‹ Les vieilles villes d'Espagne, notes et souvenirsChapitre 7 sur 22 · CHAPITRE SEPTIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE SEPTIÈME

Aranjuez. — Une petite excursion dans la Sierra Moreaa.

En quittant Tolède, quelques heures fuient consacrées à Aranjuez, la résidence royale, assise dans un site plein de Tralcheur, au milieu des grands arbres, oasis délicieuse après les plaines desséchées des environs de Madrid. Le Tage ici a des bords fleuris, il a droit à des excuses de notre part.

La ville d'Aranjuez est un simple bourg, très peu habité quand la cour n'y est pas. La grande place est entourée d'une galerie circulaire, une longue colonnade qui se poursuit jusqu'au château. Ceci est un souvenir de don Manuel Godoï,

t34 VIEILLES VILLES D'ESPAGNE.

prince de la Paix, qui la fit construire pour se rendre à couvert chez Leurs Majestés.

Le palais avec sa grande façade blanche et rouge, ses pavillons et ses grands toits, est réellement fort beau et noblement encadré par les belles avenues d'un grand parc aux arbres magnifiques.

Sous ces grands arbres un tableau pittoresque : une troupe de bohémiens était campée avec ses ânes, ses femmes débraillées et ses enfants à demi nus.

C'est à la gare d'Aranjuez que nous avons, pour la première fois, fait connaissance avec le marchand de navajas, présent à tous les trains de jour et de nuit, et offrant de v^agon en wagon ses instruments pointus.

— Pugnalero ! Navajero !

Ce brave marchand de poignards avait un véritable arsenal à la ceinture : des poignards de Tolède à fourreau de velours, des pugnals grossiers, couteaux à large lame terminée en petite lancette, des navajas de toute taille, depuis la navaja de poche jusqu'à la grande navaja mesurant un mètre cinquante étant ouverte, décorée de paillon rouge imitant le sang, ornée sur la lame de dessins à l'eau-forte et de devises plus féroces les unes que les autres, parmi lesquelles la devise classique que les couteliers d'Albacele inscrivent sur toutes leurs lames :

Si cette vipère te pique,

Pas de remède en la boutique !

Ce rasoir gigautesque valait deux cents francs. Ces féroces navajas sont plutôt faites pour la salisfacliou du voyageur dé-

VIEILLES VILLES DESPAGNE. 135

sireux de rapporter des petits souvenirs que pour les Espagools, car, malgré les clichés qui représentent invariablement tous les Espagnols avec un grand couteau à la ceinture, nous n'en avons pas vu un seul arborant la navaja nationale, même vers Grenade, Jaen et Murcie.

Maintenant, les senoras en portent-elles à la jarretière comme le bruit en a couru? Grave question sur laquelle nous ne pouvons apporter aucune lumière.

Si dans certaines gares on vend des poignards, il en est une où le voyageur reçoit, eji s'arrêtant, des vers en pleine poitrine. La station du chemin de fer d'Andalousie ainsi vouée à la poésie est Manzanarès.

Une vieille femme, grande et digne d'allures, aveugle comme Homère, va de wagon en wagon, en improvisant des vers, soit spontanément, soit sur un sujet donné. — Il y a déjà de longues années qu^elle est là attendant les voyageurs, jadis aux diligences et maintenant au chemin de fer ; Théophile Gautier en parle dans son voyage de 1840.

En allant de Grenade à Murcie, nous repassâmes par un train de nuit dans cette station; Taveugle de Manzanarès était encore là, et nous fûmes réveillés par un quatrain en notre honneur scandé avec un bel accent.

Nous étions dans la Manche, la patrie du bon chevalier de la Triste Figure. — Déjà à l'embranchement de la ligne de Carthagène nous avions pu apercevoir sur la gauche la Sierra de Molinos de Criptaua, c'est-à-dire une ligne de mamelons couverts de moulins à vent qui sont tout simplement ceux que Don Quichotte combattit avet; tant de rage.

