CHAPITRE PREMIER Les causes de l'Architecture religieuse girondine
La géographie physique : pierres, argile, plâtre, chaux et bois; climat, relief du sol et moyens de transport. La géographie historique et l'histoire : géographie ecclésiastique; géographie politique; civilisation romaine;
Normands; rattachement au Poitou et à l'Angleterre; Clément V; guerre de Cent ans et paix qui suivit;
guerres de religion et guerres civiles; xvmc siècle; Révolution; xix" et xxc siècles. Les chantiers : origine des constructeurs ; leur condition sociale et leur formation ; ressources financières et règles
pour l'entretien des églises.
La géographie physique : pierres. — ■ Le département de la Gironde abonde en matériaux de construction. La Lande est, à la vérité, à peu près dépourvue de pierre à bâtir; lorsque, en 1/175, le chapitre métropolitain décida de construire la tour de Lège, il traita pour transporter par eau «les pierres, bois et autres matériaux nécessaires»'. Dans la portion Ouest du département et dans parlie du Bazadais, les anciennes églises sont donc souvent d'un appareil très pauvre, dans lequel entrent même des blocs ferrugineux friables; par contre, les carrières abondent à l'Est de la Garonne : « Vers le milieu des temps tertiaires, les empiétements de l'Océan atteignirent leur maximum d'extension. Un golfe dirigé dans le même sens que les grandes lignes de structure qui sillonnent l'Ouest et le Sud-Ouest de la France, entailla profondément les plaines d'Aquitaine. C'est lui qui déposa dans les anfractuosités précédemment creusées par les eaux, ces calcaires qui, soit dans les constructions, soit dans les cultures, influent profondément sur la physionomie du paysage girondin. Ils découpent, au Nord-Est de Bordeaux, les coteaux de Lormont; ils couronnent les plateaux de l'Entre -deux -Mer s ; ils se prolongent, visibles sur les flancs, parfois éventrés par les
1. 27 juin 1/175 (G 285, fol. 122). Il faut ajouter que les églises landaises, si elles étaient pauvrement bâties, étaient remarquablement entretenues (Baurein, Variétés bordelaises, t. VI, p. 256 et p. 261). — Le 20 mai 1769, un vicaire général de Bazas écrivant à l'Intendant opposait la décoration et la propreté des églises des Landes à l'abandon des églises situées «dans le meilleur pays, surtout dans celui qui est habité ou dans le voisinage des Huguenots» (C 37O9).
LES CAUSES DE L'ARCHITECTURE RELIGIEUSE
carrières, dans la vallée de la Garonne jusqu'au delà de Marmande, et dans celle de la Dordogne jusqu'au delà de Sainte-Foy-la-Grande. Aussitôt que parait celle formation ou qu'elle se rapproche de la surface, la contrée prend un aspect nouveau, monumental1. »
Les documents signalent anciennement ' des carrières un peu sur tous les points du territoire actuel de la Gironde3. En 1012, le curé pourvu du prieuré Sainte-Geneviève de Fronsac autorisait le transit des pierres destinées au chevet de la cathédrale Saint-André de Bordeaux'1: il est présumable que cette pierre provenait des carrières du Fronsadais5. Pendant la période 1486-1496, le chantier de Saint-Michel de Bordeaux s'approvisionnait à Baurech et Au Tourne, qui sont sur la rive droite de la Garonne, en amont de notre ville, — à Bourg, qui est sur la rive droite de la Dordogne et très près du confluent, — peut-être en Libournais. Quelques années plus tard, en i5o8-iÔ2i, l'oeuvre de la cathédrale Saint André employa des pierres Du Tourne, des pierres de Grézillac et de Bauzan, l'une et l'autre localité entre la Dordogne et la Garonne, enfin des pierres de Sain longe, venues de Taillebourg ou de Saintes0.
