‹ Les vieilles villes d'Espagne, notes et souvenirsChapitre 14 sur 22 · SA · texte numérisé non relu

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Grenads. — Le tit'ih du Darro.

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LES VIEILLES VILLES D^ESPAGNE. 2o3

peintures arabes sur cuir de Cordoue, représentant des scènes de combats et des conseils de rois maures. — Le Coran interdisant la représentation des êtres animés, ces peintures, bien effacées maintenant, ont donné lieu à bien des suppositions, et Topinion la plus générale est qu'elles doivent être Toeuvre de quelque chrétien prisonnier ou transfuge.

Partout ailleurs Fart oriental est un peu bibelot, mais il atteint ici à la grandeur et à la majesté, ce qui tient un peu aussi à la situation de ce palais de fées, bâti sur le sommet de tours situées au sommet d'une colline. En poursuivant notre rêve, puisque rêve il y a, nous parcourons, à la suite des gardiens, les galeries fantastiques des patios, et nous visitons les bains mauresques, fraîche salle aux parois revêtues de faïence, couverte d'une coupole percée d'étoiles, qui laissent passer quelques fins rayons de lumière. Un bas-relief, placé au temps de Charles-Quint au-dessus de la porte, représente une Léda superbe, mais un peu libre. Ensuite vient le patio de Lindaraja, un doux poème, planté de grands orangers, puis le tocador de la Reyna, orné de mauvaises peintures chrétiennes défigurées parles milliers de noms de visiteurs inscrits dans le plâtre, et. enfin le mirador, belvédère à jour placé au sommet d'une tour.

Et dire qu'il y a seulement une cinquantaine d'années, le palais des rois maures était tout simplement un bagne ! Heureux forçats logés comme des sultanes et traînant la chaîne sous les féeriques arcades des patios : ce beau temps n'est plus, sans quoi Vun assassinerait Vautre ou Vautre occirait Vun pour se faire admettre au nombre des locataires.

Dans une petite pièce, une sorte de resserre, à côté des

rôQ LES VIEILLES VILLES D'ESPAGNE.

grandes salles, on a formé un pelit musée avec les fragments de sculptures et d'azulejos recueillis dans les travaux de répara* tion, avec quelques vieilles portes en marqueterie géomé* trique et avec quelques menus objets. — Dans un coin est tristement rangé le fameux vase de TAlhambra, le plus beau et le plus grand spécimen de poterie arabe, décoré d'arabesques contournées bleues sur fond jaune; il lui manque malheureusement une de ses anses, et les dessins ont un peu souffert par endroits. Au siècle dernier encore, il y en avait deux, mais le second a disparu.

Après le palais, la colline de TAlhambra offre encore une nombreuse série de grandes et belles choses, de morceaux de palais arabes transformés en maisons de particuliers. Sur la Crête des murailles après le mirador de la Reyna on rencontre des bâtiments et des jardins charmants suspendus au-dessus du ravin, juste en face du Généralife. — Ce sont des fragments de mosquées et de palais de grands seigneurs arabes, élevés autour du palais des rois; quoique en partie ruinés, ou trop transformés, leur situation en fait des petits morceaux de paradis.

11 y a surtout, parmi les plus ravissants de ces coins, Thabitation dite le Mirhab, située aii fond d'un jardin fleuri. La porte du jardin sur la rue est gardée par deux lions semblables à ceux de la fontaine des Lions, c'est-à-dire non pas tout à fait des lions, mais des représentations bizarres plutôt symboliques que réelles d'animaux que la religion défendait de représenter.

Au fond du jardin orné de jolis ifs taillés et garni de fleurs dans de grands pots rouges, s'élève la maison qui fut jadis une

Grenide. — L« Cua â«l Carbon.

petite mosquée. La porte surmontée d'écussons castillaus est ombragée par une treille ; sur la gauche le bâtiment est resté purement arabe, il a conservé ses belles fenêtres àcolonnettes entourées d'arabesques, ses frises courant sur le toit, son portail encadré d'azulejos et sa vieille porte arabe à dessins à compartiments, roulant sur des gonds placés extérieurement.

A côté de cette porte, une balustrade placée à Textrème bord de la tour domine le fond verdoyant du ravin escaladé par de grands peupliers^ et regarde de l'autre côté le coteau couvert d'arbres que couronnent les galeries du Généralife.

