VALLADOLID. — AVILA
Les dernières sëréaades espagnoles. — Les remparts d'Avila. — Accès aigu de romantisme. — Trois kilomètres de créneaux. — Une cellule de religieuse.
Assassine-t-on une douzaine de femmes? égorge-t-on vioglcinq enfants sous nos fenêtres? quels sont ces cris?.... Ah! nous l'avions oublié, c'est le séreno qui vient nous hurler les heures I
Hélas! la voilà la sérénade espagnole, la seule, la dernière, celle qui toutes les nuits se donne avec l'autorisation de l'alcade.
Le séreno est ua fonctionnaire spécialement chargé par les municipalités paternelles d'engager les habitants à dormir tranquilles en leurs logis. Si d'heure en heure un chant épouvantable éclate dans la nuit et vous réveille en sursaut, ne vous plaignez pas, c'est le bon séreno qui vous engage à dormir. Jugez un peu, si ce n'était pas pour ça !
Admirable institution I
Après deux ou trois airs de séreno allez donc fermer Tœil ! au moment où, après bien des efforts, vous êtes sur le point de rattraper le somme interrompu, voilà que la voix maudite et redoutée retentit, en train de réveiller les habitants d'une autre partie de la ville ; puis sa psalmodie lointaine grossit, le séreno se rapproche, on le devine, on le voit venir avec son manteau, sa pique et sa lanterne, et tout à coup, sous votre fenêtre, le misérable fait résonner triomphalement son fer sur le pavé et crie à tue- tête son lamentable refrain : La doce de la noche !.... la très de la noche ! etc..
En voilà encore pour une heure.
Nous sommes à Valladolid, oh nous sommes arrivés de nuit avec rintention de dormir admirablement pour arpenter le lendemain, encore plus admirablement, les rues de cette cité royale, capitale préférée jusqu'à Philippe IV.
Hélas ! fatale erreur. Pour la nuit nous avions oublié le séreno et pour le jour nous avions compté sans la ville elle* même. Valladolid est une de ces villes que Ton peut visiter en voiture, c'est-à-dire, quoi qu'on en dise, uue cité peu intéressante.
C'est Versailles avec des stores et des jalousies aux fenêtres,
dès balcons, de grandes places poudreuses et des couvents. Dans nos interminables promenades à travers les rues embrouillées de la ville, nous n^avons guère trouvé que deux ou trois points caractéristiques comme la Plaza Mayor et la place de l'Université.
La Plaza Mayor est comme les places de Vittoria et de Burgos, un vaste espace entouré de maisons uniformes, bâties sur arcades; celle-ci ne manque pas d'un certain air de grandeur, déchue peut-être, mais encore visible. Les hautes maisons peintes, avec leurs immenses lignes de balcons fleuris, et les centaines de rideaux flottant au vent, paraissent plus vivantes que celles du reste de la ville .
L'ayunlamiento, Fhôtel de ville, pour le moment sans toit ni fenêtres, occupe une des faces de la place ; les principales boutiques sont sous les galeries qui se prolongent jusque vers une petite place dont le principal ornement est une fontaine à colonne dorée, d'oîi le nom de « plaza de la Fuente dorada » .
C'est sur la plaza Mayor que se donnaient jadis les courses de taureaux et les auto da-fé ; sous Philippe II, de sanglante mémoire, ou brûlait aussi au Campo Grande^ maintenant transformé en une promenade bordée de couvents, près du chemin de fer.
L'université de Yalladolid possède une siiperbe façade dans le style de la renaissance espagnole, riche et touffue sans ce* pendant tomber dans les exagérations et les prodigalités du style plateresqûe qui ciselait les monuments comme des pièces d'orfèvrerie.
LaUniversidad a déjà bien des statues, son portail à colonnes
est surchargé d'ornements : blasons, guirlandes, bas-reliefs, anges, Ggures allégoriques dans des niches, statues dans le haut, fronton chargé de boules et de pois de fleurs, etc. En avant de la façade se dresse une ligne de piliers de deux
Vdladolid. — Portail de l'Univenité.
mètres de haut, surmontés chacun d'un lion appuyé sur l'écusson royal.
Les monuments de Valladolid sont nombreux, mais peu remarquables : le Palais Royal, situé en face du couvent de San Pablo, est plus sombre que majestueux, la cathédrale n'a
jamais été achevée; les autres édifices présentent des détails, des morceaux plus ou moins inléressanls. Plusieurs soot comme la cathédrale, les pierres sonl sur le chaotier, les murailles attendent, mais les maçons, il y a deux cents ans, sonl partis pour aller déjeûner et ne sont pas revenus.
Entrée d'Aïila.
