ICONOGRAPHIE ET DÉCORATION
La. psychomachie; le cavalier; la femme aux crapauds. — La Psychomachie entre pour une part importante dans la décoration de nos grands portails romans de Blasimon et de Gastelvieil : à Blasimon, les Vertus, au nombre de quatre, foulent aux pieds un Vice sous les traits d'un monstre; à Castelvieil, trois Vertus sont d'un côté et trois ou quatre Vices (?) de l'autre. Il faut se référer aux travaux de M. de Lasteyrie et de M. Mâle1 pour saisir le sens de ces représentations, de même que pour comprendre pleinement le Zodiaque et les travaux des mois de Bazas2 ou de Sainte-Croix de Bordeaux, ou encore les travaux des mois de Castelvieil.
Le cavalier, si fréquent sur les façades des églises de l'Ouest3, a été naguère remplacé, à Sainte-Croix de Bordeaux, par un saint Georges; il subsiste à Tauriac, dans une porte feinte, mais incomplet et délabré.
La femme aux crapauds de Sainte-Croix et l'Avarice de la même église ont donné lieu à plusieurs études 4.
Limite entre l'iconographie et la décoration pure. — Mais nous touchons ici à la limite entre l'art expressif et l'art purement décoratif, entre l'iconographie et la fantaisie. Il est une nombreuse famille de motifs dont on ne saurait dire s'ils ne sont pas un produit de la pure imagination : les files d'hommes tirant sur une corde, dans une voussure des portes de Castelvieil, Haux, Sainte-Croix-du-Mont et Sainte-Croix de Bordeaux, ont passé pour symboliser l'effort de l'homme vers la béatitude céleste; il est imprudent de se prononcer formellement sur cet objet. Le problème se complique de ce que l'on a fort bien pu attacher une idée religieuse à un motif profane quelconque : le groupe de deux oiseaux affrontés buvant dans un calice est d'origine germanique^ ou orientale0; mais si on l'a reproduit souvent chez nous, à Artigues, à Saint-Vivien, à Martres, à Mauriac, à Lignan, à Bouliac, à Saint-Genès-de-Lombaud, à La Sauve, à Mouillac, à Cardan7, etc., c'est peut-être qu'il rappelait l'Eucharistie : en effet, à Cessac, la coupe est surmontée d'une croix1^. Les bestiaires, auxquels les sculpteurs de La Sauve, de Saint-Pierre-dc Bat9, de Saint-Sulpice près Izon10, de Baron [I, etc., ont pris l'idée de leurs basilics, ces bestiaires, d'où le Moyen-Age tira tant de mystiques enseignements12, sont en partie l'œuvre de l'antiquité. Les sirènes répandues un peu partout dans la contrée, à La Sauve, à Saint-Michel-Lapujade, à Lestiac, à Sainte-Radegonde l3, etc., sont païennes par leur origine; elles sont chrétiennes par les leçons que l'ingéniosité des docteurs y sut découvrir. Samson déchirant la gueule du lion est peut-être un Mithra tauroctone qui a, au cours des âges, changé de personnalité1'1. J'ai peine à croire que la valeur esthétique du Tireur d'épine15 soit l'unique raison pour laquelle nous trouvons ce motif, qui est difficile à rendre, sous le ciseau des imagiers romans de Saint-Etienne-de-Lisse, de Castelvieil et de Petit-Palais. Mais il est évident qu'en l'absence de donnée positive, toute considération en ces matières serait
1. R. de Lasteyrie, dans la Gazette archéologique de 1886, pp. 286-287; Mâle, L'Art religieux du -Xiw siècle, 2' éd., pp. ia3 et suiv. — 2. Dessins dans la Guienne monumentale, t. IV. — 3. Dictionnaire d'archéologie chrétienne, de D. Cabrol, art. Cavaliers. — 4. J'ai trouvé ce sujet dans la corniche du chevet de Saint-Palais et sur un chapiteau dans la façade de Saint-Genès-de-Lombaud ; Drouyn l'a dessiné sur un chapiteau de Targon (Compte-rendu des Monuments historiques, de 18/17, après la p. ta). Cfr. P. Cahier, Nouveaux Mélanges d'archéologie, pp. 258 et suiv.; Pigancau a rédigé un travail sur les représentations de ce genre dans diverses églises de la région (Société archéologique, t. IX, Procès-verbaux, p. 6g). — 5. Mâle, L'Art religieux du XIIIe siècle, 2° éd., p. 68; M. Mâle parle du « griffon à la coupe ». — 6. M. Marquet de Vasselol, dans André Michel, Histoire de l'Art, 1. 1, p. 887, note, dit que ce sujet, d'origine chrétienne et grecque, avait été emprunté à l'art persan. — 7. On a même sculpté ce motif récemment sur un chapiteau de Rions. — 8. Croquis dans les Variétés girondines, t. I, p. 670. — 9. Pour Saint-Pierre-de-Bat, croquis dans les notes manuscrites de L. Drouyn, t. XLV1II, p. 543. — 10. Drouyn a donné un croquis du chapiteau de Saint-Sulpice, qui était alors incomplet (Société archéologique, t. Il, p. 33) et que l'on a restauré depuis. — 11. Dessin de Drouyn dans la Revue catholique de 1880, avant la p. 81. — 12. Mâle, L'Art religieux du XIW siècle, 2e éd., pp. 4g et suiv. — i3. On trouve dans les Notes du marquis de • Castelnau, t. 1, p. 5g, la mention d'un chapiteau de Haux sur lequel sont combinés les deux motifs de la femme aux reptiles et de la sirène : sur ce chapiteau on voit une sirène à deux queues dont les seins sont mordus par des serpents. — 1 4. Fr. Cumont, Textes et Monuments figurés relatifs aux mystères de Mithra, t. II, p. 44i. — i5. 11 faut ajouter qu'on a trouvé à Bordeaux, en i845, une petite reproduction en terre cuite du Tireur d'épine, haute de o°i4 (Société archéologique, t. III, p. i4o et pl. xxvn). Sur la rareté de ce sujet au Moyen-Age, voir l'étude de M. Migeon dans les Mélanges Piot, t. XVI, pp. 95 et ss. M.André Michel a signalé ce motif sur un chapiteau de Saint-Pierre de Melle (Histoire de l'Art, t. I, p. 656).