«6 VIEILLES VILLES. D'PSPAeNE.

. Apr^s les molinos de Don QuichoUe^ le traia 8*est . laacè tout droit à travers les plaines de la Manche, gri$es, poussiéreuses et surtout interminables. — Heureusement TAiidar

lousie, notre terre promise, est de l'autre côté, elle ^ou^ paraîtra plus riante et plus ensoleillée.

Quelques stations connues en passant : Valdepenas oti le voyageur doit faire une libation du vin célèbre et Santa Gruz de Mudela, rivale d'Albacète, célèbre pour ses navajas et par ses ligas, jarretières brodées de deyisesgalantes. Ces deux articles de fabrication ainsi associés nous induisent à penser qu'ici probablement on pourrait nous renseigner sur Tancienne habitude du poignard à la jarretière.

Contre notre attente on ne vend pas de jarretières à la gare, des pugnaleros nous offrent des couteaux nombreux et c'est tout. Pas de )igas et, partant, pas de devises.

Ensuite vient Almuradiel, un joli nom et un site un peu moins triste que les précédents. Ce village est une des nueva» poblaciones, colonies fondées au siècle dernier par Charles 111

pour peupler les solitudes de la Sierra et rendre les passages moins dangereux aux voyageurs.

Les premiers escarpements de la Sierra-Morena, aperçus après quelques heures de chemin de fer à travers ces tristes plaines, sont salués avec un véritable bonheur. Enfin nous allons laisser derrière nous ces interminables déserts pelés, sans eau, sans arbres, sans routes, et presque sans villages, où la population visible se réduit, hélas, à des nuées de malheureux mendiants qui assiègent le train à chaque station, avec des «Unalimosna, senor, por Dios! » et de lamentables « SeAorilo, Seilorilo ! >>

Ce refrain nous poursuivra plus loin, mais daus ce cadre lugubre la misère parait plus noire et plus profonde.

En même temps, les éternels gendarmes que dans toutes les gares on voit se promener la carabine sur Tépaule, deviennent plus nombreux, et leur surveillance est plus active. Depuis Alcazar de san Juan, nous voyageons avec des guerriers chargés de veiller sur nos jours ; ils descendent à chaque station et sont remplacés par d'autres, qui passent une inspection sérieuse du train avant de monter.

La Sierra-Morena jouit d'une antique mauvaise réputation, c'est universellement connu ; elle a possédé jadis les plus belles bandes d'écumeurs de grande route de toutes les sierras de TEspagne, et s'enorgueillit d'avoir abrité dans son sein de braves bandits parvenus à la célébrité par leurs travaux.

Elle est aujourd'hui bien déchue de son antique splendeur; cependant, en avançant dans sa direction, nous remarquons sans trop d'étonnement, que certaines gares sont pourvues d'une petite caserne habitée par quelques hommes de la garde civile.

De gendarmes en gendarmes, nous arrivons eu pleine Sierra. Justement, au plus beau point de la ligne, entre Venta de Cardefias et Santa Elèn^, un tunnel s'est écroulé, au beau milieu du défilé des Despenaperros, le site le plus féroce, le plus romantique et aussi le plus malfamé autrefois de toute la Sierra. En raison de cet accident, les voyageurs doivent subir un transbordement, et gagner l'autre côté de la montagne en traversant le fameux déOlé.

Ceci est un véritable coup de cliauce permettant de faire une

superbe excursion dans cette sierra peu fréquentée, où les geos d'expérience comptaient encore, il n'y a pas bien longtemps, les voleurs au kilomètre. La Sierra-Morena ou quarante kilomètres de voleui's, pour faire pendant à Ali-Baba!

L'ancien temps des voyages à dos de mulet est passé, et c'est heureux, car, après Venta de Cardenas on a encore, nous disent les Espagnols de notre wagon, quarante-cinq kilomètres de voleurs devant soi : les précautions prises sur la ligne n'ont plus rien qui surprenne.

