‹ Les vielles rancunesChapitre 3 sur 11 · CHAPITRE · texte numérisé non relu

CHAPITRE

Où les alliés dont on S3 croyait sûr, trahissent.

Il avait, le lendemain même de son accident, écrit à son tuteur pour lui raconter l'aventure. 11 avait alors le cœur plein de gratitude pour la femme hospitalière qui l'avait si bien fait soigner. Maintenant il la trouvait bien meilleure encore, et ses sentiments se doublaient d'un intérêt très vif pour la ravissante personne qui vivait auprès d'elle et dont il ne savait même pas le nom. Depuis qu'il connaissait sa nièce, il aimait cent fois plus ^P® Guichard.

Il passa une nuit agitée, et dès le matin il s'enferma dans son atelier, où, de souvenir, il esquissa Hermine sur sa terrasse.

Il travailla d'arrache-pied, pendant quatre heures, avec une verve enragée. Et quand son domestique entra pour lui annoncer que le déjeuner était servi, le tableau était ébauché d'une façon charmante. La tête demeurait indécise. Les traits en étaient gravés dans la mémoire du peintre, mais il avait peur de les déformer en les retraçant. 11 aimait mieux au fond lui garder la douce image incertaine. Il pensa :

— Je retournerai à La Gelle-Saint-Cloud et je reverrai mon modèle. Alors, sûr de moi, je lui donnerai une ressemblance exquise... Jusque-là, qu'elle reste dans le vague du rêve I

Il se dirigea en fredonnant vers la salle à manger, et auprès de son assiette trouva un télégramme qui venait d'arriver. Il l'ouvrit, et avec joie, au bas, découvrit la signature de son tuteur. Il le parcourut et demeura stupéfait. Il le reprit, et pour la seconde fois il lut :

a Sous aucun prétexte ne retourne chez

LES VIEILLES RANCUNES Vo

M^^® Guichard. Expliquerai tout... Je reviens en hâte. — Roussel. »

11 reposa le papier bleu sur la table et continua son déjeuner, en proie à un étonnement inexprimable. Son tuteur revenait brusquement, interrompant un voyage très important, différé depuis deux ans, et cela en apprenant qu'il avait été soigné chez ]\r^^ Guichard, qu'il ne connaissait pas et dont il n'avait même jamais entendu parler. Qu'est-ce que cela voulait dire? De quoi s'agissait-il? Est-ce que par hasard 'SP^ Guichard était une personne peu recommandable? Alors sa nièce? Non! c'était impossible : avec des yeux si candides, on ne pouvait être qu'un ange. Alors quoi?

On ne raisonne pas toujours son premier mouvement, et les facilités de communications que le télégraphe et le téléphone ont créées dans la société offrent aux gens vifs de trop nombreuses occasions de répondre en pleine chaleur d'impression. A peine Roussel eut-il payé son télégramme et

Teut-il vu passer des mains de l'employé comptable dans celles de l'employé télégraphiste, qu'il ressentit un regret. Il se dit : a J'ai fait une sottise, je n'aurais pas dû avertir Maurice. Il serait allé chez M'^^ Guichard, elle lui aurait dit du mal de moi, il ne l'aurait pas crue et serait parti indigné. C'était fini. Tandis que je vais le jeter en plein drame, lui monter l'imagination : qui sait s'il ne fera pas quelque sottise ? »

Il ouvrait la bouche pour réclamer sa dépêche, lorsqu'il vit l'employé disparaître avec elle dans la pièce où se trouvaient les appareils de transmission. 11 recula devant les pourparlers à entamer, les explications à donner ; il poussa un soupir et sortit en pensant : « A la grâce de Dieu î Après tout Maurice sera peut-être plus raisonnable, avec ses vingt-huit ans, que son tuteur avec sa soixantaine. »

Roussel ne se trompait pas en comptant sur la sagesse de son fils adoptif. Mais la sagesse des hommes est souvent troublée

par la fantaisie des événements. Le jeune peintre, après avoir médité sur la dépêche de son tuteur, sans arriver à pénétrer quoi que ce fut de la véritable situation, avait pris la résolution d'observer scrupuleusement la consigne qui lui était donnée : (( Sous aucun prétexte ne retourne chez M"^ Guichard. »

Cependant, enfermé dans son atelier, l'esquisse, tracée le matin, retournée du côté du mur, il s'était attelé à un tableau de genre commencé, et qui représentait une jeune mariée défaisant son voile, aidée par une de ses demoiselles d'honneur, pendant que l'autre regardait curieusement les bijoux de la corbeille. L'arrangement de cette scène était agréable. L'étude de la robe blanche s'enlevant sur un fond très clair avait amusé Maurice. Il regardait sa toile avec intérêt, en s'avouant que vraiment ce n'était pas mal. Quand tout à coup la tête brune de sa mariée lui déplut : une vraie tache d'encre brutale et dure dans la oramme

