CHAPITRE HUITIÈME
GORDOUB
- Éblouissement. —Les palios.— La Mosquée d'Abdérame.— Patio de los Naraojos et Puerta del Pardon.
— Et maintenant vous n'avez plus que 35 kilomètres de brigands.
Telles furent les paroles rassurantes sur lesquelles notre aimable compagnon nous fit ses adieux quand nous remoU' tâmes en vagon, h. la sortie du tunnel de Santa-Elena.
Pleins de sympathie pour ces derniers défenseurs des vieilles traditions et d'ailleurs toujours gardés par de nombreux gen-
darmes, disséminés dans le» compartiments, nous arrangeâmes le mieux possible les coussins du ^agon, et, dix minutes après, nous dormions. Combien de temps cette quiétude dura, nous ne saurions le dire exactement, mais à un certain moment, nous sentîmes que nous cessions de rouler.
Nous nous redressons, nous nous dirigeons vers la fenêtre, et YuHy toujours insatiable de couleur locale, s'écrie avec transport, car ce n*est pas lui qui tient la bourse commune : (( Enfîn les voici, ils ont fait le signal d'arrêt que j'attendais, nous allons les voir I >:
Désillusion profonde ! nulle escopette, nul trabuco ne parait à la portière. Il fait petit jour, devant nous s'étendent de grandes plaines plantées d'arbres, dont les verdures sont allégées, rajeunies par les buées de l'atmosphère matinale; une petite rivière traverse ces plaines, et en Espagne, remarque que nous n'avons encore vue nulle part, oîi il y a de la verdure et de l'eau, il n'y a que rarement des brigands, donc plus d'espoir de couleur locale intense. Quel est le nom de la station, nous ne saurions le dire, nous n'aurions pu l'apprendre qu'en comparant l'heure de l'arrêt aux renseignements de l'indicateur, et, si le train retardait peut-être quelque peu, notre indicateur ne retardait pas de moins de trois ans.
Cette nouvelle émotion étant passée, nous reprenons notre sommeil interrompu et nous sommes, au bout d'un certain temps, réveillés par ce cri : Cordoba ! Cordoba ! Muse ! inspire-nous ; inspire-nous, ô Muse!
Fraîcheur, lumière, parfum, couleur, faites vibrer les cordes de la lyre.
LES VIEILLES VILLES D'ESPAGNE. ioi
Sortir de l'atmosphère lourde d'un wagon, entrer dans un bain d'air frais, embaumé par les senteurs du citronnier, de Toranger, du magnolia, voir se dresser tout autour de soi des haies.de cactus en fleur, de cactus aux troncs durs et gros comme ceux des arbres, de nopals et d'agaves, d'aloès hauts de huit h dix pieds, et, derrière ces haies, des jardins dont chaque arbre est un encensoir, dont chaque fleur est une tache de lumière \ive; traverser par une longue route cet échantillon du paradis terrestre , éviter l'inévitable Plaza de Toros, et se trouver devant les grands murs cuits par le soleil, où chrétiens et infidèles se sont livré tant de combats, voilà une impression des plus suaves et des plus vivantes qu'il soit permis au voyageur de garder dans son souvenir.
Donc, premier aspect de Cordoue : cactus, orangers, fleurs et maisons blanches. Le second aspect est identique et le troisième aussi ; Cordoue est un immense bouquet de fleurs au milieu duquel sont jetées quelques milliers de maisons éblouissantes.
Le parfum d'orangers qui avait envahi nos wagons se perpétue à travers les rues, nous suit jusqu'à l'hôtel et pénètre partout. Nos fenêtres donnent sur le jardin botanique, l'endroit où le bouquet de fleurs est le plus serré.
Est-ce l'Espagne , est-ce l'Afrique ? Est-ce Cordoue ou Tctuan? Bleu violent sur nos têtes, maisons blanches à terrasses, jardins flamboyants, feux d'artifice de fleurs. Le ciel et le paysage^ tout est éblouissant à ce point que le premier soin de Vautre est de s'acheter une paire de lunettes bleues.
