CHAPITRE SIXIEME
Tulède. — Nuit tolédane. — La cathédrale de San Juan de los Heyes. — Un théâtre dans une ruine arabe. — Les synagogues. — La belle Florinde, — Les palacios de Galîana.
Tolède! Tolède! ville mystérieuse et terrible, où tout est d'une trempe extraordinaire, même les aubergistes et les pulgas ! Salut et merci ! Toi seule as conservé les vieilles traditions castillanes, toi seule ea ce moude dégénéré t'obstines à tenir tête au flot montant du Ruederivolisme universel, toi seule possèdes encore des rues fantastiques où les maisons sont jetées dans un pêle-mêle farouche avec les idées sur l'alignement du calife Abdérame.
Commettre l'imprudence pittoresque d*une arrivée de nuit à Tolède, c'est se livrer pieds et poings liés à Taubergiste chez lequel on débarquera; cet homme de fer pourra se dispenser de mettre le moindre empressement à vous offrir un abri, il est sûr de sa proie; car on a, de la gare à la posada, circulé à travers on décor tellement terrible, tellement embrouillé, tellement cinquième acte de mélodrame, que l'impossibilité absolue de faire six pas tout seul dans la noirceur des rues a été démontrée clairement aux voyageurs les plus extravagamment aventureux.
Quelle entrée ! D'abord des rochers surmontés d*un fantôme de castillo dentelé et déchiqueté, puis un autre donjon formant tête de pont à herse et créneaux, des rampes aux cailloux raboteux escaladées au grand galop des quatre mules de Tomnibus, des bouts de rues absolument noires, des mares d'encre piquées d'un malheureux réverbère aussi antique que rébarbatif, du noir en bas, du noir en haut, des grillages formidables, des ombres de balcons de fer avançant sur la rue, des maisons à l'aspect féroce, presque sans ouvertures : tel est le paysage au fond duquel surgissent de temps en temps, comme des figurants de théâtre, des ombres de passants enveloppés de manteaux et porteurs de lanternes, qui traversent silencieusement un carrefour de trois mètres, pour se fondre tout de suite dans le noir intense des petits couloirs décorés du nom de rues.
Enfin, après avoir été secoués comme une salade pendaut un bon quart d'heure, par un omnibus qui s'efforçait de paraître aussi terrible que tout le reste en rendant à chaque instant des bruits de ferraille inimaginables, nous nous heurtons à notre
fonda, monument non moins noir et non moins mystérieux que les autres. Personne ne s*inquiète de nous, on nous abandonne dans la cour, sachant bien que nous ne pourrons pas nous évader.
Une circonstance aggravante comble de joie Tun des voyageurs, l'affamé de couleur locale qui avait sollicité Far-* rivée de nuit, laposadaest pleine de monde attiré par les douces émotions d'une corrida de toros annoncée pour le lendemain.
Autre circonstance aggravante qui fait frémir le deuxième voyageur, celui qui ne veut pas faire d*excès posadesques, l'aubergiste s'appelle Sanguino!!! Il est des moments dans la vie où l'héroïsme est nécessaire, nous étions dans un de ces moments-là. Nous fûmes héroïques ! Sans nous arrêter à ce que ce nom de Sanguino pouvait avoir d'inquiétant, nous acceptâmes pour chambre une sorte de crypte au rez-de-chaussée, défendue par d'énormes barreaux de fer, seul local que nous eussent laissé les amateurs de taureaux.
Passons sur cette nuit de douleurs. Le lendemain nous savions pourquoi l'aubergiste s'appelait Sanguino !
C'était notre faute aussi ; trop bien traités ailleurs, nous avions oublié notre phrase :
a Hemos venido à Espana, etc »
A Tolède elle n'eût pas été inutile. Les pulgas avaient sévi, sans compter, ô terreur, les bestioles que les convenances les plus élémentaires défendent de nommer, même en espagnol, et que par euphémisme les péninsulaires appellent la infanteria, par opposition aux pulgas rangées sous l'étiquette caballeria^ deux corps d'armée qui marchent souvent de concert avec un
troisième corps, les trompetteros ou moustiques, toujours altérés de sang.
Mais enfin il s'appelait Sanguino ! — 11 fallait bien qu'il eût des raisons pour porter ce nom terrible.
Si nous n'avons pas encore vu la célèbre manufacture nationale de bonnes lames de Tolède, nous avons du moins éprouvé ses produits, car il est impossible que la cavalerie et l'infanterie dont le seîior Sanguino a bien voulu nous faire les honneurs, se fournissent ailleurs qu'à la manufacture royale ; l'industrie privée ne saurait, sans des sacrifices qui sont audessus de ses forces, produire des pointes aussi fines et aussi sûres que celles dont l'armée de Sanguino fait usage habituellement. Ce sont véritablement des dagues de la meilleure trempe !
Pour la première fois, celte nuit-là, nous n'entendîmes pas l'odieux sereno, le gardien de nuit fauteur d'insomnies, glapir toutes les heures son horrible chanson : la doce de la noche^ etc. Il n'y en a sans doute pas à Tolède, mais ils ont peur, ils se casseraient le cou dans les rues en moins d'un quart d'heure, ou se perdraient dans les ruelles jusqu'au jour du jugement dernier.
