AFFINITÉS AVEC LES CHARENTES
L'imitation des objets importés d'Orient est encore un caractère commun à l'un et à l'autre pays1. Les deux brins entrelacés où deux fleurs-de-lis sont affrontées, si fréquents en Gironde, se trouvent aussi en Saintonge2, notamment à l'extérieur de l'abside de Rioux3. Certains petits personnages du portail de Vertheuil sont les frères de ceux du portail d'Avy'1. A la porte de Notre-Dame de Saintes, des personnages sont sculptés comme aux portes de Haux, de Gastelvieil et de Pompignac, le haut du corps sur la tête de la voussure et le bas sur l'intrados. En Charente-Inférieure, Corme-Écluse5 et Saint-Pallais-lès-Saintes6 ont, comme en Gironde Saint-Philippe-d'Aiguille, Haux et Notre-Dame de Langon, des chapiteaux dont les angles supérieurs semblent s'ouvrir pour donner passage à une tête. Les chapiteaux se prolongeant en frises constituent l'une des notes de l'architecture en Saintonge et en Angoumois, plus encore qu'en Bordelais. J'ai dessiné près d'Angoulême, à Mouthiers, à La Couronne, des bases hautes à moulures multiples, dans le genre de certaines bases girondines et des congés pareils à ceux qui terminent les tores d'angle du portail de Marcillac ou des piliers de Saint-Seurin.
On pourrait continuer le parallèle et saisir des affinités jusque dans les menus détails de certaines œuvres : l'Agneau est sculpté à la clef de la voussure interne dans les portes de Blasimon en Gironde et d'Aulnay7 en Charente-Inférieure; une file de losanges à côtés concaves et qui portent au centre une boule décore une autre porte de Blasimon et une porte simulée d'Aulnay8; la façade déborde l'alignement des murs latéraux à Petit-Palais en Gironde, aussi bien qu'à Échebrune9 et Chadenac10 en Charente-Inférieure. Des animaux de fort relief sont encastrés dans le parement, vers le bas de la façade, à Petit-Palais et à Nieul-lès Saintes ri. Le cordon horizontal formé de têtes-de-clou juxtaposées, qui décore nos absides de Bégadan et de Notre-Dame de Langon, peut s'expliquer par une imitation libre du cordon qui court au-dessus de la corniche de Rioux.
Si tous ces faits ne suffisent pas à forcer la conviction, qu'on lise dans l'étude récente de M. Dangibeaud12 les constatations générales qu'il énonce, la description qu'il donne du type d'église saintongeaise : cette description répond, trait pour trait, à nombre de nos églises girondines, surtout à celles du Castillonnais. C'est à l'architecture charentaise que notre architecture doit être rattachée, pour ce qui est de l'époque romane. C'est de l'art charentais que sont tributaires les plus belles parmi nos portes et nos absides. Il reste entendu que, pour l'ensemble des églises, la ressemblance s'atténue à mesure que l'éloignement augmente et qu'elle est plus complète dans certaines régions.
La basse Garonne et la Gironde paraissent avoir joué dans la diffusion de l'art saintongeais un rôle purement négatif : en aval de Bordeaux, le fleuve est large, la navigation fluviale fait place à la navigation maritime et la Garonne est un obstacle bien plus qu'un moyen de communication. Les influences charentaises paraissent nous être venues par la vieille voie qui conduit d'Aubeterre à La Réole; elles ont donné lieu à quelques éclosions vigoureuses le long de la voie de Royan et de la Pointe-de-Grave à Rordeaux; quant à la voie du littoral, elle traversait un p".ys trop pauvre pour que les semences artistiques pussent y lever.
Après la période romane, pendant la période gothique, notre pays emprunta le parti général de ses églises, tantôt à l'école de l'Anjou — nef unique et voûtes bombées sur plan carré — et tantôt à l'école du Poitou — trois nefs de hauteur à peu près égale, mais voûtes sur
i. Dangibeaud, «p. cit., p. 20. — 2. Même ouvrage, p. 22. — 3. Photographie dans le Bulletin monumental de 1906, avant la page 275. — h- Dangibeaud, op. cit., p. 21. — 5. Même ouvrage, pl. n. — 6. L'Art en Saintonge et en Aunis. — 7. L'Art religieux du XIII' siècle, 2e édition, p. 129. — 8. Publié par M. de Lasteyrie, dans les Annales archéologiques, 1886, pl. xxxvi. — 9. L'Art en Saintonge et en Aunis. — 10. Nodet, dans le Congrès archéologique, LA7e session, p. 275, lîg. 2, — 11. Dangibeaud, op. cit., pl. xi. — 12. Pages 4-5, 11 et passim.
