‹ Les vieilles villes d'Espagne, notes et souvenirsChapitre 9 sur 22 · CORDOUE (SUITE · texte numérisé non relu

CORDOUE (SUITE

Le pont du Guadalquivir et la Carrahola. — Les tours de l'Alcaiar. — La tour de la Malamuerle. ^ Quelques intérieurs. — Un palio moderne. — La maison du chanoine.

Un témoio de la grandeur de l'ancienne Cordoue, témoin plus vénérable encore que le Hezquita, est le vieux pont du Guadalquivir, construit par les Romains et réparé plus tard par les Arabes. En repassant une seconde fois à la Mosquée, à la satisfaction du sémite qui voudrait presque y prendre loge-

ment, dous limes enfin au Guadalquîvir la politesse d'une visite particulière.

Ce fleuve poétique est déjà très large et coule entre deux rives poussiéreuses; plus loin, il possède plus d'attraits, paraîtil, et se perd en méandres capricieux sous les bosquets de >erdure d'une campagne exubérante; mais, à Cordoue, il est assez triste et semble vieilli par la présence dans son lit, à côté des vieilles arches romaines du pont, de tas de pierres, de iVagmeuls de tours et même de petits bâtiments ruinés où à peu près, formant au milieu du fleu\e des petits Ilots, semblables à des piles, veuves du pont qu'elles de\ raient supporter. Sur le pont, c'est un amusant défilé de paysans et de muletiers en discussion avec les douaniers, un passage continuel de cara* vanes d'àues, — les mulets et les ânes inévitables qui forment toujours la majorité de la ^.opulation animée d*un paysage espaguol.

Les petits bâtiments au milieu du fleuve sont des moulins. Eu même temps que nous, passe sur le pont une file de mulets libres trottant sous la conduite d'un seul homme, derrière la mule colonelle qui fait fièrement tinter sa clochette; nous les voyons descendre sur la berge et suivre une étroite jetée de pierres conduisant à l'un de ces mouhns. Bientôt le tintement de la clochelle se refait entendre^ et toute la bande reparaît chargée de sacs de farine.

Le pont compte seize arches cahotantes. Comme les ponts de Tolède, il est, à son extrémité, défendu par un gros castel, la forteresse de la Carrahola, et décoré, à Tautre bout, d'un portique de style Renaissance à quatre colonnes. Cette porte du

pont, œuvre d'Herrera, est maiotenant absolument fruste, le • temps Ta dépouillée de tout son épiderme, si bien qu'on la dirait plus Vieille que le pont lui-même.

Nous allons nous asseoir sur le ialus de Fautre rive, pour faire un croquis d'ensemble de la ville. Pour premier plan, nous avons la Carrahola habilée par des charrons, une enceinte de murailles crénelées, flanquées de petites tours rondes, du milieu de laquelle se dresse une haute et grosse tour irrégulière, carrée sur plusieurs faces, ronde à côté, terminée par une garniture de créneaux pointus. Le tout abîmé, écorché, ébréché, moussu par endroits, cuit et recuit par les soleils d'une demi- douzaine de siècles, qui Font orné d'un beau ton fortement roussi ; c'est enfin un repoussoir violent ei magnifique, pour les blancheurs et les scintillements de la ville assise sur Tautre rive, pour les innombrables maisons enchâssées dans la verdure des jardins.

Juste en face du pont, au-dessus de la porte d'Herrera, se dessinent en longues lignes jaunes les murailles crénelées de la Mosquée dominée par la nef de la cathédrale chrétienne, et pai' le campanile. Sur la gauche, des bosquets d'un vert tendre sont enclavés dans l'enceinte des Alcazars viejo et nuevo, ce sont les jardins de l'AIcazar, délices des rois maures.

Quelques vieilles tours s'aperçoivent encore, par-ci, par-là. C'est tout ce qui reste, hélas! du vieil Alcazar arabe qui vit, dans la période si mouvementée du khalifat, tant de bouleversements et tant de fêtes brillantes, tant de lêtes princières enlevées par le sabre, tant de massacres, — qui vit passer les favorites couvertes de pierres précieuses et défiler les nègres de la garde

africaine des khalifes. Soulèvements populaires et révoltes militaires sont venus se heurter à ces murailles maintes et maintes fois, ce qui nous prouve que le goût du pronunciamiento serait plutôt dans le sol que dans le sang des Espagnols, c'est-à-dire une simple influence du terroir qui agirait même sur des populations transplantées.