Ceci esl le sort commun de toutes les villes qui après avoir été centre et capitale se (rouvèrent un beau jour abandonnées pour une rivale ; après une époque brillante, Valladolid pendant longtemps capitale de l'Espagne et séjour préféré des rois, fut détrônée et tuée par Madrid comme elle avait détrôné et tué Burgos.
Dans les rues assez baualés on peut faire bien du chemin
sans riea trouver, il ne nous est resté que le souvenir de quelques coins : une étroite façade d'église serrée entre les maisons, travaillée comme un devant d'armoire artistique; un porche gothique, au couvent de San Gregorio, croyons-nous, bizarrement orné de sépultures imitant les nattes et tressages de la sparterie ; une autre vieille église près de la maison où Christophe Colomb est mort, avec une tour timbrée, presque du haut en bas, des armoiries gigantesques du fondateur, et enfin des clochers de couvent où les cloches tout à fait à jour, exécutaient ce malin-là une gymnastique folle, faisant à chaque coup une pirouette complète par-dessus leur poutre.
Beau seigneur, va-t'en voir si ta muraille est haute, Si la porte est bien close et Tarcher dans sa tour...
C'est un des voyageurs qui éprouve subitement le besoin de réciter Hernani aux gendarmes de la gare d'Âvila. Déjà en passant devant le pays dénommé Hernani, entre Saint-Sébastien et Tolosa, il avait eu un commencement d* accès de romantisme aigu, bien vite refréné en découvrant que la petite ville ornée de ce nom éclatant n'était qu'un bon gros bourg, bien tranquille, bien agreste et même — horreur I — un tant soit peu manufacturier.
A Avila, c'est autre chose. Tant de tours et de créneaux se découpent sur le ciel, que le romantisme le plus échevelé devient du simple naturalisme.
A 500 mètres du chemin de fer, sur un mamelon ondulé, se dessine une ligne de tours et de murailles crénelées longue d'un kilomètre et dominée çà et là par quelques campaniles
de couvents ou d'églises. Cette vue cause une certaine satisfaction après une journée ennuyeuse à Yalladolid. Enfin voici de TEspagne héroïque, voici, couverte encore après des siècles, de ses vaillantes tours, une de ces fières cités de combat qui virent les grandes luttes entre les rapides légions mauresques et les durs chevaliers de Cas tille.
Les abords de la ville sont très rocailleux; d'énormes blocs de rochers gisent çà et là^ c'est la fin d'une région sauvage que le chemin de fer vient de traverser, d'un chaos de cinq ou six lieues de longueur, oîi des centaines de milliers de blocs semblables à des dolmens foudroyés couvrent le sol, renversés les uns sur les autres dans une indescriptible confusion ; désert animé seulement par quelques maigres troupeaux de porcs et par quelque berger solitaire debout sur une accumulation de rochers aux formes bizarres.
Nous sommes ici sur le plateau du Guadarrama, à 1200 mètres d*altitude. Éparpillés dans les rochers entre la ville et le chemin de fer, quelques vieux couvents sont restés de ceux qui s'abritaient jadis à l'ombre des murailles. Tout est pur moyen âge ici, seul un « nom d'un chien 1 » retentissant comme nous nous perdions dans la contemplation de ce fier paysage nous a rappelé le dix-neuvième siècle représenté ici par les chauffeurs français du chemin de fer, qui profitaient de Tarrêt pour se dégourdir les jambes et le gosier.
Le pittoresque des costumes s'accentue ; c'est le commencement des chapeaux à pompons et des jupes jaunes chers aux
habitants de l'Andalousie.
Près de la gare, une foule composée d'autant de mulets que
de paysans entoure une posada et forme des groupes tout disposés pour Taquarelle. Les bergers couverts de peaux de chèvre du marché de Burgos se retrouvent aussi. Beaucoup de ces paysans ont la mante du Midi, ce manteau de laine bariolé de raies de toutes les couleurs, qui se porte jeté sur Tépaule et dont les extrémités fermées eu forme de poche, sont garnies de franges et de petits pompons.
Des petites maisons noires et tristes, coupées de ruelles étroites, solitaires et tristes, voilà tout ce qu'est la ville à première vue ; dans cette vieille ville de guerre, les maisons semblent s'être ramassées et serrées les unes contre les autres avec la préoccupation de ne pas gêner la défense. Pas une qui cherche à voir par-dessus les créneaux de Tenceinte ou bien à se distinguer par une façade architecturale ; tout est petit, froid et triste.
Cependant, même dans les ruelles les plus inGmes, les vieilles demeures seigneuriales ne font pas défaut, mais il ne semble pas qu'elles aient jamais été luxueuses; les gens qui les ont bâties devaient être simplement de rudes chevaliers, sans grand souci de magnificence et plus souvent en chevauchées dans les plaines ou de garde sur les tours contre les algarades des Maures, que reposant en leur logis. Les murailles sont plus épaisses, plus noires que les autres et pour tout ornement possèdent un vieil écu blasonné, quelque fenêtre à trèfle ou quelque haute porte en ogive.