Les textes plus modernes nous apprennent que les constructeurs bordelais ont tiré leurs matériaux de carrières dont la plupart sont encore en exploitation. Barsac et Gérons, sur la rive gauche du fleuve, Bauzan, Saint-Laurent, près Saint-Emilion, Montagne, dans la même région, Saint-Michel-de-La-Bivière en Fronsadais, Taillebourg fournissaient des pierres dures: dalles, marches d'escalier, claveaux, manteaux de cheminée, pierres sépulcrales, etc.; de Garnbes et de Bourg, on tirait des pierres de qualité secondaire; de Saint Germain-de La -Rivière, en Fronsadais, des pierres tendres: La Roque-de-Tau, non loin de Bourg, sur la rive droite de la Gironde, livrait des pierres médiocres7. Saint Gervais, en Cubzaguais, Saint-Émilion et bien d'autres localités sont également cités: de la carrière de la Madeleine, près Saint-Émilion, on fît venir, en 1091, trois milliers de doublerons, pour le « bastiment qu'il fault faire dans le chasteau Trompette »8, à Bordeaux.
Nombre de carrières, excellentes cependant, étaient moins connues parce qu'elles étaient loin des rivières et des grands chemins. Dans l'Entre-deux-Mers notamment, des églises sont maçonnées de bonne pierre extraite sur place, mais que l'on ne pouvait guère songer à transporter. La proximité des cours d'eau navigables était une condition de succès pour les carrières; en 1667, l'Intendant fit creuser un canal en Cubzaguais, entre Prignac et Vesley du Pont-dc Moron, pour les pierres destinées aux travaux du Château-Trompette'1. Le transport par eau était, en effet, tout indiqué pour ces matériaux lourds: en 1/187, ^es jurats de Bordeaux affermaient le produit des amendes encourues par les gens qui laissaient leur pierre sur le port au delà de trois marées"'. C'est probablement sur le port que les inspecteurs de la pierre, les << bis tors de la cayria », nommés par les jurais, remplissaient surtout leur mission.
I m voit (pie le pays se suffisait amplement à ce point de vue. Si l'on fait exception pour les matériaux de luxe, marbre" et pierre à grain fin de Saintonge", il faut arriver jusqu'à l'époque
1. F. \icJal de La Blache, dans l' Histoire de France de Lavisse, t. I, p. 373.— 2. Sur les carrières acluellemeiil exploitées, voir Jouannet, Statistique de la Gironde, t. 1, p. 103, et mieux Ch. Picot, dans Bordeaux el la Gironde — .'i. Au xiv sièc le, Bernard d'Escoussans accordait aux moines de La Sauve le droil d'extraire de la pierre partout où ils en trouveraient sur ses domaines d'Entre-deux-Mers (Grand Cartulaire de La Sauve, p. 19). — \. i4 décembre i3i2. Archives de la Charente, fonds de Saint-Ausone. — 5. Le 25 juin iflgS, Jean de Durfort vendaii ia maison noble Ou Tilh, dans la seigneurie de Blanquefort, « avec les carrières, terres, landes qui sont près de lad. maison» (liegistre de 1». Dubosc, notaire, fol. 1). — 6. Noir mou étude sur Deux chantiers bordelais, pp. <>8 - * j ç> . — 7. Sur celle pierre de La Koque, voir Bernadau, Antiquités bordelaises, p. 128. — 8. E suppl. 44i8. — 9. Archives historiques de la Gironde, t. XXXII, pp. 320-221. — 10. 20 août 1487. Registre de P. Dubosc, notaire, 1 1 4g^i, fol. i/ji. — 11. Les marbres employés à Bordeaux pendant l'époque romaine venaient principalement des Pyrénées (Jullian, Inscriptions romaines de Bordeaux, t. Il, p. 549). Ce sont, suivant toute apparence, les pierres d'Aquitaine que Sidoine Apollinaire (éd. Nisard, p. 1 53) signale dans une basilique de Lyon: « Fulmentis aquitanicis superba». Ausone(éd. Nisard, p. 9G) parle d'une fontaine de Bordeaux couverte Pario marmore; mais l'épi tbète doit exprimer plutôt la qualité du marbre que sa provenance. Les modernes ont mis en œuvre le marbre de Languedoc, à l'église de la Manufacture de Bordeaux, pour des bénitiers a Saint-Seurin de la même ville, etc., et, par exception, à Saint-Bruno des marbres exotiques enlevés aux Turcs. — 12. Dès l'époque romaine, Bordeaux lit usage de la pierre des Charentes (Jullian, Inscriptions romaines, t. II, p. 5'i9).