcherons. Elle l'a été sous tous les costumes : en culotte, en robe et en chemise (car un soir ne s'estelle pas risquée au lit, sur la scène, dans M"^^ Denis t)... Rappelez- vous-la en Cadet Buteux (des Chansons de Désaugiers]^ sous ce délirant costume de débardeur , — l'ensorcellement des bals masqués de nos jeunesses, — et dites si^ de mémoire d'actrice, il en fut une qui eût à un pareil degré Part souple des métamorphoses I Rappelez-vous surtout la manière ivre et titubante dont elle chantait le fameux refrain bachique et obstiné :
« Car, nom d'un chien, u J' veux t'être épicurien ! »
Et la note qu'elle montait et filait sur la dernière syllabe du mot : épicuîHen ; fusée de cristal qui perçait le ciel et qui
ne s'y brisait pas! Etait-elle assez faraud^ assez ribaiid^ assez délicieusement /^a^seiix de la Rapée^ avec son léger et charmant balancement canaille I Alors, elle était comme Taurore de ce qu'est à présent Thérésa. Elle avait, il est vrai, sur Thérésa, la supériorité d'être une actrice, — une actrice qui chante et qui joue, quand la chanteuse ne fait que chanter; mais c'était déjà la même gaieté ouverte et hardie ! Semblable — et pourtant, en même temps, différente. Cette fine grive de Déjazet, avec son soprano aigu et tout son petit corps vibrant, remuant et fulminant, qui met le feu à l'air ambiant, fait, certes I un fier contraste avec Thérésa , notre épatante Thérésa , au geste ample, au contralto puissant, à la vigueur plébéienne, au déhanché insolent et maintenant opulent; mais, au fond, au fond ! ne vous y méprenez pas, c'est, sous des formes et des oi^anisations opposées, le même instinct et le même sentiment d'artiste ; c'est , en somme , la même manière d'attaquer
crânement la fibre française et d'enlever la Chanson, patoise et populaire. Oa peut être sœurs et ne pas se ressembler. Mais Déjaz^t et Thérésa sont des sœurs; c'est moi qui l'atteste! Déjazet, je le veux bien, a, de toutes façons, le droit d'aînesse ; mais, allez ! ce sont des enfants de la même famille. Toutes les deux, les joyeuses commères, sont des demoiselles Sans Façon ou de Risque-tout... Or, qui risque tout emporte tout, et a bientôt tout, dans ce pays de la franchise et de l'audace qui s'appelle la France, et c'a été leur destinée à toutes les deux.
Déjazet a eu tout, même le temps ; mais ce qu'elle n'aura pas, ce sont les Invalides! Elle est, à celte heure (saluez, jeunesses !), la Ninon de l'art dramatique. Le vieux Baron jouait le Gid à quatrevingts ans; mais, raconte-t-on, deux garçons de théâtre étaient obligés de le relever des pieds de Chimène. Déjazet, elle, réternellement fringante Déjazet, ne connaît pas les ankyloses du vieux Baron, et, Chimène Bambocheuse, elle
passerait bien par-dessus la tête des hommes, assez Gids pour tomber à ses pieds, une jambe tournée pour leur tourner la tête encore.
Samedi, 28 novembre 1868.
h! pour celle-ci, elle ne fera pas tourner les têtes, mais elle fera tourner les talons.
S'ils sont intelligents, les talons!
Et cependant, on m'a dit qu'un jour elle a été jolie. Jolie comme un rêve. Qui sait? c'en était peut-être un, ce qu'on me disait. Mais à présent, son nez, son cher petit nez se caleçonne timidement
de rose ; et elle ne fait plus d'autre effet que d'un rhume sur pattes !
Le plus russe des coryzas !
Du moins, c'est ainsi qu'elle m'apparut, un soir, dans une baignoire d'avantscène, parée comme un os carié dans une châsse, — un os qui ne fera pas de miracle, celui-là 1 — flamboyante et ft^oufrou comme une princesse des Indes qui descend de son éléphant (elle en descendait !), accompagnée et flanquée de ce vieux prince qui l'accompagne partout, et, comme un dragon monstrueux, un dragon de pot chinois, la garde avec une langue tirée comme un glaive qu'on ne rentre jamais au fourreau.