tendre des tons fins qu'il avait si harmonieusement groupés. Il prit un couteau à palette et, d'un seul coup, décapita sa jeune femme. Alors, d'un pinceau caressant, refaisant la tête, il en changea tout à fait le caractère. Au lieu de la figure accentuée de son modèle ordinaire, belle Batignollaise aux yeux noirs, aux pommettes saillantes, aux lèvres rouges, un doux et délicat visage peu à peu sortait de la toile, et, singulière hantise du peintre, c'était le portrait d'Hermine, avec ses cheveux blonds,, ses yeux bleus et sa bouche rose. C'était elle, trait pour trait, et pourtant ce n'était pas encore assez elle, au gré de Maurice, car il posa sa palette sur son escabeau, jeta ses pinceaux avec découragement, et, ayant regardé son ouvrage avec une extrême attention, il murmura :

— Ah ! que c'est loin de la réalité !... Il me faudrait la revoir une fois, et alors je serais sûr, oui, je serais tout à fait sûr de ce que je fais !...

Il alluma une cigarette, s'étendit sur un di-

van, et resta à pousser des ronds de fumée qui montaient en spirales bleues vers le plafond de son atelier. Il ruminait, tout en suivant dans leurs évolutions capricieuses les bouffées de tabac, et une capitulation de conscience se préparait sourdement aii fond de lui-même :

— Après tout, si mon parrain m'a défendu d'aller chez M"^ Guichard, il ne m'a pas interdit les abords de la maison. Je n'y entrerai certes pas, mais ne puis-je tourner autour pour tâcher d'apercevoir la gentille nièce ?... Ce n'est, après tout, qu'une fantaisie de peintre... Voilà, faute de cette ressemblance exacte , deux tableaux accrochés... Car je ne pourrai plus jamais voir ma mariée autrement qu'avec le visage de la charmante Vierge à la broderie... Et il serait vraiment dommage de ne pas terminer la jolie esquisse que j'ai commencée d'elle penchée sur sa terrasse. Quel mal est-ce que je ferais en tâchant de l'apercevoir ?... Bah ! j'y vais !

80 LES VIKILLKS RANCUNES

Il s'était dressé sur ses pieds et déjà jetait bas son veston d'atelier. 11 passa dans sa chambre, s'habilla avec beaucoup de recherche pour un peintre qui va simplement chercher un renseignement, et prit la route des bois.

Si Roussel avait été bouleversé à distance par la lettre de Maurice, si Maurice était, depuis deux jours, dans une étrange agitation, M'^*^ Guichard et Hermine n'étaient pas non plus tranquilles. Après avoir refusé sa porte au jeune homme, Clémentine avait réfléchi, et le résultat de ses réflexions avait été la certitude humiliante qu'elle avait fait une sottise. Ainsi Roussel et son ennemie étaient dans le même état moral, avant l'un et l'autre cédé à leurs naturelles impulsions. Quanta Maurice et à Hermine, leurs sensations et leurs aspirations étaient bien semblables, car ils étaient uniquement occupés l'un de l'autre et rêvaient, chacun de leur côté, au bonheur de se revoir.

M*'^ Guichard, enfermée dans sa chambre,

s'était contrainte à analyser froidement la situation que créait l'apparition du fils adoptif de Roussel dans sa vie. Et elle n'avait pu, quoiqu'elle en eût, se retenir de penser que cette situation pouvait être féconde en avantages, à la condition de savoir en tirer parti. Le moins qu'elle pût obtenir était de jeter le trouble dans les relations du pupille et du tuteur. Il suffisait pour cela de paraître bonne femme, d'amadouer le jeune homme, de l'attirer, de lui parler de Roussel avec convenance, et, par un effet tout naturel, le mal que Fortuné ne manquerait pas de dire de Clémentine serait considéré comme la preuve du plus injuste mauvais vouloir. Et elle avait tout juste adopté, dans le premier moment, la ligne'^de conduite la plus opposée. Elle avait traité durement Maurice, l'avait fait congédier par son domestique, enfin s'était conduite au rebours du sens commun. Si le jeune homme avait plus de fierté que de reconnaissance, il ne reviendrait pas, et

tout serait terminé. Quelle belle occasion manquée de porter un coup sensible à ce monstre de Fortuné !

Hermine, elle, tout naïvement pensait à Maurice, parce qu'elle l'avait vu d'abord très malade et partant très intéressant, puis très valide et bien plus intéressant encore. Le son de sa voix lui était resté dans l'oreille, et le regard clair, franc et si doux qu'il dirigeait sur elle l'avait pénétrée jusqu'à l'âme. Puisque M"^ Guichard avait refusé de le recevoir, il était probable qu'elle ne le re verrait jamais et elle en éprouvait une tristesse inexprimable. Pour la première fois elle ressentait cette lourdeur de cœur qui l'oppressait, et elle ne savait pas au juste si elle éprouvait de la joie ou de la souffrance. Mais c'était une sensation bien forte et qui lui semblait devoir durer aussi longtemps que sa vie.

