CHAPITRE TROISIÈME
Les pulgadores de Burgos. — Anes et paysans. — Splendeurs de la cathédrale. —L'arc Santa Maria. — La cartuja de Miraflorès. — La casa del Cordon.
A la sortie de Vitoria, notre premier regard fut pour les grandes prairies montagneuses où se déroula le dernier épisode de l'occupation française, le désastre de Vitoria, terrible dénoûment du drame de (lamme et de sang, dont les principaux actes s'appellent de ces titres flamboyants : défense de Saragosse, deux de Mai, massacre de Badajoz, capitulation de Baylen.
Entre tous les événements de cette journée de Vitoria, nous ne nous souvenions que de Tbistoire, lue récemment, d'une
pauvre cantinière enveloppée dans la déroute, et fuyant à travers les marais en traînant péniblement son cheval par la bride Pressée parTennemi, jetée avec sa charrette de fossé en fossé, elle finit par rester enfoncée dans la vase sans pouvoir se dégager, et les soldats débandés qui battaient en retraite en faisant le coup de feu, serrés de trop près pour la secourir, ne purent passer eux-mêmes qu'en appuyant quelques planches sur ses épaules.
Un peu plus loin, autres souvenirs militaires plus récents. La voie pénètre dans un pays accidenté, couvert de hauts rochers et de futaies, où, dans ces dernières années, les carlistes bataillèrent longtemps. On nous montre au sommet d'une colline rocailleuse, haute et très escarpée, une tour et des restes de travaux de défense des carlistes; cette colline, position très importante et bien défendue, fut escaladée sous un feu violent, par une charge de la cavalerie libérale, tour de force fantastique qui coûta une centaine d'hommes tombés avec leurs chevaux dans l'escalade et brisés sur les rochers.
La végétation disparaît, le paysage n'offre plus que des pierres grises et des roches nues. Plus de villages. Un vieux couvent se rencontre seul au passage, c'est le monastère abandonné de Bugedo, un grand bâtiment forteresse couleur de roche brûlée élevé sur un terrain absolument pelé que dominent des sommets do collines en dents de scie^ Les portes et les fenêtres sont murées ou démolies, tout est morne et désert, paysage et couvent, il n'y a de vivant à perte de vue, qu'un âne broutant les rares herbes du cloître au pied de la tour.
A l'horizon des fantômes de montagnes apparaissent, der-
Bargoa. — Au pied de U Cathédrale.
rière lesquels d'autres fautâmes dentelés, couleur aile d'hirondelle, se distinguent plus vagues ; nous approchons de la Sierra de Ono, ou plutôt la Sierra de Oflo se rapproche rapidement, resserrant dans un défilé que nousdevons traverser, ses énormes rochers aux formes étranges, hérissés, pointus, sans végétation
Burgof . — Porte Sinta Uari*.
aucune, absolument semblables à deux rangées de canines, crocs et chicots formidables, r&teliers gigantesques prêts à tout dévorer.
Dans ce déBlé un petit rio torrentueux coule côte à côte avec le chemin de fer jusqu'à la sortie, gardée par Pancorbo, un gros bourg h tournure originale assis sur les derniers chicots de la Sierra, et remarquable par sa porte pittoresque ou-
verte au bout d'un petit pont jeté sur le ravin. Pancorbo est la porte de la vieille Gastille, à partir de là, la ligne va côtoyer continuellement la route de Madrid, toujours sillonnée de mulets et de muletiers.
Enfin voici Burgos ; nous ne serions pas prévenus que, dès la sortie de la gare, nous nous apercevrions bien que nous sommes dans la capitale de la vieille Castille. Jamais plus beaux manteaux n'ont été portés avec une fierté plus castillane, par de plus superbes mendiants I Us sont là une douzaine devant la gare, à humilier les pauvres voyageurs par la façon toute royale dont ils se drapent dans leurs capes. Ces mousquetaires dans la détresse sont bien nombreux^ tous les coins de rue, le pont, là porte Santa Maria en sont garnis.
Le temps de rouler en omnibus et nous sommes fixés: Burgos n'a pas dégénéré, des mendiants aussi remarquables ne sauraient habiter une ville ordinaire ; aussi avant de parler de la cité qui les abrite, devons-nous payer un juste tribut d'admiration à cette intéressante partie de la population.
Désireux de reconnaître l'hospitalité espagnole en enrichissant le dictionnaire national d'un mot nouveau, dont le besoin se faisait vivement sentir d'ailleurs, nous dédions à la ville de Burgos, le mot Pulgadores, substantif harmonieux et expressif, tiré du TadicûPu/ffoSj puce.