Et ce soir-là, les roses (diamants) de ses oreilles ne pouvaient pas consoler son nez d'être rose, sans être diamant I
Certes! quoique nous la mettions ici,
parmi nos Vieilles Actrices^ nous ne lui faisons pourtant pas l'honneur de la prendre pour une actrice, cette femme qui se sert d'un théâtre comme d'une devanture de boutique pour étaler non pas les marchandises qu'elle vend, mais les marchandises qu'elle a gagnées.
M"« Duverger, qui n'a pas pour un sou de talent, mais qui a, dit-on, pour huit cent mille francs de diamants, cabotine surtout dans l'intérêt de la vanité la plus bête, la vanité de les montrer. La Bruyère disait à un sot de son temps qui avait des diamants et des équipages : « On écarte tout cet attirail qui t'est étranger, pour pénétrer jusqu'à toi qui n'es qu'un fat ! » Si on écartait l'attirail étranger de M''® Duverger, que trouverait-on ?... Le malheur, c'est qu'en montrant ses girandoles et ses pendeloques, elle se montre aussi, cette grimpeuse de planches.
C'est aux Variétés qu'elle débuta, sous Thibaudeau, Thibaudeau, le neveu des Métnoires de Thibaudeau^ Thibaudeau le Consulaire, l'ancien Milon non de Crotone, mais de l'Odéon, que la République fît, d'acteur mauvais, détestable directeur de théâtre, Thibaudeau le dandy, que Roger de Beauvoir chansonna si gaiement, dans un refrain célèbre :
Il avait des bottes vernies Avec un pantalon collant !
A cette époque, M"® Duverger pouvait déjà, grâce aux goûts ténébreux d'un Anglais bizarre, s'appeler comme le chien de Newton. Elle était alors une Blanche d'Antigny sterling... Thibaudeau le consulaire, qui n'était pas insen-
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sible aux chatoiements des pierres précieuses, — cela lui rappelait la madame Tallien de son oncle, — fît jouer les siennes sur son théâtre, et elle avec, qui n'était pas un diamant de sa collection. Ce fut affreux ! Il ne resta, ce jour-là, que de vieux Juifs et le prince de Brunswick dans la salle. C'est ainsi que fut inaugurée, par M"® Duverger, Tère des cocoitQs-ex h ibi lion ^ la maladie animale qui ronge présentement les théâtres, et contre laquelle on n'a pas encore d'onguent gris !
Quand il y en aura, iM'^^ Duverger tombera avec les autres, tuées comme mouches... Mais allez le lui dire ! Elle ne vous croira pas. Elle se croit autre chose qu'une cocotte de théâtre! Avec la bonne foi la plus impudente, elle se croit sérieusement une actrice, elle, cet étalage ambulant de joaillerie ! Après avoir joué aux Variétés ce qu'on y joue, elle est allée ailleurs. Elle est montée du vaudeville au drame, et elle a pris ses rôles à M™« Doche (à M'"« Doche, bon Dieu!),
mais elle ne lui a pris que cela. Elle ne lui a pris ni son talent, ni sa tournure, ni rien de ce qui fait de M""^ Doche, comme de Déjazet, non pas une vieille actrice, mais une jeune actrice éternelle I
Et comment a-t-elle pu, du reste, trouver des directeurs qui aient osé consentir à cette insolence ?... Les a-t-elle payés en pierreries ? ou en cigares ? magnificence moins chère. Elle n'est pas que la Sirène aux diamants, c'est aussi la Sirène aux cigares. Elle aura dû fumer, comme jambons, ces directeurs, qu'elle a fini par amadouer. Les cigares ! on raconte qu'elle en a toujours une boîte sous la main, même en voiture, pour le besoin de ses séductions à tout venant. Elle connaît son époque et la manière de la prendre. Les cigares ! voilà sa séduction organisée...
Et elle a raison ! — dans la fumée, on la voit moins.
Pour finir, un détail vengeur : — quand elle joue la Dame aux Camélias^ on Taccouple avec Laferrière.
MADEMOISELLE ADELE PAGE
MADEMOISELLE ADELE PAGE
Samedi, 12 décembre 1868.
LLE a la grâce de son nom.
De toutes les actrices de Paris qui sont les Sphinx de leur âge, elle est certainement celle qui garde le mieux son secret.
Et vous le devineriez, du reste, qu'elle est une si bonne fille, et si sûre de flaire, que, pour cela, elle ne vous égorgerait pas !
