CHAPITRE TREIZIÈME
GRENADE (suite)
U Tille. — Le Zacalin et le cours du Darro. — Pelites rues. — Le» groUcs des Gilanos. — Les marchés et les Alamedas. — Casa del Carbon. — Une caserne pompadour.
Grenade, sans l'AIhambra, serait encore une des villes les plus curieuses et les plus intéressantes parmi les villes espagnoles, de même que sans Alhambra et sans Grenade, le site où la ville et le palais sont assis serait encore, parmi les paysages
espagnols, un des plus beaux, des plus variés et des plus fleuris.
La ville est très grande et très importante, les soixantedix mille habitants d'à présent peuvent tenir à l'aise dans ses inimenses quartiers et dans ses faubourgs grands comme des villes, jetés dans un désordre pittoresque le long des rives du Darro et- du Genil et sur les pentes des collines. Elle peut se diviser en trois parties principales : Grenade proprement dite aux vieilles maisons serrées autour de la cathédrale : Antequeruela, vers le Genil, où sont les promenades (les Alamedas), partie riche et parsemée d'architectures d'unrococo espagnol; et enfin TAlbaycin, le vieux faubourg mauresque sous TAIhambra.
En sortant du bois à la porte des Grenades, on descend en ville par la côte de los Gomelès, une très jolie rue aux grandes maisons riantes, habitée jadis par la tribu des Gomelès, ennemie avec les Zegris du parti des Abencérages. Au bas de la cuesta de los Gomelès, on se trouve au plein cœur de la ville. Sur la gauche commenceleZacatin,la vieille rue marchande, en face est la plaza Nueva et sur la droite serpente le Darro profondément encaissé, bordé de maisons à pic.
Quelques boutiques de marchands de curiosités, de plaques d'ornements stuqués, d'azulejos arrachés aux édifices arabes, donnent quelque intérêt aux maisons de la place Neuve ; dans le fond se dresse l'Audiencia, grand édifice du seizième siècle, un peu noirci, à façade décorée de colonnes, de bas-reliefs et de blasons. Le Darro voûté passe sous la place Neuve, et Ton est par malheur en train de faire, sur voûte aussi, parallèlement au Zacatin, une sorte de rue Lafayette, pour laquelle on
a sans doute beaucoup démoli. Cette rue Neuve, aux maisons sans caractère, a déjà de belles boutiques à Finstar, appelées à remplacer, hélas ! les boutiquettes dont se contentaient les Grenadins d'autrefois.
L'antique Zacatin, la rue marchande des Arabes, n*a pas de ces prétentions au faux luxe et au clinquant des becs de gaz. C'est une étroite petite voie qui va de la place Neuve à la place Bibarambla, bordée de maisons datant peut-être des Arabes, et vouées depuis ce temps au petit commerce.
D'une fenêtre à Tautre, les marchands ont tendu de longues banderoUes annonçant leurs marchandises. Dans Tune de ces ruelles il y a cinq ou six marchands d'éventails, qui ont remplacé les banderoUes par des éventails gigantesques, aux couleurs criardes, badigeonnés de grandes inscriptions proclamant le bon marché et la perfection des produits de chacun. Ces sortes d*enseignes barrent la rue àla hauteur du premier étage, au-dessus de chaque magasin. Les petites rues aboutissant au Zacatin ont le même caractère et les mêmes enseignes. On passe sous cette façon d'arc de triomphe et l'on arrive dans un quartier remuant, vivant, grouillant, rempli d'une population qui va, vient, sepousse, se heurte. Mais, pas plus ici qu'ailleurs, le caractère bien particulier de la population des villes espagnoles ne se dément. Peu de gens parlent, personne ne parle vite, et personne ne parle haut.
L'ancien bazar arabe est dans ce quartier ; il était encore assezcompletil y a quelque trente années, mais, un incendie l'ayant très fortement endommagé, on a dû le restaurer entièrement et refaire ses colonnades sur des fragments échappés au désas-
tre. C'est une sorte de passage du Caire, étroit et long, occupé par de petites boutiques sous des arcades, et bien moins intéressant depuis le replâtrage.
