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C'est un flot, une inondation qui s'écoule par toutes les issues, particulièrement par le quai du Guadalquivir, émaillé de leurs châles jaunes et rouges comme un champ de coquelicots et de coucous.
Les nombreuses églises de Séville sont plutôt intéressantes par leurs tableaux et leurs richesses intérieures que par leur architecture. Il y a bien quelques tours, arabes, et quelques vestiges de mosquées, mais ces tours et ces restes ont subi trop d'altérations et de transformations. Parmi les façades les plus importantes se trouve celle de la Caridad, chapelle d'un grand hôpital, remarquable par l'application, dans les cadres des fausses fenêtres, de grands tableaux en carreaux de faïence.
Au nombre des palais ou habitations particulières à visiter, la maison de Pilate tient le premier rang. Elle est à Tune des extrémités de la ville près la porte de Carmona ; au dehors très peu apparente, elle ne se distingue que par une vieille porte sous une balustrade sculptée.
Mais l'intérieur est ravissant. Quand, la porte ouverte, on pénètre dans le grand patio, après un petit vestibule assez ordinaire, on ferme les yeux devant l'éblouissement d'une grande cour pavée d'une marqueterie de marbre, entourée d'une galerie d'arcs arabes, que surmontent des balustrades gothiques et les arcades d'une seconde colonnade. Colonnes de marbre, murailles revêtues d'azulejos, arcades aux fines décorations, balcons semblables à une dentelle, tout brille dans ce magnifique patio. La seconde galerie aux arcades plus légères est encore plus étincelante et détache ses blancheurs sur le bleu pur du ciel.
Dans le patio s*élève une belle fontaine, au centre de laquelle un groupe de dauphins soutient une seconde vasque surmontée d'une tête de Janus. Aux angles sous la colonnade sont placées des statues antiques venant de Rome. On monte à la galerie supérieure par un superbe escalier tout entier couvert par un revêtement d*azulejos que des coups de lumière, venant des petites fenêtres, font briller et miroiter.
La casa de Pilatos a été construite au commencement du seizième siècle par don Fadrique Enriquez y Ribera, au retour d*un pèlerinage qu'il fit en Terre Sainte. Ce seigneur, voulant en faire un souvenir de son voyage à Jérusalem, y organisa Fintérieur et les dépendances de façon à rappeler toutes les stations du chemin de la Croix. La maison s'appela la maison de Pilate, une grande salle devint le prétoire de Pilate, le balcon sur la place, le balcon de Pilate. Tous les épisodes de la Passion sont ainsi rappelés et la maison devint le point de départ d'un chemin de la croix aboutissant à un calvaire hors de la
ville- Tout cela est bien conservé et bien entretenu. Les azulejos surtout sont splendides, et tout concourt à faire de ce palais un ensemble véritablement éblouissant. La maison de Pilate appartient au duc de Médina- Cœli, qui possède à Séville sur la plaza del Duque un autre palais plus moderne, mais tout aussi brillant, agrémenté d'un superbe patio plein de fleurs entourant quelques palmiers.
L'ayuntamiento de Séville est situé place de la Constitution au bout de la calle de las Sierpes. C'est un édifice inachevé, en plusieurs morceaux, dont un est du plus joli style de la Re-
naissance ; ce côlé de la façade est littéralement couvert de délicates oraemenlatîons, de rioceaux et de feuillages, entourant les fenêtres, grimpant aux coloones et courant dans les frises. Des aguadores, des marchands de rafraîchissements se tiennent sous des tentes bariolées à l'ombre de l'édifice municipal. Bonne place pour prélever un impôt sur les passants
Le birbler de Séville moderne.
desséchés par la traversée des espaces découverts. Au fond à l'entrée de la rue de las Sierpes, un grand mât soutient, comme un m&t de navire, une grande voile tendue verticalement devant la rue, et se reliant aux toiles horizontales établies de mai> son à maison.
Une des rues voisines de l'hôtel de ville est comme une rue du Sentier traduite en espagnol, on n'y voit que des magasins de soieries et nouveautés, mais des magasins établis dans des patios, abrités par des toiles, avec des rayons sous des arcades.
des comptoirs au pied des colonnes, et la masque d'une fontaine fleurie au milieu. Malheureusement les commissent irréprocha* blés.
Dans une longue et tortueuse rue parallèle à l'éternelle las Sierpes se tient un long marché de bric-à-brac, plus amusant par le fouillis que par la qualité des objets mis en vente. Ce ne sont que bibelots et meubles disloqués, au milieu d'une immense quantité de saints et de madones tout à fait effroyables* Par-ci par-là quelques navajas rouillées et de mine innocente, plus loin des monceaux de castagnettes suffisants pour appro- \isionner des provinces, — mais de curiosités pas Tombre.