L'Espagne, il faut le dire, ne mérite plus son antique répuation sous le rapport de lapulgas, cet insecte y est rare; mais Burgos, capitale de la Vieille Gastille, ville héroïque d'où sortirent le Cid Gampéador et tant de vaillants conquistadores, Burgos seule cultive encore la Pulgas avec quelque succès.
I-* voyageur s'cd aperçoit dès son entrée en ville, de tous côlés surgissent des hommes extraordinaires, drapés dans de merveilleux manteaux couleur pain d'épice, coiffés de grands
Eitérlear de la Chapelle du Conndtabla.
chapeaux vénérables et défoncés, des hommes enfm qui seml)leDt échappés des fantastiques cours des miracles de Callot. Les manteaux troués et frangés de la manière la plus artistique sont portés avec une grâce et une désinvolture que rien
ne peut rendre, tantôt élégamment jetés sur l'épaule et découvrant des jambes pittoresques entourées de ficelles, ettantôt remontés par-dessus le nez jusque sous les yeux que protège Tombre du chapeau, en manière de strict incognito. Ces messieurs sont des Pulgadores, la renommée de Burgos. Leur industrie est la mendicité, il parait qu'elle n'est plus aussi florissante qu'autrefois^ mais enfin ce qu'il en reste suffit encore pour donner une haute idée de la ville à l'étranger.
Ils travaillent toute la journée, dans les rues, sur les ponts, sous les portes, et même aussi le soir dans les rues écartées, mais ce genre d'opérations est un travail d'extra auquel se livrent les moins paresseux ou les plus chargés de famille. Dans ce travail nocturne au lieu de laisser le client se fatiguer à fouiller dans ses poches lui-même, les Pulgadores prennent toute la peine pour eux, ils explorent les poches de leurs propres mains et ne craignent pas de se charger ainsi des vêtements parfois très lourds de leur clientèle.
Les meilleures places de Pulgadores, celles qui doivent s'acheter comme des charges d'agents de change à Paris, sont celles de mendiants de la cathédrale. Cela reste dans les familles et se transmet de père en fils ou de mère en fille ; un jeune homme né dans une famille de Pulgadores de la cathédrale est sûr de son avenir, une fois son éducation terminée, sa place est toute prête. Dans nos temps incertains et tourmentés, cela est très rare et mérite d'être signalé.
Aussi combien ces mendiants assermentés de la cathédrale sont-ils supérieurs à leurs collègues de la rue 1 Couchés sous les porches, allongés sur les escaliers, embusqués dans Tombre
des colonnes, on les prendrait pour des statues sculptées avec un art merveilleux par Alonzo Cano ou Berruguete. Il n'y a pas à dire quand on croit avoir découvert le plus loqueteux des loqueteux, il en arrive un autre encore plus magnifiquement grand Goërse, roi des taupins, empereur des truands de la cour des miracles I
En route, un Espagnol nous avait dit non sans orgueil : « Les plus beaux mendiants de l'Espagne sont à Burgos ! »
Il avait bien raison I Les costumes de ces pulgadores son tellement admirables qu'ils ne sauraient être l'œuvre du hasard et du temps. Lautre racontait qu'il avait connu jadis un individu qui s'intitulait /aiV/^t/rjDOt/r^m^^^ parce qu^il fournissait les quadrumanes, ornement des orgues de Barbarie ; le nombre des tailleurs est tel à Burgos qu'il y a lieu de supposer que plusieurs de ces artistes éminents exercent la profession de tailleurs pour mendiants.
S'il avait été possible d'approcher le vieux Mariano, l'un des princes de ces truands, sans se faire dévorer parles insectes de sa suite, on eût probablement constaté que son manteau était signé, car c'est, nous le jurons, une œuvre d'art de premier ordre qui, — placée sous verre bien entendu, — pourrait figurer avec avantage dans un musée.
Trois choses dominent à Burgos, les Pulgadores, la cathédrale et les ânes. La cathédrale nous la verrons; des Pulgadores nous venons de parler sans épuiser notre admiration.
Qu'ils sont donc superbes! Cependant un scrupule nous revient : nous avons oublié de semer notre description de points d'exclamation bien mérités. Que les personnes qui n'ont pas
encore vu Burgos et ses Pulgadores se rassurent; TinstitutioD, bien que sur la pente de la décadence, ne périra pas de sitôt ; notre siècle désenchanteur ne les emportera pas, comme tant d'autres belles choses ; car nous avons vu les générations nouvelles, les Pulgadores de l'avenir, se préparer par de sérieuses études, à enlrer dans la carrière lorsque leurs pères n'y seront plus.
