LE CLASSEMENT CHRONOLOGIQUE
assez pur; or, le curé de Saint-Michel traita, en i64o, avec Mathelin Guyet, maçon à La Réole, pour « desmoulir tout icelluy pignon de murailhe de la présent esglise qui est du cousté du Couchant, pour icelluy rebattir et y faire un portai au milieu du pignon»1. Supposons ce texte perdu : on aurait aisément vieilli la porte de Saint-Michel de deux à trois cents ans. Si nous rappelons que les voûtes sexpartites de La Réole sont postérieures à i685, que les ogives de Rarsac ont été faites après 1703, que des projets de façade gothique furent dressés pour l'église métropolitaine de Bordeaux au xviu' siècle et dans les premières années du xix', enfin qu'une sacristie fut construite dans le même style pour cette église en 1826, nous serons presque fondés à conclure que les traditions gothiques n'ont jamais été complètement abandonnées dans notre région. Un simple rapprochement fait toucher du doigt la pénétration des styles et leur confusion chronologique : la porte classique de la chapelle des ducs d'Épernon à Cadillac (fig. 34g) est de 1606; la porte gothique de Saint Michel Lapujade, de i6/jo; la façade romane de Francs, de 1600.
Si nous connaissions plus complètement l'histoire de nos fabriques rurales, il serait possible d'ajouter à ces faits bien d'autres faits du même genre : des maçons ont dû élever souvent, dans les temps modernes, une église, une porte, à l'imitation d'une église ou d'une porte voisines qui remontaient au Moyen Age Que de clochers sont d'apparence romane et datent seulement du xvnc siècle ou du xvm' ! J'estime néanmoins que les anachronismes comme
ceux dont il vient d'être parlé sont des exceptions sans influence appréciable sur l'évolution de l'architecture : clans l'ensemble, nos maîtres d'œuvre n'étaient pas trop en retard.
Les rappohts chronologiques avec les écoles du Nord. — Est-ce à dire que l'architecture religieuse fût aussi avancée chez nous que dans le Nord? Drouyn pensait que oui1. La question est complexe. Peut-être le processus n'est-il pas aussi rationnel qu'on le croit de comprendre le Midi par le Nord : j'ai toujours éprouvé un saisissement à voir l'assurance et la précision avec lesquelles on date les édifices des provinces septentrionales, et je me demande si, dans le rapprochement des deux architectures, l'un des termes de comparaison est beaucoup mieux connu que l'autre. Des monuments girondins doivent suivre de très près le mouvement de l'architecture, soit du bassin de l'Oise, soit principalement de l'Anjou, du Poitou, des Charentes. Il est parfaitement rationnel que l'on date la nef de la cathédrale de Bordeaux par la nef de la cathédrale d'Angers; les piliers ronds à quatre colonnes engagées d'Uzeste ou de Saint-Seurin ne doivent pas être de beaucoup postérieurs aux piliers de même forme que Villard de Honnecourt a dessinés à Reims. On a tort de poser en principe qu'il faut abaisser la date des statues de notre cathédrale, parce que Bordeaux est dans le Midi : l'admirable artiste qui a sculpté les Apôtres à la Porte Royale de Saint-André n'était sûrement pas un retardataire;
Brutails pliotogr
FlG. 3/lÇJ. — CADILLAC.
CHAPELLE DES DUCS d'ÉPERSON.
1, Minutes de Bordes, notaire. — 2. Variétés girondines, t. I, pp. 5o-5i.
CONCLUSIONS
il connaissait le Nord, si même il n'en était point, et les voyages n'étaient pas si lents que l'art ait sensiblement changé durant que l'imagier vint de Paris ou de Chartres à Bordeaux.