A cinq heures du matin, à moitié gelés dans notre crypte humide, nous sortons de chez Sanguino et, pour nous réchauffer même au prix du plus profond ridicule, nous nous élançons au pas de course dans les rues de Tolède, nous montons des escarpements, nous roulons sur des pentes, nous traversons le Tage, nous gagnons la campagne, nous jetons le désordre au sein de paisibles troupeaux de chèvres et enfin, pour achever de nous
raniiner, nous allons boire de Taguardiente avec des muletiers. Si nous avions eu un tout petit peu de l'érudition de Sancho Pança en matière de proverbes espagnols, nous n'aurions pas évité nos malheurs, mais nous eussions au moins évité d'en être étonnés, car — on nous l'a révélé depuis — une mauvaise
nuit s'appelle proverbialement en Espagne une noche toledana !
Oh! sagesse des nations! Dieu nous garde désormais de médire de toi!
De plus, deux gravures aperçues (en revenant aux vitrines de Madrid) nous en ont dit bien davantage. Oyez-en la description et frémissez !
l^^ Tableau: Un intérieur sombre et dévasté, une porte brisée,
une femme, charmante d'ailleurs dans son déshabillé galant,
évanouie sur un fauteuil, un homme à terre avec une dague
dans le cœur, et un autre homme, farouche et l'air désagréable,
celui-là, — le mari, bien entendu, — debout et brandissant une deuxième dague. Titre : Noche toledana î
2* Tableau : Une rue étroite et sombre (tout à' fait celle du senor Saoguino, moins le réverbère effarouché qui dans sa solitude ose à peine y brûler la nuit) ; de hautes maisons mystérieuses, des grillages fantastiques, une lune blafarde se cachant derrière un gros nuage, du noir partout, et, dans cette ombre, deux hommes, dont un au moins a l'œil flamboyant — l'autre est vu de dos — estocadant avec fureur^ de la dague et de Tépée ! Titre : Noche toledana !
Brrr ! ! !
Un peu remis par des exercices violents de notre noche toledana, nous revenons au pont d'AIcantara, et nous prenons
loi LES VIEILLES VILLES D'ESPAGNE.
un guide avant de dous engager dans le dédale inouï des rues de ta ville. C'est humiliant, mais nécessaire; peut-être à l'heui-e
qu'il est des voyageurs ayant négligé cette précauliou h leur arrivée en 1840, errent-ils encore désespérés dans les rues de Tolède, sans pouvoir le faire connaître à leur famille.
LES VIEILLES VILLES D'ESPAGNE. lOS
Tolède est bâtie sur un immense rocher, escarpé, irrégulier, crevassé, avec des fonds et des hauteurs, et presque complètement entouré par le Tage qui coule bruyamment au fond d'un ravio rocailleux, en décrivant un grand cercle eu fer à cheval
Li Piierta del Sol k Tolède.
autour de la ville. Tolède, ville impériale, se vante d'être, comme Rome, bâtie sur sept collines; nous ne les avons pas comptées, mais dos jambes ont pu en apprécier les douceurs, car elles ont remarqué que l'on ne cessait de remonter un escarpement que pour descendre immédiatement dans un ravin.
Il y a de tout dans cet entassement désordonné de bâtiments, de remparts et de tours, grimpant aux rochers ou descendant au fond des coupures du roc ; il y a des fragments romains, des tours visigothes, d'anciennes constructions arabes accommodées au goût castillan dans les premiers jours de la conquête, des maisons du moyen âge, le tout formant un ensemble absolument dénué de coquetterie. — Ceci n'est pas un reproche, au contraire!
Ceux qui trouvent que rien n*est maussade comme les jolies villes, proprettes, soignées et ratissées peuvent se déclarer satisfaits devant Tolède ; Tolède n'est pas coquette, Tolède n'est pas gaie, les conseils municipaux trop soigneux qui nous ont abîmé tant de vieilles villes, reculeraient d'horreur à sa vue ! 11 est impossible d'avoir le paysage plus rébarbatif qu'elle, c'est le moyen âge brutal et solide campé sans façon sur ses vieux rochers rebelles à toute idée d'embellissements modernes.
A première vue toutes les rues et toutes les maisons se ressemblent ; elles ont le même caractère de férocité, à des degrés différents, voilà tout. Dans ces rues qui semblent des lits de torrents dei>séchés, les maisons se pressent sombres, mystérieuses, presque sans ouvertures parfois, percées de rares fenêtres en haut et d'une porte farouche en bas. — Toutes les façades sont rongées et écorchées, les fenêtres et les balcons sont pourvus de belles grilles bien serrées; de loin en loin l'ogive et l'arc arabe se retrouvent à quelques fenêtres restées dans l'état primitif, ou se devinent sous le plâtre des réparations. Quelques vieillesmuraillesd'églises,anciennesmosquées transformées, ont conservé des ornements arabes, de jolies fenêtres dont Turc en
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fer à cheval a seulemept été bouché. — Des azulejos, carreaux de faïence mauresques, se rencontrent un peu partout, appliqués dans les façades des édifices ou des plus vieilles maisons, et garnissant parfois le dessous des balcons.