Quant aux sympathiques ânes de Burgos, ils sont aussi nombreux que les Pulgadores. — Et gentils, et sages, et convenables avec les étrangers ! Il y en avait partout, sur les places, dans toutes les rues et jusque dans les maisons, les uns grands et maigres, les autres gros et gras, beaucoup de tout petits qui n'en portaient pas moins leur homme et leurs deux sacs de blé. — Il est vrai que leur bonne conduite est récompensée par des distinctions honorifiques dont ils sont très fiers, c'est-à-dire par des pompons et des sonnettes qui les posent considérablement aux yeux des peintres.
Dans certaines rues, les ânes de la campagne et leurs patrons se faisaient fraternellement barbifier côte à côte. L'homme s'était livré au rasoir du peluquero pendant que sur le pas de la porte l'âne passait entre les mains du tondeur, véritable artiste qui dessine avec des réserves de poils, de capricieuses arabesques sur le dos de la bête.
Tms les ânes de Burgos furent charmants pour nous, un seul excepté que nous rencontrâmes vers le soir dans une rue déserte et très étroite; il marcha longtemps devant nous sans consentir jamais à nous laisser passer, ce qui, en notre qualité d'étrangers, nous était bien dû pourtant.
Porte de I* Cau del Cordon.
Nous eûmes un inslant d'alarme, craignant pour nos poches d'avoir affaire à un âne de grand chemin ; mais nous \lmes à la fin qu'il n'avait aucune mauvaise intention et que c'était seulement la morgue espagnole qui l'empêchait de nous céder le pas.
Cette vieille cité de Burgos possède une imposante entrée. La gare étant hors de la ville dans le faubourg de Yéga, on arrive par de belles promenades jusque sur les bords de TArlanzoQ, rivière plus large que connue, coupée de bancs de sable sur lesquels se sont installées de nombreuses blanchisseuses à jupons rouges qu'accompagnent naturellement les soldats également nombreux qui leur font la cour.
Burgos est de l'autre côté ; sur la rive s'étend une suite ininterrompue de maisons peintes de couleurs claires, piquées de toiles blanches aux fenêtres, égayées par de la verdure aux balcons ou par des coups de soleil sur les vitres des miradors ; Burgos gai, cela semble étrange, mais la masse sombre de la grande cathédrale gothique s'élevant au-dessus des toits vient donner un peu d'austérité au tableau. La cathédrale comme un colossal hérisson de pierre, dresse des centaines d'aiguilles dans le ciel ; de grosses tours, énormes, massives et pourtant aériennes, s'élancent d'un vigoureux jet au-dessus du portail et du transept, et tout l'immense édifice déchiqueté de mille sculptures se détache en noir sur des collines grises, pelées et surmontées de fortifications qui dominent la ville.
Au bout du vieux pont de l'Arlanzon^ l'entrée de la ville est gardée par une porte du plus bel effet ; c'est un arc de triomphe, mais un arc de triomphe pratiqué dans un petit donjon féodal
flanqué de tours et coiiTé de tourelles à créneaux; l'ensemble est très ornementé ; au-dessus de la voûte basse et sombre de la porte se dessine une fagade triomphale dans le style de la Renaissance, couronnée d'une balustrade et encadrant de ses colonnettes six niches occupées par six belles statues, parmi
lesquelles celles de Fernaa Gonzalo, fondateur du comté de Castille, du Cid et de Charles-Quint.
Cette porte, élevée en l'honneur de Charles-Quint, s'appelle l'arco de Santa Maria.
L'après-midi était fortement avancée quaad nous passâmes sous la porte Santa Maria ; néanmoins après avoir fait conoaissance avec notre hôtellerie, légèrement posadesque et empreinte d'une certaine couleur, nous courûmes aussitôt vers la cathédrale, centre d'opérations des aimables pulgadores.
Ilétait bien lard, la nuit envahissait déjà l'église, voirdeveout
impossible, naais on pouvait deviuer. Quelles immensités sombres, quels abîmes de noir ouverts sur les bas-côtés I Tout était mystérieux et vague, les hautes colonnes éclairées par endroits de taches blafardes perdaient leur sommet dans la nuit, les chapelles étaient des gouffres peuplés de figures imposantes, couchées ou agenouillées, enfin les hautes grilles de fer du chœur semblaient harrer un antre formidable au fond duquel flamboyaient quelques lueurs de vitraux.