Et elle a bien raison d'être sûre de
plaire ! Le Temps, de charmante Ta fait touchante, — une autre manière, plus profonde, de charmer! Un soir, dernièrement, je Tai vue à la Gaité, dont la voilà maintenant la Reine, — pas sur le théâtre, ce soir-là, mais dans une baignoire d'avant-scène. Elle était pâle, — d'un blanc de peau si doux ! — ' non d'un blanc de poudre, comme les Peinturlurées de ce temps, — vêtue d'une robe de soie violet-nieiirtri^ sans bijoux ni dentelles, simple comme bonjour et mélancoUque comme bonsoir, car dans ses beaux yeux que vous connaissez, — ces yeux taillés pour être si riants, commence parfois de se montrer la pensée de 7i'être plus jeune, qui rend si délicieuse toute femme qui l'a, quand cette femme est charmante encore !
Et, ce soir-là — je ne l'oublierai plus — elle était tout uniment adorable, dans sa pénombre mystérieuse, avec son vague sourire et son regard pensif d'étoile 'du soir^ qui faisait penser aux vers divins d'Alfred de Musset :
t Étoile de l'amour, ne descends pas des cieux ! »
Même depuis ce soir-là, — et pas plus tard qu'hier, dans la Madone des Roses où je l'ai retrouvée avec toutes les ressources de l'art, du goût, de la voix, du geste et du costume, je me suis dit que tout cela ne valait pas en charme — en flèche de cœur — l'Adèle Page de la baignoire obscure, délicate, pure et rêveuse comme un buste de Ganova !
Elle débuta à Paris, en 1842, — mais elle aplatit le nez à ces insolentes dates! — au Vaudeville, dans une pièce intitulée: V Amour s' en va. C'était, au contraire, l'amour qui s'en venait ! Elle arrivait de province, enfant de troupe, comme on le dit également des acteurs et des soldats.
Son père et sa mère étaient des comédiens et elle n'avait jamais, heureusement pour elle, phrasé au Conservatoire, ce bocal de compotes dramatiques. Presque enfant, elle s'était épanouie naturellement au feu des rampes, dans le feu de ses yeux et de ses instincts. Elle était née actrice comme elle était née jolie femme, car c'est jolie qu'elle est, bien plus que belle.
Très jolie, avenante, voix douce, reposante, savoureuseet voluptueuse, et que le temps va rendre langoureuse, ce qui sera, si elle veut m'en croire, le chant du cygne de son talent et de sa beauté, Mademoiselle Page eut tous les succès d'une femme qui était assez jolie pour se passer de talent, et qui avait assez de talent pour se passer d'être jolie. Elle fut de suite regardée comme la plus agréable, la plus vive et la plus spirituelle comédienne qu'on eût vue depuis Jenny Vertpré. Ce qui caractérisait sa manière et ce qui la caractérise encore, c'est la distinction spirituelle. Elle avait le don du
sourire fin, de la gaieté sobre, de la passion vraie, non comme l'entendait madame Dorval, mais comme l'entendait mademoiselle Mars... Dépaysée, au commencement de sa vie dramatique, dans des théâtres qui n'étaient réellement, ni par le ton des pièces, ni par l'importance des rôles, faits pour elle, elle se dépaysa jusqu'à Saint-Pétersbourg, d'où elle revint comme madame Allan, digne, comme madame Allan, de jouer la comédie, la vraie comédie, aux Français du bon temps, avant l'arrivée des Madeleine Brohan et des Piessy, ces boisseaux de lymphe et de froideur dans le talent autant que dans le corsage ! Ce moment fut peut-être le plus brillant dans la vie de M'^^ Page. Chez un peuple qui aime encore plus le joli que la grande beauté, et qui préfère la grâce à la profondeur, les séductions de la femme doivent toujours l'emporter sur les fascinations de Tartiste. Aussi, quand elle /t)uait, à cette époque, tout semblait positivement amoureux de M''^ Page. C'était le mo-
5d les vieilles actrices
ment où Léon Gozlan, ce poète en prose qui le fut quelquefois en vers, un soir^ l'imagination enflammée par elle, lui écrivait d'une main passionnée, après une représentation, sur un bout de mauvais papier de théâtre, ce madrigal ardent et presque sensuel : bouffée de flamme dans une haleine !
« Je la veux, cette fleur meurtrie a Entre ta ceinture et ton cœur; « Je la veux mourante et flétrie, « Je la veux pâle et sans couleur!
« Ni la rose, éternelle fée, « Ni le lys qui vient de s'ouvrir, « Ne valent la fleur étouffée, t Cette fleur que tu fis mourir!