Gomme par hasard, elle avait découvert un banc sur la terrasse, non pas à la place ou. elle se tenait quand Maurice avait passé

dans le chemin, — là on était trop en vue, — mais au bout du mur et sous une charmille. De cetendroit on apercevait tous ceux qui passaient et on ne pouvait être vu par eux, à moins d'y mettre un peu de bonne volonté et de se pencher comme pour cueilUr la clématite qui tapissait la muraille et pendait en dehors. Mais Hermine ne songeait pas à se pencher, elle ne songeait qu'à voir. Et c'était déjà fort extraordinaire.

Elle avait passé toute la première partie de Ja journée avec M^^® Guichard, et vers trois heures s'était dirigée vers la terrasse.

Assise sur le banc de pierre, son ouvrage sur les genoux, elle figurait bien la Vierge à la broderie, comme disait Maurice. Elle ne travaillait pas beaucoup et pensait, plus qu'elle n'avait pensé depuis sa naissance. Elle attendait la venue de celui pour qui elle s'était postée à cet observatoire. Puisqu'elle avait eu l'idée de guetter son passage dans le petit chemin, il lui paraissait tout simple qu'il eût, lui, l'idée d'y passer.

Au bout d'une heure, elle n'avait pas l'ait beaucoup de points à sa broderie, mais elle avait jeté beaucoup de coups d'œil par-dessus le mur. Elle commençait à s'impatienter et à adresser mentalement des reproches à Maurice, lorsque, comme la demie sonnait à l'église du village, un pas léger se fit entendre dans le silence morne de la ruelle. Celui qui approchait arrivait, non pas par la place, mais derrière Hermine, du côté des bois. Elle pensa : « Suis-je sotte I Comment aurait-il traversé tout le pays ? Il est bien plus prudent à lui de gagner la terrasse par les chemins déserts. >>

Le pas se rapprochait. La jeune fille, sur son banc, était hors de vue. Elle n'avait qu'à rester assise, et Maurice passait sans lavoir. Fut-ce une émotion subite, un désir de mieux apercevoir le promeneur, ou toute autre raison, qui fit lever brusquement Hermine ? Mais comme le jeune peintre examinait avec soin le mur de la propriété, un froissement de branches parvint à ses

oreilles. Il fit quelques pas vivement en arrière, et, sa perspective se trouvant allongée, il découvrit la nièce de M"^ Guichard dans son nid de verdure.

Ainsi que la veille, il la salua en souriant, et, s'adressant à elle, comme à une déjà ancienne connaissance :

— Serai-je plus heureux qu'hier, mademoiselle? dit-il : pourrai-je arriver jusqu'à madame votre tante?

Hermine joignit les mains et adressant à Maurice un suppliant regard :

— Parlez plus bas, monsieur, de grâce... Si on nous entendait, ce serait terrible!

— Et pourquoi donc ?

— Parce que, depuis que vous êtes entré dans* notre maison, l'humeur de ma tante est toute changée... Elle est inquiète, tourmentée...

— Elle aussi! s'écria Maurice étourdiment.

— Pourquoi elle aussi? Est-ce que de votre côté...

— Rien! J'ai eu tort de vous dire cela... Continuez, je vous en prie...

— Il faut qu'il y ait, entre ma tante et vous, ou quelqu'un qui vous touche de près, un différend grave et que j'ignore...

— Moi aussi!

— Ah ! vous voyez donc bien qu'il y a quelque chose !...

— Certes il y a quelque chose! Mais quoi?

— Ce n'est donc pas venu de vous ?

— 11 y a trois jours, je ne connaissais pas M^^^ Guichard...

— Ah! vous n'êtes pas le coupable?

Tant mieux !

— Comment, le coupable?... s'écria Maurice. Mais, mademoiselle, soyez sûre que si la personne que je soupçonne être en désaccord avec madame votre tante est bien celle dont il s'agit, elle n'a certainement aucun tort à se reprocher...

— Ma tante non plus !

— Vous avez raison de la défendre...

Mais le plus clair dans tout ceci, c'est que je suis victime d'une hostilité à laquelle je n'ai d'aucune façon contribué, que je trouve votre porte fermée, et que si je n'avais pas la bonne fortune de causer avec vous...

— Par-dessus le mur, ce qui est tout à fait mal!...

— Je n'aurais même pas su pourquoi j'ai été si délibérément congédié par madame votre tante... A mon grand regret, car j'ai un plaisir infini à vous voir et à vous entendre...

Cette fois, Hermine sentit que la conversation prenait un tour qui allait promptement devenir périlleux, et se donnant son air le plus grave :

— Mais, pardon, monsieur, je vous ai répondu sur les points qui vous intéressaient... Je crois que nous n'avons plus rien à nous dire...

— Gomment! Rien à nous dire! s'écria Maurice avec feu. C'est à peine si nous avons échangé dix paroles, et nous avons

tout à éclaircir... Car il est impossible que nos deux familles restent brouillées... Et c'est à nous qu'il appartient de les réconcilier... Ne le voulez-vous pas ?