Derrière le palais de Charles-Quint, ouvert à tous les vents, se trouve une église chrétienne, élevée à la place d'une ancienne mosquée; puis vient une rue de village tranquille et propre, où bien des maisons et des jardins conservent encore quelques traces des palais de jadis. — Le reste de l'immense espace, entouré de tours et de bastions mauresques, est plus ou moins couvert de taillis et de ruines. — Eu suivant autant qu'on le peut la ligne de l'enceinte, on rencontre bientôt la porte de Fer, ouverte sur le ravin de los Molinos au milieu de murailles de forte apparence et dominée par la haute tour de los Picos^ remarquable par ses grands créneaux pointus. La série des tours se continue par la tour de la Sultane, la tour de las Infantas, la tour de TAgua, à la pointe opposée à l'Alcazaba.

11 est curieux de voir parfois, au-dessus d'un rez-de-chaussée en ruines, des fenêtres à double arcade, à balcon de marbre, donnant sur des salles décorées d'azulejos arabes bien conservés. Les gigantesques ruines de ces hautes murailles de briques couvertes de bouquets d'herbes, criblées de trous ainsi qu'une

figure grêlée, et courant comme une muraille de la Chine sur un terrain accidenté, sont le domaine du silence et de la plus douce tranquillité. Pourtant quelques rez-de-chaussée de tours sont habités par des familles de gilanos qui s*y sont aménagés des abris que nous aurions bien voulu voir. La torre de los Picos près de la porte de Fer, est dans ce cas; pendant que nous étions en train d'en faire un croquis, ses remuants locataires d'en bas se battaient et cassaient quelque peu leur ménage.

Sur Tautre face deTAlbambra, du côté du bois, recommencent les tours et les bastions. La première, contre laquelle est adossé rhôtel que nous habitons, est la tour de los Siete Suelos ou des Sept Étages, qui se recommande à ratteulion pour plusieurs raisons: la première parce que Boabdil quitta TAlhambra pour toujours par une poterne située au pied de cette tour, poterne qui sert, croyons-nous, de cave à l'hôtel, — et la seconde raison parce que la tour est hantée par un revenant étrange, par une ombre de cheval sans tète, el caballo desca-- Aezado, hôte incommode et rageur qui n'a jamais laissé personne dépasser le quatrième étage de la tour, et qui^ d'après la légende, serait un génie commis à la garde du trésor des rois maures^ caché dans les étages supérieurs.

Des tours de l'Alcazaba, la forteresse, la vue est merveilleuse sur la ville et sur l'Alhambrai que Ton découvre à vol d'oiseau, en plongeant dans les patios et dans les murailles vides de Charles-Quint. Un pan de murailles reliant les tours forme un immense bosquet de cent mille roses, épanouies sur une longue charmille. Au pied de ce bosquet de roses, mouton-

neot les sommets des arbres du bois descendaQt au fond du ravio, et remontant de l'autre c61é sur une autre coUioe couronnée par les tours Vermeilles, une autre forteresse datant celle-là des Phéniciens.

Une grande allée, semblable à celle qui mène à la porte du

Jugement, conduit sous les arbres jusqu'au pied des tours, énormes et carrées, maintenant encore occupées par des soldats. Elles font beaucoup plus d'effet vues de TAlcazaba, ou vues d'en bas des rues de Grenade, que vues de près. Vues de l'Alhambra, au milieu de leur superbe encadrement de grands

arbres, ces tours surgissant, vermeilles et dorées, dans un ciel merveilleux, forment un tableau d'une splendeur incomparable.

Ces Torres Bermejas sont au nombre de trois, une très haute et deux plus petites, plus une sorte de bastion bas, en avant. Elles sont rouges comme toutes celles de TAIhambra, dont le nom d'ailleurs veut dire la forteresse rouge. Le quartier de Grenade dominé par elles est des plus pittoresques, les maisons s'étagent sur les pentes, descendant d'étage en étage avec des sentiers en zigzag pour rues. Chaque tournant de ces sentiers découvre un coin de tableau charmant, tantôt une grande fontaine en terrasse à la pointe de l'un des zigzags, une grande auge couverte de pampres ; tantôt une ligne de terrasses avec des vignes en berceau ; tantôt quelque petite maison blanche à balcon débordant de fleurs. — Et l'on revient ainsi de surprise en surprise vers la porte des Grenades, au grand bois de TAlhambra.

