CHAPITRE DOUZIÈME
L'Alhambra. — Palais, tours et collines, en plein jour et au clair d la lune. — Les tours Vermeilles.
C'es( bien simple. Le paradis terrestre, dont on a cherché bien à tort remplacement tout au fond de l'Asie, n'était pas si loin que cela de nous ; il est ici, à Grenade. Nous pouvons même dire le paradis terrestre et le paradis de Mahomet réunis ; on a exproprié ce dernier, il n'en reste plus que le décor, les palios à arcades et à grandes pièces d'eau, les galeries étincelanles, les jardins et les boudoirs des sultanes suspendus au sommet des tours, — l'Alhambra en un mot, le haut sur la coUine mystérieusement enveloppé dans son grand bois sombre.
2it LES VIEILLES VILLES D'ESPAG.NE.
Nous débarquons dans ce paradis par une belle nuit qui ue nous permet guère de voir que des avenues de grands arbresaboutissant à la plus noire et à la plus endormie des villes. A Paris, le peintre Clairinnous ayant conseillé d'aller habiter un hôtel hors de Grenade, dans Tenceinte même de TAlhambra, nous avons (bute la ville à traverser en omnibus. La ville nous parait immense et nous mettons plus d'une grande demi-heure à rouler de rue noire en rue noire avant d'atteindre la porte des Grenades, au pied de la colline de l'Alhambra.'
Tout est éteint et silencieux par les rues, tout est désert, le pittoresque des hautes maisons prend dans l'obscurité des proportions fantastiques et des allures étranges. Enfin l'omnibus grimpe une côte assez raide et nous nous trouvons soudain au milieu du bois, sous une voûte de feuillage. Nous montons lentement un large chemin bordé d'arbres fabuleusement élevés, dont les grandes branches se rejoignent] et forment dôme à une hauteur prodigieuse. Un murmure profond et doux, un bruissement immense dans les arbres a remplacé le silence des rues, en même temps] qu'une grande fraîcheur tombe de cette gigantesque futaie ; des ruisseaux, que nous ne voyons pas, jouent leur partie dans la mystérieuse symphonie, ils glissent sous les arbres à droite et à gauche en égrenant un chapelet de petites notes claires et fines qui semblent des variations sur la chanterelle.
De loin en loin un rayon de lune glisse à travers les épaisseurs feuillues et trace dans le chemin une raie de lumière tremblante, quelques troncs d'arbre apparaissent alors comme des piliers géants soutenant les voûtes ; on croise quelques
allées aussi larges, aussi profondes et aussi majestueuses, tantôt montant droit vers les escarpements couronnés de vagues silhouettes et tantôt s'enfonçant au plus profond des massifs dans des gouffres inconnus.
Étourdis par la spleudeuretla majesté de ce bois merveilleux, <le ces allées semblables à des cryptes ou à des catacombes de
feuillage, nous ne sommes plus pressés d'arriver et nous
arrivons. Heureusement, Tbôtel est dans le bois, tout entier recouvert d'un grand manteau de vieux arbres comme un château de conte de fées, et le murmure des harpes éoliennes de la forêt y berce les voyageurs jusqu'au matin.
Le soleil, non pas positivement levant, malgré notre serment solennel de contempler le petit lever de l'aurore du haut des tours de TAlhambra, mais enfin le soleil à peine levé nous montra le bois de TAlhambra toujours aussi majestueux dans le jour qu'au sein des ombres de la nuit. L'obscurité ne nous avait pas trompés, les hautes allées de peupliers, de cyprès et de platanes étaient toujours aussi étonnantes de grandeur et de calme profond. Derrière l'hôtel, des bouts de murailles tapissées de lierre nous remplirent d'une joie intense. C'était l'Alhambra, ou plutôt un coin de la grande enceinte de fortifications contenant l'Alhambra.
En avant dans le feuillage ! Un chemin grimpant le long des murailles nous conduit au sommet de la colline, à la grande entrée de la forteresse mauresque. Ici, un simple mot de topographie. Grenade est dominée par une haute colline et sur la collioe se dresse une grande ligne de murailles flanquées d'une trentaine de tours. L'Alhambra est sur ces tours ; le palais pro-
prement dit ne tient qu'un très petit espace du sommet de la colline, le reste de la côte est occupé par la forteresse, TAlcazaba, parle palais de Charles-Quint, par des places immenses, par des ruines, par une église et par un village.