— Oh ! de grand cœur !

— Au moins faut-il connaître les causes de leurs divisions... Vous paraissez mieux informée que moi...

— Non, monsieur.

— Alors, qui donc m'apprendra la vérité ?

— Moi ! dit derrière les deux jeunes gens une voix forte. En même temps, M^'^ Guicliard, émergeant du massif où elle écoutait depuis un instant Maurice et Hermine, apparut majestueuse et terrible.

— Ma tante! cria Hermine épouvantée.

Et, levant les bras d'un air désespéré, elle prit sa course, et, légère comme une biche, disparut au détour de l'allée.

Maurice, resté seul en présence de M^^^ Guichard, s'efforçait de faire bonne contenance. Cependant il se jugeait un peu ridicule au bas de ce mur, le chapeau à la

main. Il pensa : « J'ai l'air d'un mendiant qui demande un petit sou. Que va-t-on me donner? » 11 eut une agréable surprise.

— Monsieur, dit iW^® Guichard avec un sourire, puisque vous êtes curieux d'apprendre ce qui nous a divisés, M. Roussel et moi, vous allez le savoir. Mais, pour une pareille confidence, le lieu me paraît incommode, quoique vous l'ayez choisi.

Ayez donc la bonté de suivre le mur jusqu'à la grille : vous me trouverez à la petite porte, et je vous ouvrirai.

D'un signe de main elle lui indiqua la direction à prendre, qu'il connaissait fort bien, et descendit elle-même de la terrasse. En suivant l'allée, elle se disait : « Que va-t-il faire? Dans ses yeux j'ai lu l'envie de se sauver et de ne jamais reparaître. S'il s'en va, tout est dit : je ne le reverrai jamais. S'il vient... alors, à nous deux, Roussel I C'est ton bien le plus cher, et je vais tacher de te le prendre. »

Maurice, marchant sur la route, pensait :

a Mon tuteur m'a défendu de rentrer chez elle et de la voir. Et voilà que je suis entraîné à lui désobéir. Si je prenais ma course et m'enfuyais sans tambour ni trompette, ce ne serait point poli, mais ce serait peut-être prudent. En agissant ainsi je me couvrirai de ridicule ! Que pensera de moi la Vierge à la broderie! Elle me prendra pour quelque commis en goguette, pour un Don Juan de banlieue, qui essaie de nouer une intrigue avec les jeunes filles par-dessus les clôtures des jardins, et je ne la verrai plus ! Allons, faisons contre mauvaise fortune bon cœur, et sortons de ce mauvais pas aussi correctement que possible. »

Il était à la grille. La petite porte s'ouvrit, et M^'^ Guichard, très aimable, dit :

— Entrez, monsieur. Vous êtes mieux portant que la première fois, et je m'en félicite.

— Et moi je vous remercie, car c'est à vos bons soins que je le dois, madame...

— Dites : « Mademoiselle, » fit Clémentine d'un air majestueux...

LES VIEILLES IIANCUNES 91

— Mademoiselle, reprit Maurice, vous avez été si parfaite pour moi...

— Je ne le regrette pas, concéda M"^ Guichard, quoique vous soyez singulièrement entreprenant et que vous méritiez de sévères reproches... Est-ce M. Roussel qui vous a appris à causer avec les demoiselles sans l'assentiment de leurs parents?...

— M. Roussel ne m'a donné que de bons exemples, dit doucement Maurice, et j'avoue que, s'il m'avait surpris là oii j'étais tout à l'heure, il aurait été sans doute moins indulgent que vous...

— Parce qu'il s'agissait de ma nièce?

— Parce qu'il s'agissait d'une jeune fdle, et qu'il m'a appris qu'il les fallait respecter infiniment.

— Allons ! vous vous chargez vousmême... Je suis désarmée...

— Contre moi, dit Maurice souriant, mais contre mon tuteur?...

— Ah ! lui !.. . C'est autre chose. . . Je suis bien obhgée de me défendre.

— Etes-vous donc attaquée?

Ils étaient entrés sous la tonnelle en causant ainsi. Ils s'assirent.

— Attaquée ! répliqua M"*^ Guichard.

Depuis vingt ans je n'ai pas cessé de l'être. . . Et je puis dire que les seuls chagrins de ma vie me sont venus de M. Roussel...

— Mademoiselle, dit Maurice avec stupeur, je ne puis pas admettre que vous me trompiez... Et cependant ce que vous me racontez là est si étrange, si invraisemblable... Depuis vingt ans, je suis auprès de M. Roussel, et c'est la première fois que j'entends parler de votre désaccord. Mon tuteur ne m'en a jamais soufflé mot, et rien dans son attitude n'annonçait un homme troublé par les combinaisons d'une guerre intestine... Il était si libre d'esprit, si...

— Croyez-vous qu'Hermine...

— Ah! mademoiselle votre nièce se nomme Hermine?... interrompit Maurice...