L'Âlcazar nuevo, très vieux aussi, mais très restauré, n'est pas d'une architecture très intéressante, il est maintenant transformé en prison, destination que le saint-office lui avait aussi donnée autrefois.

Entre la Mosquée et TAlcazar nuevo, sur une sorte d'esplanade, se dresse une haute colonne sur un soubassement en forme de rocher, entouré de belles grilles. C'est le Triunfo, colonne élevée en Thonneur de l'archange Raphaël, patron de la ville.

Le point de la rive où nous étions était assez animé, des ribambelles d'ânes passaient constamment devant nous porteurs chacun d'un ou deux paysans sortant des posadas mouvementées du faubourg, des cochons venaient de temps en temps nous examiner, des lavandières lavaient sur le sable, un barbier barbifiait des paysans sur le pas de sa porte, et enfin des femmes aux jupes jaunes descendaient en file au Guadalquivir, en portant sur la tête ou appuyées sur la hanche de grandes cruches pansues que Vun appelait des amphores pour faire plaisir au sémite toujours dans sa veine poétique.

Pour voir les vieilles murailles mauresques, nous faisons en partie le tour de la ville à l'extérieur, ce qui par la grande chaleur est un exercice assez violent ; heureusement derrière

les jardins de rAlcazar, il ne manque pas d'arbres et nous pouvons marcher à Fombre, tout en admirant avec des clignements d'yeux les murailles rôties par le soleil. De nombreuses portes donnent entrée dans la ville, mais elles ne sont pour la plupart que très peu monumentales : les plus importantes, comme celles d'Almodovar et de Gallegas,. sont flanquées de tours carrées, sans aucune ornementation.

Sur bien des points des maisons se sont accotées à Fenceinte,dont on n'aperçoit plus que la ligne de créneaux surmontant les toits.

La belle promenade que nous parcourions s'appelle le paséo de la Victoria. Tout s'y préparait pour une fête, on montait les petites boutiques et la tente pour le bal, — sous les arbres dormaient des bohémiens authentiques avec leurs ânes. En poursuivant jusqu'au campo de la Merced, immensité sablonneuse torréfiée par le soleil, nous arrivâmes au pied d'une grosse tour octogonale, isolée, qui s'appelle la torre de Malamuerte, la tour de Male-Mort, parce qu'elle a été construite au moyen âge aux frais d'un citoyen de Cordoue, qui avait tué sa femme.

Cette tour est, nous Tespérons bien, la seule qui possède une pareille origine, mais nous ne pouvons l'affirmer, ayant oublié de nous renseigner sur les antécédents des autres. Pour la Carrahola, si sa construction résulte aussi d'une punition pour mouvements d'impatience trop accentués, on peut Tévaluer au moins à une demi-douzaine d'épouses.

Dans un angle du campo de la Merced, à la puerta del Rincon, commence la grande artère de la ville, une rue aussi

tortueuse mais plus large que les autres, — ce qui ne veut pas dire qu'elle le soit beaucoup — qui va sous les noms de calle caraicerias, d'abord, et de calle de la Feria ensuite, aboutir au Guadalquivir non loin de la Mosquée. C'est la rue animée, la seule où Ton puisse voir à toute heure plusieurs personnes à la fois.

Le marché s'y tient aux abords de la petite église San-Pablo. Pendant les heures chaudes de la journée, de grandes toiles tendues d'une maison à l'autre abritent complètement la rue.

San-Pablo ne possède sur la rue qu'un simple portail d'une belle couleur qui fait une assez jolie figure aux premiers plans du marché ; au pied de ses colonnes torses de marbre noir, une boutique d'aguador est adossée, avec ses grandes toiles rayées et son pittoresque étalage d*alcarazas et de vases de toutes formes ; en avant les paniers des marchandes font de grandes taches claires où le jaune éclatant domine, dans les pyramides jaunes des oranges et dans les bottes de fleurs, sans parler des jupes des femmes^ marchandes et cUentes, qui pourraient lutter d'éclat avec les oranges.