De nos promenades à travers Séville bien des coins de rue nous sont restés comme des [tableaux ensoleillés dans . la mémoire ; ce sont [au-dessus de longues lignes de balcons des séries de terrasses irrégulières, garnies de pots de fleurs et de linge à sécher, des fragments des vieilles murailles de la ville, des bouts de rues étroites tout entières plongées dans l'ombre, avec de nombreux miradores et dans le fond la haute Giralda, élincelante, dans un coup de soleil, etc.
m^Nous avons aperçu le faubourg de Macarena et visité Triana, le faubourg situé sur l'autre rive du Guadalquivir sur la route des ruines d'Italica, la ville de Trajan dont le faubourg porte d'ailleurs le nom peu déguisé. C'est le quartier de la fabrique de faïence et des gitanos. Dans la grande voie parallèle au fleuve, quelques intérieurs entrevus par des portes ouvertes avaient bien le caractère gitanesque ; au dehors des enfants se roulaient fraternellement avec des porcs dans lapoussière épaisse et blanche, et de jeunes gitanas débraillées traînaient leurs
petits frères tout nus en se dirigeant vers les fontaines avec des cruches sur la hanche.
II ne nous reste plus donc, avant de partir, qu'à faire con* naissance avec l'Escuela de baile, et avec les danses nationales, simple coup d'œil sur l'industrie et les beaux -arts.
On n'ignore pas que Séville est une cité industrielle et manufacturière, renommée par ses éventails, ses poteries, ses cigarettes et ses danses nationales. Depuis déjà longtemps tombée dans le marasme, cette dernière branche d'industrie ne produit plus que la quantité de pas andalous strictement nécessaire à la consommation de l'étranger; l'indigène ne consomme plus.
C'est de l'exportation surplace. Il existe à Séville des Escuelas de baile, petites salles de bal vouées aux danses nationales et donnant à certains jours des soirées [dansantes aux étrangers. Les vrais Espagnols ne peuvent guère arriver à se faire une idée des seguidillas et jotas aragonesas de jadis qu'en s' adressant à une agence de touristes quelconque et en se faisant piloter jusqu'à la dernière Escuela de baile par un guide d'hôtel assermenté.
Presque tout le personnel de notre fonda ayant consenti à consommer une séance de baile nacional, nous nous réunissons à neuf heures du soir dans le patio et nous gagnons l'Escuela de baile, conduits à la file indienne à travers les rues de Séville comme les Anglais aux buttes Ghaumont.
De petite rue en petite ruo, nous arrivons enfin ; une autre troupe de touristes s'engouffrant sous une petite porte nous indique suffisamment l'entrée du conservatoire. Après un esca-
lier obscui' dans lequel oo reaconlre une nombreuse quaolifé de sœurs, de mères ou de cousines des danseuses, la salle de baile apparaît resplendissante de becs au pétrole.
C'esl uD salon de cent couverts pour noces et festins, orné de peintures sauvages, de stores h bouquets de fleurs sanguinolentes ; il y a là rangés sur des chaises le long du mur tous les nobles étrangers que Séville possède daus ses fondas^ des An-
glais, des Américains, des Russes, des Japonais et des Français nombreux, les uns foui seuls, l,es autres avec leurs dames, car l'institution est très convenable.
Chose cruelle à dire, ii y a un piano à l'entrée ; il est fermé à clef, nous avons un instant d'espoir, mais voici l'impressario lui-même qui arrive avec la clef; heureusement les soeurs, les mères et les cousines des danseuses, groupées autour de l'io-
strument sortent des castagnettes de leurs poches et couvrent ses accords de leur mieux. Tous les yeux des nobles étrangers sont fixés sur une porte étiquetée : Tocador de lassetioras. Le mot tocador réjouit nos ftmes à tous, nous ne savons pas exactement ce qu'il veut dire, ayant oublié nos dictionnaires à l'hôtel, mais nous augurons bien de son apparence.
En effet, au bout de cinq minutes, un bruit de castagnettes éclate derrière la porte du tocador, et trois danseuses s'élancent dans la salle suivies bientôt de deux danseurs et de quatre toutes petites danseuses dans la fleur de Tâge.
Une des danseuses est jolie, Tautre Ta été et la troisième ne Test plus. Celle-ci remplace avantageusement la grâce par la graisse, mais sa corpulence trop andalouse ne l'empêche pas de s'élancer avec énergie dans les cachuchas les plus endiablées, en retombant parfois de tout son poids dans les bras du danseur de son choix^ le plus petit des deux naturellement.