— Oui, monsieur... Croyez-vous que cette enfant se soit doutée de quelque

chose? Je lui ai caché soigneusement mes tristesses et mes craintes, comme M. Roussel devant vous dissimulait ses agitations...

— Mais, grand Dieu! mademoiselle, pourquoi cette hostilité?... Et qu'étiez-vous l'un à l'autre ?

— Nous sommes cousins germains et nous avons dû nous marier...

Maurice ne trouva pas une parole à répondre... Par la pensée il associait la fine et souriante bonhomie de Roussel à la sécheresse anguleuse et noiraude de M^^^ Guichard, et il ne se rendait pas compte de la possibilité d'une union entre ces deux êtres si peu faits pour s'accorder. Oui, certes, il comprenait qu'ils se fussent repoussés comme les éléments négatifs de l'électricité, et il devinait quelles secousses ces courants contraires avaient dû produire.

Clémentine, le voyant absorbé, continuait ses explications et les donnait toutes à son honneur. Elle montrait son cœur brisé par l'abandon d'un homme qu'elle aimait et à

qui leur oncle l'avait destinée dès Tenfance. Elle ne parlait ni de ses prétentions, ni de ses tracasseries avant la rupture. Elle passait sous silence ses calomnies, ses méchancetés, toute cette guerre à coup d'épingles qu'elle avait faite au pauvre Roussel. Non, c'était elle la victime, la douce et innocente créature délaissée par un fiancé ingrat et infidèle. Car elle n'accusait Roussel que d'infidélité. Elle se montrait gémissante comme Didon après le départ du fils d'Anchise. Mais elle n'était pas montée sur le bûcher, elle, hélas ! elle avait consumé sa vie dans les regrets. Une réclusion complète avait été la conséquence de la déception si cruelle éprouvée. Elle avait renoncé au monde, et, pleurant son avenir brisé, elle s'était consacrée à l'éducation d'Hermine, enfant adoptive, qui avait été la seule joie de sa solitude.

Tout en écoutant M^^^ Guichard, Maurice se disait : « Est-ce possible que mon tuteur se soit montré si dur pour cette pauvre

fille? Quoi! tendrement aimé, il Ta délaissée? Qui donc croirait, à le voir aujourd'hui, avec sa figure rubiconde sous ses cheveux blancs, qu'il a fait autrefois des malheureuses? Elle n'était point séduisante la cousine Clémentine, mais, après tout, une parole donnée est une parole donnée. Et si ce que me raconte cette bonne dame est vrai... Gomment ne le serait-ce pas? Le télégramme envoyé de Liverpool et me défendant de retourner chez W^^ Guichard est une preuve des sentiments d'aversion que mon tuteur a voués à son ex- future... Que s'est-il passé entre eux? Et comment, surtout, n'a-t-il jamais fait la moindre allusion à cette histoire? Serait-ce donc une preuve qu'il était dans son tort? Alors ce fut la seule fois de sa vie I »

Gette protestation en faveur de son tuteur soulagea Maurice. Il se sentait, depuis un instant, trop l'allié de i\r^® Guichard, et pas assez le défenseur de son père adoptif. Clémentine disait :

— Vous jugez de mon émotion quand cette lettre, tombée de votre poche et portant la signature de M. Roussel, m'a appris que vous étiez...

— Vous me connaissiez donc ? demanda étourdi ment Maurice.

— Votre naissante célébrité, riposta Clémentine, ne m'avait pas permis de vous ignorer.

Le peintre s'inclina en rougissant.

— Le peu que je vaux, c'est à M. Roussel que je le dois.

— 11 a tant de goût et a une si grande intelligence ! s'écria Clémentine avec une admirable hypocrisie. Ah ! monsieur, qu'il était séduisant quand il était jeune, et comment n'aurait-il pas plu ? Je ne veux pas que ma nièce soit aussi malheureuse que je l'ai été... Maintenant que nous nous sommes exphqués, monsieur, ne revenez plus jamais... Tout nous sépare...

— Mais, mademoiselle, protesta Maurice, très gêné.

— Oh ! ne vous en défendez pas... Elle est charmante et je sais ce que vous pensez d'elle. Je vous écoutais tout à Theure, pendant que vous lui parliez au pied de la terrasse. Toutes ces douceurs que vous lui débitiez me rappelaient les artifices auxquels moi-même je m'étais prise !... Si vous aimez Hermine, vous perdez l'affection de votre tuteur... Ainsi vous voyez qu'il vaut mieux que vous ne reparaissiez jamais. . .

— Laissez-moi au moins lui parler...

lui exphquer..., dit Maurice avec chaleur, sans s'apercevoir que M^^*^ Guichard venait très adroitement de lui jeter Hermine à la tête.

— Non ! Rien. Partez î Vous êtes un aimable jeune homme : si elle vous revoit, Dieu sait ce qui peut advenir de cette enfant, au cœur si simple et si pur î...

— Mais, mademoiselle, mon tuteur a beaucoup d'affection pour moi, et je suis sûr que je réussirai à vaincre ses préventions...