L'église est au fond d'une étroite petite cour-jardin, calme et un peu sombre ; nous ne nous attendions guère aux étrangetés de l'intérieur! murailles, colonnes, chapelles, autels, disparaissent sous une accumulation d'ornements du goût le plus baroque, l'architecture elle-même est déjà surchargée, mais que dire des miUiers de bibelots qui prétendent décorer nef et bas -côtés? 11 semble qu'un pensionnat de demoiselles en délire ait passé par là, non pas même un pensionnat européen, mais une escuela de demoiselles chiliennes ou patagones.

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Partout des perles, des rubans, des dentelles ; la sainte Vierge sur son autel est habillée d'une somptueuse robe de satin toute reluisante de perles et de paillettes, elle a des dentelles dorées, des colliers et des boucles d'oreilles ; le Christ et les apôtres sont aussi bien mis; le Christ porte un splendide jupon de dentelles attaché par des nœuds roses, et les apôtres, bien peignés, bien frisottés, sont habillés de rose, de bleu, de vert tendre tout à fait comme des seigneurs, ou du moins comme de riches propriétaires.

Le maître-autel est un amoncellement de bibelots et de jouets d'enfants ; quant aux chapelles, elles sont toutes roses : saints et saintes roses, tableaux encadrés de dentelles h nœuds roses et même fenêtres à rideaux roses.

Tout devait être étrange dans cette étrange église, il n'y avait d'êtres \ivants qu'un gros chat blanc endormi sur un autel et une petite vieille toute noire, trottant comme une souris et marmottant on ne sait quoi aux étrangers, avec des sourires de petite fée Carabosse.

Est-ce à Cordoue, ou bien à Tolède, que nous avons vu le mendiant municipal dûment autorisé, et porteur d'une plaque de cuivre, comme nos commissionnaires ? C'est probablement dans les deux villes et à Burgos aussi. La plaque porte ces mots : Pobre de Cordoba.

Il faut bien mettre un peu d'ordre dans la corporation et ne pas laisser les intrus s'y glisser; quand on a épuisé sa provision de petits sous, on leur donne des cigarettes, comme nous l'avons vu faire aux gens du pays : le pobre alors rejette avec dignité son manteau sur l'épaule, salue et allume sa cigarette

à celle du bourgeois son bienfaiteur, après un : Accordez-moi la faveur...

Les amis de nos amis sont nos amis, et les amis de ceux-ci sont encore les nôtres. Un de nos amis de Paris nous avait adressés à un sien ami de Madrid, lequel avait un secrétaire, qui avait un ami à Cordoue ; nous allâmes donc chez Tami du secrétaire de F ami de notre ami, pour lui demander si, outre les monuments que tout le monde connaît, il ne resterait pas encore, dans quelques habitations privées, quelques fragments de maisons ou de palais du temps des Arabes, ou d'époque plus récente, comme nous en avions déjà vu à Vittoria, à Tolède et ailleurs.

Notre ami (il l'était au cinquième degré) se trouvait être un homme jeune, intelligent et fort aimable. Il nous mena d'abord chez des amis à lui (il est inutile de prolonger cette cascade d'amitié par procuration) lesquels, à défaut d'une véritable maison mauresque, s'étaient donné le plaisir de s'en faire construire une, en tous points copiée sur les anciens modèles.

La cour était, comme toutes les autres cours de Cordoue, couverte de larges dalles de marbre blanc, ornée d'une vasque et d'un jet d'eau, environnée de plantes à larges feuilles et enguirlandée de roses grimpantes. Les fenêtres donnant sur cette cour étaient d'un aspect quasi mauresque, un peu bâtardées de gothique, et il y avait aux angles de la cour de petites consoles découpées à la façon des créneaux arabes. Sur la partie qui fait face à la porte d'entrée, le style arabe brodé et pailleté éclatait dans toute sa splendeur.