Mais il parait bien que, vers la fin du xn° siècle et au xm', des constructeurs du Bordelais et du Bazadais se sont attardés aux vieilles formules romanes: ils ont couvert leurs vaisseaux de voûtes en berceau soignées, ils ont décoré les chapiteaux et les corniches de sculptures généralement plus simples que les sculptures de la période précédente, mais beaucoup mieux exécutées. C'est la période à laquelle appartiennent le bras Nord du transept de Montagne, la façade de Puisseguin, les églises de Gours, de Magrigne, de Cadarsac et bien d'autres. Il doit être entendu, en outre, que nos maîtres d'oeuvre ont retenu longtemps les procédés de l'architecture gothique.
L'oeuvre architecturale des diverses époques. — Après ce qui précède, il serait illogique de faire aux diverses périodes de l'histoire monumentale une attribution rigoureuse de nos divers édifices. Nous pouvons cependant constater que l'époque préromane, jusqu'au \' siècle inclusivement, ne nous a guère laissé que des débris d'ornementation, tels ceux de Saint-Seurin de Bordeaux ou de Bayon, et sans doute, cà et là, des pans de mur qu'il est malaisé de reconnaître. Du xi' siècle il reste, outre la crypte de Saint-Seurin et le porche Ouest de la même église, des portions plus ou moins considérables de monuments : à Caudrot, à Sauviac, une porte à Saint-Maixant, probablement les chapelles de Sainte Sportalie à Podensac et de Saint-Amand à Preignac, etc. Le xir siècle et le xme siècle roman ont couvert la terre girondine d'une merveilleuse floraison architecturale: on construisit alors un si grand nombre de belles absides et si solides que les siècles suivants n'eurent guère besoin d'en faire de nouvelles; on ne compte pas chez nous les jolis chevets de style roman. Quant aux nefs, très souvent dépourvues de voûtes, elles étaient à la fois moins remarquables et plus fragiles : elles souffrirent de la guerre de Cent ans; les architectes de la période 1 47^-1 55o eurent à les relever, à les agrandir, à les voûter. On travailla beaucoup dans nos églises à ce moment là, et nous aurions peine à comprendre qu'à la veille de la Béforme Thomas lllyricus ait pu gémir sur l'abandon et la désolation des sanctuaires, si nous ne savions qu'il ne faut pas prendre à la lettre les «invectives» de ce moine fougueux. Ce fut, du moins dans nos campagnes, le dernier effort sérieux de l'architecture religieuse: le xvn' et le xvnï siècle, qui ont doté Bordeaux d'églises habilement construites, n'ont, en dehors de cette ville, de Castillon, de Barsac et de Preignac, à peu près rien produit.
Le classement en écoles : la théorie. — Une théorie tend à prendre consistance, d'après laquelle la France du Moyen-Age se diviserait en quelques grandes écoles architecturales parfaitement homogènes. C'est ainsi que Choisy ayant distingué dans l'école du Poitou un groupe poitevin et un groupe charentais1, on lui en a fait grief. Une théorie aussi simpliste et qui exagère jusqu'à l'erreur la valeur objective de la division en écoles, ne peut pas répondre à la réalité des faits, laquelle est plus complexe. Il est possible de classer les églises de France, suivant leurs affinités, en un grand nombre de familles; pour plus de commodité, on a l'habitude de réunir ces familles en quelques groupes plus importants, auxquels on réserve conventionnellement le nom d'écoles; mais cela n'exclut en aucune façon les groupes secondaires. Je recherche ci-après quelles familles les églises forment dans l'intérieur du département et ensuite à quel groupe extérieur il convient de les rattacher.
Quelques édifices ne ressemblent à aucun autre édifice girondin : l'intérieur du chevet Du Nizan, par exemple, ou les portes de Blaignac et de Nérigean 2; mais il arrive très souvent
1. Histoire de l'architecture, 1. II, p. 2^3-244. — 2. Drouyn a fait l'observation que la porte de Nérigean, dont il a donné un dessin, est étrangère à l'art de nos pays (liullelin de la Société archéologique, t. Il, p. 195, note 1).