98 LES VIEILLKS RANCUNES

— Vous le croyez?... Vous êtes un honnête homme ?

— Pouvez-vous en douter ?

— Je n'en doute pas, et la preuve, c'est que je vous autorise à rester... Quel bonheur de pouvoir vous accueillir sans défiance ! Vous m'avez plu, dès le premier instant... Ne dites pas un mot à Hermine... Je ne vous permets pas de lui faire la cour avant que M. Roussel ait donné son consentement... Mais vous dînerez avec nous et vous reconnaîtrez que nous ne sommes pas de méchantes personnes... Hermine !

La Vierge à la broderie, voyant la conversation se prolonger, dévorée de curiosité, avait pris le parti de montrer le pan de sa robe blanche au bout de la charmille. A l'appel de sa tante elle s'avança très émue, d'autant plus charmante. Et Maurice, en sa présence, perdant le peu de résolution qui lui restait, oubliant les ordres de son tuteur, entra dans cette maison qu'il aurait dû fuir.

Il eut le loisir, le lendemain, de finir son tableau et son exquisse. Il avait devant les yeux, net et précis, le délicieux visage d'Hermine. Il travailla toute la journée avec ardeur mais sans gaîté. Au fond de luimême il était mécontent. 11 se disait : Comment expliquer à mon tuteur ce qui s'est passé ? Et de quelle façon va-t-il prendre ma désobéissance ? Ah ! s'il connaissait Hermine, il me comprendrait, m'excuserait. Mais il ne connaît que M^^"^ Guichard, et je suis forcé d'avouer que ce n'est pas la même chose. Elle n'est point cependant méchante femme. Le diable, c'est qu'elle a l'air d'un homme ! Voilà ce qui aura éloigné mon tuteur. Et, dame î il était joli garçon, lui, si j'en juge par les portraits de sa jeunesse. La rupture a été pénible à la tendre Clémentine, et elle lui en veut... oh ! ferme I 11 se doutait que, dans cette maison-là, on me dirait du mal de lui, et cela Tennuvait. Comme si tout ce qu'on pourrait me dire me ferait oublier ses

bontés. Mais il serait un monstre qu'il n'en aurait pas moins été, pour moi, un second père.

Dans la soirée, la solitude de la maison et le silence de la campagne lui pesèrent, et il partit pour Paris. 11 entra dans un théâtre, trouva la pièce qu'on jouait insipide, quoiqu'elle fût à sa deux centième représentation, et rentra à Montretout par le dernier train. Il dormait profondément, le matin, lorsque la porte de sa chambre s'ouvrit brusquement et M. Roussel entra en disant :

— C'est moi ! Gomment, paresseux, tu es encore dans ton lit? Viens m'embrasser.

Maurice ne se le fit pas dire deux fois ; il sauta sur ses pieds et serra son tuteur dans ses bras.

— Allons, habille-toi, dit Fortuné, tu vas prendre froid.

— - Mais comment arrivez-vous si matin ?

— J'ai pris le paquebot hier soir, j'ai roulé en wagon toute la nuit, et me voilà.

— Mais vous devez être très fatigué...

— Pas du tout. Parlons de toi.

Maurice s'était vôtu pendant ce temps.

— Passons dans ton atelier, nous y serons mieux qu'ici, dit Roussel.

Il prit le jeune homme par le bras, le serrant tendrement, heureux de l'avoir là, comme s'il avait craint secrètement de ne pas le trouver chez lui à son retour. Arrivés dans l'atelier, sans avoir examiné les toiles exposées sur le chevalet, ce qu'il ne manquait jamais de faire d'habitude, il s'assit, et regardant son fils adoptif.

— Raconte-moi en détail ton accident et tes aventures avec M'^*^ Guichard.

— L'accident est tout ce qu'il y a de plus simple et de plus béte... Imaginezvous que j'ai été pris, dans une ruelle, au milieu d'une cavalcade de calicots et renversé avant d'avoir pu me garer... J'avais le front entamé et l'épaule démise, lorsque le jardinier de M"*^ Guichard m'a vu sans connaissance au milieu du chemin...

l(fe LES VIEILLES RANCUNES

]\P^ Guichard m'a aussitôt fait transporter chez elle, et m'a parfaitement soigné. Yoilà tout.

— Voilà tout? hasarda Roussel avec un air soupçonneux.

— Mais oui.

— Alors tu as vu le monstre lui-même ?

— Un monstre pas bien féroce, dit Maurice en riant.

— Bigre I comment te les faut-il?... Mais sans doute, elle ne te connaissait pas quand elle t*a accueilli, et elle ignorait le lien qui nous attachait l'un à l'autre.

— Il est vrai que, quand elle l'a su, son attitude a changé complètement...

■ — Ah I Tu vois I s'écria Roussel triomphant.

— Oui, mais si elle a cessé de venir dans ma chambre, elle a continué à me garder chez elle, et ses intentions obligeantes n'ont point cessé... Peut-être s'est-elle tenue à l'écart par délicatesse.