Les petites rues entourant la cathédrale offrent des aspects curieux par un mélauge d'architectures de to us les styles : maisons aux vives couleurs, égayées encore par des balcons surchargés de pots de fleurs et couverts de toiles rayées flottant à Tair ; sombres maisons patriciennes ou épisco pales à portes blasonnées, à fenêtres de prison garnies d'épais barreaux contournés, maisons de la Renaissance plus enjolivées se dressant eu face des murailles gothiques de la cathédrale, semées de blasons, et surmontées de balustrades étonnamment fouillées où les armes de Castille reviennent sans cesse parmi les nervures gothiques.
Les différentesportesdela cathédrale sont remarquables, la plus belle peut- être est celle de la chapelle royale, où se trouvent les tombeaux des rois catholiques Ferdinand et Isabelle, les conquérants de Grenade. Les armes de CastiUe, portées par un aigle entre deux hérauts d'armes sur des colonnes, forment le fond d'une décoration héraldique pleine de grandeur.
Toujours dans les environs si mouvementés du Zacatin, un petit bout de rue étroite et sombre se termine par une façade de porte mauresque, bien abîmée et bien ruinée, mais encore étincelante de grâce et de gaieté malgré les éraflures et les trous qui ont enlevé une partie de son revêtement et détruit les broderies dont les sculpteurs arabes l'avaient couverte. Au milieu de cette façade s'ouvre un grand arc ogival dans un encadrement dentelé, couvert d'arabesques et surmonté d'un étage percé de
trois fenêtres dans des carrés de Hoes sculptures rappelant l'oriiemeatalioD de la Giralda de Séville.
Ensemble et détails sont charmants, et du grand style arabe.
«impie daos sa richesse, fleuri sans profusion ; ce qui doane un aspect étrangement pittoresque à cette façade, ce sont les pauvres baraques qui l' avoisinent, les cahutes qui lui ont poussé sur
les flancs. Le bas de Tarcade est rétréci par deux échoppes accrochées aux murailles, dans Tune travaille un savetier qui tire Talène enchantant devant saporle> et l'autre doit servir d'écurie à quelque mulet d'un locataire. Derrière cette porte on se trouve dans une grande cour au centre de hauts bâtiments bordés par des lignes de balcons de bois sur lesquels sèche le linge de nombreux habitants. On dirait une cité ouvrière, une caserne à locataires.
Ce fut autrefois le palais d'un riche musulman, puis Thôtel des postes des Arabes, et enfin le marché au charbon, d'où lui vient le nom de casadel Carbon, sous lequel l'édifice est très connu.
En tournant, pleins d'admiration pour les innombrables curiosités, dans le dédale des petites rues, nous découvrons une vaste porte, ouvrant sur une cour très profonde. Beaucoup d'ânes, beaucoup de mules, beaucoup d'âniers et beaucoup de muletiers, entraient par cette porte ; nous suivons leur exemple et nous voici dans le marché au blé. On se fera une idée du nombre des bêtes de somme qui se trouvaient disséminées, soit dans la cour^ soit dans les rues avoisinantes, en se rappelant que le procédé de transport en usage dans le pays est de mettre sur chaque bête un ou deux sacs selon ce qu'elle peut porter. Donc autant le marché pouvait contenir de sacs de blé, autant de quadrupèdes il y avait tout alentour.
A gauche de la cour un vaste portique soutenu par des colonnes carrées et trapues servait d'abri aux marchandises, les paysans débattaient leurs prix, puismeltaien t en tas la marchandise vendue ; et, le marché conclu, l'acheteur piquait sa canne dans le tas de blé tout comme un capitaine de vaisseau planterait le
drapeau de sa nation sur une lie qu'il vient de découvrir.
Sur les côtés de la cour, de distance en distance^ se trouvent des petites auges où les animaux viennent boire. Sous la colonnade pleine d'obscurités, dans le fond, un petit coin bien espagnol : une marchande de rafraîchissements étalant ses alcarazas et son aguardiente près d'une petite chapelle signalée par un énorme Ave Maria peint sur le mur.
