‹ Les vieilles églises de la GirondeChapitre 72 sur 185 · LES MATÉRIAUX · texte numérisé non relu

LES MATÉRIAUX

moderne pour constater l'usage d'acheter la pierre en dehors de la contrée1. J'ai peine à comprendre qu'un architecte de talent2 ait pu affirmer que la pierre de Bretagne était « généralement employée » dans l'ancien Bordelais.

Quelle que fût leur provenance, ces pierres portaient des noms qui désignaient leurs dimensions : grandes pierres, pierres d'appareil, pierres ordinaires, doublerons, demi-pierres, queyrons ou queyrias, qui sont des pierres de petit échantillon, enfin ribot ou moellon3.

Argile, plâtre, chaux et bois. — De même que la pierre, l'argile est très répandue dans la Gironde4': briques et tuiles y ont été anciennement et y sont encore fabriquées5. L'ardoise, utilisée quelquefois, était importée; nous savons le nom d'un recouvreur d'ardoise qui se trouvait à La Sauve en 1498 : il s'appelait Jean d'Anjou0.

11 serait difficile de dire quel usage on fit du plâtre dans le Bordelais pendant le Moyen- Age. La première mention que j'en aie rencontrée est dans un acte de 1/107 qui, parmi les confronts d'une maison sise à Bordeaux, nomme la maison d'un plâtrier7.

Quant à la chaux, les chantiers de Saint-André et de Saint-Michel de Bordeaux la tiraient de Podensac, du Fronsadais, de Vertheuil8. Pour obtenir des ciments, on additionnait la chaux d'ingrédients fort divers: tuile pilée'-1, huile de noix10, sang de vache, morue sèche et charbon de terre11.

Le bois de charpente était sensiblement plus abondant que de nos jours : des forêts que nous savons avoir existé ont disparu1'. Il y a longtemps toutefois que les constructeurs du pays emploient des bois venus de contrées montagneuses, Plateau Central et Pyrénées, ou du Nord, notamment des Pays-Bas; les « tables de Flandres », planches de Flandre, destinées surtout à la menuiserie fine13, devaient peut-être leur nom à la nationalité des navires qui les transportaient à Bordeaux1-1.

Climat, relief du sol et moyens de communication. — Le Bordelais, situé sur le 45° degré de latitude, bordé par l'Océan sur un front de 120 kilomètres, traversé de collines dont la plus élevée n'atteint pas 170 mètres, réunit les conditions d'un climat tempéré. Par contre, il est ouvert aux vents marins, qui sont les vents dominants ; les pluies ne sont pas abondantes, mais elles sont fréquentes et le ciel est souvent couvert15.

Le relief plat du pays se prêtait aux communications ; les obstacles provenaient des rivières à franchir, des marais à traverser. Les Romains, longeant le plus possible les cours d'eau et, dans les marais, fondant leurs chaussées sur pilotis, sillonnèrent le Bordelais de routes : route de Bordeaux en Espagne, par La Teste-de-Buch ; route de Bordeaux à Dax, par Salles ; route de Bordeaux à Bazas et à Éauze, par La Brède ; route de Bordeaux à Agen, suivant la rive

