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CHAPITRE IX

Blocus.

Au bout de quatre jours, Hermine commença à ressentir un certain dépit. Vraiment Maurice était bien indifférent ou bien orgueilleux. Quoi ! il ne pouvait se décider à venir auprès de sa femme? Etait-il donc si blessé de ce qu'elle était partie le soir de leur mariage? Ne devait-il pas se douter que ce n'avait pas été de son plein gré? Cependant elle ne perdait pas Fespoir.

Elle apercevait toujours le garde aux aguets, et elle entendait lâcher le chien féroce tous les soirs. Sa tante lui lançait maintenant de malicieux regards, ayant l'air de lui dire : « Hein I ce bel amour, tu

vois ce que c'est! Il n'est pas assez fort pour faire oublier à un homme son amourpropre froissé ! » Elle affectait, en lui parlant, de l'appeler : « Ma pauvre petite w, avec une nuance de pitié qui agaçait extraordinairement Hermine.

]\]iiie Guichard commençait à espérer sérieusement que Maurice était buté et ne viendrait pas. Rien ne lui pouvait faire plus de plaisir. C'était la séparation et le divorce assurés. Il lui sembla qu'il serait d'une bonne politique de redoubler d'affection pour sa nièce et de lui montrer quelque confiance. Sans se relâcher de sa surveillance extérieure, elle laissa la jeune femme plus libre dans le parc. Elle l'invita à se promener, lui disant :

— Prends l'air, marche : sans cela tu tomberas" malade, et que dira ton mari quand il se décidera à venir ?

Hermine ne répondait plus et souriait tristement.

Il y avait près d'une semaine qu'on était

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à Rouxraesnil , lorsque , un après-midi qu'elle se promenait le long d'un saut de loup donnant sur la plaine, la jeune femme, en passant, découvrit, couché le long d'un champ de blé, un homme en blouse, la tête coiffée d'un chapeau défoncé, qui dormait à plat ventre, cuvant sans doute quelques verres d'eau-de-vie de cidre. Elle allait passer avec dégoût, lorsque l'ivrogne se retourna lentement sur le côté, leva le bras qui lui cachait la figure, et, avec stupeur, Hermine, sous ces haillons sordides, en cet homme vautré dans la poussière, reconnut M. Roussel. Il lui dit d'une voix étouffée :

— Etes-vous seule ?

Elle répondit :

— Oui. Mais prenez garde, on me surveille toujours.

— Je le sais. Il y a six jours que nous rôdons autour de la propriété...

— Mon Dieu ! Maurice est-il donc ici ?

— Ou voulez- vous qu'il soit ? En ce moment, il guette à l'entrée du château...

Il est vêtu comme moi... Mais lui, vous ne le reconnaîtriez pas, il a une barbe grise...

— Gomment le voir ? Pourquoi ne vientil pas me trouver ?

— Et votre tante?

— Elle lui a écrit pour l'appeler auprès de moi.

— Il n'a pas reçu la lettre... Pouvez-vous venir demain à la même heure ?

— Je tâcherai... Prenez garde... on approche.

Roussel se retourna le nez sur le gazon et reprit son somme. C'était Bobart qui arrivait, tenant un fusil sur l'épaule.

— Gomment, monsieur Bobart, vous chassez? dit Hermine avec volubilité, pour donner le change à l'ex-avoué, qui examinait d'un air soupçonneux l'homme étendu sur le revers du fossé.

— Oui, mademoiselle, je me distrais en tuant des pies... Il y en a beaucoup, dans ce pays... Voilà encore un pochard. Oh ! l'ivrognerie, c'est la plaie des campagnes...

Un ronflement sonore du dormeur répondit aux lamentations humanitaires de Bobart.

Et Hermine, quittant l' ex-avoué, rentra au château.

Si elle ne s'était pas observée, elle aurait chanté, tant elle avait le cœur joyeux. En une seconde, tout avait changé pour elle. L'avenir si noir redevenait rose. Maurice, qu'elle jugeait indifférent et orgueilleux, était tendre et dévoué. Il n'avait pensé qu'à la rejoindre, et certainement, quand elle aurait causé cinq minutes avec lui, il se présenterait au château. Elle se mit à rire toute seule en pensant à la figure si drôle que faisait Roussel, couché dans l'herbe et vêtu comme un roulier, lui qu'elle avait vu tiré à quatre épingles, le soir du bal. Puis elle se demanda pourquoi toutes ces précautions, tous ces stratagèmes. La situation était-eUe donc plus compliquée qu'elle n'avait pensé?