Autour du marché l'industrie est très active, mais elle est fort peu variée : des posadas, des bourreliers, des marchands de couteaux et de pistolets et quelques boutiques de quincaillerie.
Les patios de presque toutes les maisons sont transformés en posadas et là, au jour de marché, on peut voir tous les paysans et tous les costumes des alentours. Les innombrables boutiques de bourreliers égayent la vue, ce ne sont àleurs étalages que brides et licous, brodés et bariolés, œillères et muselières, harnais de toute sorte fleuris de pompons, mors bien étamés, enfin toute la coquetterie de harnachement, jetant son feu d'artifice de couleurs à tous les coins des rues poussiéreuses.
A la sortie du marché il y a des ateliers de maréchaux ferrants et tout un quartier de gitanes à la figure noire, aux vêtements ou très sombres ou très criards, campés là dans des maisons sans meubles, avec toute leur smala, et exerçant, selon les circonstances, l'une ou l'autre des industries particulières à leur race, soit marchands, soit voleurs de mules, d'ânes ou de chevaux. Les marchands de couteaux, poignards, pistolets, carabines, ne sont guère moins nombreux que les bourreliers et sont établis dans toutes les rues du quartier, qui avoisinent le marché aux blés.
Qu'uD géographe exercé se charge de dire le chemin que nous avons parcouru pour aller du marché au blé jusqu'à un carrefour où se trouvent groupés les marchands de comestibles de toute sorte, quant à nous, nous y renonçons d'avance. Toujours est-il que nous vîmes se dresser devant nous une longue enfilade de maisons de Taspect le plus curieux. Elles bordaient tout un côlé d'une rue, tandis que de l'autre côté les maisons n'avaient que le caractère général des maisons gre* nadines. Les étages supérieurs étaient tous munis de galeries énormes, avançant sur la rue, posées sur de grosses poutres découpées et garnies de balcons de bois à petites colonnettes de bois tourné ; ces balcons continuaient sans interruption d*un bout de la rue à l'autre. Les balcons du second étage avançaient sur le premier, et par dessus le tout, le toit avançait encore, soutenu par des poutres découpées. Aux fenêtres, en travers des balcons, dans tous les sens, on voyait pendre, sur des ficelles, du linge ou des vêtements qui séchaient. De ci, de là, sur ces mêmes balcons, les ménagères faisaient leur cuisine.
Presque tous les rez-de-chaussée étaient occupés par des bouchers et des fruitiers, et devant les portes s'étalaient de larges éventaires débordant de légumes; le bois des balcons, des toits et des poutres, la profondeur noire des rez-dechaussée, les couleurs de fer ou dérouille des grilles, l'ombre même formée par les balcons, faisaient paraître plus vif le rouge des viandes et le bariolé de couleurs des légumes.
Tout le long de la rue, la chaussée est encombrée par de petits marchands de légumes et de fruits, et par leur marchandise. Une population remuante de ménagères et de paysans avec
Grenido. — L* tour de Conurii.
leurs ânes circule dans cet encombrement et sans cesse on entend retentir ce cri : « Agua » . Ce sont les marchands et les marchandes d'eau, qui vont et viennent, portant soit des cruches, soit des tonnelets, ou plutôt des cylindres bardés de liège et emmanchés d'un long bec de métal. Les personnes qui ODt vu la cérémonie du Malade imaginaire ou Monsieur de Pourceatignac ont sans dou(e remarqué des hommes vêtus de noir, et portant des instruments que les auteurs comiques seuls peuvent nommer. Eh bien, la forme des tonnelets des marchands d'eau de Grenade rappelle, avec des dimensions exagérées, l'instrument que Molière a mis dans les mains de M. Purgon et de ses matassins.
Sur la place qui avoisine ce petit marché, se trouve un marché un peu plus grand, qui n'a rien de bien remarquable.