« Doux échange qui ravit l'âme!
« La femme a gardé dans son cœur « Le plus doux parfum de la fleur; e La fleur, — le parfum de la femme !
Il n'y avait que le brûlant diamant de Gozlan, qui pût si bien graver cette date sur la vitre fragile où les succès des actrices et des jolies femmes sont écrits !
MADEMOISELLE ADÈLE PAGE 5j
Et cependant, depuis le temps où Gozlan écrivait ces vers à M'^® Page, bien des années ont passé, mais sa grâce et sa joliesse éternelles n'ont pas subi l'altération d'un seul jour. Elles ont résisté mieux qu'au temps ; elles ont résisté aux rôles bêtes comme celui de cette Madone des Roses, qu'elle sauve par une seule scène, — la scène d'amour du second acte, quand elle empiffre si gentiment de raisin son amoureux, assis à ses pieds. Partout ailleurs, elle est inutilement M"® Page — les malheureux l'ont faite laide ! — dans cette pièce idiote et déclamatoire.
Du Victor Hugo devenu nègre !
Samedi, 5 décembre 1868.
L va bien ici, après les vieilles
actrices.
Et pourquoi ne Ty mettrions-nous pas?
C^est le mort du moment, et chez nous autres, aimables Français, le mort du moment est toujours plus populaire que le vivant même du moment ! D'ailleurs, puisque nous parlons de gens de théâtre, c'était, à sa façon, un vieil acteur aussi,
et voyons ! est-ce que je me tromperais si je disais : une vieille actrice ?
La vieille actrice de la légitimité.
Hélas ! il a joué toute sa vie sans empêcher la chute de la pièce, — qui, pour lui seul, fut un bénéfice. Comédien de talent, rillusion justement qu^il pouvait produire c'était d'être un grand orateur, mais, de fait, il ne Tétait pas. Pour être ce qu'on appelle un grand orateur, il faut un muscle de virilité et une franchise de passion inconnus — l'un et l'autre — à cet homme de parole facile, de mœurs faciles et de larmes faciles, car, oratoirement, il pleurait bien. Il avait introduit la larme de la Cour d'assises drfns le discours politique, et il en pouvait mouiller ses péroraisons. Le meilleur de son éloquence sans idées était encore sa voix ; mais M"^ Mars en avait une bien autre que la sienne, et, pour cela, elle ne se dispensait pas d'avoir du talent, tandis que Berryer enroué n'existait plus.
Cette voix a coûté cher au parti légitimiste, de tous les partis le seul assez
riche et assez niais pour la payer. Berryer n'a jamais fait que deux à trois discours par an, qui n'aboutissaient jamais à rien de plus qu'une exécution de virtuose. Cette exécution a coûté, pendant quarante ans, aux légitimistes (c'est eux qui étaient exécutés!), soixantemillefrancs de pension annuelle, indépendamment de la pension de quarante mille francs envoyée par le comte de Chambord, les trois à quatre cent mille francs d'Augerville et huit cent mille francs de dettes payés en deux fois, par les mains, dit-on, de M. de Clermont-Tonnerre. Car il faisait des dettes, ce Berryer à la vertu si brusquement et si drôlement posthume, mais qui, de son vivant, avait ses petits vices, comme un autre d'entre nous, parbleu! Ilétaitviveur,un peu joueur, paresseux et sensuel. Il avait du Fox dans sa nature ; mais du Fox descendu de trois cents degrés. Ce n'était plus le sang patricien du Saxon de tant de bouillonnemenf superte, et son indolence de lion endormi, dont il sortait tout à coup par de si fiers
bonds ! Berryer, là, n'était qu'un Fox bourgeois, de tempérament ordinaire...
Pour ceux qui savent ce que veut dire la physiologie, il avait la main grasse, et sous son habit bleu, — comme celui de Fox, toujours boutonné, — un ventre légèrement proéminent et mou. Regardez-le attentivement avec sa tête chauve dont le front fuit, ses gros yeux batraciens, ces yeux de la mémoire — la faculté des imbéciles et des orateurs, disait un jour un grand orateur qui n'était pas un imbécile, — et ses lèvres lippues, et dites si toute cette figure ne conviendrait pas aussi bien au patron du Bon-Marché ou à quelque Matifat de la rue des Lombards, qu^à rhomme choisi po ur défendre la grande et malheureuse maison de Bourbon, tombée si bas qu'elle n'a pu trouver de défenseur qu'à la Bazoche!