Toutes les danseuses, grandes ou petites, ont le costume classique, à courte jupe largement ballonnée, à festons de deu* telles, à ganses quadrillées et à pompons. L'un des danseurs est un Figaro noir, tandis que l'autre, grand et beau gaillard, porte l'ancien costume des montagnards de Ronda, avec le petit sombrero à bords élevés^ les guêtres brodées de rouge, et la cape surTépauleg
Les boléros, les manchegas, les boléros de Jaléo de Jerez, boléros robadas, cachuchas, jotas, valencianas, etc., se succèdent pendant plus d'une heure. Le succès est pour le grand danseur à figure de contrabandista, qui vient avec la plus jolie
(le ces dames, danser la malaguena et le torero, danse plus acccahiée que les autres.
C'est presque une pantomime : la danseuse, la figure cachée sous une épaisse mantille, enire en jouant de l'éventail ; le lorero, enveloppé dans sou manteau, tourne autour d'elle, et cherche à voir sous la mantille un peu plus que les yeux, deux diamaots noirs éllncelaiils qui percent les mailles de la dentelle, mais la
mantille voltige et le battement d'aile de l'éventail s'interpose toujours entre la malaguena et le lorero. Celui-ci triomphe pourtant à la fin et réussit h envelopper dans son immense manteau cette danseuse aussi difficile à capturer qu'une libellule.
Après la malaguena, une danseuse gilana nous donne un échantillon de sa danse nationale. Celte gitane est une grande nile bien portante, à l'air réjoui, vêtue d'une longue robe rose, d'un châle rouge et de nombreuses roses dans les cheveux.
Depuis le commencement de la séance, elle se donnait beaucoup de mouvement sur sa chaise pour accompagner tes danses de ses castagnettes ou de sa guitare ; maintenant qu'elle danse elle-même, elle ne remue plus du tout.
Le seul mouvement de sa danse consiste en un balancement lent et rythmé des bras au-dessus de la tète, à la manière des aimées orientales. A côté du piano les sœurs, mères ou cousins gitanes se démènent pour elles, agitent les castagnettes avec frénésie et chantent à pleine voix quelque chose de très criard, ressemblant tout à fait aux délicieuses harmonies des cafés marocains de nos expositions.
La séance de TEscuela de baile se termine par une distribution générale de mouchoirs. Toute la troupe donne dans un pas dont nous ignorons le nom ; de temps en temps une danseuse se détache, avise un monsieur d'apparence suffisamment capitaliste, exécute devant lui quelques pirouettes gracieuses et s'envole en lui jetant un mouchoir brodé sur les genoux. De là, un ahurissement énorme des étrangers non prévenus, accueilli par les sourires de ceux qui sont au courant de Tusage.
Le premier servi est un monsieur marié, voyageant avec sa dame ; en recevant le mouchoir, il rougit, recule, regarde sa femme, puis la danseuse, puis le mouchoir, sans comprendre... Heureusement pour lui le guide fournit des explications immédiates et rassurantes.
Bientôt trois mouchoirs sont distribués, les quatre fillettes jettent les leurs avec le même cérémonial sans exciter le même intérêt. On sait maintenant que le seul devoir des personnes honorées de cette flatteuse distinction consiste à insérer dans un coin du mouchoir une petite pièce d'or ou d'argent.
Excellent moyen pour écouler avec honneur la quantité invraisemblable de fausse monnaie qui nous est restée de nos transactions dans le pays. Par malheur nous voyons passer
successivement tous les mouchoirs sans en obtenir un seul, et la bohémienne en qui nous mettions hotre dernier espoir jette le sien à un gros monsieur qui le reçoit d*un air scandalisé. Notre fausse monnaie nous est encore une fois restée pour compte. Fatalité !
Et maintenant un mot sur la peinture.
Ce n'est ni du musée de Se ville, ni de la galerie Montpensier, que nous voulons parler; si nous prenons la plume du critique d'art, c'est seulement pour sigualerles chefs-d'œuvre de l'école sévillane moderne.
C'est près de la calle de las Sierpes, dans la boutique d'un marchand de tableaux à quinze francs cinquante, que les beautés de cette école nous sont apparues : tableaux religieux, genre, nature morte, il y avait de tout; à côté d'un toréador agonisant recevant l'extrême-onction dans l'arène et autres œuvres sentimentales, se trouvaient une série de tableaux de genre où la navaja jouait un grand rôle, des combats au pugnal, des assassinats pittoresques, notamment un Anglais coupé en petits morceaux à la suite d'une discussion, et le pendant, l'homme à la navaja résistant à la force armée avec son couteau de deux mètres. Des éventrements admirables, enfini car le sang ruisselait jusque sur le cadre.
Il n'est pas jusqu'aux tableaux de salle à manger, plus folâtres, qui n'aient aussi la gaieté sanguinolente ; la perle de toute la galerie était une certaine pose de sangsues devant laquelle la foule stationnait émerveillée et qui nous parut être le comble du naturalisme dans l'art. Inutile de dire que ce chef-d'œuvre n'était pas de Murillo.