De petites rues, dont l'une contient une prison de l'aspect le plus féroce, des petits bouts de place, des petits coins habités par des artisans et des brocanteurs , vous ramènent dans le centre de la ville.
Sur l'éventaired'un bric-à-brac nous apercevons un poignard de l'aspect le plus tolédan, et au moment oii tout joyeux nous allions l'acheter, nous découvrons sur la lame ces deux mots : « Patented Birmingham. »
En tournant avec le Darro et en marchant vers le Genil, on rencontre des quartiers plus modernes et plus riches. Parla se trouvent le théâtre et les cafés, sur le Gampillo, grande place en face de laquelle se dresse étincelante. dans un splendide manteau de neige, la Sierra-Nevada elle-même. Avec cette perspective de pics et de glaciers couronnant un massif bleuâ-
tre, ce côté de Grenade, soudain rafratchi, présente un faux air de Salzbourg dans son cirque de montagnes.
De superbes promenades s'étendent sur les bords du Darro^ couvertes de grands et magnifiques arbres qui s'arrondissent en voûte comme les arbres du bois de TAlhambra. Quelle ville que Grenade ! De pareilles promenades suffiraient sans FAIhambra, le Généralife et toutes leurs merveilles.
Devant ces alamedas, se trouve une caserne bien curieuse^ moitié rococo et moitié arabe. Sa façade sur la promenade est tout ce qu'on peut imaginer de plus Pompadour; au milieu est un grand portail à deux étages de colonnes torses, surmonté d'un toit en bonnet d'évêque; les frises débordent d'ornements guerriers, de bombardes et de boulets de canon ; de chaque côté de la porte et sur les angles du bâtiment se trouvent des niches décorées de trophées de tambours et de drapeaux et occupées par des statues plus grandes que nature, de militaires du siècle dernier, en habit coquet, à la moustache de sergent recruteur, coiffés d'un haut bonnet pointu dans le genre des mitres de la garde prussienne du grand Frédéric. Toute cette façade est de ce genre rocaille, mais sur le côté opposé l'édifice est resté arabe. Cette caserne étonnante s'appelle le Castillo de Bib-Taubi et a dû, au temps des Maures, être le donjon d'une des portes de la ville.
Sous l'Alhambra, le Darro coule rapidement et bruyamment au fond d'un ravin profondément encaissé; une rue, la Carrera del Darro, remonte sa rive droite, mais l'autre côté est bordé de maisons surplombant à pic au-dessus du torrent. On ne saurait rêver rien de plus pittoresque, les maisons s'alignent
€Q désordre sur le rocher, des terrasses s'avaaceol, construites sur des substructioos d'édifices disparus ; ici des broussailles pendeot, là un gros figuier pousse aux (lancs d'une terrasse. Les balcons s'accrocbenl irrégulièrement aux façades; sur. un point, au-dessous de grands bâtiments ressemblant à d'an-
Uii balcon «u-desEUa du Darra.
ciens couvents, un fragment de vieil arc arabe resté comme une arche de pont ou d'aqueduc brisée supporte un grand balcon fleuri comme un jardin.
Des ponts en dos d'âne formant angle très aigu sont jetés de distance en distance sur le Darro, mais comme la rive gauche est plus haute que la droite, ces ponts ont un bout plus élevé
que l'autre de quelques mètres. L'église Santa- Anna qui. possède un joli campanile arabe et des fenêtres en fer à cheval encadrées d'azulejos, s'élève sur la rive gauche à côté d'un de ces ponts. La Carrera del Darro aboutità une petite promenade, un petit mail admirablement situé, en terrasse sur le torrent, avec la vue de l'Âlhambra développant en face sa série de tours rouges, au sommet de la colline couverte d'un monceau de verdure.
C'est un des plus beaux endroits de Grenade, de jolies maisons de campagne blanches brillent au milieu des arbres, des vignes en charmilles, des ifs formant berceau et de grands cyprès dominés tout là-haut par la silhouette vermeille de la tour de Comarès.