La grande entrée donnant accès sur le plateau de la colline prépare dignement aux beautés de Tintérieur. Au fond d'une grande et sombre allée de hauts arbres, une énorme tour carrée apparaît, ouverte par une haute arcade en fer à cheval. La tour est rose, rouge et dorée par endroits, selon que son revêtement est plus ou moins écaillé, Tarcade fait un grand trou noir au fond duquel se dessine une autre arcade plus petite ; dans Tentablement carré de la porte, la pierre formant clef de voûte de Tarcade porte un bras sculpté, la main levée vers le ciel ; Tautre arcade sous la voûte est surmontée d'un e clef également sculptée. Symbole obscur, diversement interprété, mais que l'imagination populaire explique d'une façon suffisante : quand cette main prendra cette clef pour ouvrir la porte, les chrétiens entreront dans Grenade.
La tour s'appelle la porte du Jugement ou de Justice, parce que les rois maures avaient coutume de venir s'asseoir sous la voûte pour y rendre la justice.
Un peu en avant de la porte» appuyée h une tour ronde, se trouve une fontaine nommée le Pilar de Carlos Quinto, élevée en Thonneur de Charles-Quint par le marquis de Mondejar. Cette fontaine, un assemblage de fleuves, de génies et de nymphes, serait remarquée partout ailleurs ; à la porte de l'Alhambra on oublie un peu de la regarder.
La tour de Justice, en tour guerrière qu'elle était, ne donne
pas entrée directement dans la forteresse, elle est seulement le commencement d'unpassage tortueux et resserré, commode pour la défense. Avant de tourner dans le coude qui débouche sur ]fl grande place des Algibes, une autre tour attire le regard par sa décoration. C'est la « torre del Vino » , petit oratoire, au temps des Maures, et plus tardendroitoù les vignerons payaient Timpôt sur leur vendange.
La puerla del Vino possède encore au-dessus de son arc ogival une partie de ses décorations d*azulejos, des rosaces entourées d'arabesques et autour de ses doubles fenêtres, des ornements de stuc en partie écaillés .
La place de los Algibes au débouché du chemin est une immense esplanade coupant le sommet de la colline eu deux parties inégales. A gauche est la plus petite partie, la pointe du mamelon, occupée par TAlcazaba ou forteresse des Maures; le château fort de FAlhambra se compose de plusieurs lignes de hautes murailles en partie ruinées, dominées par quelques hautes tours carrées, parmi lesquelles la tour Quebrada, la tour de THomenage, la tour de la Armeria et la tour de la Vêla, que surmonte un petit campanile avec une grosse cloche, que les jeunes filles de Grenade mettent solennellement en branle pendant toute la journée du 2 janvier, anniversaire de la prise de Grenade, et qui possède le privilège d'assurer des maris à celles qui sonnent le plus fort.
L'autre côté de la place des Algibes est arrangé en jardins ; par-dessus les arbres apparaît le fameux palais de Charles- Quint, pour la construction duquel on a démoli le palais d'hiver des rois maures. Le palais de Charles-Quint n'ayant jamais
été terminé, il est comme une grande carcasse vide, sans toit ni fenêtres. Sans le redoutable voisinage du palais mauresque, on l'admirerait, dans son ensemble véritablement monumental et dans ses détails si intéressants, dans sa colonnade et dans ses bas-reliefs.
La bizarrerie de ce palais, parfaitement carré, est au centre un grand patio rond comme un cirque de taureaux.
Sous le sol de la plaza de los Algibes s'étendent de vastes et magnifiques citernes fournissant la meilleure eau de Grenade ; c'est là que les aguadores viennent remplir leurs tonnelets pour Taller vendre en ville ; on en rencontre toujours sur la place ou dans le chemin. Le fond de la place, au-dessous des murailles de l'Alcazaba, domine en terrasses les pentes couvertes d'arbres de la colline au-dessus du ravin du Darro, et tous les toits du quartier de l'Albaycin, éparpillés comme une ville en miniature, sur l'autre bord, jusqu'au pied d'une autre colline, faubourg purement gitano, nommée le monte Sacro.
L'entrée du palais proprement dit de TAlhambra est une toute petite et bien insignifiante porte cachée à l'angle du palais de Charles*Quint. On ne se douterait guère, à voir cet extérieur dé petite maison tranquille, que deux pas, derrière la porte, vont suffire pour transporter le visiteur dans un autre monde, au milieu de l'étourdissante merveille architecturale léguée par une civilisation parvenue à son apogée.
Pas plus que la mosquée de Cordoue, l'Alhambra de Grenade ne peut se décrire. On peut à peine raconter comme le vague souvenir d'un rftve, les promenades faites sous les galeries de ses patios. On a rêvé. C'est trop beau pour être vrai. L'Alhambra
eziste-t-il réellement? Ne s' est-on pas eodormi sur les mille et une nuits et n'a-t-on pas tout simplement fêvé ces arcades fabuleusement découpées, ces patios frais et ombreux d'un côté, étincelants de l'autre, ces salles fantastiques, immenses, obscures.