Ce qui était particulièrement curieux dans cette maison, c'est

que dans des chambres parraitement modernes, aux portes et aux fenêtres découpées en fer à cheval, et flanquées de colonnettes de marbre blanc, coiffées de chapiteaux délicatement fouillés, on apercevait des serviteurs, une sorte de concierge, en un mot, des gens vêtus comme nous, vivant comme nous. Mais ce qui n'était pas moins caractéristique dans ce décor d'un autre âge, c'était de voir des personnes installées dans une pièce meublée de bureaux à caisse et à casiers, avec des cartonniers à côté d'eux^ allant et venant en brodequins et en veston. Eh bien, au risque de sembler paradoxal, disons que rien n'était plus naturel , et que le va-et-vient de tout ce monde ne paraissait nullement insolite en un tel lieu. Le maître de la maison se prêta de la meilleure grâce à ce qu'on nt un croquis de son petit palais, et rien ne prouve que si, lorsqu'il dit la phrase traditionnelle : Souvenez-vous que cette maison est la vôtre, « d la disposiciôn de Ustedn^ nous n'eûmes pas envie de manquer à la politesse, traditionnelle aussi, qui est de remercier et de ne pas accepter.

Parmi les maisons particulières qu*il nous fut permis de voir, il en est une dont le souvenir ne s*effacera jamais de notre mémoire. Nous nous arrêtons devant une grille de fer forgé d'un dessin merveilleux. Derrière cette grille on aperçoit, au lieu du patio, un large escalier de marbre blanc avec des plinthes du même marbre; le patio est à gauche du vestibule. Nous sonnons et Ton nous introduit, par un corridor, dans une sorte de seconde cour qui n'est rien autre chose que l'un des bains publics qui avoisinaient la Mosquée. Les auges, les lits de massage, les dalles, les étuves, tout est intact ; ce qui

aujourd'hui forme la cour devait être un vaste bassin; tout autour les colonnes, soutenant une série d'arcs en fer achevai, sont restées avec leurs chapiteaux finement ciselés, dont quelques-uns sont à peine rongés par le temps. La salle oti se trouvaient les étuves contient encore rentrée d'un corridor^ long boyau qui devait conduire à quelque dépendance de la Mosquée ; malheureusement, du côté opposé, il ne reste plus rien de l'antique construction, c'est-à-dire que le quatrième côté de la cour est fermé par un vulgaire mur de maçonnerie, avec une porte parfaitement vulgaire.

Une forte fille à la figure joyeuse, aux bras robustes, faisait la lessive dans les auges, où jadis s'étaient trempés les sujets des khalifes ; là où ils s'étaient couchés, elle battait son linge et le brossait ; dans l'étuve, il y avait le bois nécessaire aux lessives, et de l'autre côté de la cour, derrière les colonnes, une grande cage de bois, où trois énormes dindons mangeaient et gloussaient sans se douter assurément de l'importance du lieu où on les avait placés. Le maître et la maîtresse de la maison vinrent pour nous recevoir, c'étaient l'un des chanoines de la Mosquée, et sa sœur ; le chanoine, vieillard à figure d'ascète bien portant, vêtu d'une longue lévite et coiffé d'un petit bonnet ecclésiastique, appuyé, ou plutôt courbé sur une canne, ne fit que traverser la salle très lentement, tout en nous disant quelques mots aimables, il sortit par la porte de bois et se rendit à la Mosquée, dont il dirige les restaurations. Sa sœur nous tint compagnie, elle nous donna des explications très intéressantes sur ce qu'on croyait encore savoir relativement à ce bain. Entre autres choses elle nous dit qu'à part les robinets, tout ce qui

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sert aujourd'hui, n'a jamais été ni changé ui réparé depuis le départ des Maures, et que les conduits qui amenaient l'eau pour leur bain sont encore ceux qui l'amènent pour sa lessive. Quand nous eûmes vu, écouté, pris un croquis, la sœur du chanoine eut l'amabilité de nous offrir de voir sa maison et de nous montrer comment la vie est organisée de nos jours chez les gens d'aisance moyenne, àCordoue.