1. Au xvm° siècle il fut un moment question de faire, dans une église de Libourne, un pavé avec de la pierre provenant des environs de Boulogne (G 3oi4). — 2. Durand, dans les Actes de l'Académie de Bordeaux, 1 845, p. 1 58 . — 3. Voir mon travail précité, Deux Chantiers bordelais, pp. O9 et suiv. 11 existe notamment un arrêt du Parlement de Bordeaux, de 1760 environ, qui lixe les dimensions et les prix des pierres de Bourg et de La Roque-de-Tau (C 3627). — 4- Jouannet, Statistique de la Gironde, t. I, p. 10G; t. II, 2° partie, p. 354. — 5. Voir ce que dit Baurein du maton «fait avec une terre argileuse qu'on détrempe », en usage dans la partie ÏNord du Médoc (Variétés bordeloises, t. I, p. iôg; nouv. éd., t. 1, p. 116). 1228. Accord entre le chapitre de Saint-André de Bordeaux et des tuiliers pour la dime des tuiles (Cartulaire de Saint-André, fol. 53 v°). 27 février 1282, n. s. Bail à cens d'une terre à Sadirac, où le preneur pourra faire des tuiles (H 4og). 23 septembre 142g. Bail à fief d'une lande sise à Eysines: les preneurs ne pourront utiliser l'argile que « per far teule o olas per ops de lor » (G 1 1 58, fol. 78 v°). 3o octobre 1472. Concession à deux Basques d'un four à cuire les tuiles, sis à Bois-Gramont, paroisse d'Eysines (Registre de Dartiguemale, notaire). — 6. H 97, fol. i4a. — 7. « Pey Faure, plaustrey, demorant a Sant-Pey » (H 4i5, fol. 34). i434-i45i. Mentions de « Johan Brulhaud, plastrey » (H 545). 25 mai i4g3. Mention de Barthélémy Daydiu et Pierre Robert, plâtriers, paroissiens de Saint- Michel de Bordeaux (H g7, fol. 71 v"). — 8. Deux Chantiers bordelais, p. 78. — g. 1702. Un devis pour réparations au clocher de Saint-Michel de Bordeaux prévoit l'emploi du ciment fait de tuile bien pilée et de chaux qui sera éteinte au moment d'en faire usage (G 2 338). — 10. Sain t-E mi lion, juin 1O01 (E suppl. 4492). — 11. 176g- 1770 (E suppl. 3287). — 12. Maury, Histoire des grandes forêts de la Gaule et de l'ancienne France, pp. 28G-287 ; Reclus, Dictionnaire géographique de la Gironde, pp. 18-20. — i3. 16-17 décembre 1 54 2 (G t 1 1 5). — i4. Malvezin, Histoire du commerce de Bordeaux, t. III, p. 235. — i5. G. Rayet, dans Bordeaux et la Gironde, p. 27, et dans Bordeaux, Aperçu historique, etc., t. I, pp. 225 et suiv. Cf. Picard et Courly, Notes sur le climat bordelais dans la Bévue Pkilomathique de 191 1 , pp. ii4-ii5.

LES CAUSES DE L* ARCHITECTURE RELIGIEUSE

gauche de la Garonne ; roule de Bordeaux à Périgueux, par Yayres et Coutras ; route de Bordeaux à Saintes, par les marais de Montferrand, Saint-André et Blaye; route de Bordeaux à la pointe du Médoc ; roule directe de Poitiers à La Béole, « qui coupait du nord au sud toutes nos rivières » et entamait l'extrémité orientale du Bordelais; d'autres encore1.

De ces nombreuses voies, deux paraissent avoir eu une importance particulière durant le Moyen-Age : la route de Saintes et la route de Toulouse. La première était l'itinéraire habituel des pèlerinages de Saint-Jaccpies, qui charriaient, avec les légendes et les idées, maints ferments de progrès; les pèlerins se rendaient de Saintes à Blaye, s'embarquaient à Blaye pour Bordeaux et repartaient à travers les Landes2. La seconde était une voie de commerce très suivie. Par celle-là, notre province était en communication avec Poitiers. Angers, Paris; par celle-ci, qui reliait la Méditerranée à l'Atlantique, elle entretenait des rapports avec Toulouse, avec Narbonne et Marseille et, par-delà ces villes, avec Borne et le Levant. Ainsi se croisaient chez nous deux courants de civilisation, civilisation septentrionale, civilisation méridionale et orientale : nous verrons que l'architecture bordelaise fut, en effet, tributaire de l'une et de l'autre.

line faudrait pas oublier, d'ailleurs, les autres voies : le chemin du Médoc explique plus d'un fait dans l'histoire artistique de cette région, et le chemin d'Aubeterre à La Béole est marqué par une traînée bien visible de formes et de types.