Dtns le Faubourg.
Les milliers de figures entrevues ou devinées au pied des colonnes, au fond des chapelles sont des statues priant dans l'ombre, sauf quelques-unes, mendiants endormis ou dévotes attardées au pied d'un autel, qui ne troublaient aucunement le silence absolu et solennel de la nef.
Ce soir-là pour revenir un peu au monde des vivants, nous nous enfonçâmes dans les petites rues autour de l'église. Nous étions bien tombés; derrière lacathédrale commence le faubourg des gitanos, un quartier peu recommandable, aux rues escar-
pées, aux cahutes de pierres sèches, aux maisons tombant en décrépitude, habitées par une population délicieuse comme pittoresque et laisser-aller, mais assez désagréable à fréquenter le soir.
Ce faubourg délabré nous conduisit à la colline du vieux château, pelée et poussiéreuse, jusqu'au pied de remparts ruinés qui montent en ligne vers la citadelle. Ces vieilles fortifications, coupées de distance en distance par des tours carrées à demi écroulées , ces murailles ébrèchées, doivent dater de Fernan Gonzalo et des temps où Burgos^ sentinelle avancée des royaumes chrétiens du nord-ouest, soutenait contre les Maures des luttes formidables et voyait se former autour de ses murailles la Castille, territoire de défense couvert de castillos, forteresses ou châteaux qui lui donnèrent son nom.
En bas, à l'extrémité de la ligne de tours, s'ouvre une vieille porte à l'arc purement arabe, premier échantillon de toutes celles que nous devions voir.
Faire un petit croquis de la colline n'était pas facile, les aimables gitanos s'amusant à nous jeter des cailloux. La chose fut plus commode le lendemain quand nous revînmes en plein soleil ; ces messieurs dormaient dans les coins à Fombre, il n'y avait d'éveillé dans tout le quartier que les femmes et les chiens. Ces femmes, jeunes ou vieilles, également échevelées, assises en rond par terre, causaient d'une manière furibonde, et les chiens vaquaient à leurs occupations ordinaires, qui sont de chercher lamentablement derrière tous les tas de pierres, des os à ronger pour se nourrir autrement qu'en imagination et, entre deux os, d'aboyer après les étrangers non déloquetés. Sur la
colline des ânes broutaient soUtairement et Ton n'apercevait hors des murailles que des muletiers en route ou buvant dans des posadas peu engageantes avec les mulets à la porte. Et toujours^ au loin les cimes de la Sierra, tachées de neige.
La première visite du lendemain fut pour la cathédrale. Quel écrasement dès les premiers pas dans l'abtme entrevu la veille ! Immense, stupéfiante, elle surpasse tout ce que Timagination peut concevoir, c'est l'église d'un autre monde, plus grand, plus beau, plus fort que' le nôtre, une cathédrale bâtie par des génies pour des géants. Chaque chapelle est une église du gothique le plus fleuri qui soit au monde, occupée par une armée de statues debout ou couchées sur des tombeaux ou dans de grandes niches ourlées d'une dentelle de pierre invraisemblable.
Les splendeurs incomparables de la cathédrale de Burgos, vues d'ensemble, ne sauraient être décrites, il faudrait les chanter: tout ce que l'on peut faire, c'est une énumération des principales beautés, restées dans l'œil et dans la mémoire, des merveilles amoncelées partout. Les piliers, supportant les voûtes du dôme, sont gros comme des tours et sculptés aussi délicatement que des ivoires; au milieu de la nef principale, entourée d'une colossale grille de fer et garnie de petites chaires à prêcher en cuivre suspendues aux colonnes comme des cassolettes, se trouve le chœur avec sa garniture de stalles de chanoines, couvertes de sculptures fabuleusement touffues qui demanderaient à elles seules une journée pour être examinées dans tous leurs détails, sérieux ou fantaisistes, religieux ou bouffons.
Autour du chœur se déroule une grande passion sculptée par Philippe de Bourgogne, qui travailla longtemps à la cathédrale avec d'autres artistes bourguignons, ainsi qu'on peut le voir surtout dans les chapelles, dont le style rappelle beaucoup l'église de Brou en Bourgogne.