Les portes surtout sont bien curieuses, ce sont de véritables portes de forteresse, à Tépreuve des arquebusades les plus violentes; elles ouvrent généralement dans un encadrement arabe ou gothique; leurs battants, épais comme des madriers, soutenus en dedans par de grosses pièces de bois, sont doublés des deux côtés d'une carapace de plaques de fer et garnis du haut en bas au dehors par un semis d'énormes clous de fer ou de cuivre à tête grosse comme le poing, et presque toujours curieusement ciselés dans le style arabe.
De rintérieur des maisons on n'aperçoit guère qu'un vestibule pavé de petits cailloux et une seconde porte presque aussi solide, donnant sur le patio, la cour intérieure, presque toujours à arcades, pleine de soleil, de fleurs et de verdure, aussi charmante que la maison extérieure est lugubre. Soulevez, si vous pouvez, le lourd marteau de ces portes de prison, et derrière la sombre façade un coin féerique apparaîtra. Ces mirifiques portes sont bien éprouvées par les années; elles onl, pour la plupart, autant de pièces et de morceaux qu*un manteau de mendiant et par endroits le bois pourri remue dans sa doublure de fer. N'importe, elles tiendront encore de longues années avec leur garniture de clous et en ajoutant par-ci par-là quelques briques aux façades écornées, en rajustant quelque balcon tremblant, les fortes maisons d'autrefois dureront longtemps après que les nôtres auront été réduites en poudre.
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Décidément il est impossible de rêver plus spleadides coupegorges que ces rues aux effrayants zigzags; la palme de la férocilé, offerte successivement à chacune, est toujours revendi-
quée par quelque calle plus diabolique. Voilà donc pourquoi les habitaols avaient si bien perfectionné l'acier de leurs dagues! on comprend que, pour prendre seulement l'air du soir sur le pas de leur porte, ils étaient obligés d'endosser une armure à l'épreuve et de ceindre une ou deux colicheœardes bien trempées.
Les deux ponts qui traversent le Tage aux extrémités du fer à cheval décrit par le fleuve, le poul d'Alcantara et le poul San
Ancienne prison de la Eainte HcriDïndad.
Martiuo, tous deux arabes, soat des monuments de grande hardiesse et de noble allure. Chacuo d'eux se compose d'une grande
no LES VIEILLES VILLES D»ESPAGNE.
arche très élégante et de deux petites soutenues par de robustes piles.
Le pont d'Alcantara est le trait d'union de deux rochers très rapprochés, le rocher de Tolède et le rocher couronné par le casiillo ruiné de San Servando, entre lesquels il n'y a place que pour le Tage très encaissé, et pour une route poussiéreuse, toujours sillonnée de muletiers, ombragée, vers la station du chemin de fer, par quelques maigres arbres et par quelques statues bien écornées, parmi lesquelles celle du grand roi goth Wamba, qui fortifia la ville de remparts encore en partie debout aujourd'hui.
Le castillo de San Servando étend sur toute la crête de la colline ses tours et ses remparts ruinés ; tout à fait au pied du rocher débouche le pont, orné d'un côté d'une porte arc de triomphe du temps de Charles-Quint, et défendu à l'autre extrémité par un grand donjon de la plus fière tournure, une haute et sombre tour à pans coupés, pourvue d'un avant-corps dont les créneaux se raccordent aux longues hgnes de remparts, ruinés par endroits, qui s*accrochent aux rochers de la ville et descendent d'étage en étage sur toutes les saillies du roc'
Au-dessus de la porte se dresse un assemblage imposant et confus de grands bâtiments, églises, vieux couvents, parmi lesquels le grand hôpital Santa Cruz, dominant une petite coupure transversale pleine de maisons serrées au pied de l'énorme masse carrée de l'Alcazar.
Dans l'immense tableau que Ton voit par-dessus les parapets du pont d'Alcantara, pas un brin d*herbe, pas une touffe de verdure ne vient reposer l'œil par un peu de fraîcheur. Tout
LES VIEILLES VILLES D'ESPAGNE. ill
est roc et pierre, de vieilles pierres rousses effritées, devenues roc elles-mêmes, et des rochers brûlés par le soleil, fendillés de mille cassures nettes, aussi desséchés au fond du ravin, aux endroits léchés par le Tage, qu'au sommet de la colline.
bords heureux du fleuve du Tage^ vous êtes une figure poétique assez aventurée ! en disant bords poudreux, la rime y était tout de même, et la romance n'eût pas choqué la vraisemblance, du moins à Tolède.
Des blocs de rochers et des bâtiments ruinés encombrent le lit du fleuve; une de ces grandes ruines au-dessous du pont est la carcasse de Fartificio, une antique machine analogue à notre machine de Marly, qui servait jadis à élever l'eau du fleuve pour la distribuer en ville.
L'autre pont, l'extrémité opposée de la ville, le puente San MartinOy présente également le même caractère de hardiesse et de grandeur dans un paysage aussi imposant.