En tournant le dos à l'Âlhambra, on a devant soi les maisons de l'Albaycin où se trouvent des vestiges curieux de l'époque arabe, et quelques maisons, presque des palais^ du seizième siècle, à façade remarquable. Au-dessus de l'Albaycin, s'élève le faubourg purement gitano,le Monte-Sacro, colline très aride, très ardue, entièrement couverte d*une forêt de cactus, et portant sur sa crête des murailles ruinées de couleur rousse, derniers restes des vieilles fortifications de Grenade, la ville aux mille trente tours, réputée au moyen âge comme la plus forte de l'Europe. La côte du Monte-Sacro est coupée à la moitié de sa hauteur par des sortes de tranchées formant une série de Ugnes blanches plaquées de taches noires de distance en distance. Ces lignes blanches sont simplement les façades, et les taches noires les portes des grottes habitées par les gitanos. Ces pauvres gens se contentent de vivre dans ces sortes de terriers,
creusés de temps immémorial sur le bord de la route, dans le flanc même de la montagne; ils crépissent à la chaux la façade et un fort vantail de bois leur sert de porte, de fenêtre et au besoin de cheminée, car grâce au voisinage de la Sierra-Nevada les hivers sont relativement rudes à Grenade. Dans ces caves, ils ne sont pas aussi malheureux qu'on se l'imagine au premier abord. L'hiver ils sont garantis du froid, bien mieux qu'ils ne le seraient dans des maisons misérables, et l'été ils sont à l'abri des grandes chaleurs. Dire que ces gens sont tous millionnaires serait exagérer. Dans notre visite, il nous fut facile de constater que, malgré les économies de loyer qu'ils font à demeurer dans ces trous, il serait encore nécessaire que la ville de Grenade, qui leur fournit gratis le logement, leur offrit aussi des habits et encore peut-être la nourriture. Quelque distribution de monnaie ne leur serait pas désagréable, et nous ne pensons pas qu'ils la refuseraient; en attendant il n'est dans tout le quartier ni un homme, ni une femme, ni un enfant qui ne vous poursuive de l'éternel : « Senorito, una limosna por Dios. » Nous nous demandons commentées gens, qui semblent ne
pas avoir l'indispensable pour se vêtir et pour se nourrir, peuvent acheter presque tous des ânes ou des mules, auxquels il faut pourtant donner à manger. Vieilles villes pour vieilles villes, le Sacro-Monte n'en vaut-il pas une aulre, et ces maisons, si l'on peut appeler ainsi de pareils trous, ne valent-elles pas qu'on les cite, sinon comme les plus belles, du moins comme un échantillon des plus anciennes qui soient dans. la contrée? Et puis ce peuple, qui- parle une langue bâlardée d'arabe et d'espagnol, mêlée de bien d'autres langues encore, qui vit de
■ ■— rfi .
la \ie primilivH, dans uq élat de familianté absolue avec toutes ses bêtes, auquel on ne conuaU d'autre moyen d'existence . que le trafic des chevaux, des mules et des ânes, ce peuple qui a gardé le type et la couleur des Arabes ne donoe-t>il pas une vie antique à ce coin de (erre où maléiiellement le passé est resté intact?
Dire que notre sympalliie pour ces gilanos irait jusqu'à alFer
loger chez eux, non! Dans une de ses lettres, Henri Reguault raconte qu'il alla passer toute une nuit parmi ces gens, et qu'il fut même le parrain d'un de leurs enfants, mais il faut être Regnault pour se risquer ainsi parmi les puces gitanes. Et puisque nous parlons de Reguault, disons que son souvenir est resté, à Grenade, aussi vivant el aussi attendrissant qu'en France même. Le maître de notre hôtel possède une série de gamineries, de caricatures de Regnault, entre autres un portrait
^e Regnault par lui-même, une charge, mais une charge d'uae ressemblaDce absolue. Il a bieo voulu nous permedre d'en
Entras dQ [Urin des Moulins derrltre l'AIhambra.
prendre un décalque et c'est particulièrement pour î autre, qui a eu le bonheur de conDattre et d'aimer Regnault, un souvenir
bien précieux. Dans les quartiers de gilanos, la légende du Français qui a servi de parrain à Tun des enfanls de la tribu ne serait, parait-il, pas inconnue.