En y réfléchissant, elle rapprocha la dissimulation de iMaurice et de Roussel de la

surveillance exercée par M''*^ Guichard, et les travestissements des uns lui semblèrent répondre .assez exactement aux mesures de l'autre :. tournées du garde, rondes du chien féroce, la nuit, et promenade de Bobart, le fusil sur l'épaule. Elle pensa : « Je he sais pas exactement ce qui se passe, je ne comprends pas la portée précise des actes de ma tante. Il y a quelque chose de très grave, et je cours un danger. »

Elle se monta l'imagination, et en vint à une exa-ltation^ assez romanesque. Elle se figura qu'elle était une jeune princesse garrdée à vue dans un donjon par de cruels tyrans, une Pia de Toloméi que des amis dévoués s'efforçaient ,de délivrer. Et elle n'eut plus qu'une idée : ce fut de faciliter la tâche de ses libérateurs. Avant tout, elle voulait voir Maurice, même avec une barbe

grise. Elle tourna le château, s'engagea dans la cour d'honneur, et vint jusqu'à la grille rOuillée qui S'ouvrait sur une grande avenue de marronniers encadrant un larg-e

tapis vert. Elle eut beau regarder, elle ne vit personne qui pût même donner l'idée de Maurice déguisé. Un petit vieux, à cent mètres de l'entrée, était assis sur la barrière de bois d'un herbage, et, dans la poussière un énorme chien gris fer se roulait.

L'homme ne bougea pas, ne fit pas un signe de reconnaissance. Hermine, au bout de quelques minutes se décida à s'éloigner, et, à une fenêtre du premier étage, en se retournant, elle aperçut M^^*" Guichard qui la regardait. Elle jugea nécessaire de lui faire un sigae gracieux avec son ombrelle, et poursuivit lentement sa promenade se disant : « Peut-être ce petit vieux était-il mon mari. Il aura vu ma tante et n'aura pas osé remuer. Ayons de la patience et attendons à demain. »

La fm de la journée ne lui parut pas longue, elle ne s'ennuyait plus. Sa vie était emplie d'un intérêt immense. Elle ne dissimula même pas assez, et, pendant que Bobart et sa tante causaient près de la che-

minée, elle rit toute seule, d'une façon si soudaine et si peu justifiée, que M"*^ Guichard leva les yeux avec sévérité et dit aigrement :

— Qu'as-tu donc, ma fille? Sommes-nous plus comiques que nous ne pensons, Bobart et moi ?

Hermine, glacée, resta muette pendant tout le reste de la soirée, mais les soupçons de Clémentine étaient éveillés, et quand la jeune femme eut gagné son appartement :

— Dites-moi, Bobart, fit-elle, n'avez-vous rien remarqué d'anormal autour du château. Cette gaité subite d'Hermine est bien singulière. Elle avait une figure, ce soir, tout épanouie... N'a-t-elle pu recevoir quelque avertissement, quelque nouvelle ?

— Je n'ai rien remarqué, excellente amie, qui doive justifier vos craintes... Voulezvous que je mande ici le garde?

— Je vous en serais obligée. J'ai des inquiétudes. 11 me semble deviner la présence de Roussel dans les environs.

LES VIEILLES RANCUNES 26o

Romain Rouet, introduit au salon, déclara qu'il n'avait rien relevé de suspect dans ses tournées. C'était un vieux, moitié cultivateur, moitié garde, surtout braconnier, la figure tannée par la pluie et le soleil, des sourcils de griffon, qu'il se faisait tailler comme les cheveux, une bouche aux dents cassées par l'acidité du cidre.

— Notre maîtresse, il n'est arrivé personne dans le pays, et je n'ai rien vu, anhui, qui pourrait être des gens mahntentionnés... Il traîne toujours quelques galvaudeux sur les routes... Ca vient de Maromme, et ça va à Fontaine-le-Bourg... Mais des gens qui voudraient entrer ici... je leux-y défends bien !...

— Bon ! dit Clémentine. Allez, et veillez.

— Des deux yeux, notre maîtresse.

— Pourquoi cette petite était-elle si gaie ? répéta W^ Guichard songeuse.

Elle passa la soirée à jouer au bezigue avec Bobart, et rêva la nuit que Roussel, entré de vive force dans le château, avec la

figure barbouillée de noir comme les anciens chauffeurs, lui mettait le poignard sur la gorge pour la forcer à dire où elle avait caché sa nièce. Elle fut réveillée par une vive douleur : elle venait, en se tournant et retournant dans son lit, de se piquer le menton, avec une épingle à friser détachée de ses' cheveux.