La géographie historique et l'histoire; géographie ecclésiastique. — L'histoire religieuse ne saurait être négligée dans cet exposé des causes d'où est sortie l'architecture régionale. Le territoire du département de la Gironde était très inégalement divisé entre cinq diocèses3 : Bordeaux, Bazas, Agen, Périgueux et Sarlat. Bordeaux comprenait les arrondissements actuels de Lesparre, de Bordeaux, une lisière de Bazas et de La Béole, Blaye et une grande partie de Libourne; le diocèse de Bazas atteignait la rive gauche de la Dordogne, de Juillacà Saint-Jeande-Blaignac; de Saint-Jean-de-Blaignac, la limite descendait jusqu'à la Garonne un peu en amont de Langon et englobait presque tout l'arrondissement de Bazas. Saint-Antoine-del'lsle appartenait à Périgueux; Saint-Nazaire et Saint-Avit-du-Moiron, à Sarlat; Eynesse, Saint Avit-de-Soulège, Les Lèves, Thoumeyragues, Saint-Quentin, Caplong, Landerrouat, Biocaud, Sainte-Croix, La Boquille, Pineuilh, Sainte-Foy, Saint-Philippe, Ligueux et Margueron étaient situés dans le diocèse d'Agen.

La géographie ecclésiastique est l'une des raisons par où notre pays tenait au reste de l'Aquitaine : les évêques de Luçon, Maillezais, Poitiers, Angoulême, Saintes, Périgueux relevaient de l'archevêque de Bordeaux, comme Agen et Condom; Bazas ressortissait à Auch.

Toutefois, les rapports de métropolitain à suffragant étaient moins étroits que les rapports entre abbayes de même ordre, et la répartition des diocèses de la province a pour nous moins de portée que l'organisation monastique.

Les principaux monastères de la région qui est étudiée ci-après sont les suivants :

Bénédictins : Sainte-Croix de Bordeaux, La Sauve, Saint-Sauveur de Blaye, Guitres, Blasimon, Saint-Ferme, Saint-Macaire, La Béole; — Cisterciens: Faise, Bonlieu, Le Bivet, Fontguillem; — ■ Augustins de diverses branches: Saint-Émilion, Saint-Bomain de Blaye, Vertheuil et Pleineselve. — II faut ajouter les maisons de Templiers et d'Hospitaliers : le Temple de Bordeaux, Magrigne, Lalande-de-Libourne, Cadarsac, etc. Tous ces établissements, surtout La Sauve, furent autant d'écoles d'art, qui offraient leurs églises, généralement grandes et belles, à l'imitation des architectes locaux.

i. Jullian, Inscriptions romaines, t. Il, pp. 201-237. — 2> Nicolaï, Société nrchèoloijiijuc, t. XXI, pp. 9g et suiv. — 3. Je dois ces renseignements sur la délimitation des diocèses à l'obligeance de M. G. Ducaiumès- Duval, archiviste de la Ville du Bordeaux.

l'histoire politique

Géographie politique : civilisation romaine. — Bien que l'histoire politique n'ait pas, à beaucoup près, l'influence que l'on suppose sur l'évolution de l'art de bâtir, il convient cependant de faire exception pour quelques grands faits qui ont exercé dans toutes les manifestations de l'activité sociale une influence profonde.

Ce serait un lieu commun d'insister sur les effets prolongés de l'occupation romaine. Les architectes et les ingénieurs romains transformèrent Bordeaux et le Bordelais; ils suspendirent des villas à ces falaises calcaires couronnées de vignes qu'Ausone croyait revoir sur les bords de la Moselle :

Culmina villarum pendeniibus édita ripis Et virides baccho colles 1 .