Nous partons bien vite à la découverte du GuadalquiWr et
tS!t LES VIEILLES VILLES D'ESPAGNE.
naturellement nous nous perdons tout de suite au milieu de rioextricable réseau de petites mes blanches^ propres et tranquilles, étiacelantes de soleil, qui tournent et retournent sans cesse sur elles-mêmes, sans pouvoir se décider à mener directement quelque part. Une bonne partie de notre première journée à Cordone est employée ainsi aux plus capricieux zigzags, nous ne trouvons ni Guadalquifir ni Mosquée, mais nous passons des heures charmantes à courir de maisons en maisons, pour plonger à travers les grilles des regards indiscrets dans tous les patios.
La note dominante est le patio. Il y a des patios atlleors, à
Uoe «gnador* de U ligne d'Andalootle.
Tolède, à Sévitle, et dans tout le Midi, mais nulle part ils ne peuvent être aussi jolis, aussi fleuris que dans ce morceau de l'Orient qui s'appelle Cordoue.
ville des khalifes I nous partirions sans avoir vu ta mosquée, ai aucun de tes monuments, qu'il nous resterait toujours de toi une vive et lumineuse impression, le souvenir de tes mille patios.
Sur la rue les façades sont de la plus grande simplicité : murs de maçonerie ordinaires, fenêtres ordinaires, volets ordinaires, toit ordinaire, blanchiment ordinaire ; signe particulier : peu de grillages aux fenêtres. Tel pourrait être à peu près le signalement auquel un gendarme intelligent saurait les reconnaître.
Mais rintérieur, mais le patio ! Au milieu de la façade blanchie à la chaux^ s'ouvre une porte bâtarde, donnant sur un petit vestibule dallé; parfaitement propre. Au fond du vestibule est la porte du patio, une grille de fer forgé, tourné et ouvragé, plus ou moins riche suivant l'importance de l'habitation et presque toujours peinte en gris clair. Le dessin varie ; c'est le plus souvent une grande arabesque de fer déployant ses fleurons et ses parafes avec beaucoup de fantaisie, ou bien des comphcations de lignes imitant les losanges de bois des portes arabes.
A travers ces grilles s'aperçoit le patio.
Oavrez le dictionnaire espagnol, et vous trouverez simplement : Patio, — Cour. Rien n'est moins exact. Un patio est une grande salle à ciel ouvert, placée au centre d'un bâtiment à quatre faces, c'est quelque chose comme une grande chambre posée au centre d'une maison, et qui n'aurait pour tout plafond et pour toiture que le ciel. Le patio est dallé comme une chambre, et possède sur les quatre côtés une colonnade, montant jusqu'à la hauteur du premier étage.
Le premier étage dépasse le rez-de-chaussée, de la largeur de cette colonnade, et toute la partie surplombante de la maison repose sur les colonnes. De cette façon, il y a tout
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autour du rez-de-chaussée une galerie couverte, laquelle a pour plafond le plaucher de la partie avançante du premier étage.
Qu'on nous pardonne cette explication, mais nous avons tant de fois lu le mot « patio » sans que jamais personne de ceux qui raient écrit nous en ait donné Fexplication, qu'il nous a semblé utile de la donner tant bien que mal.
Plus tard nous verrons, à TAlcazar de Se ville, le patio des Donzelles, à Grenade celui des Myrtes et celui des Lions; partout où les Arabes ont passé, nous retrouverons ce même patio, et nous constaterons que les Andalous d'aujourd'hui n*ont fait que copier purement et simplement le modèle que les Maures leur avaient laissé.
Tout le centre du patio est envahi par les fleurs, les plantes grimpantes, les orangers, les aloès ; un buisson fl euri grimpeaa pied d'une large vasque de marbre au-dessus de laquelle les roses se penchent comme attirées par l'eau doucement murmurante, et s'effeuillent en la parsemant d'une flottille de petits bateaux roses qui chavirent sous un chargement de perles.
En ligne au pied des colonnes sont rangés de grands pots de terre rouge et vernissée, débordant de verdure, et dans le fond s'élève quelque if ou cyprès aux branches taillées, rognées et tortillées de façon à former soit un berceau, soit une dé- •coration architecturale quelconque.
Ceci est le patio des maisons riches, les autres sont pareils, un peu plus simples peut-être, mais tous aussi frais, tous débordant de ce luxe qu'une nature méridionale met à la portée de tous, empanachés de verdure et fleuris à outrance et de toutes ies couleurs.