Le Darro, venant de la Sierra-Nevada, sort d'un massif montagneux très tourmenté, dont les premiers escarpements sont les collines vertes de TAlliambra et le Généralife, et qui se continue par des blocs de rochers dénudés et rougis. Entre les deux collines existe une ravine très étroite, la Cuesta de los Molinos, dans le fond de laquelle chante un petit ruisseau. En allant de Thôtel des Siete Suelos au Généralife, une pointe hors de la bonne route nous mettant sous les yeux un paysage de l'aspect le plus fantastique et plus imposant, nous tournons autour de TAlhambra et nous descendons le Ravin des Moulins avec l'intention d'aborder le Généralife par l'autre côté. Une route étroite descend rapidement avec des zigzags et des coudes brusques absolument inattendus, entre deux falaises colossales presque entièrement rouges sur lesquelles grimpent des bouquets d'arbres, des plantes de toutes sortes piquées de (leurs. Ces gigantesques falaises sont faites en partie de main d'homme : à gauche ce sont les tours de l'Alhambra plus ou moins ruinées, à droite c'est la colUne du Généralife soutenue dans le bas par d'anciennes substructions, murs de briques et de cailloux percés de trous qui semblent des entrées de souterrains obstrués.
Une grande arcade, une façon de petit pont, enjambe le ravin et laisse pendre au-dessus de la route des bouquets de feuillage et de longues lianes fleuries. La route en descendant devient plus fantastique, les tours et les remparts prodigieusement élevés développent sur la gauche leurs masses rouges, écrou-
lées ici, inlacles plus loin, couvertes de liaues par endroits. Nous passons au pied des tours des Infantes et de la Sultane, puis sous les énormes remparts de la Puerta de Hierro dominés par la haute tour de los Picos.
Ici le chemin est encore profondément encaissé ; tout en haut, la ligne de tours se continue enveloppée dans le feuillage, au-dessus des arbres gigantesques d'une sorte de parc presque vertical. Le petit ruisseau du ravin que nous avons toujours entendu sans le voir, caché qu'il est sous une voûte de broussailles, se met à bouillonner et fait tourner les aubes d*un moulin extraordinairement pittoresque, à demi caché dans les arbres, derrière un petit aqueduc aux arches moussues et vermoulues.
C'est l'endroit le plus merveilleux : la colline tourne et pardessus le moulin, par-dessus le Darro et les massifs d'arbres, se profile toute une face de TAlhambra, le côté du palais, c'est-àdire les murailles du Mirador de la reyna, de l'ancienne Mezquita, avec la tour de Comarès et celles del'Alcazaba.
A cet endroit, une heure ou deux d'extase. Nous avons pour compagnons, outre quelques reptiles amis ou ennemis de rhomme, un petit gitano de cinq ou six ans ayant pour tout vêtement et pour toute chaussure une simple chemise ; il est de la tète aux pieds d'une belle couleur de bronze pâle, avec cette particularité bizarre que ses cheveux sont du blond le plus clair.
Cet enfant nous ayant véritablement adoptés, nous lui causons un chagrin violent à notre départ. Mais le Généralife nous réclame, nous avons hâte de voir ses pavillons, ses galeries, ses
28t LES VIEILLES VILLES D'ESPAGNE.
cyprès géants sept ou huit fois centenaires, dont un s'appelle le cyprès de la Sultane, en souvenird'une certaine aventure, genre Watteau, arrivée sous ses branches à certaine sultane.
La route longeant le Darro conduit à la fontaine Avellana ou du Noisetier, au milieu de jardins semés de loin en loin de quelque jolie Carmen^ nom charmant qui désigne les maisons de campagne grenadines entourées de vignes. Mais le Géuéralife «st presque inabordable de ce côté où la colline est presque à pic, et après une lutte sérieuse avec la montagne, une escalade d'une demi-heure, il faut renoncer et regagner le vrai chemin de l'autre côté.