Le Mitillo d'Almodovar.

La maison contient au complet deux habitations, l'une au premier qui sert pourles saisons froides, l'autre au rez-de-chaussée, qui est l'habitation d'été. Tous les ans, quand viennent les grandes chaleurs, on déménage tout le mobilier, et on le descend dans les pièces, où l'ombre de la rue d'un côté, l'ombre et la fraîcheur du patio et de ses fontaines de l'autre côté, vous donnent la température la plus délicieuse. Dès que le froid reparaît, on remonte le mobiher au premier étage, où tout est

disposé pour qu'on ne sente pas les rigueurs relatives de l'hiver. Quand nous étions là, le mobilier était encore au premier étage ; la sœur du chanoine nous avait montré son habitation dans tous ses détails, lorsqu'elle nous conduisit dans un grand salon ; arrivée au milieu de ce salon, elle s'arrêta devant un portrait de jeune femme, photographie peinte, elle monta sur une chaise, décrocha le portrait, nous le mit dans les mains et nous dit simplement : «Vous voyez, c'estle portrait de ma fille, » puis, se tournant vers notre ami, elle lui dit : « Vous la reconnaissez bien, n'est-ce pas ? »

Lui répondit : ^ Oh ! parfaitement. »

Et elle, se tournant vers nous : « Eh bien, messieurs, on me Ta tuée, ma pauvre fîlle ! » Et notre ami nous donna l'explication ; la malheureuse jeune fîlle avait été assassinée, d'un coup de pistolet dans la tête, par un homme qu'elle ne voulait pas épouser, et assassinée sur les marches du théâtre, au moment où elle sortait de la représentation.

La sœur du chanoine avait changé de fîgure, elle pleurait, elle essuyait ses yeux et cherchait à reprendre son calme. Notre ami lui dit : a Cet homme était un affreux brigand. » Elle répondit doucement : « Non, c'est un malheureux. »> Sous cette impression émouvante, la maison prit pour nous un tout autre aspect, et quand la sœur du chanoine nous fît entrer dans une chambre où, sur une table, près d'un petit lit de fer, une veilleuse brûlait devant une madone, et lorsqu'elle nous dit : « Ceci est la chambre de ma pauvre fille, telle qu'elle était h son dernier jour, » nous fûmes profondément émus. Le c( malheureux » est au bagne de Ceuta.

L'organisation de la vie qui consiste à avoir deux domiciles dans la même maison n'est pas absolument particulière à Cordoue ; dans la plupart des villes d'Andalousie, il en est de même. Mais où cela est particulièrement curieux, paralt-il, c'est dans certaines petites villes et dans certains villages, où les habitants les plus aisés ont une maison et des caves creusées dans la montagne ; Thiver, ils habitent la maison, et ils s'installent l'été dans les caves, ils y placent leurs meubles et y vivent avec tout le confortable de leur vie ordinaire. L'explication qu'on nous a donnée nous parait assez rationnelle. Dans les villes où il y a du marbre et de l'eau, on peut, en construisant les maisons à la façon des Orientaux, y produire de la fraîcheur, tandis que là où le marbre et l'eau manquent, c'est chose impossible.

Nous avons d'ailleurs pu apercevoir vers Grenade et Murcie, en passant en chemin de fer devant quelques petites villes, des séries d'excavations avec portes et fenêtres pratiquées dans le roc de la montagne et qui devaient être ou des maisons de gitanes ou des faubourgs d'été.

On ne se fait aucune idée de la quantité de marbre qui se trouve à Cordoue ; les environs contiennent des carrières qui fournissent 120 ou 130 sortes de marbres de toutes les couleurs. Dans un bâtiment jadis occupé par les jésuites^ on a construit un escalier monumental, l'un des plus beaux escaliers que nous ayons jamais vus, tourné et tarabiscoté de la façon la plus folle dans le style churrigueresque^ où les marches, la rampe et le perron, forment un échantillon de toutes les nuances et de toutes les qualités de marbre, qui se trouvent dans la contrée. Malheureusement, à cet escalier il ne] manque que le palais gi-

gantesque dans lequel on aimerait S le trouver, il part d*uu couloir et d'un vestibule malheureux pour aboutir à des salles de classes d*une école moins que luxueuse.