Un peu après cette Venta de Cardenas, auberge qui doit sa célébrité à don Quichotte^ et dans laquelle nous sommes satisfaits de ne pas coucher, le train s'arrête en vue des rochers du dédié, devant un poste de gendarmes établi sur les ruines d'une autre venta.

Le train seul doit passer sous le tunnel malade; tous les voyageurs descendent avec leurs bagages et vont s'entasser dans une quinzaine de pataches, diligences, omnibus, voitures de paysans à fond de cordages, tous véhicules vénérables, attelés chacun de six ou huit mulets.

i^a scène est jolie, et le paysage rocailleux déjà superbe promet des surprises. Pour ajouter encore un peu de couleur, un gendarme et sa carabine montent sur chaque voiture et s'installent à côté du cocher.

Toute la caravane étant prête : Eu avant!... Les coups de fouet claquent, les mules cabriolent, se bousculent, agitent leurs pompons, font tinter leurs sonnettes et partent au grand galop parmi les tourbillons de poussière.

L'intérêt commence] aussitôt. Le chemin tourne, serpente

VIEILLES VILLES D'ESPAGNE. Ul

le long des rochers, décrit des boucles au-dessus des ravins, qui se transformeut bien vile en précipices encombrés de blocs de rochers jaunis et verdis par la mousse. Le vent chassant les ouages de poussière, découvre de temps en temps notre avantgarde de petites voitures déjà parvenue à l'entrée du défilé proprement dit, ou bien notre arrière-garde cahotante que les conducteurs font avancer & grands coups de fouet; un autre coup de veut survenant voile le tout d'un nuage de poussière dorée.

Si nos mules s'emportaient aux tournants de la route taillée en corniche, quel joli plongeon dans les ravins à pic! Le paysage devient plus sauvage et plus grand. Voici la grande ouverture de la Sierra, la porte de l'Andalousie, immense crevasse dominée par des rochers gigantesques. Nous roulons sur une mince petite ligne pratiquée à mi-côte au flanc du rocher «t séparée de l'abîme par une simple guirlande de grandes angéliques aux fleurs jaunes. Dans un coin de rocher, une femme et un âne se sont mis à l'abri pour laisser passer notre

inutile, car il y a quelques années, faute de diligence, un train était encore arrêté de temps en temps par les voleurs.

Cette aventure est arrivée dernièrement au train de Saragosse à Barcelone. Une bande d'hommes, la carabine au poing a dévalisé le fourgon sans toucher aux voyageurs, ce qui est heureusement le cas le plus ordinaire.

11 y a même une formule employée dans ces cas-là par les caballeros de grand chemin, pour rassurer le monde. Un

Paysannes de la Manche.

homme va de wagon en wagon en criant comme s'il annonçait un « cinq minutes d'arrêt » ordinaire :

— Que messieurs les voyageurs ne se dérangent pas, nous ne nous occuperons que du fourgon !

Ce jour-là pourtant, deux gendarmes qui étaient dans le train, tirèrent sur ces braves voleurs et en blessèrent deux.

Quand par hasard les voleurs travaillent sur les voyageurs, la formule d'avertissement est tout autre, mais aussi polie. A chaque portière, deux carabines se présentent et leurs porteurs s'adressent d'abord aux dames :

« — Senoras y caballeros, no hémos véuidos para molestar ustédes, somos pobres hombres (etc.).

— Mesdames et messieurs^ nous ne sommes pas venus pour

VOUS molester, loin de là, nous sommes de pauvres gens (etc.).

Le moyeu de se f&cher avec ces braves gens, chargés de famille peut-être I

Il y a quelque temps, une autre manière de procéder eut aussi la vogue : une demi-douzaine d'individus moutaient en troisième classe à la tombée de la nuit à quelque station écartée; dès la sortie de la gare, ils gagnaient par les marchepieds les wagons de seconde et de première classe. Surpris

désagréablement, les voyageurs de ces wagons étaient bien forcés de vider leurs poches entre les mains des « ladrones » , qui, la récolte faite, s'en allaient par le même chemin, et attendaient le premier arrêt pour descendre et se perdre dans la sierra.