De rue ea rue, de maisoa eu maisoo, chaque coup d'oeil aui grilles est un éblouîssemenl. Rien n'est plus charmant que de voir, parles portes entr'onvertes, des ateliers de tailleurs ou de couturières installés dans ces cours de marbre, à l'ombre de ces colonnades de marbre, où des femmes souvent jolies aux cheveux noirs, au teint mat, aux yeux pétillants, sont assises par groupes, ayant toutes, piquées dans la chevelure, attachées
A It grille do pklio.
au corsage et parfois même tratuaat autour d'elles, mais le tout avec un art que l'aH n'invente pas, que la nature seule donne, qui devient du génie, à force d'élre de la naïveté, — des roses, des œillets, des fleurs de toutes les nuances, de toutes les formes et de tous les éclats.
Elles sont ^ètaes le plus souvent de robes claires, rehaussées de couleurs gaies, avec des petits fichus d'un ton vif, cntr'ouveris sur la poitrine, et cet ensemble de toilette relève Téclat de la peau, adoucit et harmonise le luisant des marbres, fait vibrer le noir des cheveux et Tétîncellement des fleurs; — ajoutez à cela les poses souples, pleines de grâce, mais pleines de ressort, mé* lange de la race arabe et de la race ibérique, des mains et des pieds d^EspagnoIes. Dans ces cages blanches, gaies comme les cages remplies d*oiseaux des Iles, on entend un babillage de voix jeunes parlant cette langue bien frappée, tout à la fois vive, lente et sonore, qui est un charme pour les oreilles. Cela vous rappelle Técole ai*abe de Delacroix, ou les peintures de Decamps.
Ce fut après bien des tours et des détours dans les petites rues et sur des grandes places poussiéreuses occupées par des tondeurs de mulets, que dans l'après-midi, le Guadalquivir fut inopinément découvert par les voyageurs qui ne le cherchaient plus, se croyant à Textrémité opposée de la ville. En même temps que le Guadalquivir, le campanile de la cathédrale, — ou de la mosquée — apparaissait à Thorizon et nous fîmes au Guadalquivir Timpolitesse de courir d'abord à la mosquée.
Celte œuvre colossale du grand khalife Abdérame possède au dehors tout à fait les allures d'une forteresse. Vue du pont du Guadalquivir, c'est un large parallélogramme de hautes murailles dominant, comme les remparts d*une seconde ville enclavée dans la première, les petites maisons blanches de Cordoue. Pour compléter la physionomie militaire, celle ligne de murailles est bastionnée de demi-tours carrées, et sur la crête
se profilent d'un bout à Tautre des créneaux dentelés unissant en pointe.
Au pied de ces murailles^ rien n'indique encore le caractère religieux du monument. Peu ou presque pas d'ouvertures, une porte en fer à cheval de loin en loin et quelques fenêtres bouchées dont il ne subsiste que la charmante décoration, les petites colonnes et les délicates arabesques.
Que d'autres se fassent impressionnistes, nous ^sommes et nous nous déclarons sentasionnistes fervents et convaincus, c'est-à-dire collectionneurs cT émotions — aimables, grandes, mauvaises ou même horribles à l'occasion I car tout nous est bon, et nous avouons que le parfait bonheur, cette pierre philosophale, nous paraît pouvoir se formuler ainsi : sensations toujours nouvelles, émotions à jet coutinu.
Cordoue avait de quoi nous contenter.
Le premier pas sur les dalles de la vénérable Mezquita est une haute sensation, une des plus fortes secousses qui se puissent éprouver.
Les khalifes vêtus d'étoffes étincelantes, couverts de pierreries, s'avancent à cheval, à la tête d'une armée de vassaux, parés avec le luxe éclatant dont l'histoire ne peut nous donner qu'une faible idée, et ces cortèges prodigieux vivent et marchent à travers un monument gigantesque, simple, presque austère et pourtant éblouissant
Pardon, ceci n'est qu'une simple vision, une rêvasserie des premières cinq minutes; mais, en rouvrant nos yeux éblouis, nous pouvons voir qu'après tant de siècles la vieille mosquée pourrait encore les recevoir.
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Saus doute, après la conquête, des actes de vandalisme lamentable ont été commis, comme la destruction de plusieurs travées pour la construction d'une cathédrale chrétienne au centre de la Mosquée, action barbare qui fit rougir Charles-Quint lui-même, le destructeur d'une partie de l'Alhambra ; des arcades ouvrant sur la cour des Orangers ont été bouchées, des couches de plâtre ont longtemps deshonoré certaines parties, mais enfin le corps même de Tédifice est resté intact.