Le seul reste un peu plus monumental que nous ayons rencontré, était un vieux palacio occupé par l'École des cadets de l'armée. — C'est tout ce que l'on peut découvrir en battant le pavé : des débris de palais déserts, des officines de perruquiers
établies dans des fragments de vieilles maisons armoriées, des détails de façade, rien que des détails enfin, mais quelques-uns très curieux comme par exemple, celui, que nous avions sous les yeux de notre hôtel, une fenêtre ogivale à balcon, ouverte en pan coupé dans Tangle d'une maison aux murailles semées de blasons portant une grande fleur de lis.
Les seuls monuments d'Avilasont des églises ou des couvents. La cathédrale est superbe, elle offre à l'intérieur une réduction de celle de Burgos, aussi sombre et aussi mystérieuse en plein jour que Burgos, à la nuit tombante. Nous y sommes entrés littéralement à tâtons, en marchant les mains étendues en avant.
Ce sont les mêmes énormes piliers, avec la même surabondance, le même fourmillement de sculptures. Dans les bascôtés plus sombres encore, s'ouvrent des chapelles garnies de tombeaux gothiques, de statues de chevaliers debout ou couchés, de bas-reliefs bizarres aux personnages contournés, d'armoiries gigantesques, que l'œil ne distingue que très confusément dans la profonde obscurité des voûtes, derrière des grilles de fer forgé, hérissées et barbelées de mille pointes féroces.
L'église entière avait l'aspect d'un sépulcre immense et sonore, tout entier rempli par une noirceur solennelle, sur laquelle se détachaient seulement quelques parties blanches comme les piliers du transept, effleurés par une ligne de lumière, quelques vitraux de couleur et quelques arêtes de sculpture.
A l'extérieur, l'église est une forteresse; c'était le donjon, le chftteau fort et la suprême défense de la ville. L'abside forme
uDe grosse tour ronde, presque sans ouverture, défendue par deux raogées de créneaux moustrueux, élevés sur mâchicoulis et se reliant aux tours de l'enceinte, un peu perdues de ce côté dans les maisons.
imm
Particularité originale, les portes de là cathédrale sont gardées chacune par deux lions couchés sur un pilier bas, et attachés comme des chiens dé garde au mur de l'église, par une chaloede fer passée dansleur gueule. Le grand portail, outre ses
deux lions à la chaîne, est orné de sculptures parmi lesquelles au-dessus des frootous, deux grands diables de sauvages, barbarement exécutés qui supportent le blason de la ville.
Une autre église à laquelle un couvent de dominicalDes est
La uibédrale d'AviU.
annexé, nous a paru curieuse. Les murailles sont un peu nues à pari quelques peintures et quelques bas-reliefs ; sous une voûte assez sombre du côté opposé au choeur, c'est-à-dire du côté du portail, s'il y avait un portail, s'ouvre une sorte de fenêtre deux
fois grillée de barreaux serrés, qui donne sur une cellule de religieuse.
Au milieu de celte salle ou cellule effroyablement triste, une blanche statue de femme était en prières, dans une pose à la fois humble et extatique. A travers les barreaux de la grille nous nous efforcions de distinguer les détails de cette merveilleuse œuvre d'art et nous regrettions de ne pouvoir l'examiner de plus près.
Le guide étant muet, nous en étions réduits aux conjectures.
— J'y suis ! s'écria Yun^ Avila est la patrie de sainte Thérèse, cette salle sombre est sans doute une chapelle dédiée à la Sainte, — peut-être la cellule où elle a vécu, ^ et cette figure est sa statue, coloriée suivant l'habitude espagnole.
— Alonzo Gano n'a rien fait de mieux et ceci vaut le célèbre saint François de la cathédrale de Tolède, répondit Tautre, c'est, avec le même réalisme dans les détails du costume, la même intensité d'expression dans la figure et dans l'ensemble, le même dédoublement du corps et de l'esprit, une âme sculptée apparaissant visible sous les plis flottants de la robe.
— Mais de qui est-elle, de Berruguete ou d' Alonzo Cano, luimême
Vun et Vautre^ s'interrompirent brusquement, la statue avait légèrement bougé.
— Mais elle est vivante !
— Mais non !
— Mais si !
Cette fois il n'y avait plus à douter, Alonzo Cano n'était pour rien dans l'affaire, la statue s'était levée et marchait. Une lueur
de cierge éclaira un instant sa figure, puis tout disparut. Gêné par le chuchotement des deux importuns, le fantôme était allé se mettre à genoux plus loin dans l'ombre, où il ne faisait plus qu'une vague tache blanche.