Chaque chapelle est à examiner détail par détail, on va de l'une à l'autre, d'étonnements en étonnements; il y a la chapelle de Santa Anna, la chapelle de Santiago, la chapelle de San Enrique, les chapelles de la Yisitatioui de la Présentation, de Santa Técla, etc.; mais il n'en est pas deux qui se ressemblent, dans toutes s'élèvent de merveilleux retables d'autel, des statues, des tombeaux admirables. La capilla de Santa Técla, à gauche de l'entrée, fait exception, c'est encore une merveille, mais une merveille de mauvais goût du dix-huitième siècle, une chapelle rose comme un boudoir, ornée d'un autel tout en or.
Son pendant de l'autre côté est moins aimable, c'est une sombre et petite chapelle dont le principal ornement est au fond d'un autel vitré, un terrible Christ fait d'une peau humaine rembourrée, objet sans doute d'une dévotion particuUère, car une foule de fidèles sont en prières à l'entrée.
La plus belle de toutes ces chapelles est la capilla del Condestable, séparée de l'église par une splendide grille de fer; cette chapelle est du quinzième siècle, elle est occupée par les sépultures delà famille du connétable de Cas tille, don Pedro Hernandez de Velasco. Au milieu s'élèvent deux tombeaux fouillés et fleuris sur lesquels sont couchées les statues du connétable et de sa femme, dona Mencia de Mendoza ; sur les murailles se déta-
LES VIEILLES VILLES D'ESPAGNE. 5i
chent des blasons gigantesques soutenus par des figures de chevaliers et de dames et s'ouvrent de grandes niches sculptées occupées par d'autres statues couchées.
Des chants résonnaient au fond de la cathédrale dans une chapelle obscure, pleine d'une foule confuse où l'œil distinguait à peine les hommes d'avec les statues. C'était un enterrement. Rien de plus dramatique : tout en haut la rosace, bouchée par une grande draperie rouge, donne une touche de lumière sanglante, auprès de laquelle les lueurs des cierges semblent des étincelles blafardes ; dans le fond s'étendent des obscurités fourmillantes de sculptures.
L'assistance est à genoux sur les dalles, tout le monde tenant un gros cierge à poignée. De loin en loin, de Tombre des colonnes, surgit une main qui demande l'aumône avec la rigidité de la pierre.
En quittant la cathédrale, fatigués, harassés par une admiration continue, voici encore qu'une autre série de merveilles nous sollicite. Il faut du courage pour tout remettre à d'autres visites, et nous nous arrachons à la contemplation d'un splendide escalier à rampe sculptée, sur laquelle s'allongent des chimères crochues.
Et nous n'avons pas vu le Cofre del Cid. Fatal oubli ; c'est dans la salle du Chapitre, à côté des tombeaux illustres, que se conserve pieusement la fameuse malle du héros; qui sait si ce n'est point de là que \ient la tradition par laquelle les emballeurs fabriquent tous des cercueils. La légende rapporte que le Cid manquant d'argent entassa des pierres et de la ferraille dans cette caisse et dans plusieurs autres, et, les disant pleines
de son argenterie, les donna en gage contre une forte somme à des juifs beaucoup plus confiants que nos modernes montsde-piété. En dépit de la vénération, que chacun doit professer pour le grand capitaine, il nous sembla que ce procédé, que les gens du onzième siècle pouvaient appeler une bonne farce, serait dans notre siècle, qui a perdu la notion du respect, tout autrement qualifié, et que c'est au greffe du tribunal de commerce et non dans des cathédrales, que de nos jours on recueillerait ce fameux coffre.
L'extérieur de la cathédrale est aussi remarquable que Tintérieur en est imposant. Cette merveille de Burgos n'est heureusement pas isolée comme nos pauvres églises trop restaurées, qui bien grattées, bien nettoyées, semblent servies sur un plateau pour la plus grande joie des municipalités éprises de la ligne droite, et qui perdent tant à n'avoir plus la ceinture de bicoques accroupies à leur ombre.
La cathédrale de Burgos est dans une situation très accidentée, enfermée dans un fouillis désordonné de maisons qu'elle domine de toute sa taille majestueuse. Sur une petite place à mi-côte s*ouvre le grand portail flanqué de deux tours robustes ressemblant assez à celles de Notre-Dame de Paris, mais plus ouvragées et surmontées de pyramides tout à fait à jour, découpées de rosaces légères ouvertes les unes au-dessus des autres.
Plus loin, au centre des bras de la croix formée par l'église, s'élève une tour un peu plus basse, non couronnée d'un clocher pyramidal, mais couverte de sculptures, percée de fenêtres d^ua style plus fleuri et terminée par une galerie de fines aiguilles.
Sur le côté droit, les maisons se pressent et s'accrochent à la cathédrale elle-même; il y a toute une rue formée de petites boutiques adossées à l'église e( ouvertes chacune dans un très large arc ogival.