CONCLUSIONS
plan barlong. — Le Poitou l'emporta d'assez bonne heure : c'est ainsi que Sainte-Eulalie de Bordeaux, très probablement commencée, au xne siècle, sur le plan d'une église à nef unique, fut terminée dès le siècle suivant sur le plan d'une église à trois nefs. De plus, le Bordelais ne connaît pas ce type de voûtes bombées, à nervures fines et multiples, qui est si répandu en Anjou au xme siècle.
En ce qui concerne les affinités de l'architecture angevine avec l'architecture gothique bordelaise à ses débuts, il me sera permis de rappeler l'hypothèse presque certaine suivant laquelle la nef de notre cathédrale Saint-André aurait reçu l'une des premières applications du mode de voûtement dont l'exemple le plus célèbre se trouve dans la nef de la cathédrale Saint-Maurice d'Angers. C'est un fait de premier ordre pour l'histoire architecturale du Sud-Ouest et on ne peut guère continuer à le négliger.
Enfin, c'est sans aucune raison que l'on a rattaché l'architecture gothique bordelaise à l'école du Languedoc.
L'existence d'une école romane charentaise-boudelaise. — Il ne paraît pas, d'ailleurs, que l'on doive parler, après Anthyme Saint-Paul1, d'une école bordelaise originale qui se serait formée vers 1275. Mais faut-il faire entrer purement et simplement l'architecture romane girondine clans l'école du Poitou ? Y a-t-il lieu, au contraire, d'ouvrir pour le groupe qui nous occupe une rubrique spéciale, d'admettre l'existence d'une école romane bordelaise ou charentaise-bordelaise et de détacher du Poitou, soit le Bordelais, soit le Bordelais et les Charentes?
Ce serait évidemment une querelle de mots et une discussion en l'air si nous ne prenions pas la précaution de définir les termes et de formuler quelques principes II n'existe pas de caractère essentiel qui ait, pour reconnaître les écoles, une valeur décisive et absolue. Il faut donc examiner les édifices dans leur ensemble, en prêtant néanmoins une attention particulière à quelques traits plus importants : rapport d'équilibre de la maîtresse voûte avec les voûtes latérales, forme et structure de l'une et des autres, dessin du plan, notamment présence ou absence du déambulatoire, enfin style de la décoration. On peut poser en règle que, si deux contrées présentent dans leur type habituel d'église des différences profondes à ces divers points de vue, il est interdit de les englober dans une même école. Cela dit, rapprochons les faits et, pour commencer, débarrassons-nous des difficultés qui sont relatives à la décoration.
En premier lieu, des auteurs d'esprit très différent, comme Choisy2 et M. Berthelé3, ont reconnu dans le territoire de l'école poitevine, tel qu'il est actuellement délimité, deux arts décoratifs bien distincts: poitevin et charentais. Viollet-le-Duc estimait que la statuaire de la Saintonge est différente de celle du Poitou « par la qualité de l'exécution, les artistes poitevins étant très supérieurs aux artistes saintongeais »-•; M. Dangibeaud, après avoir rappelé cette opinion, va plus loin et soutient que le style même change de l'une de ces provinces à l'autre, et il énumère toute une série de dissemblances formelles5.
En second lieu, si dans l'école poitevine on envisage la construction, ce qui la caractérise le plus nettement, c'est la fréquence du plan à trois nefs et à déambulatoire: « Plan en basilique avec déambulatoire », ce sont les premiers mots que Choisy consacre à cette école'1. Or, ce plan est exceptionnel en Saintonge7, il ne l'est pas moins en Angoumois; il est presque inconnu en
1. Viollel-le-Duc et son système archéologique, a* éd., p. 170. — 3. Histoire de l'architecture, l. II, pp. 243-244. — 3. Les Arts en Poitou, pp. 86-87. — k- Dictionnaire d'architecture, t. VIII, p. 197, note. — 5. L'École de sculpture romane saintonyeaise, pp. 7 et suiv. — 6. Clioisy, op. cit., t. II, p. 243. Cfr. Anthyme Saint-Paul, dans l' Encyclopédie Planât, au mot Poitevine, t. VI, p. 220. — 7. « En Poitou, on trouve quantité d'églises à une nef et deux bas-côtés vastes, très éclairés, même dans des communes très petites. Kn Saintonge, c'est la rare exception (Saint-Eutrope de Saintes, Saint-Pierre de Saintes, Notre-Dame de Saintes, Sainte- Gemme, Varaise). » «Le déambulatoire n'exisle jamais, sauf à Saipt-Eulrope et à Saint-Pierre de Saintes, jadis selon toute probabilité,) (Dangibeaud, op. cit., pp. 4 et 5).