C'était une religieuse. Et cette ombre d'une vivante enfermée dans ce tombeau, était jeune et elle était belle.
Ceci dans une ville comme Avila, gothique, déserte, fantôme elle aussi, séparée du reste du monde par quatre ou cinq siècles d'ensevelissement dans l'oubli, peut passer pour une évocation terrible des cloîtres d'autrefois. C'est plus fort comme impression désolée qu'une chartreuse déserte.
Quand on a vu la cathédrale et les couvents, il ne reste plus qu'à faire le tour de la ville en dedans et en dehors pour bien voir l'enceinte et les portes. Le front hérissé de créneaux que présente Avila du côté de l'arrivée, se retrouve sur l'autre face, c'est le même développement de remparts, à créneaux de forme un tant soit peu arabe, flanqués de tours rondes de quelques mètres plus élevées. La plus belle de toutes les portes est celle qui donne vers la gare, son aspect héroïque en plein jour, devient tout ce qu'il y a de plus farouche aux heures nocturnes. Nous n'avons pas manqué d'aller au clair de la lune la contempler longuement, assis en face sous les arcades d'un cloître ruiné attenant à une vieille église, à créneaux elle aussi, placée comme un ouvrage avancé à quelque distance des rem* parts.
Non seulement il n'y a pas de revenants à Avila, non seulement aucun fantôme d'archer ou de chevalier n'apparaît sous cette porte fantastique ou derrière ces innombrables créneaux,'
mais encore, eo repassantsoos la herse et eo ressortant par une antre porte, oons sommes tombés, après quelques pas, sur une place de la Constitution moderne et quelconque^ aux maisons à arcades neuves, et remplie d'une population très vivante malgré toutes les apparences.
Avili. — Soui le porcbe do U C*tbddnle.
Sur cette place neuve, il y a même des bancs et des bonnes d'ourunts, plus une fontaine dans un coin, entourée de ménagt'i'os Itjupos jaunes apportant pour les remplir des jarres em- \ù\&o* sur des brouettes.
Au foud de la place, on est tout étonné d'apercevoir un vaste iMdliliNNomtMit, un graad café meublé de nombreux billards, et ^n^(lllt^nll^ par du nombreux consommateurs.
A force de circuler à travers les rues étioiles et désertes et parmi les maisous d'aspect inhabité, sombres et fermées, les yeux perdent l'habitude des grandes pièces et de la vie.
C'est là une impression que vous donnent le plus souvent les cités anciennes; il semble que les vivants et les modernes sont
A la fonulne.
des curiosités détonnant par leur anachronisme, de même lorsqu'on sort des catacombes, il semble que l'ombre est la vérité et la lumière, le paradoxe.
Cette impression est d'autant plus saisissante qu'il faut quitter celte place claire et animée et pour regagner Thùtcl retraverser les hautes poternes et se reperdre dans le dédale des petites rues, sombres, vides et silencieuses, on croirait' que toute la
ville s'est vidée sur la place, si des bruits de guitare sortant des maisons noires, n'achevaient de vous convaincre de l'existence d'une population vivante dans ce vieux débris des siècles écoulés. Cette place qui est à proprement parler située hors de la ville, sert de lieu de réunion aux élégants comme gens du vulgaire. Particularité remarquable, nous n'y avons pas vu de mendiants. Dans les jours de grande chaleur, Avila devient une station balnéaire > les habitants des grandes villes environnantes y viennent prendre des bains d'air frais. En hiver et jusqu'à une époque assez avancée du printemps/ce n'est point la fraîcheur, c'est le froid rigoureux qu'on rencontre à Avila. En été. Ton y respire, et respirer est un bonheur précieux en Espagne.
Après Avila, nous n'avons plus jusqu'à Madrid qu'à rouler sur les pentes du Guadarrama, dont les cimes neigeuses nous apparaissent constamment sur la gauche.
Nous guettons par la portière le site célèbre de l'Escurial. L'horizon est un désert de gris ; à perte de vue les roches grises s'entassent en mamelons coupés par des ravins également gris où coulent des ruisselets semés de cailloux.
L'Escurial, caserne gigantesque avec un dôme de l'institut au milieu, se profile enfin à mi-côte. Mais que dirait le bon Philippe II? Une perturbation profonde secoue l'ennui énorme et royal qui ronge les murs de sa résidence, le vieux palais frémit devant une invasion bruyante de bourgeois et de bourgeoises de Madrid, amenés par d'irrespectueux trains de plaisir. Plaisir et Escurial, deux mots qui n'ont guère Thabitude de rimer ensemble.
lUdrîd. — Une école.