Ceci explique comment les Maures ont pu réunir celte merveille de polychromie, nous allions dire de pyrotechnie , cette forêt de colonnes de toutes les couleurs, qui remplit la cathédrale de Cordoue.

Malgré ces trésors incomparables, la polychromie est un fait rare, parmi les édifices. On n'en trouve guère de (race sur les façades des maisons. A part une énorme porte d'entrée d'un style quasi Louis XV assez agréable à Tœil, ouvrant au milieu d'un hôtel dans une rue voisine de San Pablo. Le premier corps de cet hôtel très ornementé et très mouvementé de lignes, percé de grandes fenêtres à grillages entre les colonnes, plaquées, est surmonté d'un immense balcon de fer très ouvragé, formant au-dessus de la porte une sorte de tourelle. L'étage eu retrait au-dessus de ce balcon fait aussi bonne figure et se termine aussi par un fronton flanqué de terrasses garnies de vases et de boules.

L'aimable habitant de Cordoue qui nous conduisait, nous fit visiter quelques maisons particulières et contempler, au fond de quelques vieilles cours, des restes arabes ou romains. C'est ainsi que chez un menuisier, logé comme beaucoup d'autres dans un morceau de couvent ou d'église, nous descendîmes dans les caves, les anciennes cryptes, où sont encore, assez bien conservées, des mosaïques romaines.

Presque toutes les églises de Cordoue ont été mosquées dans leur jeunesse, et cela se voit encore, tantôt par quelque vieille fe-

Séïille. — Eiilrée de la catlo de Us Siurpe*.

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nêtre à Tare en fer à cheval et tantôt par quelques ornements plus importants^ une frise sous la toiture, quelques arabesques sur la tour, quand le clocher lui-même n'est pas tout bonnement un ancien minaret transformé.

Ceci est le cas de Féglise Saint-Nicolas, dont la petite tour nous servait de point de repère dans nos promenades ; cette tour est arabe dans tous ses ornements, c'est un minaret découronné où la logette du muezzin a été remplacée par un petit campanile»

Les places sont nombreuses dans les rues tortueuses de Cordoue, mais ce sont le plus souvent de simples carrefours, un peu plus brûlés par le soleil que les petits couloirs tranquilles. Une des plus pittoresques est la place Géronimo Paez, large, irrégulière, ombragée de grands vieux arbres, et toujours à peu près déserte; les hautes murailles d'un vieil édifice du commencement de la Renaissance^ tiennent un des côtés. Une grande porte monumentale, ornée de colonnes et de statues, et couverte de sculptures à moitié gothiques, s'ouvre au centre de la muraille^ et sur le tout court une balustrade formée d'une rangée de croix de Malte inscrites dans un cercle. Chose étrange, ces restes d'une époque relativement récente sont usés et rongés par le temps, tandis que les morceaux mauresques, les légères arabesques des murs extérieurs de la Mosquée, les découpures de ses portes arabes ont conservé un certain air de fraîcheur et de jeunesse.

Notre dernière matinée avant le départ est consacrée à un vagabondage tranquille et sans but par les rues. Nous errons dans tous les quartiers depuis le Paseo del gran Capitan, place

dédiée au grand capitaine Gonzalve de Cordoue, le rival de Bayard, quartier opulent dont les maisons possèdent des patios à colonnes de marbre et de superbes jardins, jusqu'aux places et aux rues poussiéreuses des Taubourgs.

Tout est spectacle pour nous, nous contemplons longuement des tondeurs de moutons, à l'apparence de parfaits gitanos, uous constatons une remarquable abondance de barbiers dans fous les quartiers et nous suivons une troupe de bohémiennes traînant par les rues leurs robes jaunes en loques, et s' arrêtant de porte en porte pour offrir de dire la bonne aventure aux muchachas imperturbablement souriantes, assises sur les dalles. Sur le pas d'une porte, une dame refuse.

— Je la sais, dit-elle en secouant tristement la (6le.

- Dans la cMbfdrilc.

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