LA FIGURE HUMAINE
ornemental gothique est dans nos pays à peu près ce qu'il est dans les provinces du Nord; mieux vaut insister sur l'art ornemental roman, plus original et plus instructif.
Celui-ci reproduit l'homme, des animaux, des plantes, des objets familiers, des dessins géométriques, des dessins de pure fantaisie. Les représentations humaines sont quelquefois des réminiscences de l'antique : le Centaure qui lance une flèche est sculpté à Bouliac, à Courpiac, à Aubiac, à La Sauve, à Saint-Vincent-de-Pertignas, à Saint Ouentin-de-Baron, etc. Charles Grellet-Balguerie a décrit un chapiteau d'Avensan, sur lequel une femme, « image de la fécondité de l'Église », tenait sa robe relevée; or, M. Collignon a publié une statuette romaine trouvée à Bordeaux et qui répond à cette description1. Le Tireur d'épine est un sujet répandu chez les anciens.
Les amusements et les jeux occupent une assez large place dans le répertoire de nos artisles : des chasses se déroulent sur des archivoltes de Petit- Palais et de Saint-Christophe des-Bardes; des jongleurs qui marchent sur les mains, les pieds posés sur les coudes ou sur la tête, ont été figurés dans diverses églises romanes, aussi bien que les joueurs d'instruments de musique3. Sur le portail de Vertheuil (fig. i5a), deux motifs sont plusieurs fois répétés : l'un est un magot vu de face et tenant sa
barbe à deux mains; l'autre est un groupe de deux hommes au milieu de branchages. Dans la porte de Saint-Marlin-de-Sescas, de petils personnages debout sont rangés sur l'angle saillant de la voussure externe. On n'en finirait pas si on entreprenait d'énumérer les œuvres sculpturales où la figure humaine entre comme motif de décoration. Elle est parfois poussée à la caricature. A la vérité, quand les têtes sont très individualisées, elles appartiennent plutôt à l'art gothique : l'imagier roman cherche ses effets dans des moyens plus primitifs et plus grossiers; ils sont trop nombreux les modillons de nos églises du xne siècle pareils à cette sculpture polissonne dont il est parlé dans L'Orme du Mail, que les érudits locaux montrent aux étrangers lorsque les dames regardent ailleurs. Je dois noter, au surplus, que le tailleur d'images de cette époque, s'il est grivois et facilement obscène, est, du moins, vivant et robuste; il faut descendre jusqu'à l'église de Francs et jusqu'au xvii6 siècle pour que l'imagi nation maladive des artistes sème sur les corheaux des corniches les têtes de mort et les ossements en sautoir.
La faune. — Les sculpteurs romans ont copié la faune des étoffes ou des ivoires d'origine orientale; la facture géométrique des oiseaux sur un chapiteau de Bommes (fig. 2Ô8)3 ou de certains fauves dans la nef de Vertheuil (fig. 269) ou dans le chevet de Moulis (fig. 88) rappelle des bronzes et des tissus du Levant'1. La façon de grouper les animaux, affrontés ou juchés l'un sur l'autre, décèle parfois la même provenance5; des oiseaux sont montés sur des quadrupèdes qu'ils becquettent, des quadrupèdes ont bondi sur d'autres quadrupèdes qu'ils mordent, à l'extérieur de l'abside principale de Mombrier, à l'intérieur du chevet de Langoiran, sur des
Brulails photogr.
Fig. 268. — CHAPITEAU K HOMMES.
1. Société archéologique, t. VII, pp. 55-6i, pl. îv. — 2. L. Drouyn, Variétés girondines, t. I, p. 432, note. Un musicien est placé debout contre une double colonne dans la façade de Loupiac-de-Cadillac. — 3. J'ai publié ce chapiteau dans mon livre sur L'Archéologie du Moyen-Age et ses méthodes, pl. 1. — k. Voir des exemples dans Martin et Cahier, Mélanges d'archéologie, t. II, pl. îtt; Caumont, Architecture religieuse, 5" édit., p. 122, etc., etc. — 5. Cfr. Marquet de Vasselot, dans André Michel, Histoire de l'Art, t. I, p. 890.
LA DECORATION : LES MOTIFS
FlG. afif).
Pierre Ferrel pholugr.
CHAPITEAU A VERTHEUIL.
chapiteaux du portail Nord de Guîtres, sur des chapiteaux de l'église démolie de Sainte-Croixdu-Mont, autour de la porte à Sainte Croix de Bordeaux (fîg. 10), etc. Des oiseaux placés en face l'un de l'autre mangent un fruit au porche de Saint Seurin, à Saint-Martimde-Sescas, à
\illenave d'Ornon. Rien de plus commun que les animaux qui ont deux corps pour une tête : M. Marquet de Vasselot en a noté à Saint-Seurin de Bordeaux1 et il en existe hien d'autres : à l'extérieur de l'abside de Civrac (Médoc), dans le bas-côté Nord de La Sauve, dans le portail d'Illats, etc. Quelques quadrupèdes sont marqués d'une croix sur la cuisse ou sur l'épaule, à la façon d'animaux sassanides, à Saint-Macaire 2, à Saint Martin-de-Sescas, à Illats.
Les griffons et les basilics n'étaient pas inconnus de nos imagiers des xi" et xne siècles, qui ont aussi, à Soulac, à Marcillac (fîg. 270), etc., combiné des monstres avec des enroulements en une décoration somptueuse. Cette faune fantastique a inspiré peut-être les plus jolis morceaux de l'art ornemental roman dans nos pays3. Pendant la période gothique, la faune se rapproche davantage de la nature, de la réalité. J'attribuerais volontiers à une influence golhique ces files d'animaux semblables rangés sur les voussures de certaines portes : des quadrupèdes indéterminés à Haux, des oiseaux qui se battent à Saint-Christophe des-Bardes (fîg. 299), des perdrix (?) qui se suivent à Petit-Palais, etc. Ce n'est pas encore le courant franchement gothique; c'est un de ces remous qui le précèdent et qui l'annoncent. Plus lard, au \vie siècle, on a tiré un bon parti de la chauve-souris éployée pour enjoliver un cul-dedampc dans l'église de Tresses.