Ils élevèrent d'autres villas un peu partout dans la contrée: on a pu dire que «la plupart des bourgades de notre pays ne sont que des villas transformées »2. Nombreuses sont les églises bâties au-dessus ou dans le voisinage immédiat de ruines antiques: à Saint-Pierre de Plassac, à Sainte-Colombe, à Saint-Saturnin de Moulis, à Saint-Genès-de-Lombaud, à Saint-Germain-Du- Puch, à Saint-Georges de-Montagne, à Saint Pierre de Loupiac et à Saint-Bomain Du Clapa, qui est dans la même paroisse, à Saint-Seuiin de Bions, à Saint-Macaire, à Saint-Étienne de Buch, à Saint-Christophe de Caudrot, à Saint-Pierre de Casseuil, à Saint-Martin de Hure, à Saint-Vincent de Marimbaut, etc., on a découvert, sous l'église ou à côté, des mosaïques ou des maçonneries romaines ; à Cambes, un hypocauste a été trouvé naguère à quelques pas de l'église Saint-Martin. Ce vocable, qui dénote une fondation paroissiale fort ancienne, est très répandu en Bordelais: l'abbé Cirot de La Ville a relevé en Gironde le nom de quarante-sept églises dédiées à ce bienheureux 3 et l'un de nos meilleurs archéologues, M. l'abbé Labrie, en a tout récemment compté bien davantage'1. Il est permis de croire que, de bonne heure, les églises rurales furent nombreuses dans cette partie de l'Aquitaine.

Normands; rattachement au Poitou et a l'Angleterre. — L'œuvre des Normands fut uniquement une œuvre de ruine et de désolation. Leur rôle se résume en ces quelques mots d'un vieux chroniqueur : « Ils brûlèrent beaucoup d'églises sur la Gironde et les détruisirent5. » Trésors cachés dans des puits ou enfouis précipitamment, églises renversées par les envahisseurs, c'est tout ce que l'histoire nous apprend sur les rapports de ces hordes avec l'art religieux de nos pays.

Si la domination franque resta lointaine et surtout nominale, le rattachement de notre province au Poitou fut plus effectif: les Guillaumes sont venus dans notre ville6, ils y ont résidé avec leur cour, et de leur souveraineté il a dû résulter, entre les deux pays, des relations concrètes, des échanges de mœurs et d'idées.

En ce qui concerne l'occupation anglaise, il ne faut pas oublier, pour en mesurer les conséquences, que l'Angleterre, suivant une ligne de conduite qu'elle n'a pas abandonnée, respectait les traditions et les usages des peuples qui lui étaient soumis.

Clément V: guerre de cent ans et paix qui suivit; guerres de religion et guerres civiles. — L'élévation d'un bordelais au siège pontifical (i3o5) fut pour la province un gros événement, dont l'architecture religieuse éprouva d'heureux effets. Par des concessions d'indulgences, par des subventions, Clément V suscita ou activa les travaux d'un certain nombre d'églises : le

i. Mosella, vers 20-21. — 2. Jullian, Histoire de Bordeaux, p. Go. — 3. Histoire et description de l'église de Saint-Seurin, p. io5, noie 6. — k- «Dans le Bordelais et le Bazadais, on trouve plus de quatre-vingts églises — bien près de cent, si on comptait celles qui ont disparu — dédiées à saint Martin, chiffre qui n'est atteint que par les églises dédiées à saint Pierre » (Société archéologique, t. XXX, p. 1 4 3). — 5. Tote l'istoire de France, éd. Bourdillon, p. 84. — 6. Richard, Histoire des comtes de Poitou, passim.

LES CAUSES DE I/ARCHITECTURE RELIGIEUSE

chevet de son ancienne cathédrale de Bordeaux, la collégiale de Villandraut, le chevet de la collégiale d'Uzeste, les églises paroissiales de Salleheuf, de Saint-Romain-la-Virvée, etc.