Dans notre siècle, plus soucieux de la conservation et de la protection des vieux monuments que ceux qui Tout précédé, on a réparé tant bien que mal ce qu'il a été possible de réparer des nombreuses altérations dues au temps et aux hommes.
On a rétabli l'harmonie de l'ensemble en peignant sur les arcades rongées des assises de briques simulées, et l'on travaille encore à compléter ces restaurations.
Nous ne voudrions pas tenter de refaire encore une fois après les maîtres la description de la vertigineuse mosquée, non par paresse, mais dans l'intérêt seul du lecteur. Nous devons seulement ei^dire quelques mots, mais le plus succinctement possible.
La Mosquée, on l'a dit, est une forêt, — une forêt de colonnes de marbre régulièrement plantées; un chiffre seul peut en donner l'idée ; les colonnes sont au nombre de 860 ; ajoutons ^ue le centre du monument n'en contient pas, c'est-à-dire que ces 860 colonnes forment une sorte de gigantesque péristyle intérieur; c'est une façon de patio, soutenu par des files de colonnades, posées à distances égales, et réunies entre elles par des arcades, c'est-à-dire formant, dans le sens de la longueur, une première série de portes ouvertes s'allongeant à perte de vue,
el dans le seus de la largeur une autre série de portes ouvertes aboutissant à un monument central qui contient une série de chapelles énormes, et en plus la cathédrale chrétienne de Cordoue.
Vue de face, cette infinie succession de colonnes et d'arcades donne l'impression qu'on a essayé d'imiter en plaçant des miroirs au fond des salles, que Ton construit aujourd'hui ; il n'y u que cette différence, c'est qu'au lieu de l'illusion, c'est la réalité; on avance sans fin, et le prodige continue toujours. Mais ce par quoi cela ne ressemble en aucune façon à ces perspectives artificielles, c'est qu'il n'y a pas une seule colonne dont le marbre ressemble au marbre de l'autre. Toutes les couleurs, et toutes les combinaisons de couleurs, que le coloriste le plus effréné pourrait imaginer, sont là. Il va sans dire que les hommes de génie qui ont bâti ce prodige, n'ont point distribué leurs nuances au hasard, ils ont conçu et créé Fharmonie la plus douce sans une note criarde, sans une brutalité de ton, et la répétition continuelle du rouge de brique adouci par le blanc des jointures, donne à cet ensemble harmonieux une grandeur et une sérénité qui n'est ni le gigantesque essor du gothique, ni la mélancolie sombre du roman, ni la langueur mystérieuse et papillotante du byzantin, ni la majesté du grec.
Quelle tranquillité, quelle vaste sérénité se dégage de celte harmonieuse architecture, pour le brave enfant du Prophète, serviteur d'un Dieu qui lui promet tant et de si douces choses dans un paradis en somme assez facile à conquérir; qui lui permet de déployer sur cette terre un luxe d'épouses que les
autres Dieux interdisent et qui lui assure, dans Tautre monde, un si doux farniente embaumé, de si délicieuses pipes, et tant d'autres avantages charmants, le tout à la simple condition que, de temps à autre, il ceigne le cimeterre et s'en aille faire la moisson des tètes chez les chiens d'infidèles I
Heureux temps de l'islamisme en fleur ! Maintenant tout est fini, les pauvres Maures rôtissent dans les sables brûlants du Maroc, parmi les pierres de leurs malheureuses mosquées en ruines
Pleure Grenade, bon Marocain, pleure €ordoue, la Cordoue d'Abdérame, la ville aux belles mosquées, aux innombrables palais, cachés sous les orangers, aux bains monumentaux, Cordoue la belle et aussi la savante, la ville des poètes, la ville des bibliothèques, des académies et des observatoires !....
Ce qui précède est une lamentation monologuée par Vauire, qui s'est senti pris soudain d'une mélancolie profonde. 11 déclare qu'il est sémite^ et que dans ce temple, sous ces arcades orientales, il se considère comme chez lui ; c'est la maison de ses grands-pères et il pleure sur ses aïeux, glorieux et malheureux constructeurs de merveilles tombées entre les mains des usurpateurs.