Il y avait de bonnes raisons pour que le garde de M"^ Guichard ignorât la présence de Maurice et de Roussel dans le pays. Ils n'y habitaient pas. Romain Rouet avait pu librement parcourir les cabarets de toute la contrée sans y recueillir aucun indice. . Roussel et Maurice étaient descendus à quatre heues de Rouxmesnil, à Auffay, chez un grand filateur, ami -d'enfance de Fortuné. Logés au château de Perceville, les deux Parisiens y avai.ent leurs coudées franches, et depuis six jours ils battaient à leur aise les environs sans que leur présence eût été signalée.

Ils partaient par le chemin de fer, des-

cendaient à Glères, et de là gagnaient la propriété de M"" G uichard. Maurice avait fait, dès le premier jour, amitié avec un chien de berger d'une taille colossale, que le châtelain de Perceville avait ramené d'Irlande, et, escorté de ce porte-respect d'un flair merveilleux, il bloquait les abords de la prison d'Hermine. C'était lui que la jeune femme avait aperçu de loin , assis sur la barrière.

Il avait frémi, en voyant à la grille d'abord une ombrelle de couleur, puis une silhouette vague, puis enfin sa femme qui s'approchait et ijegardait. Il avait été sur le point de se lever et de courir à elle. Mais l'appaHtion soudaine de M^^*^ Guichard à sa fenêtre avait glacé son enthousiasme, et, maugréant, donnant au diable la vieille fille, il était resté immobile, regardant son compagnon qui se roulait au soleil.

Le soir, sa jalousie fut extrême en apprenant que Roussel avait eu, lui. la bonne fortune de parler à la jeune femme. Il ne

fut rasséréné que par Tassurance d'avoir le même bonheur le lendemain. Mais Roussel ne se tenait pas pour satisfait de cet avantage fort platonique d'avoir causé et de causer encore avec Hermine : il lui fallait des résultats pratiques, matériels et décisifs.

— Tu vas me faire le plaisir, n'est-ce pas, de ne point perdre ton temps à roucouler, demain, comme Roméo au balcon de Juliette. Les champs sont pleins d'alouettes qui te chanteront le refrain du départ. Or, ce départ, tu ne dois pas l'effectuer seul. Prends tes dispositions avec Hermine pour l'emmener le jour même, si c'est possible. Nous aurons toute la journée et la soirée, une excellente carriole au bourg de Rougemare, à un kilomètre de l'endroit oii tu dois rencontrer ta femme...

— Soyez tranquille, parrain, je ne manquerai pas l'occasion. Le temps nous presse. Nous finirions par être dépistés... Il faut donc brusquer les choses... S'il y a de la résistance...

— Je serai là pour te prêter main forte... A nous deux, il faudrait le diable pour nous tenir en échec.

Pendant que ces projets offensifs se formaient, M^^"^ Guichard, de plus en plus inquiète, préparait une manœuvre extrêmement dangereuse pour les confédérés. Dès le matin elle s'était rendue dans la chambre de sa nièce, qu'elle avait trouvée en peignoir, occupée à peigner ses admirables cheveux blonds. La jeune femme, rien qu'à l'air de sa tante, avait pressenti des complications graves et s'était apprêtée à y faire face.

— Mon enfant, dit Clémentine en s'asseyant près de la fenêtre, il y a eu hier une semaine que nous sommes ici... Tu sais que j'ai écrit le lendemain même de notre arrivée à ton mari pour le prier d'accourir nous rejoindre... Comment se fait-il qu'il ne soit pas venu, et qu'il n'ait même pas donné de ses nouvelles ?

— Mais, ma tante, dit nettement Her-

mine, si nous n'étions pas parties, tout cela ne serait pas arrivé...

M"^ Guichard, étonnée de cette réponse, leva les yeux sur Hermine, et, la voyant très calme, elle eut un moment d'irritation :

— Ma fille, si nous n'étions pas parties, c'était toi et Maurice qui partiez, au mépris de tous les engagements pris. J'ai donc paré tout simplement un coup qui m'était porté.

— Ma tante, reprit Hermine avec fermeté, le premier coup n'a pas été porté par mon mari, vous le savez bien.

— Que veux-tu dire ?

— Dispensez-moi de m'expliquer sur ce point-là, mais sachez que je n'ignore rien de ce qui s'est passé, et que je ne puis donner tort à mon mari.