La guerre de Cent ans fut à peine moins fatale aux églises bordelaises que les invasions normandes. Les documents abondent, qui nous montrent les vignes incultes, les champs en friche, des paroisses abandonnées à cause des luttes « qui longuement avaient duré au pays de Bordelais»2. Des villes jadis florissantes, comme La Réole et Saint-Macaire, étaient tellement éprouvées par la guerre et ses suites, «pestilence et stérilité, » qu*on n'y pouvait plus vivre3. Pour comble de malheur, vers r 446, «par les grands froids que Notre-Seigneur Dieu Jésus-Christ envoya à Bordeaux et en Bordelais, les vignes devinrent presque toutes mortes»'1. Telles furent les affres de ces malheureuses générations que, lorsque la paix arriva, elles ne pouvaient pas croire à la tranquillité revenue : en 1^67, on parlait « des grandes guerres et tribulations qui sont présentement en Bordelais5» et peu avant 1476 on redoutait encore la reprise des hostilités''.

Cependant il fallut ramener la vie dans ce pays de mort, les cultivateurs sur ces terres «tournées en désert» et dans ces villages entièrement dépeuplés7. Par la force des choses, un courant d'immigration s'établit des contrées à population plus dense vers nos contrées vides d'habitants; ces immigrants apportèrent leurs habitudes, leurs aspirations et constituèrent, en pays de langue gasconne, des groupements de langue d'oil, des gavacheries*. Le Bordelais se reprit à vivre. Il y eut alors, aux environs de l'an i5oo, un regain de force, une merveilleuse explosion de vitalité: aux flancs des vieilles églises romanes, il fallut ajouter des bas-côtés, pour recevoir les fidèles devenus plus nombreux.

Et puis, ce furent, aux xvi" et xvn° siècles les désastres des guerres de religion et des guerres civiles: jusque dans les cantons écartés"1, les églises systématiquement détruites"; les populations éperdues sonnant le tocsin à en briser les cloches T2; le pays dévasté; les laboureurs empêchés de faire les semailles parce qu'ils n'ont plus ni grain ni bêtes de labour; des villages où «il n'...est demeuré que les murailles» l3.

xviir siècle; Révolution; xixe et xxe siècles. — Le xvnr siècle fut une ère de prospérité commerciale: on aurait pu appliquer à bien des localités cette observation qui a été faite, en 1734, au sujet de Soussans'4: «c La paroisse s'est fort peuplée depuis quelques années.» A cette prospérité correspondit malheureusement, en art comme en politique, une centralisation excessive.

On sait quelles destructions à jamais déplorables entraîna le mouvement révolutionnaire. Dans la violence de leur réaction contre le passé, les hommes de la Révolution ne surent pas discerner ce qu'il avait laissé de respectable ; ils anéantirent sans aucun profit pour leurs idées une partie trop considérable du patrimoine artistique de notre province.

Toutefois, l'œuvre de restauration et de réfection entreprise au xixe siècle par les autorités, tant civiles qu'ecclésiastiques, fut autrement néfaste. Léo Drouyn avait coutume de dire, et je

1. Lacoste, dans la Revue cotholique de Bordeaux, i8g5, pp. 524-527. — 2. 3i mars 1421 (G 1167, fol. 77). — 3. 20 décembre iliitt. Lettres de Jean de Berry (E suppl. 0OÇ17). — 4. G 1160, fol. 58. — 5. G 1160, fol. 21. — C. i3 mars 147G, n. s. Mention d'approvisionnements faits au temps « que hom doptave de la guerra deus Angles » (Dartiguemale, notaire, fol. 127). — 7. H 87 et suiv.; H 177, etc. — 8. Reclus, Dictionnaire géographique de la Gironde, p. 53. — 9. Le curé de Pellegrue signalait, en 1765, une tentative faite en 1759 par les Protestants contre l'église de Juillac (C 3769). — 10. 3o avril i5(jg. Un notaire, Duturc, a écrit sur le feuillet de garde de son registre une note signalant les méfaits du capitaine Piles, lequel brûla les églises d'Lch, Saint-Trélody, Saint-Germain et Potensac, et le grand couvent de Lesparre. — 1 1. Il ne faut cependant pas prendre à la lettre tous les textes qui signalent la destruction des églises; le mal se borne parfois à des dégâts partiels ; nous en avons dans la Gironde un exemple contemporain : à Barthès une inscription porte que l'église, restaurée en 1676, a été consumée par la foudre en 1 883 et rétablie; or, l'inspection des maçonneries et le témoignage des habitants apprennent que les murs sont, au moins en très grande partie, antérieurs au xix° siècle. De même, une inscription qualifie de reconstruction totale la restauration elTecluée à Klaujagues en 1770. — 12. Comme à Ludon en 1G22 (E suppl. 54i). — i3. 27 août 1 G 5 ^ . Lettre du curé de Saint-Genis dépeignant l'état de sa paroisse (G 15G7). — E suppl. 112/1.