Un grand escalier, donnant sur cette rue, monte entre les maisons au portail de la Pellegrîa. C'est un tableau tout faif, très pittoresque et très coloré avec des premiers plans à la
Calloi, car sur toutes les marches de Tescalier sont étages, formant la haie, des groupes de mendiants à manteaux fantastiques ; quand on monte à l'église par ce chemin, on a l'air d'un général qui passe une revue, — d'une armée en bien mauvaise tenue, il est vrai.
La chapelle du connétable, si belle et si fleurie à l'intérieur, est d'un grand caractère aussi au dehors. Les murailles sont couvertes de sculptures ; petites fenêtres délicatement travaillées,
statues dans des niches, grands lioos héraldiques, encadrements de broderie de pierre, remplis par de grands écussons que soutiennent des hommes d'armes.
En tournant autour de la cathédrale, nous eûmes la bonne fortune de rencontrer la procession des Rogations. A toutes les fenêtres des maisons flottaient des draperies de toutes les couleurs, des espèces de couvre-lits à franges et à broderies; le cortège, assez restreint, était joli ; en tête marchaient les prêtres avec les dais rouges et les bannières, des massiers en costume du moyen âge^ pourpoints violets et fraises, puis des femmes en longs voiles noirs, quelques paysans du marché, et .les inévitables pauvres, gens d'une grande dévotion, très carlistes en politique et qui regrettent le temps des couvents et des distributions de soupes, temps heureux où Ton n'avait h mendier que pour ses menus plaisirs.
Les vieilles maisons patriciennes ne sont pas rares à Burgos ; au premier rang il faut citer la Casa del Cordon, la maison de ce connétable de Velasco, qui, mort, est encore si bien logé dans la splendide chapelle de la cathédrale.
La Casa del Cordon, située au centre delà ville, est un palais forliflé du quinzième siècle, défendu par de hautes tours aux créneaux fantastiques figurant des lions et autres animaux. Tout ce que l'on peut voir est une très belle cour à arcades; on ne peut visiter les appartements et les tours, car le palais est maintenant une caserne et renferme les bureaux de l'administration militaire.
Le nom de Casa del Cordon lui vient d'un immense cordon d'un ordre de chevalerie sculpté dans la muraille, et formant
au-dessus de la grande porte, un fronton triangulaire rempli par des armoiries et par des inscriptions gothiques. Ces ornements, complétés par deux guérites rondes à raies blanches et bleues avec un factionnaire devant, donnent à la vieille porte un aspect bien caractéristique.
L'un de nous la dessinait pendant que l'autre s'en allait paresseusement regarder passer les ânes et les paysans sur le pont. Le croquis fut une œuvre héroïque accomplie avec quelques mendiants sur le dos dont le plus encombrant et le plus bavard était un certain gaillard à manteau superlativement troué ; pris sans doute d'un goût subit pour les beaux-arts, il nous avait voué une amitié particulière et nous offrait de nous
accompagner partout pour nous porter notre album. Heureusement une écuelle de soupe apportée par la Providence sous
les traits d'un guerrier de la caserne nous permit de rentrer en
possession de notre parasol qu'il tenait déjà, et de nous esquiver
sans lui.
A ce moment, î autre revenait d'une petite promenade d'exploration; il avait vu le marché au charbon et il en rapportait l'impression suivante :
Des encombrements d'ânes chargés d'une façon bizarre, les uns ayant, pendus à leurs bâts, d'immenses filets de sparterie gonflés de ramures carbonisées, les autres, ayant à droite et à gauche des sortes de qrochets, à la façon des crochets de portefaix, remplis de la même marchandise. Les fardeaux étaient de chaque côté presque aussi volumineux que les ânes euxmêmes, les reins des pauvres bêtes plient^ sous un poids qui. peut être le double du leur. Derrière chaque bêle un paysan
chaussé de sandales de peau de chèvre, coiffé d'un bicorne de peau de mouton ciré, vêtu d'une veste s'arrélant aux reins, d'une culotte courte fendue sur le côté et s'ajustant à des
chausses de laioe, marche d'ua pas traînant; des housses en peau de ch&vre attachées comme des tabliers sur chaque jambe les empêchent de plier les genoux. Leur démarche, repliée et
pour ainsi dire, légèrement accroupie, cette allure fatiguée, la lenteur des gestes et la savaterie particulière aux paysans espagnols, leur donnent une silhouette qui complète Taspect
LES VIEILLES VILLES D'ESPAGNE- j7
du mouvement érein(é de leur àue. Malgré cela l'homme conserve son aspect fier, et la bète, sa tournure douce.