La flore. — Les décors empruntés au règne
végétal par l'époque romane sont toujours stylisés et presque toujours méconnaissables. Aussi bien l'emprunt n'est pas direct et ici encore les sculpteurs imitent des œuvres plus anciennes. En règle générale, ils conduisent les tiges et groupent les feuilles suivant un dessin à peu près régulier; sur les premières ils font saillir des nervures et sur les secondes ils creusent des gouttières, en vue d'obtenir des jeux d'ombre et de lumière; pour plus de richesse, certains placent des perles sur les feuilles et môme sur les tiges. Ces expédients peuvent être plus ou moins habilement mis en œuvre; ils sont constants, ou peu s'en faut: on trouve des côtes nombreuses et serrées, des pétales plissés, jusque dans les belles feuilles des portes de Saint-Émilion, de Blasimon et d'Izon. Plus rarement, — Aillas, porte d'Espiet, — les feuilles, larges et grassement modelées, sont terminées par une boule. Dans tous les cas,
FlG. 270. — FRISE DE LA PORTE DE MARC1LLVC.
Brutails photpgr.
1. Dans l'Histoire de l'Art précitée, t. I, p. 889. — 2. Croquis de L. Drouyn dans le Bulletin monumental, t. XXVI, p. 7C8. — 3. Drouyn a dit, mais je n'en ai pas fait l'observation, que, dans l'église abbatiale de La Sauve et dans les églises imitées de celle là, les animaux ont le bas de la jambe pris dans un anneau (Actes de l'Académie de Bordeaux, i852, p. 444).
LES ORNEMENTS GEOMETRIQUES
les lignes sont simplifiées, schématisées : Drouyn s'aperçut un jour que ce qu'il avait pris jusque-là pour des pommes de pin n'était autre chose que des grappes de raisin1. Après l'époque romane seulement, les feuillages, devenus plus vrais, s'assouplirent sous l'ébauchoir des artistes : ceux-ci en formèrent souvent ces touffes charnues, ces crochets dont l'art gothique tira de si heureux partis; un imagier a composé à La Sauve une tête de feuillages2 comme Villard de Honnecourt en dessina sur une page de son Album.
Les fleurs à quatre pétales ou à six sont nombreuses; nombreux sont aussi les rinceaux, les uns plus arrondis, les autres plus raides et plus plats. En résumé, on peut dire que les ornemanistes romans de notre province ont traité assez maladroitement les feuillages proprement dits; ils ont été plus heureux avec les tiges, qu'ils ont souvent disposées en d'agréables enroulements.
Les objets familiers. — Les sculpteurs ne pouvaient pas manquer de reproduire les objets usuels qu'ils voyaient journellement : à La Ruscade, une chaîne est appliquée sur Le chanfrein d'un tailloir intérieur et un baril sur la corniche extérieure. Le modillon à baril, avec un renforcement en fort relief sur la bonde, est très répandu : Cazelles, Saint Christoly-de-Médoc, etc. Mais le cordage eut une fortune singulière : il entoure le tympan de Lugon ; plusieurs cordages tangents et concentriques encadrent l'ouverture du linteau échancré dans la fenêtre de l'absidiole Sud d'Aillas3; un câble suit l'extrados vrai ou simulé, de fenêtres à Montignac, à Meynac, à Saint-Martindc-la-Caussade, etc.; il court sur la corniche d'Aubiac, dont il est le principal ornement; il constitue à lui seul la base d'une colonne dans la porte de Cornemps; on le retrouve dans des astragales que j'aurai l'occasion de signaler; un cordage borde des clefs de voûte du xvi° siècle à la chapelle du château de Pressac et à Saint-Laurent-d' Arce.
Les ornements géométriques. — La décoration géométrique ne demande ni beaucoup d'imagination ni beaucoup de travail; d'autre part, elle produit de l'effet. De là vient sans doute qu'elle est fréquente pendant la période romane. Cette époque ne nous a pas laissé de grands motifs comme il nous en reste de l'époque précédente, sur les plaques de Bayon ou de Saint-Seurin de Bordeaux'1, et qui consistent essentiellement en une combinaison d'un carré et d'un cercle, agrémentés de quelques accessoires. L'ornemaniste roman, s'inspirant du principe et recourant au procédé les plus primitifs, accumule les dessins de petites dimensions.
Le motif de décoration le plus simple peut-être qui ait été en usage dans nos pays consiste en des trous de formes diverses ouverts sur un parement. Dans le pignon Est de l'église romane de Saint-Georges, construite en partie à l'aide de matériaux plus anciens, des blocs présentent un orifice circulaire de o"'io à o"'i5, cerné de traits gravés, et à quelques kilomètres de là, dans le pignon Est de Parsac, des cercles analogues sont marqués sur certaines pierres. Plus souvent, des trous beaucoup plus petits, carrés ou rectangulaires, forment ceinture autour d'un chapiteau, en accusent les lignes, relèvent les faces d'un modillon. Dans la porte étrange de Nérigean, on a placé à cheval sur les joints des claveaux, des dépressions ovoïdes, allongées dans le sens des rayons. Des traits fortement creusés
Bi'uUiils photogr.
FlG. 271. COLOMSE DE L'ARC