l'origine des constructeurs

ne sais si ses paroles n'étaient pas rigoureusement vraies, que les fantaisies du cardinal Donnet avaient fait plus de mal aux églises girondines que la guerre de Cent ans, les guerres de religion et la Révolution réunies. Le cardinal avait une haine personnelle contre nos vieux clochers: sur tous les points de son diocèse, il provoqua la démolition d'œuvres solides, presque toujours appréciables, souvent intéressantes, quelquefois belles d'une beauté sobre et un peu rude, pour élever des tours de clinquant, mal conçues et pauvrement exécutées, et des flèches banales qui croulent à Tenvi. Pour avoir raison de certaines tours anciennes il fallut la mine; celles qui les ont remplacées tombent seules.

Le mouvement a duré jusqu'à ces dernières années: des curés, que l'on aurait voulus pauvres comme Job ou avares comme le mauvais riche, ont jeté bas des édifices curieux, à Pomerol, à Saint-Paul en Blayais, des clochers imposants, comme à Hostens, ou délicieux, comme à Virsac et à Saint-Androny, pour les remplacer par des constructions trop souvent dépourvues de tout caractère architectural.

Nos malheureuses églises ont éprouvé le contre-coup de bien des événements. J'en connais une que l'on a reconstruite en partie vers i8/j8 pour donner du travail à un atelier de charité ; quelque vingt ans après, on sollicita pour elle une subvention, afin d'impressionner les électeurs en faveur d'un candidat agréable, et, comme les arguments de ce genre avaient du poids en ces temps lointains, un très important personnage écrivit en marge de la requête : « Réponse immédiate. »

A. l'heure actuelle, le service des Monuments historiques travaille à sauver les épaves que n'ont pas englouties tous ces naufrages. Souhaitons que ses restaurations soient discrètes et que « la science parfois terrible de l'architecte » ne nous fasse pas regretter le temps où « l'ignorance artistique du clergé » 1 régnait en souveraine.

Les chantiers : origine des constructeurs. — Les documents bordelais font connaître un nombre assez élevé d'ouvriers. Des charpentiers étaient pris anciennement parmi les lépreux2. Les noms des maçons paraissent en général étrangers au pays; tantôt le nom patronymique n'est pas de forme bordelaise et tantôt le nom de baptême n'est pas de ceux qui sont courants dans nos contrées : Bertrand Champdavoine3, Jean d'Aygueperse4, Joffrion ïaupin5, Martial Girault0, Jean Rahel et Jean Le Bargavel7, Marquet de Glan8, Pierre Brier9, Nicolas BaudrouxTO, Simon Machin11, Colin Lo Rey12, Pierre Dujou'3, Mathelin Galopin l4, Yvonnet Alain15, Huguet Bauducheau l6, Jean Ayrin17, Élie Audebert'8, Éliot Odin, Julien de Brilhac19 et Gratien Gousselin20, Olivier et Henri Monbrun21, etc.