L'entrée de Tolède de ce côté est aussi théâtrale que l'autre. Le pont lui-même est plus élancé, ses arches ogivales, plus hautes, s'appuient sur des robustes piles moussues ; en tête du pont s'élève un gros donjon à créneaux pointus, massif et presque sans ouverture; une petite voûte obscure, à l'arcade mauresque, donne entrée sur le pont que défend à l'autre extrémité un deuxième donjon relié par une ligne de remparts aux grandes fortifications qui couronnent la colline. Une troisième porte se distingue un peu plus en arrière et, dans le haut, se dressent sur un monticule l'église et le couvent de Saint- Jean des Rois.
Un peu au-dessous du pont Saint-Martin les vieux remparts
à tours roiides descendent au bord du Tage jusqu'aux ruines d une petite tour carrée située presque dans le fleuve. C'est aux meuririères de cette tour de garde, maintenant ouverte par de larges brèches et couronnée de mousse, que se tenait le roi Rodrigue, le dernier roi visigoth, lorsqu'il regardait Florinde, la fille du comte Julien, prendre ses ébats dans le Tage avec ses compagnes, petite indiscrétion qui lui coûta son royaume et fut la cause première de six siècles de guerre.
Rodrigue avait trop admiré pour ne pas sortir amoureux de sa tour ; il enleva Florinde ; et le comte Julien, furieux de l'outrage, livra l'Espagne aux Maures. Il ne demandait qu'un faible secours pour l'aider à renverser Rodrigue, mais bientôt sous les ordres de trois généraux Tarik, Mousa et Abd-el-Âsiz une inondation arabe, un véritable débordement du monde asiatique et africain se répandit sur l'Espagne, broya les armées, emporta les villes et en moins de cinq ans établit la domination de l'Islam sur presque toute la Péninsule.
Bien que le comte Julien, désespéré, eût expié son crime en s' ensevelissant vivant dans un cercueil plein de vipères, l'exécration des chrétiens se porta jusque sur la pauvre Florinde et si violemment que l'endroit fatal s'appelle encore aujourd'hui Bafîos de la Cava, les bains de la Mauvaise.
Ici le roc de Tolède est moins âpre, des plaques de mousse et des touffes d*herbes rudes ont trouvé le moyeu de pousser; et du côté de la campagne on aperçoit de la vraie verdure. Ce grandiose et historique paysage est assez mélancolique; à part les muletiers et les mulets qui passent de loin en loin, une profonde solitude règne sur le pont lui-même et sur les rem«
parts où nous nous installons pour le dessiner à Taise. Le vieux pont solitaire, doré et comme illuminé par un vif soleil, dresse fièrement ses hautes arches et ses deux donjons ; son ombre dessine sur le Tage un peu ensablé un deuxième pont gigantesque ; pas un bruit ni sur la route, ni sur la rivière sauf le tintement doux et clair de la sonnette que porte au cou la maîtresse chèvre d'un troupeau qui déjà se perd avec son vieux berger aux vêtements de peau, dans un nuage de poussière blanche.
Tolède possède encore quelques-unes de ses portes arabes ou gothiques, la puerta del Cambron, la puerla de Visagra et enfin la célèbre Puerta del Sol.
Cette porte est un superbe morceau arabe un peu trop restauré par malheur. Elle ne sert plus, la rue passant au pied de ses tours au lieu de passer sous sa voûte. Quand le temps aura mis sa patine sur ses pierres blanches, Fensemble sera plus harmonieux et se raccordera mieux avec les vieilles constructions qui l'entourent. Entre deux tours, une tour d'angle ronde et une tour carrée reliée aux murailles, la puerla del Sol ouvre son antique arcade en fer à cheval surmontée de deux étages de fausses galeries aux arcatures entre-croisées.
Des petites logettes crénelées sont suspendues en encorbellement aux flancs de la tour ronde, malheureusement Tensemble trop fraîchement fait est terne et monochrome,
lly a deux portes de Visagra : la première est arabe comme la Puerta del Sol, la seconde est castillane et se compose de deux grosses tours rondes, réunies par une muraille presque entièrement prise au-dessus de la voûte, par un bas-relief gigan-
ftG VIEILLES VILLES D'ESPAGNE.
tesque^ar l'aigle à Rouble tête de Charles-Quint, colossal et farouche comme l'empire géant du prince.
C'est par la première porte de Visagra que, le 24 mai 1083, Alphonse VI, roi de Castille, entra dans Tolède, après quatre années de siège et de blocus étroit pendant lesquelles il avait ravagé tous les alentours de façon à empêcher le ravitaillement d'une ville qu'il était impossible d'emporter par la force.
La tradition rapporte qu'Alphonse, réfugié à la cour du roi maure Almamoun, entendit un jour un des généraux d'Alm* mamoun dire que le seul moyen de prendre Tolède était de ravager systématiquement la province pendant plusieurs saisons de suite. Plus tard quand il eut en main le sceptre de Castille, il se souvint du moyen, après avoir attendu toutefois la mort de son ancien hôte.
Tolède peuplée à la conquête par des contingents venus des steppes de la Perse et des déserts de l'Arabie avait subi la domination musulmane pendant 370 ans.