C'est pour éviter autant que possible ces désagréments aux voyageurs , qu'il y a tant de gendarmes sur la ligne et dans le train.

On n'enteod partout raconter que des histoires de voleurs. Au commencement cela fait un certain effet, mais à la fin on se blase, les voleurs ont, de Taveu de tous, des procédés si délicats que Ton n'a pas le courage de leur en vouloir.

Après tout, se promener sur certains boulevards extérieurs de Paris passé minuit, n'est pas une chose si commode. Et nos abominables gredins de barrière manquent, eux, absolument de courtoisie, ils commencent par assommer avant de dévaliser. Les voleurs de la sierra valent donc cent fois mieux, avec eux on ne court que des risques d'argent; aujourd'hui nous sommes bien désolés de ne pas en avoir rencontré ou

au moins de n'avoir pas voyagé dans un train qui ait eu des aventures.

Des personnes dignes de foi nous ont affirmé qu'il existait des compagnies d'assurances contre les caballeros de grand chemin; d'autres, non moins dignes de foi, nous ont déclaré qu'il ne devait pas y en avoir, parce que cela ne pouvait servir qu'à être volé par les voleurs et par les compagnies d'assurances.

Où est la vérité?

Autre racontar. 11 y a un mois le payeur de la compagnie du chemin de fer d'Andalousie, chargé d'une forte somme, dtnait chez un gardé-magasin de la ligne; tout à coup sept ou huit hommes se présentent par la porte et par la fenêtre, avec la fameuse carabine au poing. Il n'y eut pas de discussion ; le payeur, le garde-magasin et sa femme furent attachés aiix meubles, et les voleurs s'envolèrent avec la caisse. Les gardes civils lancés sur la piste livrèrent quelques jours après à la justice, deux des voleurs et une somme de huit mille francs.

L*épiIogue de cette historiette étonna tout le monde; le juge remit les huit mille francs à la compagnie I II a été décoré immédiatement.

Quant aux gens qui vous disent :

— Il y a un capitaine de voleurs qiiî demeure dans la même maison que moi à Séville, ils le disent avec tant de naturel qu'il faut bien les croire.

— C'est un bien vilain voisinage, fait-on observer, par politesse.

— Mon Dieu, non, il reçoit du beau monde, il a des gens

très comme il faut à ses dîners, des juges, des notaires

Pour le moment, il est en prison, mais il sort assez facilement.

A Madrid même, habite un ancien chef de la sierra, maintenant retiré des affaires actives. — Il est très connu ; lorsqu'on est en peine d'un mulet volé, on va chez lui, et moyennant une petite prime il se charge de le retrouver.

C'est lui qui répondait aux sollicitations d'un jeune mendiant, en soulignant son conseil d^un coup de pied :

— Fainéant, vole comme moi I Va-t'en dans la sierra Morena ! Nos amis les gendarmes ou gardes civils sont de superbes

mihtaires, d'une belle tenue, très honnêtes et très dévoués. Les bandits savent qu'ils ne plaisantent pas, et redoutent moins la justice que les gendarmes. Aussi quand un malfaiteur dangereux apprend que les gardes civils vont le transférer d'une prison dans une autre, a-t-il sujet de trembler. Les gardes civils ont des ordres du ministère ; en route, ils laisseront le malfaiteur s'écarter un peu et le fusilleront en supposant une tentative d'évasion.

Deroièrement od a fusillé aiosi à Almeria une quarantaine de (I sequestradores, m des bandits dont la spécialité était d'enlever des gens aisés on même des enfants de riches familles et de les garder dans la montagne jnsqu'à payement d'une rançon. Un procès était, paratt-il, impossible pour bien des causes ; les gardes civils les ont transférés d'une prison à une autre. Il y avait, parmi ces « sequestradores, » le maire d'un village et son garde champêtre.

Cordone. — La tonr de la Vtlunaene.

Page 1