En savourant, sur la terrasse de Thôtel, un repos bien gagné, nous eûmes l'occasion de donner à l'Espagne une preuve de iiotre amour pour l'éducation populaire en général et pour l'étude des langues en particulier. Deux petits mendiants nous demandaient l'aumône : » unalimosna por Dios, — give me some money, — un sou, monsieur ! » Ils disaient ces trois phrases de trois langues difTérentes avec un talent vraiment remarquable. Mais lorsque nous priâmes ces deux polissons de nous demander l'aumône en allemand et eu italien, ils durent avouer leur ignorance. Nous crûmes de notre devoir de compléter leur éducation imparfaite, et alors, nous en haut sur la terrasse^ eux en bas sur la roule, nous fîmes consciencieusement notre devoir ^e professeurs, et eux leur devoir d'écoliers, et nous leur fîmes répéter la leçon jusqu'à ce qu'ils la connussent à fond.
Espérons qu'eux-mêmes ils feront des élèves, et que les petits mendiants de Grenade connaîtront désormais tout ce qu'ils «ont à savoir, de toutes les langues les plus généralement usitées
en Europe. Si nous avions eu le temps de faire faire des cartes de visite à Grenade, nous nous serions donné comme titre : professeurs de mendicité polyglotte. L'un de nos élèves d'ail-
Bordi dn Dtrro.
leurs n'est pas le premier venu, nous avons eu l'honneur d'enseigner l'allemand et l'italien au dis d'une des illustrations locales. Dire illustration n'est pas trop ; quand vous vous pro-
menez dans les allées qui environnent la tour de Boabdil, vous apercevez un grand gaillard, h la figure noire, aux yeux noirs, coiffé d'un sombrero à bordure de velours et à pompons de soie brillante et portant avec crânerie un costume de parfait contrabandista.
Ce trabucayre de mine farouche vous contemple en agitant sa barbe en broussaille et en roulant des yeux féroces ; il vous poursuit, vous regardez avec inquiétude le gros bâton qu^il tient h la main, et vous donneriez volontiers quelque chose pour trouver instantanément la porte de votre maison et pour y rentrer. Il vous aborde, vous êtes moins rassuré que jamais; il plonge la main dans la poche de sa veste, vous frémissez, et il tire de sa poche non la navaja que vous attendiez, mais une photographie, vous la met sous le nez, et vous dit soit en espagnol, soit en anglais, soit en français : « Monsieur, c'est 2 francs. » Si vous n'avez pas d'amour propre mal placé, vous donnez vos 2 francs, en attendant la suite de l'aventure, trop heureux d'en être quitte pour quarante sous ; alors il vous remet la photographie et continue son chemin.
Quand vous vous retrouvez parmi les personnes qui peuvent vous renseigner, vous leur faites part de vos terreurs^ et vous leur montrez le portrait du trabucayre ; alors elles vous disent : — Tiens, vous avez acheté le portrait du modèle de Fortuny.
Cet homme sinistre et si bien mis est simplement l'ancien modèle que Fortuny employait pendant les quelques années qu'il a passées à Grenade. Depuis la mort du grand peintre il a trouvé ce moyen ingénieux de gagner sa vie, en vendant son portrait aux étrangers.
Eh bien, Fun de nos élèves n'était ni plus ni moins que le propre fils de cet homme illustre, de -ce Maure pur sang, vêtu comme un parfait Espagnol d'opéra comique.
Tout en regrettant de n'être pas né gitano du Sacro-Monte, il faut se décider à quitter Grenade. A l'heure fatale notre chagrin est aussi vif que celui de Boabdil, cependant les places étant retenues dans la diligence de Jaen qui doit nous faire rejoindre la ligne ferrée d'Andalousie, à Menjibar» entre Cordoue et la Sierra-Morena, il n'y a pas moyen de reculer. Nous quittons le bois de l'Alhambra à la première aurore, vers quatre heures du matin, après un dernier regard vers les tours dont les créneaux rougis par les premiers rayons du soleil semblent sortir d'un bain de rosée.