11 faut choisir parmi les innombrables monuments ou fragments de monuments, parmi les ruines arabes ou visigothes aux souveuirs légendaires et parmi les simples curiosités d'une ville riche à faire pâmer un congrès d'archéologues, en débris des siècles passés. Après avoir vu les ponts, et fait, autant que cela se pouvait faire, le tour de la ville, pour visiter les portes, nous commençons à explorer l'intérieur sur les pas de notre indispensable guide tolédan.
La cathédrale reçoit notre première visite. C'est la seule des églises de Tolède que nous ayons pu trouver tout seuls, en descendant au hasard les raides ruelles qui sillonnent les pen-
VIEILLES VILLES D'ESPAGNE. Il'
les de l'Atcazar. Depuis longtemps déjà dous avions aperçu audessus des toits sa belle tour gothique, et sa flèche hérissée do poiuies de fer; nous n'eûmes donc qu'à mettre le cap sur elle ■et à tâcher de ne pas la perdre de vue.
La cathédrale est un édifice très irrégulier, présentant une as-
Le cloclier de la cathiidnile.
sez grande diversité de styles; ses principales beautés extérieures sont la tour et le grand portail ou puerla del Pardon, un charmant et délicat morceau d'architecture, un peu écrasé entre la grande tour et la petite tour à coupole de la chapelle Mozarabe.
Ce grand portail se divise en trois portes ogivales, deux petites et une grande, séparées par deux petites tourelles carrées, ciselées comme des bijoux et décorées de plusieurs garnitures de statues placées dans des niches très ouvragées ; la même profusion de statues allégoriques ou bibliques se retrouve aux autres portes de Téglise et sur les côtés.
La grande tour qui s'élève massive et rayée seulement de longues cannelures à ogive jusqu'à la première plate-forme, devient, à partir de là, beaucoup plus aérienne ; en retrait de la balustrade, un très élégant clocher octogonal se dresse flanqué d'aiguilles de pierre et découpé sur chaque face par une haute et légère fenêtre à colonnettes, et le tout est terminé par une flèche pyramidale coupée de trois couronnes de grands piquets de fer figurant des couronnes d'épines, qui lui donnent une physionomie particulière.
L'intérieur est digne de la magnificence du dehors. Pour les ciselures de ses pierres, Tolède peut rivaliser avec Burgos. La capilla Mayor surtout au milieu de la grande nef déborde de richesses ; une demi-douzaine de tombes royales sont rangées devant un retable d'autel fourmillant de statuettes et d'ornements.
Derrière ce retablç, un autre autel se trouve plaqué, autel célèbre appelé le Transparent^ parce qu'il est à jour sur certaines parties. Cet autel est une œuvre folle du XVI IP siècle qui jure par son Pompadour étrange, avec les sculptures gothiques et les hauts piliers qui l'avoisinent; ses marbres de toutes les couleurs, ses rayons dorés, ses rinceaux contournés, et ses nuages chargés d'une ribambelle de jolis petits anges qui
sont des amours, n'ont rien de sévère, et les coquettes vierges de marbre placées dans des niches du rococo le plus pur semblent avoir été esquissées d'après Boucher.
Une des curiosités de la cathédrale est la chapelle Mozarabe, réservée au vieux culte mozarabe, qui diffère légèrement du culte romain. Le nom de Mozarabe, ou demi-arabe, était donné jadis aux chrétiens qui continuaient d'habiter les royaumes conquis par les Maures.
A Tolède même les Arabes leur avaient laissé la libre dis;; position de six églises. Lorsque la ville fut reprise par les chrétiens, les rituels et les cérémonies de leur culte n'étaient plus d'accord avec les rituels en usage dans le reste de la chrétienté, ce qui fut Toccasion de longues et orageuses discussions entre les deux clergés. Il y eut, à la fm, épreuve solennelle par le feu, les deux rituels furent jetés dans un bûcher dressé sur la place Zocodover, et le livre Mozarabe étant sorti intact, le culte obtint la permission de vivre dans les six anciennes paroisses.
Non loin d'un immense saint Christophe peint sur la muraille, une porte donne sur le cloître delà cathédrale, un charment petit jardin plein de (leurs poussant en liberté à Tombre delà grande tour. Ce cloître est le côté le plus gai de l'église, les enfants y jouent, les mendiants y dorment, les bourgeois se promènent sous les galeries aux arceaux gothiques décorées de grandes fresques peu recommandables.
Après la cathédrale, la plus remarquable église de Tolède est San Juan de los Reyes, à côté du pont Saint-Martin. San Juan de los Reyes s'appelle ainsi en souvenir de ses fondateurs.
Leurs Majestés catholiques Ferdinand et Isabelle, qui Vont bâtie en commémoratioD dn triomphe remporté à la bataille de Toro, sur le roi de Portugal, leur compétiteur au Irfioe'de Castille. C'est véritablement une église royale, aux murailles semées d'initiales et d'inscriptions en l'honneur des rois, et
A Smia Marii U bUnca.
décorées d'immenses écussons supportés par des aigles gigantesques.