Tous ces ftnes, tous ces âniers, toutes ces charges de charbon, arrivaient sur une grande place carrée, bordant la grande
Un coin de U plau Htyor.
roule; on déchargeait les bfites, on mettait les marchandises en tas et les baudets étaient laissés Ubres; alors on les voyait se réunir par groupes, comme s'ils avaient été eux-mêmes des paysans, causant entre eux un jour de marché. Quant aux charbonniers, ils se dispersaient dans la ville, si bien que, pour
quelques centaines de paires de longues oreilles, ce pouvait compter quelques hommes seulement. On eût dit en vérité que c'étaient les Anes, et dod les paysans, qui étaient venus là pour faire leurs afTaires, et que quelques-uns d'entre eux avaient amené leurs charbonniers. De temps en temps, on entendait de grandes lamentations, dans le mode «hi han » ! « hi han n I Notre connaissance de la langue espagnole n'allant point à beaucoup près au delà de l'espagnol humain, force nous fut de
supposer que ces lamentations en castillan asinesque venaient de l'absence complète d'aucune espèce d'acheteur.
Au fond de la place, dont toutes les maisons ont l'aspect le plus sévère, on lisait, peint en lettres gigantesques sur une façade, ce seul mol « Fotografo » . Pour qui ce photographe avaitil placé son établissement là ?
Les vieilles demeures seigneuriales ne sont pas rares dans la capitale de la Vieille-Castille ; certaines maisons, sans être monumentales comme la Casa del Cordon, ornent quelques rues
antiques de leurs façades écussonnées, un peu branlantes, un peu décrépites, mais dont toutes les pierres semblent encore regarder le passant avec toute la fierté d'un hidalgo.
La maison du Cid n'existe plus, bien entendu, mais la place y est toujours ; un petit monument y a été élevé au siècle dernier à la mémoire de l'époux de Chimène. Un simple fût de colonne avec un écusson. Les cendres du héros et celles de Chimène sont à l'hôtel de ville ; elles ont été apportées du monastère de San Pedro de Cardena, voisin de Burgos, oti sont encore les tombeaux du père, de la mère, du (ils et des fîUes du grand chevalier. Le Cid étant mort en 1099 dans Valence, sa conquête, la ville fut pendant deux ans défendue contre les Maures par doua Chimène ; enfin les chrétiens, sur le point d'être forcés, voulurent enlever aux vainqueurs la dépouille du héros pour la rapporter en Castille; ils attachèrent son cadavre embaumé, armé de toutes pièces, sur son cheval de bataille Babieca, ils lui mirent à la main son épée Tizona, élevèrent sa bannière et grâce à ces enseignes redoutées firent leur trouée parmi les assiégeants. Le cheval Babieca obtint aussi les honneurs de San Pedro, il fut enterré devant le portail deTéglise où reposait son maître.
Le jour du marché fait de Burgos un fouillis très amusant de mulets, d'ânes, de paysans et de paysannes. Le marché se tient sur la plaza Mayor, avec des annexes sur des petites places environnantes.
La plaza Mayor est entourée de maisons uniformes bâties sur arcades, peintes de toutes les couleurs et égayées par une multitude de grands rideaux multicolores, couvrant tous les balcons.
eo LES VIEILLES VILLES D'ESPAGNE.
Le marché, abrité sous de larges parasols carrés, se tient autour de la statue du roi Charles IIl, porteur d'un nez trop
bourbonien, qui par ses dimensioDs exagérées doit éviter l'usage du parasol à deux ou trois marchandes.
Dans les coins, des troupes d'ânes sont abandonnés en
liberté, la tète courbée attachée par une corde à l'one des pattes de devant. Les costumes sont tr&s variés ; les plus pittoresques de ces paysans étaient de vieux bergers coiffés d'un
bonnet fourré presque pointu, vêtus de petites vestes à revers Doirs et collet relevé, de culottes marron protégées au-dessus des jambières par des housses en peau de chèvre attachées à la ceinture, braves gens à face rissolée par le soleil, au menton
rasé, mais encore garni d'une végétation courte et rude comme mie vieille brosse.