Le mirador de U Reynt.
OÙ l'œil disliugue à peine des ornements pailletés aux enroulements iQfmis, ces jardins remplis d'oraogers et habités uniquement par le souvenir des sultanes mauresques, de la légendaire Liodaraja?...
Mais nou, on n a pas rêvé ; ce qu'il y a de plus réel au monde, un "plan et des photographies sont là pour donner au vague doré des souvenirs une teinte de précision et de réalité.
Deux patios surtout ont occupé nos rêves, le premier est le patio de los Arryanes ou des Myrtes, le moins décoré des deux, mais celui dont Feffet est le plus doux. Une grande pièce d'eau entourée de verdure, les anciens bains des sultanes, en occupe le centre et reflète une splendide galerie à sept arcades, découpées au-dessus des arcs^ par des dessins d'une finesse inouïe tout à fait à jour. Au-dessus de la galerie, se dressent majestueuses les murailles rouges de la puissante tour de Comarès, la plus haute de TAlhambra, percée de petites meurtrières et surmontée de grands créneaux pointus.
L'arcade centrale de la galerie, plus ouverte que les autres et surmontée d'une petite coupole, donne accès dans la salle des Ambassadeurs, une immense salle tenant toute la partie inférieure de la tour. Au premier pas, après un petit vestibule brillant, on ne distingue rien ; il règne dans l'énorme carré une obscurité que sèment d'une fine poussière d'or tourbillonnante, les rayons de lumière qui se croisent dans la salle, venant des ouvertures des quatre côtés.
Sur chaque face de la tour de Comarès, trois fenêtres à balcons coupent l'obscurité de leurs baies lumineuses; celle du milieu est à deux arcs réunis par une grêle colonnette. Les embrasures de ces fenêtres, pratiquées] dans l'épaisseur des murailles, forment des petites chambres entièrement revêtues d'azulejos et d'ornements de stuc; des inscriptions arabes répétées à l'infini courent comme des broderies autour des arcs et
le long des frises, se confondant avec les ornements qui cou* vrent les murailles de leurs entrelacements fabuleusement touffus.
Cette décoration d'une richesse inouïe se continue jusqu'en haut, jusqu'au plafond en marqueterie de bois de cèdre, formée de morceaux ajustés les uns dans les autres, de façon à dessiner des lignes géométriques.
Des balcons suspendus en dehors de la tour, on plane sur le vallon du Darro et sur TAlbaycin; vue superbe et vertigineuse, un ravin extraordinairement pittoresque, où rien de banal ne vient choquer le regard, où tout est merveilleux de couleur et d'inattendu, arbres, rochers, maisons et ponts du Darro. On domine tout, sommets des arbres, terrasses des maisons et clochers d'église, et par-dessus ce damier pittoresque et désordonné, on aperçoit des hauteurs escaladées par des chemins en zigzags, des rochers percés d'habitations de gitanos, d'immenses champs de cactus d'une verdure tendre, et tout en haut, à cheval^ sur la crête, une ligne de vieilles murailles en ruines, dentelées par le temps.
Par les balcons des fenêtres de côté, la vue embrasse en enfilade les hautes murailles, rejoignant d'un côté les tours de TAlcazaba et de l'autre allant jusqu'aux ombrages du Généralife, en passant par les galeries aériennes du tocador de la Reyna.
Le second patio est la fameuse cour des Lions, si connue et si célébrée. C'est de tout l'Âlhambra le coin le plus fouillé, le plus ciselé, le morceau d'orfèvrerie architecturale le plus précieusement travaillé. Au milieu s'élève la taza de los Leones,
la foDtaîae des Lions, rare spécimen de sculpture arabe. Sous les porllques de cette merveilleuse cour des LioDS s'ouvrent différentes salles moins importantes, mais aussi décorées que la salle des Ambassadeui^. Ce sont ; la salle des Deux Sœurs ainsi nommée poar les deux grandes dalles de marbre blanc qui briltenl au milieu do son pavape ; la salle des Abencérages où.
L'>s mnraill» de l'Alcuiba.
suivant la tradition, les principaux chefs de cette tribu ont été décapités; — meurtre historique dont on montre, naturellement, les traces sanglantes visibles avec les yeux de la foi sur le marbre d'un bassin central ; et enfin la salie de Justice, oti les arabesques des murailles atteignent le plus haut degré d'élégance et de complication possibles, et qui possède des