— Par déUcatesse ? Ah ! Décidément tu

ne la connais pas !... Il serait moins périlleux d'essayer d'apprivoiser des lions ou des tigres que de vouloir vivre en bonne intelligence avec elle... Oh ! Je vois bien qu'elle a fait la sucrée avec toi, et quand elle veut, elle sait être aimable... Mais il est impossible que cela dure... J'en sais quelque chose.». J'ai essayé de la dompter, moi, pendant six semaines... J'ai dû prendre la fuite... Elle t'a dit que j'étais un bandit, hein ?

— Mais pas du tout! Elle m'a raconté qu'elle vous avait beaucoup aimé... Et, à son air, au ton dont elle me parlait, je ne jurerais pas que maintenant encore...

— Tais-toi, malheureux! interrompit Fortuné avec un geste d'horreur. Grâce au ciel, j'en suis débarrassé, et le diable lui-même ne me ferait pas retrouver volontairement face à face avec elle... Tiens ! tu as changé la tête de ta mariée ?

Roussel, en marchant de long en large, dans l'agitation que lui causaient ces sou-

venirs, s'était arriHé devant le tableau commencé par Maurice avant son départ, et regardait avec attention la figure peinte d'après Hermine.

— Oui, dit Maurice, il m'a semblé que le blond était mieux dans la gamme des tons... Le brun était brutal.

— La physionomie est charmante... Quel est le modèle qui t'a posé ça?

— Aucun modèle... C'est fait de chic...

— Ah ! Ce n'est pas ton habitude.

Il se tut. Il venait d'apercevoir l'étude de la Vierge à la broderie et l'examinait soucieux. D'un coup d'oeil il avait reconnu la terrasse de la villa de l'oncle Guichard, sur le sable de laquelle il avait joué pendant toute son enfance. Et dans cette jeune fille penchée vers la ruelle et encadrée dans la verdure, il retrouvait la jeune mariée dont Maurice, par un subit caprice, avait modifié les traits. Une étrange coïncidence vraiment, et bien faite pour troubler Roussel ! Il restait devant la petite toile, n'osant se retour-

LES VIEILLES RA>'CU.\ES iOo

nei% pour ne point montrer à son fils adoptif sa figure assombrie, et cependant sentant bien qu'une explication était nécessaire. Enfin il prit son courage et dit :

— C'est nouveau, cette esquisse ?

— Oui, parrain : j'ai attaqué ce petit morceau depuis votre départ... . .

— C'est la même tête que celle de la mariée... Et encore de chic?...

Il releva le front et fixa ses veux sur ceux de Maurice. Le jeune homme rougit un peu, et très simplement :

— Je ne vous ai jamais menti, parrain : je ne commencerai pas à mon âge... Cette figure est celle de la nièce de M"® Guichard.

— Elle est venue ici? demanda Roussel avec une violente angoisse. Tu Tas fait entrer chez moi ?

— Non î Elle n'est pas venue ici... C'est de mémoire que j'ai peint ce portrait...

— De mémoire? répéta Fortuné en hochant la tête. Combien, de fois l'as-tu donc vue ? •

— Deux fois.

— Et où cela ?

— Sur la terrasse d'abord, telle que vous la voyez dans cette esquisse... Sa gracieuse silhouette m'avait paru joliment encadrée dans cette verdure... Il y avait là un amusant motif... Je l'ai retracé de souvenir, et puis, la tête étant insuffisante...

— Alors tu y es retourné...

— Oui, parrain, et cette fois-là, pendant que je lui parlais... j'ai été surpris par M"^ Guichard...

— Qui t'a secoué... Je m'en rapporte à elle...

— Non, qui m'a prié d'entrer, s'est expliquée très cordialement avec moi, m'a accueilli avec une grande bienveillance... Et puis...

— Et puis ? répéta Fortuné en frémissant.

— Et puis elle m'a gardé à dîner...

— ■ Tu as dîné chez elle ?

— Avant-hier.

— Elle ne t'a pas dit de mal de moi, elle

t'a accueilli avec bienveillance et t'a gardé à dîner, résuma Roussel... Ah ! mon garçon, c'est bien plus grave que tout ce que j'avais pu prévoir. Voyons, mettons les points sur les i, car il y va de ma tranquillité présente et de ta sécurité à venir. Dis-moi tout, comme à un père... Cette jeune fille... ravissante, si elle est comme tu l'as peinte... hélas ! est-ce que je ne sais pas combien tu fais ressemblant?... cette jeune fille... elle t'a plu?

— Oh! oui, mon cher parrain, s'écria Maurice avec feu.. Si vous saviez comme elle est gentille, et douce et simple...

— Hé! tant que tu voudras !... Un

ange...

— Un ange, oui, parrain...