Parmi toutes les figures aperçues en ce jour de marché, défilant sur le pont ou stationnant sur les places, la palme ap< partient à un pauvre diable qui voyageait les mains liées, entre quatre gendarmes à cheval. C'était le type absolu du vieux vagabond, blanchi dans la misère de ces campagnes
poudreuses. Celui-là avait du style ; ahuri comme un animal pris au piège, il semblait ne lui être resté que Tinstinct de se tenir toujours le plus loin possible des gendarmes. Ceux-ci le ramenaient au centre avec les croupes de leurs chevaux, mais rinstant d'après il s'écartait encore.
Ses vêtements n'étaient que les ruines d'un de ces costumes de paysans déjà si rapiécés. A ce propos il faut noter le goût artistique avec lequel on raccommode les pantalons dans le nord de l'Espagne. Les pièces servent à la décoration; au lieu de vulgaires carrés d'étoffe d'une couleur à peu près assortie, comme les pièces qui émaillent les vêtements de nos paysans sans poésie, ce sont des étoiles, des ornements d'une couleur franchement différente, que les Espagnols appliquent aux endroits fatigués, aux fonds, aux genoux, avec des rappels sur les côtés et dans le bas. Et vraiment le vêtement ainsi étoile est plus beau que neuf.
Burgos possède quelques promenades sur les bords de l'Arlanzon. La promenade de l'Espolon, située près de l'arc de Sauta-Maria, est ornée de quelques statues de guerriers et de rois dans le goût troubadour du siècle dernier. Les plus jolies promenades sont dans le faubourg de l'autre côté de la rivière. Sous les arbres, la garnison faisait l'exercice; à dislance les pantalons rouges et les tuniques bleues font penser aux troupes françaises. Comme tenue et comme propreté, les régiments espagnols sont vraiment admirables, l'uniforme est joli et très galonné, les officiers surtout sont couverts de trèfles d'or sur les manches*
L'accessoire obligé d'un séjour à Burgos est une visite à la
célèbre chartreuse de Miraflores, située à une petite lieue de la ville sur une hauteur. Avec des voyageurs de notre posada nous frétons un omnibus pour nous y transporter. Le voyage n'est pas long. En route, un de nos compagnons, natif de T Auvergne, établi depuis trente ans en Espagne, nous raconte l'histoire de ses mules. Ah I L'une de ces mules surtout valait son pesant d'or, et il en avait souvent refusé bien de l'argent ; elle n'était pas jeune, elle n'était pas belle, mais elle possédait une qualité plus précieuse pour son propriétaire que la beauté et la jeunesse, elle sentait les voleurs à cinquante mètres ! Avec elle on pouvait voyager de nuit, grâce à ce flair particulier on était sûr de ne jamais tomber dans une embuscade.
La chapelle de la Cartuja de Miraflores possède un splendide mausolée du roi Jean II et île sa femme Isabelle. Ce tombeau extraordinairement fouillé est un miracle de sculpture à user la vie d'une demi-douzaine d'artistes. Il y a^ parmi les nervures, les enlacements, les guirlandes d'une complication invraisemblable, découpées avec la finesse d'une broderie, une quantité inouïe de statuettes d'un fini précieux portées sur de grands lions couchés. D'autres statuettes forment une galerie au sommet du sarcophage autour des statues du roi et de la reine, couchés couronne en tète. A part quelques mutilations légères dues à la guerre, l'œuvre est encore fraîche et délicate, l'épiderme d'albâtre des statuettes n'a pas souffert et même les minutieux dessins de la robe de brocart de la reine ne sont pas altérés.
Le reste du cloître est moins intéressant, ce sont des cours désertes, de longs corridors blancs. Le couvent n'était occupé
jadis que par vingt-six chartreux, chacun d'eux avait son apparlensent particulier bien conservé encore : une chambre à coucher, un oratoire et un petit jardin séparé par de hautes murailles de ceux de ses voisins. La cuisine était commune à tous les chartreux, et il y avait à chaque cellule une sorte de vasistas en bois à travers lequel, aux heures des repas, on apportait à chacun sa nourriture.
On nous avait également conseillé de visiter, à une lieue de Burgos, « Las Huelgas » , un couvent de femmes bâti sur l'emplacement d'un palais nommé « Las Huelgas del rey » , les plaisirs du roi, mais le prêtre qui gardait la chartreuse de MiraQores, nous ayant dit que le couvent est fort intéressant, mais qu'on n'en peut voir que le mur extérieur qui n'a rien de particulier, nous pensâmes que, malgré l'avis du philosophe qui prétend que voir un mur, derrière lequel il se passe quelque chose, c'est déjà voir quelque chose, il était inutile de nous déranger.
Sdrenoa. — A Vallidolid et illleui