Exlérieurement l'église est, à une certaine hauteur, garnie sur tout soD pourtour d'un singulier genre d'ornements, de gr<»sses chaînes de fer provenant des prisonniers chrétiens déhviésàlaprîsede Malaga eu 1487 par les armées des roiscatho- )if)n('s.
VIEILLES VILLES D'ESPAGNE. iïl
A l'église UD couvent était attaché; ce couveut est devenu le musée provincial, si l'on peut appeler musée une grande salle où des quantités de vieux tableaux décolorés sont accrochés au mur ou adossés dans les coins pêle-mêle avec des statues en ruines et des fragments informes de sculptures. Ce
BtfiOB de la Cavk.
D'est pas pour le musée que l'on vient, c'est pour le cloître, uu véritable bijou architectural, abritant une Torêt vierge de rosiers et de grandes fleurs.
Les arceaux forment une admirabli^ galerie de pierres découpées en trèfles et en rosaces comme un vieux morceau de guipure artistique. Chaque pilier sous la galerie est orné d'une
in VIEILLES VILLES D'ESPAGNE.
statue sous un dais fleuronné, mais bien des sculptures sont brisées, la plupart des statues ont perdu, dans les guerres, diton, quelques parties assez importantes, la tête ou les bras, quand ce n'est pas la moitié du corps ; et les coloneltes des arceaux sont souvent amputées de leur chapiteau.
C'est presque une ruine, mais la plus ravissante ruine et la plus fleurie qu'il soit possible de voir, mille lianes grimpantes entre-croisent encore les découpures des arceaux, de grands rosiers passent par les trèfles et projettent des rameaux fleuris dans le cloître; partout dans le jardin, autour du puits, autour des colonnes, c'est le même ruissellement de fleurs.
Nous en rapportons un bouquet de roses, ce qui nous fait connaître un genre de mendicité plus aimable que celui qui fleurit en ville ; tout à l'heure nous étions suivis d'une bande d'enfants criant pour avoir des sous, maintenant les petites filles du quartier nous assiègent et nous demandent : Uua rosita, senor ! jusqu'à parfaite distribution.
A côté de San Juan se trouve Santa Maria la Blanca, ancienne synagogue transformée en église au quinzième siècle ; — sans giiide on ne pourrait la découvrir, car elle n'a rien de monumental à l'extérieur et ne se distingue en aucun façon des maisons du quartier. Une pauvre porte donne accès dans un petit jardin au fond duquel se trouve la pauvre maison abritant des merveilles intérieures. On ne peut retenir, en entrant, un cri d'admiration : Tédifice est une grande salle divisée
en plusieurs nefs par des rangées de petites colonnes octogonales supportant des arcs arabes. Tout est blanc, sauf les ornements, les chapiteaux des colonnes formés d'un entrelacement
de branchages et de guirlandes, les rosaces entre les arcs et la grande frise à lignes régulières qui règne sur le tout.
L'œil est ébloui par la grâce et la fraîcheur de Tensemble. Cette synagogue était pour Tesprit un merveilleux lieu de repos, contrastant extraordinairement avec nos cathédrales terribles et tourmentées où tout parle des rigueurs effroyables que le ciel réserve au pauvre pécheur courbé sur les dalles, s'il ne parvient à le fléchir à force d'austérités.
Tout près encore une autre synagogue, Nuestra Senora del Transito, pas plus apparente au dehors que Santa Maria la Blanca, esta visiter; c'est une fondation de Samuel Lévi, le riche trésorier du roi Pedro le Cruel, lequel lui avait laissé amasser d'immenses richesses comme réserve pour lui-même et qui ne manqua pas de le faire mettre à mort quand sa fortune en valut la peine.
Cette synagogue n'a pas les colonnades de Santa Maria, c'est une grande nef unie, éclairée par une galerie supérieure de petits arceaux curieusement fouillés, où se tenaient cachées les femmes juives pendant les cérémonies.
. Les ornements de style arabe sont semés de blasons aux armes de Castille. Dans le fond, à côté d'un autel chrétien, la muraille est occupée par de grandes décorations de stuc, où les capricieux entrelacs arabes se mêlent aux ornements gothiques, et aux inscriptions en caractères hébraïques. Le plafond est en bois de cèdre finement découpé de compartiments aux lignes entre-croisées.
Parmi les restes de l'époque arabe, on nous fit visiter dans une grande] maison noire, une salle peu vaste, aux murailles
couvertes d^arabesques dans le genre des décorations de TAlhambra; salle de palais ou nef de mosquée, cette salle est maintenant transformée en théâtre, le fond est occupé par la scène et une petite galerie a été accrochée au mur pour les spectateurs des deuxièmes. Horreur ! Tatroce rideau de la scène, barbarement exécuté, s'étale à côté des ornements délicats de Fart arabe et des devises en Fhonneur d'Allah.
Une représentation là dedans doit être lugubrement bouffonne. S1magine-t-on les amateurs de la ville et les clarinettes d'une société philharmonique s'escrimant dans cette ruine mauresque, hantée peut-être par les spectres des brillants guerriers maures et de leurs nombreuses épouses à Téclatante parure?