Nous prenons place sur le siège de la voiture de Jaen, édifice enlevé avec un bruit d'enfer par huit mules enragées, que fait voler un petit postillon qui va faire ses '30 lieues au galop, avec deux tomates et un petit verre d'aguardiente pour toute nourriture.
Nous traversons les faubourgs de Grenade non encore éveillés, et nous entrons dans la Véga, la campagne où les villas entourées d'immenses murs de roses se succèdent des deux côtés de la route. Mais bientôt, sauf une ferme de loin en loin, nous ne voyous plus que des prés et des champs; au bout d'une heure de route, les fermes disparaissent et nous sommes en plein désert. Jusqu'à Jaen, à 28 lieues, nous ne rencontrerons que Campillos, village pauvre et triste, où nous ne trouverons que de l'eau et des gendarmes, — ce qui donnerait raison à la chanson :
Sous le beau ciel de l'Espagne, Sans boire dI manger Voyager !
si nous n'avioos pris nos précautions.
Ni habilaut, ni habilalion, ni chentia de traverse. Pas d'autres êtres humains sur la roule que les canlonoiers travaillant
avec uoe carabine à portée de la main, et tous les 5 ou 6 kilomètres, deux gendarmes en travers du chemia. Jusqu'à Jaeo, nous comptons seize relais de gendarmes, ce qui fait trentedeux carabines sur la roule sans compter celles des cantonniers. C'est toute notre distraction, avec les cris de nos conducteurs.
Grenado. — Citerne Dib-Taubl.
qui prodiguent à leurs mules tour à tour les noms les plus doux et les injures les plus graves, pour les faire marcher plus vite, en accentuant leurs discours par des volées de cailloux dont ils font provision à chaque relais.
Il nous souvient surtout d'une mule appelée Serrana (monta* gnarde), d'une nommée Cordobèse, deux grosses lourdes qui égosillaient le mayoral, notre conducteur en chef, et attrapaient sans trêve des volées de coups de fouet libéralement distribuées par le'zagal, le second conducteur. Après le désert plat vint la montagne déserte, ici le paysage est d'une sauvagerie qui rappelle la Sierra-Morena ; le chemin est taillé dans le roc, et tout le long de la route une rivière torrentueuse coule en grondant sur un lit de grosses pierres.
La route se resserre en un défilé étroit entre de grandes roches à pic ; on sort ici de la province de Grenade pour entrer dans celle de Jaen.
A un certain endroit, des blocs de rocher sont tombés, la route est défoncée, nous devons passer la rivière à gué. Les mules, de bon ou de mauvais gré, solidement maintenues par leur postillon d'ailleurs, poseut le pied sur le cailloutis rond en travers du courant rapide, et voici notre voiture enfoncée dans l'eau jusqu'à la hauteur de Tessieu. Un peu plus loin, même passage à gué. Cette fois les mules ont pris goût à la chose, et sautent gaillardement à Teau.
Nous reprenons le chemin de la montagne, et enfin nous arrivons devant Jaen dont la campagne est en ce moment dévorée par des armées de sauterelles qui couvrent littéralement la route. La diligence traversant les corps d'armée en écrase des milliers,
S9â LES VIEILLES VILLES D'ESPAGNE.
mais il y en a toujours. Au pont de Jaen, ou creuse de grands trous dans le lit de la rivière pour enterrer celles que l'on ra-
Oq nous avait promis deux heures de repos à Jaen, malheureusement elles furent, par suite d'un retard, réduites à une petite demi-heure ; nous ne pûmes donc voir de Jaen que la grande place, l'église et l'antique Castillo qui couronne une montagne pelée au-dessus de la ville.
Puis, courant d'une' vitesse stupéfiante sur une roule plate, la diligence nous entraîne au seio d'un tourbillon de poussière jusqu'à MeDJibar, où nous devons attendre le train pour la Sierra-Moreua et pour Murcie.
UuerU de Harcie.