Jean Lebas, l'architecte de la tour Saint-Michel, était saintongeais22 ; un de ses collaborateurs, Colas Baluteau, devait être poitevin23. Jean Jousselin, chargé d'une expertise à

i. Ces expressions sont de M. Aynard (Officiel, Débats parlementaires, Chambre, igo5, p. 2217). — 2. i382. « Carpentariis videlicet leprossis » (G 279, fol. 237 v°). — 3. Deux Chantiers bordelais, passim. 1 497 (H 742, fol. 3). — 4. 4 octobre 1482. Reconnaissance par Jean d'Aygaperssa, maçon, habitant de La Sauve (H 92, fol. 1 34 V). — 5. 26 mars 1/178. Contrat par Joffrion Taupin, maçon, paroissien de Sainte-Eulalie, avec des charpentiers (Dartiguomale, notaire, fol 2). — 6. 2 novembre i4go et 4 juillet 1491. Reconnaissance par Martial Girault, pour des biens à La Sauve (H 8i>, fol. 42 et 43). 7 février 1/192, n. s. Vente par le même d'une terre sise à La Sauve (même registre, fol. 38 v°). 1 1 janvier i4g4, n. s. Achat d'un jardin par le même (H go, fol. 4i v°). — 7. 2.4 janvier i466, n. s. Contrat avec lesdits maçons, domiciliés paroisse Saint-Michel (Jouan, notaire). — 8. 20 mars 1/481, n. s. Reconnaissance par sa femme (G 2g4i). 25 février i4gg, n. s. Mention d'une maison appartenant aud. maçon (G 2941). — g. 3i janvier i5o8, n. s. Reconnaissance par Pierre Brier, maître maçon, pour immeubles bâtis sis à Bordeaux (G 2g4o). Le 2 mars de cette même année i5o8, Pierre Briet acquit par voie d'échange deux maisons sises près de la sienne (Avern, notaire). — 10. 11 juiD 1517. Reconnaissance par Nicolas Baudroux, maçon, paroissien de Saint-Michel de Bordeaux (G 27g8). — 11. i5i4. Mention d'une maison faite par lui à celte date (G 2175, fol. i3). — 12. i4 avril i443. Mention d'une vigne possédée par lui (G 2923). — i3. 3o mars 1 4 7 G . Bail à cens d'une vigne à Pierre Dujou, maçon, de Daignac (H go, fol. 192 v°). — i4. Deux Chantiers bordelais, p. 47. — i5-i0. Op. cit., p. 57. — 17. i4ig. Mention de trois maisons, que tient « Johannes Ayrini, lathomus » (Bibliothèque municipale, Compte de Saint-André, fol. G v"). — 18. 3i octobre 1 365. Acte passé, étant présent «Helia Audeberti, latomo » (G 2894). — ig. Libourne, 2 janvier 1487, n. s. Mandat d'expertise à ces deux maçons et à Jean Jousselin (E suppl. 3975). — 20. 24 février i5G4. Transaction en sa présence (G io38). — 21. i528. Mention de l'un et de l'autre « maçon » (II 745, fol. 5: v°). — 22-23. Voir p. i34, notes 9 et 10.

LES CAUSES DE L* ARCHITECTURE RELIGIEUSE

Libourne en 1^87 *, était de Saint- Junien ; Imbert Boachon était du diocèse de Mâcon2; Élie de Chabrignac devait être limousin3; Etienne Baudouyn était de Saint-Aulaye en Périgord'1.

Je n'ai pas noté un seul ouvrier anglais. On a plusieurs fois cité5 une lettre par laquelle Edouard Ier, en 1298, aurait appelé de Londres des ingénieurs chargés de construire les bastides en Guienne. Le texte parle simplement de « quatre prodeshommes, des plus sachantz et plius suffisantz, qui mieux sachent deviser, ordoner et arayer une novele vile»'"1. Or, ces prud'hommes pouvaient n'être pas des techniciens : Pons Mainard, qui fut, vers le même temps, chargé par le sénéchal d'Agenais de fonder les bastides de Montréal, Castillonnès, Larroque-Timbaud, Fumel, etc., n'était pas un ingénieur, mais un notaire d'Agen7.