Ici les voyageurs commencent à se disputer : l'tm, tout à fait gothique d'opinions en architecture, arrête l'enthousiasme oriental de son compagnon et se permet de dire qu'il trouve cela trop bas de plafond ; Yautre déclare qu'il ne permettra pas qu'on outrage ses aïeux, que si cela est bas de plafond, c'est parce que ses aïeux l'ont voulu ainsi, que par conséquent cela est bien et que toute critique est une inconvenance; il
ajoute qne toutes les chapelles latérales qui sont encore là, les unes intactes, les autres altérées, ont les'proportioDs les plus
Portail de laa PilmtB.
majestueuses, que le Myhrab par exemple est d'une hauteur considérable.
Le Myhrab est l'ancien sanctuaire de la Mosquée, c'est l'endroit où les splendeurs des colonnades et de la décoration trouvent leur épanouissement le plus complet. Les arcades qui fer-
ment le sanctuaire n'ont plus l'ouverture en fer à cheval simple des grandes travées, les arcs s'entre-croisent et se superposent, dentelés en formes de trèfles dans Fouverture inférieure, et surchargés de dessins et d'ornements.
Cette colonnade féerique se détache en silhouette sur le fond bien éclairé d'une petite chapelle, dont les murs sont littéralement brodés des plus fines et des plus merveilleuses arabesques, contournées avec un caprice prodigieux, semées de paillettes colorées, d'ornements en mosaïque et encadrées de versets du Coran ; l'ensemble de ces décorations est touffu et fin de ton comme une miniature persane. Le plafond en coupole, sculpté et décoré de dessins à lignes géométriques, est percé de trous formant une constellation d'étoiles.
Vautre^ le sémite, exulte.
— C'est le plus opulent des palais de conte de fées, c'est un morceau de Bagdad des Mille et une Nuits, dit Ti/n, mais on peut préférer le sentiment religieux, la terreur sacrée qui frappe les âmes dans nos cathédrales gothiques. Rappelez-vous Burgos !
— EtlaMaksurrah, l'ancienne enceinte privilégiée, où seuls les Ulémas pouvaient entrer?
— Burgos! Burgos!
— Et le Zancarron, presque aussi orné que le Myhrab...
— Burgos! Burgos!
Alors c'est une promenade à travers le monument. Vtm marche rapidement développant ses jambes, longues comme des colonnelles gothiques. Vautre traîne lentement ses bottines et circule en extase, avec une majesté quasi orientale ; de la discussion on arrive aux injures, Vautre excite Vun à
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grimper sur les colonnes gothiques, comme les singes grimpent aux cocotiers, Vun traite la mosquée de cave, et va jusqu'à dire que les Orientaux ne sont que des colimaçons. Par bonheur cette différence de rapidité empêche qu'on n'en vienne aux coups ; mais quand on a tourné l'angle de la colonnade et lorsqu'on arrive devant la cathédrale, que, de l'avis commun, les gens du seizième siècle ont eu la sauvagerie de placer là, après avoir abattu on ne sait quelles merveilles, la concorde se rétablit. Non pas que les opinions aient changé, non pas que les grandes chapelles et la cathédrale soient inférieures à bien d'autres cathédrales et à bien d'autres chapelles, mais parce qu'on se trouve en présence d'un fait de vandahsme, qui révolte quiconque a une conscience artistique.
Cette réserve faite, cette cathédrale chrétienne que dans rimmensité de la mosquée on ne découvre pas tout de suite, est à admirer complètement, avec ses faisceaux de colonnes ouvrant le toit de la mosquée pour s'élancer plus haut vers le ciel, ses sculptures, sa grille de fer, et toute sa gothique ornementation qui semble plus sévère ici que partout ailleurs.
Quelques chapelles moins heureuses ont été pratiquées dans les bas-côtés de la Mosquée, où, derrière de hautes grilles de fer, on a placé des tableaux au-dessous du médiocre, sur des autels de bois, ou de toile, peints et dorés avec une banalité d'un mauvais goût absolu. Il y a bien de ci de là quelques tableaux de sainteté, meilleurs ou moins mauvais que les autres, mais ce n'est point pour voir ces choses qu'on a traversé la sierra Morena et le reste. De distance en distance le long des parois de la partie ceu traie, près des hauts piliers de la
cathédrale ou même sous les arcades arabes, ou voit, posés comme de petites guérites, des confessionnaux, du dessin le plus banal et le plus modeste, et aux abords de ces confes* sionnaux, des femmes vêtues de noir, les genoux posés sur la dalle, la jupe traînant derrière elles, un éventail noir à la main, une mante de gaze noire, enveloppant la tête. A distance, à voir cette tache noire, posée sur cette splendeur, on dirait qu'on a versé un encrier.