— Mais il, y a le diable à côté ! Et on n'aura pas l'ange sans être obhgé de prendre le diable!... Ah I cher enfant, tu sais si je . t'aime, je te l'ai certes prouvé depuis vingt ans. Tu penses bien que s'il s'agissait de sacrifier mon repos à ton bonheur je

n'hésiterais pas... Mais avoir Clémentine pour belle-mère, vois-tu... Car elle serait ta belle-mère I II n'y aurait pas, en enfer, de supplice pareil. Il faut l'avoir connue jeune pour soupçonner ce qu'elle peut être devenue vieille I Et son plan, je le devine, maintenant, comme si je lui avais vu tracer... Elle veut t'enlever à moi... Elle t'a tendu sa nièce, comme un appât, pour te prendre à son piège... Oui, je sais ce que tu vas me répondre : la nièce est exquise... En épousant une fille on n'épouse pas sa mère, à plus forte raison sa tante... Et elle n'est même pas sa tante ! iMais soit sûr que Clémentine prendrait ses précautions, qu'elle s'imposerait au jeune ménage... Que dis-je ? qu'elle l'accaparerait et ferait jurer au mari d'habiter avec elle... Voilà tout le secret de son bon accueil. Elle a vu en toi le gendre idéal... Un garçon bien tourné, bien élevé, riche et déjà célèbre, et de plus mon fils adoptif... Elle a dû rêver de s'emparer de toi, pour que je reste seul, à mon

âge, et que je meure de chagrin, dans mon coin, comme un pauvre chien abandonné.

En parlant ainsi, le bon Fortuné s'était attendri sur lui-même. Sa voix se brisa dans un sanglot et des larmes coulèrent sur ses joues. A la vue de ce chagrin si sincère de Thomme qui l'avait élevé, Maurice ne fut plus maître de son émotion ; il se jeta sur Roussel, le serra dans ses bras, le força à s'asseoir dans un fauteuil, se plaça sur un tabouret près de lui, et lui tenant la main, pleurant lui aussi :

— Assez, mon cher parrain, pas un mot de plus... Vous me méconnaissez... Moi, vous abandonner I Vous laisser finir votre vie, qui sera encore bien longue je Tespère, sans que je profite de la joie de votre continuelle présence, avez-vous pu le penser?... Mais j'aimerais mieux renoncer à toutes les femmes de la terre que de vous causer une peine... Vous pleurez, mon bon et unique ami, à cause de moi... C'est la première fois, ce sera la dernière... Rassurez-vous,

je ne ferai jamais rien qui vous tourmente ou seulement vous déplaise. Je serais un être dénaturé, si je songeais à autre chose qu'avons contenter. Les fils doivent l'obéissance à leur père... Mais vous êtes plus qu'un père pour moi. . . Ce n'est pas la nature qui m'a donné à vous, c'est votre volonté... Je suis votre créature morale... Et je ne crois pas qu'il y ait au monde de liens plus forts que ceux de mon affection et de ma reconnaissance...

Roussel pleurait toujours, mais il souriait, il était heureux. Il entendait la sincérité parler par la voix de Maurice. Il l'embrassa avec efîusion, et déjà honteux, le brave homme, de l'égoïsme avec lequel il acceptait le renoncement de son cher enfant :

— Tu la connais à peine, cette jeune fille, tu l'oublieras facilement... Va, nous t'en chercherons une autre encore plus jolie et qui ne dépendra pas de l'atroce Clémentine... Si tu savais...

— Je ne veux rien savoir, je vous crois sur parole...

— Ah ! tu es un brave enfant, s'écria Fortuné avec effusion. Et tu me paies, en ce seul moment, de vingt années de tendresse...

— Alors, qu'il ne soit plus question de rien, dit Maurice avec un calme affecté, et que le souvenir même de cette aventure soit effacé.

Roussel et Maurice reprirent leur train de vie habituel. En apparence du moins, car, en réalité, entre eux une gêne s'était produite. Le peintre ne recherchait plus, comme autrefois, la présence de son tuteur. Et instinctivement Fortuné se tenait à l'écart. Ils ne pouvaient plus se parler sans réticences, d'un élan, du cœur aux lèvres, Ils s'astreignaient à réfléchir avant d'engager une conversation afin de s'assurer qu'elle ne déraillerait pas du sujet initial dans des développements périlleux. Sans cesse préoccupés de se ménager l'un l'autre,

ils affectaient, pour se donner le change, une tranquillité qui était bien loin de leur esprit. Ils n'osaient se questionner. Ils s'épiaient, craignant de surprendre sur leur visage la trace d'un souci, la preuve d'un regret. Ils auraient voulu se persuader qu'ils avaient renoncé, Roussel à ses préventions, Maurice à son amour. Ils savaient bien que c'était impossible. Et ils souffraient.

Ces deux êtres, qui avaient vécu si longtemps dans une intimité délicieuse, maintenant ne se rencontraient plus qu'aux heures où il leur était impossible de se fuir : le matin à déjeuner, le soir, pendant et après le diner. Encore était-ce avec inquiétude. Ainsi Clémentine avait réussi à jeter le trouble dans la maison de son ennemi et ù empoisonner son calme bonheur.

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