Ce bois de l'Alhambra si charmant est une succursale de l'université de Grenade : dans tous les chemins, sur tous les bancs, dans tous les bosquets, ou rencontre toujours quelque étudiant en train d'étudier au frais sous les ombrages. — Dans un site pareil, sous d'aussi merveilleuses nefs de feuillage, toutes les études nous paraîtraient agréables, le Code civil même y gagnerait quelques séductions et nous nous sentirions capables d'y devenir de poétiques docteurs en droit.

On n'y rencontre pas que des étudiants, on nous a raconté Taventure lamentable dont un gentleman anglais logé dans un des hôtels du bois fut la victime à la Noël dernière. Cet infortuné voyageur, désireux d'assister à la messe de minuit

célébrée dans la cathédrale de Grenade, descendait tranquillement sons la haute futaie dépouillée de feuilles, lorsqu'il fut arrêté par de mauvais chrétiens qui, non contents de le priver de sa bourse, lui enlevèrent tous ses vêtements jusqu'au dernier et le mirent dans l'obligation de rentrer tout nu à Thôtel.

La porte des Grenades, dans le fond du ravin, entre les tours de TAlcazaba et les tours Vermeilles, marque la fin des féeries de Tenceinte de TAlhambra. C'est une porte arc de triomphe bâtie sous Charles-Quint, à la place d'une ancienne porte mauresque ; elle porte à son fronton les grenades entr' ouvertes, armes parlantes de la ville^ et se relie par de vieux murs en ruines aux murailles des collines, à peine visibles comme des taches roses, à travers la verdure serrée du bois.

Un Âlhambra de jour étant un rêve, que dire d'un Alhambra de nuit, sinon que c'est une véritable hallucination ; dès notre première soirée nous courûmes voir l'Âlhambra au clair de lune, pour nous rendre compte de l'effet général de l'édifice noyé dans le bleu sombre, alors que l'œil n'est plus sans cesse sollicité par les éblouissements et les émerveillements de détails.

A la clarté de ce beau ciel d'Espagne, tant de fois chansonné et que nul abus de chansons ne rendra ridicule pour quiconque a vu sa lumière, les proportions du palais nous parurent encore plus imposantes et plus harmonieuses. Les contours des patios, les reflets de la nuit sur le marbre des dalles, dans l'eau limpide des grands bassins, l'ombre emplissant les salles gigantesques, où de temps en temps un reflet de lune^ bleuissant, faisait luire en paillettes quelques touches d'or ou de stuc blanc,

tout donnait à TAlhambra une grandeur mystérieuse et plus impressionnante encore que sa grandeur éclatant au plein jour.

Suivant souvent à tâtons notre gardien, nous reparcourûmes le palais dans tous les sens et revîmes les balcons de la salle des Ambassadeurs ouverts sur un gouffre noir et les galeries du tocador de la Reyna. Hélas ! aucun des nombreux revenants de FAlhambra ne nous est apparu, et pourtant chacun sait qu'ils sont nombreux, les braves guerriers maures et les sultanes qui reviennent la nuit fouler les dalles de leur paradis perdu.

Le jardin de la belle Lindajara, avec ses cyprès noirs et ses orangers vaguement effleurés par la lune, dormait d'un sommeil profond; pas une feuille ne remuait, pas un ver luisant ne luisait, pas uue cigale ne chantait.

C'était le bon moment : assis ou plutôt couchés sur les carreaux de faïence qui revêtent les dalles du mirador de Lindajara, nous grisant de Todeur des orangers, nous attendîmes le fantôme. Mais rien ne vint; nous n'eûmes qu'une fausse alerte : à un certain moment des chants, lents, monotones, nasillards,, mêlés de cris, une mélopée mélancolique et paresseuse, s'éleva dans l'air, venant du lointain.

Mais le gardien du palais nous expliqua que cette musique venait du faubourg gitane, situé au-dessous de l'Alhambra. Déjà, lorsque, penchés sur les parapets de la place des Algibes, nous attendions le lever de la lune, nous avions entendu les habitants du faubourg faire de la musique, mais ce que ces gitanos et ces gitanas chantaient en chœur, au pied des murailles d'Alhamar le Rouge et de Boabdil, v'avait rien d'arabe ni même d'espagnol, car c'était... la Marseillaise l

Crentde. — Le mtrcbé

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