A la sortie de la mosquée le sémite retriomphe, il montre an gothique comment on bâtissait les portes, au temps illustre des Maures. Imaginez-vous deux vantaux d'une seule pièce, d'une hauteur de deux étages au moins, larges en proportion, épais en conséquence et caparaçonnés de la tête aux pieds d'une série de petites plaques de bronze ciselé ou repoussé, brodées d'arabesques, formant comme une porte de métal, plaqué sur la porte de bois qu'elle recouvre entièrement.
En sortant de cette porte, on se trouve dans une grande cour carrée, entourée d'une colonnade, et cette cour est remplie d'orangers gros comme nos tilleuls, couverts d'oranges mûres dont la couleur d'or brille parmi le feuillage sombre et verni, dont l'ombre couvre toute la place.
Au pied des arbres, au bas des allées, sous les colonnes, il y a des bancs et sur les bancs des bonnes d'enfants et des fantassins, la population d'un square Montholon transportée dans un cadre mauresque. De temps en temps une orange mûre tombe de l'arbre et vient s'aplatir sur le cailloutis dont la cour est dallée, ou sur la personne de quelque enfant qui joue.
Jadis au temps des Maures les galeries d'arcades de la Mos-
Cordoue. ^JJa palio.
quée ouvraient sur ce patio des Oraiigers ; de la cour le regard pouvait embrasser la forêt des colonnes d'un bout à Taulre, mais aussitôt après la prise de Cordoue par les Espagnols, ces ouvertures furent bouchées, sauf une gui fut surmontée d'un grand cadre gothique et décorée des statues de la Vierge et de l'ange Gabriel. C'est la porte de las Palmas.
Dans un des angles du patio, se dresse la tour de la cathédrale, élevée à la place de l'ancien Alminar des Arabes, une tour rivale de la Giralda de Séville, qui, fortement ébranlée par un tremblement de terre, dut être entièrement démohe à la fiu du seizième siècle.
Ce grand campanile a cinq corps, carrés d'abord, en retrait les uns sur les autres et se terminant par un petit temple rond à coupole surmontée d'une statue de Tange Raphaël portant un drapeau. Les ornements et les balustrades sont d'un goût assez fin et relativement sobre.
Presque à côté de cette tour, en passant à travers l'une des maisons que les hasards de la civilisation ont fait pousser contre le monument lui-même, on se trouve à l'extérieur au pied de la « puerta del Pardon ». On a devant soi, abstraction faite du campanile, dont on a orné le monument antique, une des plus pures merveilles de l'art arabe, un grand arc ogival très ornementé encadrant une porte dont les panneaux remplacent d'anciens battants arabes plaqués de feuilles d'or ; sur ces panneaux très curieusement sculptés se détachent une garniture d'ornements de métal et des marteaux de bronze aux fines ciselures.
Quand nous fûmes dans l'une des petites rues qui se trouvent
de Tautre côté de hpnerta del Pardon^ nous nous vîmes assaillis par une bande de gamins, qui se disputaient Thonneur de nous reconduire à notre hôtel, en même temps nous demeurions stupéfiés, parle nombre des cordonniers et des ressemmelleurs qui remplissent les échoppes de toutes ces maisons. Nous tâchâmes de nous débarrasser des gamins, pensant retrouver nous-mêmes notre route. Un d'entre eux cependant, plus tenace que les autres ou plus malin ne nous quitta pas d'une semelle. Au bout d'une heure de marche, dans les rues qui revenaient toujours au même point et qui par conséquent ne nous montraient jamais rien de nouveau, nous fûmes trop heureux d'accepter les services de ce jeune drôle.
Si tous les visiteurs, font les mêmes courses, inutiles en pareille occasion, les cordonniers de la cathédrale n'ont pas été aussi bêtes qu'on pourrait croire en se plaçant là où ils se sont mis.
Ancien* bilns maaresques iuti one maison particulière.