Le Taller del Moro est une autre ruine arabe un peu plus importante, consistant en plusieurs salles lambrissées d'arabesques d'une richesse inouïe ; une petite porte surtout offre une arcade merveilleusement travaillée. Ces admirables salles qui abritent maintenant un atelier encombré de pierres et de poutres, ont été le théâtre d'un drame sanglant dans des temps bien reculés» au commencement du neuvième siècle. Au temps d'Al-Akem, roi de Cordoue et Tolède, quelques troubles ayant éclaté à Tolède pendant que les armées maures combattaient dans le nord les Espagnols et les Français, le gouverneur de cette ville, après avoir rétabli Tordre, donna, dans le Taller del Moro, un repas aux principaux habitants.
Les invités, arrivés sans défiance, étaient aussitôt saisis et décapités dans une salle souterraine; au matin, quatre cents tëtcs formant une garniture sanglante aux créneaux du palais,
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donnaient au remuant peuple de Tolède un terrible avertissement.
L'Alcazarde Tolède, malgré son nom arabe, n'est pas arabe
Dans le croîtra de San Juan de toa Reycs
du tout, c'est Cbarles-Quint qui l'a bâti; du véritable alcazar mauresque, il ne reste que des substructions et des ruines enclavées dans le massif de couvents qui domine le pont d'Alcantara. — Ces fragments s'appellent encore le palacio do
Galiana, une autre Tolédane légendaire comme Florinde, la fille du comte Julien.
La belle Galiana était fille du roi Airhari, qui lui avait fait bâtir en ville un palais sur l'emplacement du château visigoth, et dans la campagne, un autre dont les ruines sont encore à peu près debout à quelque distance hors de la ville.
Les légendes et les traditions abondent sur la belle Mauresque; il paraît que le bruit de sa beauté étant parvenu jusqu'à Tempereur Charlemagne, celui-ci vint à Tolède, et combattit sous les bannières du roi Alfhari dans une guerre contre
« le calife de Cordoue.
Galiana, touchée de ses exploits^ donna son cœur au guerrier franc. Mais il y avait un rival, le farouche Bradamant, roi maure de Guadalajara; Charlemagne naturellement s'en fut Toccire et, rapportant sa tête au roi de Tolède, en obtint aussitôt la main de Galiana.
L'alcazar de Charles-Quint est un immense édifice carré, fianqué de quatre hautes tours également carrées ; il est imposant surtout par sa masse qui domine toute la ville. Ruiné a plusieurs reprises par la guerre, il vient d'être restauré et converti en collège militaire. Outre sa grande cour, quelques détails sont à remarquer, par exemple une porte d'entrée d'un noble style, décorée du grand aigle impérial dans un fronton gardé par deux statues de hérauts d'armes.
C'est ici qu'expira la grande révolte des communeros de Caslille, contre le despotisme royal ; les défenseurs des Hbertés nationales ayant été vaincus à Villalar et leur chef Juan de Padilla, décapité, la municipalité de Tolède et l'héroïque veuve
de Padilla, Maria PacKeco soulevèrent le peuple, et, sans espoir et sans peur, défendirent pendant trois mois leur ville et leur alcazar contre les lansquenets de Charles-Quint.
Tout à côté de l'alcazar un autre superbe édifice, l'hôpital Santa Cruz appartient également à l'écote militaire. C'est une ancienne maison d'enfants trouvés, casadenifiosexposUos, fondée à la fin du quinzième siècle par le cardinal Gonzalez de Mendoza. 11 y a dans la façade de rédifice des détails ravissants, une porte et des fenêtres d^une fabuleuse richesse d'ornemenls
où l'élégance de la renaissance, en train d'éclore, s'allie aux découpures de l'art gothique.
La partie un peu vivante de Tolède est la longue rue qui va sous des noms différents de la place de Zocodover à San Juau de los Reyes ; la place de Zocodover, place du marché, de son nom arabe, est la plus grande des rares places de Tolède; c'était et c'est encore le centre de la vie de Tolède, les émeutes mauresques ou castillanes s'y préparaient; aux temps où Tolède comptait plus de 200,000 habitants au lieu des 17,000 d'aujourd'hui, la foule s'y pressait toujours pour quelque fête
OU pour quelque ïotéressaut autodafé. Aujourd'hui c'est la place des diligeuces, qui oe pourraient pénétrer plus loin dans la ville faute de place.
Nous l'avons vue pleioe de monde aussi, garoie de paysans du marché, d'amateurs de corridas de toros, et surtout de conscrits accompagnés de leurs familles. Les costumes sont moins
Une renStre de Sinu-Crui.
beaux qu'à. Burgos ou Avila, il y a surtout beaucoup de vestes et de culottes courtes ouvertes sur le genou et laissant voir des caleçons blancs. Quelques paysans laissaient pendre sous la culotte courte leurs très larges caleçons de toile blanche jusque sur les talons, ce qui leur donnait, avec leurs immenses chapeaux plats, une apparence de Mexicains.