LA DECORATION : LES MOTIKS
inutile et dangereuse : mieux vaut sacrifier la curiosité à la critique, restreindre le champ de recherches où l'imagination n'a que trop de part, étudier enfin les motifs ci dessus énumérés, et d'autres qui sont dans le môme cas, au seul point de vue de l'ornementation1.
Croix de consécration; litres; clefs armoriées. — Le Moyen-Age et l'époque moderne ont fait concourir à la décoration de nos églises certains signes qui avaient leur raison d'être dans le droit canonique ou le droit civil : les croix de consécration et les litres. Les croix de consécration, quelquefois très simples, à Baigneaux, par exemple2, ou à Nérigean, ont plus
d'élégance à Saint- Palais, à Saint-Ciers-Lalande3, à Magrigne ou au Temple de Blézignac (fig. 267).
Les litres, par lesquelles était affirmé un droit sur l'église, ont donné lieu à bien des épisodes : à Saint Sulpice-de-Faleyrens, la dame de Canolle fit faire une litre nuitamment; les jurats de Saint Emilion, ayant effacé cette litre, furent condamnés à la rétablir'1. Ces bandes armoriées sont ternies partout, presque partout indéchiffrables : on en aperçoit des traces sur un grand nombre d'églises, à l'intérieur ou à l'extérieur : Goualade, Saint- Denis de-Piles, Comps, Sainte-Présentine (armes de Foix et de Béarn5), Saint-Morillon, Cartelègue, Montussan, Cénac, Saint-Pardon, Coirac0, Lugasson (armes de la famille de Bos?7), Cabara (armes des Durfort de Civrac8), Villemartin (armes des Durfort de Duras9), Saint Michel-de Bieufret (armes des Montferrand Landiras IO), etc.11. Des litres on peut rapprocher les écussons qui se voient sur certaines clefs de voûte : armes de France, à Vertheuil, Fossés, Saint-Aubin-de Blaignac, Condat; armes de Duras écartelées de Biron, à Piauzan 1 ! ; armes des Durfort de Lorge, à Avensan ; ou sur des contreforts : de France et de Goth (?), à Saint-Symphorien.
Bépertoire décoratif : la figure humaine. — Il nous reste à nous enquérir des ornements qui n'ont aucun sens, mais une simple valeur décorative; ici, l'imagination créatrice des artistes se meut dans un champ illimité. Le programme du Congrès tenu à Bordeaux en 1842 contenait la question suivante: «Quels sont les ornements les plus usités?» Un archéologue cita «les damiers et les entrelacs ornés de bandelettes »; un autre dit que « lorsqu'il n'existe dans une église qu'un seul ornement, ce sont toujours les dents-de-scie » ,3. Le problème est malheureusement beaucoup plus compliqué.
En Gironde comme ailleurs, il faut distinguer les périodes : le décorateur roman préfère les dessins courants, les ornements plus stylisés et il imite des œuvres d'art antérieures; le décorateur gothique s'inspire davantage des modèles que lui fournit la Nature. L'art
Fig. 26-. — croix de consécration peinte \u temple de blézignac.
1. J'avoue n'ctre pas convaincu par la dissertation fort ingénieuse oi'i M. Dangibeaud rattache à une légende le type du monstre dévorant un cire humain (Hevne de Saintnnge et d'Aunis, 1909, PP- n-23). Nous avons des sculptures analogues en Gironde, à Saint-Etienne-de-Lisse, à Saint-Vivien (Médoc), etc. : elles sont assez impressionnantes pour qu'on n'ait pas à chercher une autre raison de leur succès. — 2. Croquis dans les notes manuscrites de Drouyn, t. XLVIII, p. 5.H7. — 3. Viollet-le-Duc a publié le dessin de ces deux croix, dont la première, encastrée dans un contrefort, est sculptée et dont la seconde est gravée et rehaussée de mastic noir (l)irtionnaire d'architecture, t. IV, p. i2ii). — 6 1752-175/1 (E suppl. ^5gG et 4037). 1 ( > 2 1 - 1 0 3 ^ . Délibérations du Conseil municipal de Monségur, qui décide la suppression de litres (Ë suppl. 8257 et 3259). 1709, Cursan (C ti 108). — 5. L. Drouyn, Variétés girondines, t. III, p. i/i3. — 0. Op. cit., t. III, p. 187. — 7. Op. cit., t. I, p. 3g8. — 8. Op. cit., t. I, p. 2O. — 9. Baron de Marquessac, Hospitaliers en Guyenne, p. 78. — 10. L'Aquitaine du 16 octobre 1891. — 11. Augier a signalé des litres dans le Bulletin de la Société archéologique, t. VIII, pp. 2 1 1 et suiv. — 12. L. Drouyn, Variétés girondines, t. I, p. 222. — i3. Bulletin monumental, t. VIII, p. 3o6,