Aux xvue et xvm° siècles, la direction des principaux chantiers passa aux « ingénieurs du Roi», aux «architectes du Roi», à des artistes parisiens, qui étaient généralement des hommes de talent, mais auxquels il ne fallait pas demander de continuer les traditions locales, l'école bordelaise. Une réaction se produisit lorsque le Préfet constitua, par arrêté du 26 mai s i83g, la Commission départementale des Monuments historiques. Une dizaine d'années après, les architectes bordelais étaient de nouveau dépossédés : Mialhe venait de terminer des relevés admirables de notre cathédrale quand il fut remplacé comme architecte de cet édifice. En i85o, Courau, qui avait établi un projet pour Vertheuil, fut dessaisi de l'affaire. Le Préfet exposa en haut lieu le juste mécontentement des artistes bordelais; le Ministre lui fit savoir qu'ayant la responsabilité des crédits il tenait à n'employer que des architectes jouissant de sa confiance... Et il livra Vertheuil à P. Abadie !

Condition sociale et formation des constructeurs. — Quoique étrangers au Bordelais, les anciens maçons, principalement les maîtres d'oeuvre chargés de conduire un chantier important, se fixaient dans la province : les maçons figurent en assez grande quantité dans les actes du xve siècle relatifs aux censives, et on sait que le bail à cens était perpétuel, ce qui, de la part des tenanciers, suppose une certaine stabilité.

Le saintongeais Jean Lebas, déjà nommé, qui construisit le clocher de Saint-Michel, avait sa maison à Bordeaux, rue des Faures8. Entre ses deux fils, également appelés Jean, il partagea ses biens, propriétés en Saintonge, propriétés en Bordelais, « soient hostelz, terres, vignes, utencilles, or et argent »9. Colas Baluteau avait du bien dans les diocèses de Poitiers et de Bordeaux10; il fit, en i5o4, un legs à la confrérie de Notre-Dame des maçons, fondée en l'église des Carmes, et son corps fut porté en terre par quatre prêtres 11 .

Quelle que fût par ailleurs leur condition sociale, ces hommes, même les maîtres, étaient, une fois à la besogne, des ouvriers. A ce point de vue, les chantiers du temps nous donnent une leçon d'esprit démocratique : la distinction n'existait pas entre l'artiste et l'artisan. Les constructeurs de génie qui ont conçu le plan et assuré l'exécution de nos merveilleuses cathédrales gothiques étaient des tailleurs de pierre, qui maniaient l'outil. Lebas, l'architecte de Saint-Michel, s'était engagé par son contrat à fournir un travail effectif12, et en i5iq, la fabrique de Saint-André paya 3 livres 18 deniers à la femme du maître de l'œuvre, Mathelin, « pour avoir faict gecter la terre et aultres ordures qu'estoient au-devant du logis de l'œuvre jusques à l'Arcevesché » ,8.

1. Voir plus haut, p. 1 33, note 19. — 2. Abbé Requin, Réunion des Sociétés des Beaux-Arts, 1898, pp. lug. Imbert Boachon était, en l'année i5n, le maître de l'œuvre de .Saint-André de Bordeaux (Deux Chantiers bordelais, p. fi). — 3. i3 mars i3g2, n. s. (H 545). — fi. siècle (II 8.S7, fol. 87). — 5. Notamment M. Anthyme Saint-Paul, dans le Bulletin monumental de 1908, p. s3, note 3. — G. Delpit, Documents français en Angleterre, Introduction, p. ccvxi. — 7. Félix de Verneilh avait admis (Annales archéologiques, t. VI, p. 72) que Pons Mainard était un ingénieur. La réponse est donnée par la commission que le sénéchal d'Agenais adressa en ia55, à l'effet de fonder la bastide de Montréal, « Poncio Mainardi, publico notario Agenn. » (Archives nationales, J.l 73. pièce 326). — 8. 7 mars 1/177, n- s- (Dartiguemale, notaire, 'bl. i4a v"). — 9. 23 octobre 1/479 (■") (Darliguemale, notaire, fol. fi v"). — 10. Deux Chantiers bordelais, p. fifi. — n. i5o4-i5o5. (G 2171 et G 2i85). — 12. Deux Chantiers bordelais, p. 38. — i3. Op. cit., p. 47.

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