Berryer fut l'avocat de Cour d'assises qui plaida toute sa vie pour elle, et qui ne put pas la sauver. Cependant il a fait pour elle mieux que de^ plaidoyers \ il a fait des bassesses.
Ah! s'ïla Veilleuse avaitle droit de parler politiquel.... mais rhistoire appartient atout le monde, comme les lettres de Talphabet, et l'histoire sera terrible pour Berryer. Elle le montrera, cet homme pur, cette Lucrèce politique qu^aucun Tarquin n'a jamais songé à violer, concubinant avec M. Thiers, Tacheteur à beaux deniers comptants de M"® la duchesse de Berry ; avec M. Guizot, le puritain corrupteur ; avec M. Odilon- Barrot *, avec les républicains de iSSg comme avec ceux de 1868 ; et toujours;;owr Penfant^ comme dit la chanson — c'est-à-dire pour le garçon de là-bas, qui attend béatement, assis sur sa chaise, avec du sang de Henri IV dans les veines, les volontés de la Providence!
Est-ce donc pour cela que tous les partis se sont donné le mot pour faire de Berryer le grand homme d'incorruptibilité et de chasteté politique qui tapage pour rheure ?... Est-ce parce qu'il agnis sa jambe dans le lit de tout le monde, que tout le monde l'acclame aujourd'hui
66 LES VIEILLES ACTRIGES
comme la Jeanne d'Arc de la parole?
Jamais on n'a vu rien de si universel et de si honteux par la duperie... ou par rhypocrisie : — qu'on choisisse ! Tous les journaux sonnent, en l'honneur de Berryer, ces trompettes de la renommée qui sonnent des deux côtés pour faire plus de bruit, ri a jusqu'à l'admiration de Viilemessant, qui tue Veuillot sur sa tombe (par exemple, je le crois mal tué), et les paiipres prières ào, Dupanloup, ceMazzini de l'Episcopat, pour qui tout événement est une occasion de manifeste.
Eh bien ! campez-lui une statue ! Mais sculptez-la dans quelque chose qui coule, pour qu'il fasse encore après sa mort ce qu'il a fait pendant toute sa vie, cet homme qui coula dans touteslescoahtions et qui y restera — embourbé I
LE
Mercredi, 5 août 1868.
A vieillesse est auguste. Tous les peuples de tous les temps Tont respectée, même les sauvages, quituentleurs vieillards et qui, ne croyant qu'à la force et les voyant faibles, les tuent pour n'avoir pas à les mépriser. Dans les société» à intelligence développée , les vieillards sont les plus grands. lia font les Sénats. Ils représentent une très grande chose :
l'expérience de la vie, — de la vie contre laquelle ils ont lutté. Les passions qu'ils n'ont plus, en les quittant leur ont laissé la sagesse ; et la Nature, qui est poète, leur a mis autour de la tête des cheveux blancs, comme une auréole de lumière !
Mais elle a ses charges, la vieillesse, et la première est'de l'accepter :
Qui n'a pas l'esprit de son âge, De son âge a tout le malheur !
et tout le, malheur implique, pour être immense, le ridicule et le mépris. "^
Autant les vieillards restés dignes , fidèles au passé, conséquents à leur ;vie entière et la résumant dans la lumière
purifiée des derniers jours méritent le respect des contemporains qui les suient, autant les vieillards sans dignité, à talent décrépit et encore infatué, traînant dans le bout de vie qui leur reste des passions ou des prétentions attardées, méritent... ce que nous allons leur donner!
Car ces sortes de vieillards sont partout pour l'heure. On n'en a jamais vu un si grand nombre, à contresens de la vieillesse, de ces Vieillards de Suzanne pour qui, Suzanne, c'est la popularité, ou j pouvoir, ou Suzanne elle-même !
Eh bien, nous voulons^les faire défiler sous les rayons de notre Veilleuse, — on
rallume pour les agonisants, — ces vieux caresseurs de l'opinion ou de la puissance, ces vieux enfants gâtés de Tune et de Tautre, heureux comme des surintendants qui n'ont pas trouvé de cruelles. Nous voulons passer la revue de ces Invalides qui se croient toujours en activité de service, de ces vieux accapareurs de tout dans un monde imbécile qui se laisse tout prendre. Ce ne sera pas la revue des Morts aux Champs-Elysées^ mais des mourants.
Et nous tâcherons de leur être le moins Champs-Elysées possible.