Le hasard de nos courses nous conduisit ce jour-là, devant une caserne établie au milieu des ruelles dans une vieille maison, juste au moment oii les pauvres conscrits y étaient écroués. Les parents qui les avaient accompagnés jusque-là
n'avalent plus que la consolatioa de les entrevoir aux fenêtres, aussi la rue reten lissait-elle de lamentations lugubres. Devant la caserne une femme tout en noir, assise par terre, la tète presque couverte, criait sans pleurer et sans se lasser : Querido ! quendo ! mi hijo ! Mon chéri, mon chéri, mon fils!
Va lavoir à Tolède.
Toutes les consolalions de ses compagnons d'infortune étaient ÎDutiles, elle semblait ne voir et n'entendre personne et continuait sa lameatalion d'un air désespéré. Le soir, à Gastillejo, embranchement de la grande ligne d'Andalousie, nous avons retrouvé la même femme, assise sur la voie de la même façon,
sans bouger, les yeux vagues et regardant tout avec une tristesse farouche.
Ainsi qu'à Burgos les mendiants pullulent, mais ils n'ont pas leur beauté ; ils se modernisent et renoncent aux culottes courtes de leurs aïeux. Cependant une tribu de vieilles bohémiennes vaguant par les rues ne manquait pas de couleur, avec leurs jupes jaunes en guenilles et leurs têtes bronzées par le soleil, couvertes de forêts ébouriffées de cheveux noirs ou blancs.
Une autre rencontre charmante fut celle d'une troupe de galériens, revenant en traînant la chaîne, de chercher la provision d'eau du bagne sous la conduite de quelques soldats. Tolède possède un presidio, une grande maison à peu près comme les autres, se distinguant seulement de ses voisines par un certain luxe de factionnaires. Ces galériens n'avaient aucunement la mine triste, ils bavardaient comme un pensionnat en promenade; n'étaient le bruit des chaînes et leur pas lourd, on pouvait les prendre pour d'aimables jeunes gens rentrant dans leur collège.
L'Ayutttamiento ou hôtel de ville de Tolède est situé sur une petite place en face de la cathédrale. C'est un bel édifice à colonnade, élevé sur une petite terrasse en avant-corps, entre deux tours carrées à haut clocheton pyramidal.
La célèbre fabrique d'armes, manufacture royale, est à quelque distance hors de la ville. C'est elle qui fournit les sabres et les baïonnettes de l'armée espagnole.
Hélas ! Que diraient les Tolédans du bon vieux temps! en ville les seules dagues qui se fabriquent encore dans la rue habitée jadis par les célèbres maîtres espaderos, les seules et dernières
lames de Tolède sont des épingles de châle ou de cravate, de jolis petits sabres ou poignards arabes, ciselés et niellés avec beaucoup de goût.
Dans les innombrables petites ruelles de la ville, que de curiosités à découvrir si le temps ne manquait pas et surtout si, nourri pendant quelque temps dans le sérail, on pouvait apprendre à en connaître les détours ! Dans une ville comme Tolède il y a de tout, il ne s'agit que de chercher. L'étranger de passage doit se contenter de quelques intérieurs entrevus, une vieille cour arabe, un lavoir établi au fond d'une cour couverte d'une vigne en berceau, sous un hangar que soutiennent des colonnes provenant de quelque palais visigoth, plus loin un reste de couvent transformé en auberge, etc. Tous les quartiers regorgent de curiosités archéologiques que le hasard des promenades peut seul faire découvrir.
Une curieuse transformation est celle d'une ancienne prison de la Santa Hermandad d'abord et de l'Inquisition ensuite, devenue posada. La façade est assez peu attrayante, c'est dans un angle de muraille, une haute porte verte à gros clous ouvrant entre deux colonnes presque corinthiennes ; une grande arcade ogivale la surmonte, encadrant une fenêtre aux barreaux serrés. L'enseigne « Posada de la Hermandad » est inscrite sous un grand écusson flanqué de deux figures en bas-relief qui sont probablement des archers de la Santa Hermandad, la puissante . milice organisée par Ferdinand le Catholique pour purger les routes des brigands de toute classe.
Tout le décor du moyen âge, tous les vestiges du passé, tours, palais, maisons, etc., sont si bien conservés à Tolède que
Ton n'est pas trop surpris de se voir entre les mains delà monnaie du treizième siècle. La petite monnaie arabe y sert encore ; voici que Ton vient de nous rendre des pièces arabes portant les dates de 1250, 1269 et 1276 ! six cents ans de circulation, c'est joli. Ces simples maravedis ne sont pas faux, au moins ; on n'a pas besoin de les éprouver avant de les accepter, suivant Tha* bitude forcément prise à la suite de quelques erreurs monétaires. Quelle jolie musique! le bruit de l'argent retentit d'un bout de l'Espagne à l'autre, c'est la monnaie que l'on fait sonner pièce à pièce et plutôt trois fois qu'une, avant de la recevoir, car le faux monnayage est une industrie très répandue et très florissante ; et il est bon à savoir que si l'on ne tient pas à former vite une collection de pièces, artistiques peut-ètrO; mais malheureusement dénuées de valeur intrinsèque, il faut faire comme tout le monde.
Ligne d'Andalaïuio.