A ces mots, qui étaient une véritable déclaration de guerre, M^^® Guichard se leva toute droite. Son visage devint livide, ses yeux flamboyèrent, et, étendant vers Hermine une main agitée d'un tremblement nerveux :

— Eh ! quoi, s'écria-t-elle, après vingt ans de soins, d'affection, de protection, lorsque je t'ai traitée comme une enfant à moi, pour un godelureau que tu ne connaissais pas il y a six semaines, tu me traites avec une pareille ingratitude ! Sans respect tu juges mes actes, sans connaissance tu te ligues avec mes ennemis ! Voilà donc ce que je devais attendre de toi ? Tiens, tu es un monstre !

— Non, ma tante, je ne suis pas un monstre, dit la jeune femme, respirant avec effort, tant 1 émotion qui la saisissait était violente ; non. je ne suis ni irrespectueuse ni ingrate, mais je ne suis pas non plus aveugle et stupide. Et je sais ce que je vois, je comprends ce que j'entends. Je suis juste,' croyez-le bien, et je fais la part de l'irritation que vous avez dû éprouver en voyant tous vos plans bouleversés. Mais je ne puis admettre que pour une question si mesquine, pour un différend si ancien, pour des griefs qui devraient être depuis

longtemps oubliés, vous risquiez mon bonheur et celui de mon mari. Vous l'accusez d'être orgueilleux et indifférent ? A sa place qu'auriez-vous donc fait, vous qui avez poursuivi, pendant si longtemps, et qui poursuivez encore M. Roussel de votre haine, pour un affront bien moindre que celui infligé par vous à Maurice... ?

— Voilà donc ce que tu penses ! éclata ^P^Guichard exaspérée. Oh ! mauvais cœur et méchant esprit, voilà donc ce que tu ruminais pendant tes longs silences !... Tu me trahissais en pensée, avant de me trahir en action... Mais j'y mettrai bon ordre! J'ai sur toi une autorité.

— Que vous arrogez, mais qui n'existe plus. Je n'ai d'autre maître que mon mari...

— Je t'en séparerai ! cria la vieille fiUe, au comble de la fureur.

— Je vous en défie.

— Ahl tu me braves? Eh bien! tu sauras de quoi je suis capable quand on m'y force.

— Je l'ai déjà vu et on me l'avait dit. Mais je n'aurais jamais osé croire que vous, si bonne, vous pouviez devenir à ce point méchante.

— Je te ferai repentir de ce que tu as fait.

— Vous me ferez repentir de vous avoir aimée, voilà tout !

— Hermine î

Elle se tenait le bras levé et menaçant, le visage décomposé par la rage, les yeux verts de bile, les dents serrées et grinçantes. Hermine eut peur qu'elle n'eût une congestion et ne mourût devant elle, frappée par elle, pour qui, en somme, jusquelà elle avait été maternelle. Elle s'avança, et, avec une fougue de persuasion faite pour émouvoir même une àme aussi fermée, en se jetant à ses pieds :

— Par grâce, ma bonne tante, oubliez tout ce qui vous trouble, vous irrite, vous met hors de vous, car vous n'êtes plus vous en ce moment, et redevenez telle que je

VOUS ai connue : juste, bienveillante et gé- I néreuse. Ne me contraignez pas à lutter ^ contre vous, ce qui me cause une peine affreuse. Ne m'obligez pas à décider entre mon aff'ection ancienne et ma tendresse nouvelle. Ayez pitié de moi que vous aimiez, que vous aimez encore. Rendez-moi la liberté, rendez-moi le bonheur! Faites une heureuse de votre plein gré, de vos propres mains, et je vous bénirai, à toutes les heures de ma vie, pour la faveur que vous m'aurez accordée et qui dépassera en une seconde toutes les hbéralités dont vous m'avez comblée depuis que j'existe. Mais vous devez bien comprendre que je veux aller retrouver mon mari, que je le dois. Oh! ma chère tante ! un éclair de sagesse I Pacifiez tout, vous le pouvez, et nous serons tous si pleinement joyeux et, je vous le promets, si reconnaissants !

Elle avait pris les mains de M^^^ Guichard et avec des sanglots, des prières, elle les baisait passionnément. Celle-ci, torturée

par cette ardente supplication, glacée par ces reproches si doux et si humbles, assombrie par le sentiment de son infériorité devant cette enfant qui lui parlait si loyalement et si courageusement, se tenait immobile et muette. Enfm elle laissa tomber de ses lèvres blêmes ces paroles :

• — Non î je ne céderai pas. J'ai, pour agir comme je le fais, des raisons supérieures que tu ne peux juger. Tu me remercieras plus tard du service que je t'aurai rendu. Tous les hommes sont infâmes !

— Ma tante, prenez garde î cria Hermine désespérée.

— Tu me menaces? dit M^^® Guichard, ne ménageant plus rien. Prends garde toimême ! A compter de cette heure je n'ai plus aucune confiance en toi. Je sais que j'ai une ennemie dans ma maison : tu ne trouveras donc pas extraordinaire que je prenne mes précautions. Tu resteras aujourd'hui dans ta chambre et demain nous partirons pour l'étranger.

Et, sans un mot de plus, M^^^ Guichard sortit. Hermine demeura seule, consternée, mais ne regrettant pas sa franchise, si cher qu'elle pût lui coûter. Car maintenant M^^® Guichard avait levé le masque et, après cette explication, il n'y avait plus à espérer d'elle le moindre accommodement.

La jeune femme se prépara à faire une résistance acharnée. Une sourde inquiétude la travaillait depuis un instant : Gomment serait interprétée son absence au rendezvous donné par Roussel ! Car elle ne pourrait pas se promener dans le parc comme la veille, c'était certain. Et alors que penserait Maurice ? Allait-il la soupçonner de l'abandonner ? Non ! c'était impossible : il supposerait qu'elle avait été surveillée , arrêtée. Et alors il serait capable d'entrer dans le parc, de venir jusqu'au château, et, vêtu comme il Tétait, le garde ou Bobart pourraient le prendre pour un maraudeur et tirer sur lui.

Une peur affreuse s'empara d'elle. Dans

le désarroi de sa pensée, elle fut sur le point d'appeler sa tante pour la prévenir, afin qu'au moins on ne fît pas de mal à Maurice. Une réflexion l'arrêta : « Qui sait, dans l'état d'exaspération où elle est, si ma tante ne donnerait pas les ordres les plus rigoureux, et si je n'attirerais pas le danger sur mon mari, en voulant le protéger ? Il faut laisser les choses aller sans intervenir. Maurice est adroit, M. Roussel est prudent : ils réussiront à me tirer des mains de mes persécuteurs. Elle en était là : sa tante, Bobart, le garde, étaient ses persécuteurs, ses ennemis ; elle se sentait prête à tout pour leur échapper. Elle eût même volontiers fait un peu de mal à Bobart, qui vraiment la tourmentait sans motif, pour le plaisir, en véritable amateur.

Elle examina avec soin la façon dont sa chambre était située, prévoyant que peutêtre il lui faudrait s'évader. Une de ses fenêtres, celle de la façade, donnait sur une serre dont le vitrage s'abaissait arrondi et

presque à pic, à deux mètres au-dessous. De ce côté-là une évasion semblait impossible. L'autre fenêtre, en retour d'aile, s'ouvrait sur un joli parterre à la française. Un saut de six mètres et la perspective de s'embrocher sur les tuteurs des rosiers : rien à tenter par là. Le cabinet de toilette était en contre-bas de quatre marches et occupait toute une petite tourelle ronde à l'angle du château . Une fenêtre étroite l'éclairait, mais elle était grillée. Les précautions avaient été bien prises, et M"^ Guichard savait ce qu'elle faisait en la logeant dans cet appartement. Restait la porte, à défaut des croisées : elle s'ouvrait sur un long corridor carrelé, au bout duquel un escaher de service desservait l'office. L'office traversée, on était dans la cour. Mais pour gagner Fescalier il fallait passer devant les chambres de W^ Guichard et de Bobart. Que de chances d'être prise avant de descendre au rez-de-chaussée ! Et une fois là comment sortir dans la cour? G'é-

tait pourtant le seul passage praticable.

Le déjeuner arriva au milieu de ces recherches et de ces combinaisons. La femme de chambre de M"*^ Guichard l'apportait sur un plateau. Décidément Hermine était prisonnière. On ne lui fermait pas sa porte à clef, mais elle était étroitement gardée sans doute. Elle résolut de s'en assurer, et, comme deux heures sonnaient, elle prit son chapeau, son ombrelle et descendit. En pénétrant dans le vestibule, elle trouva la femme de chambre installée à une table et cousant. Cette fdle leva la tète et avec une certaine compassion :

— ■ Mademoiselle m'a dit de prier Madame d'entrer au salon.

Hermine ne répondit pas, et, ouvrant la porte du salon, elle trouva M^^® Guichard qui lisait :

— Tu sors, mon enfant ? demanda la vieille fdle avec une tranquillité parfaite, et comme si rien ne s'était passé entre elle et sa nièce le matin même.

— Oui, ma tante, si vous n'y voyez pas d'inconvénient.

— Je t'accompagne, déclara M''® Guichard, et elle se leva.

— Vous êtes bien aimable ! riposta Hermine avec sérénité.

Elles sortirent par le parterre et se

' mirent à marcher devant le château. Mais

cette promenade de long en large, si loin

. du saut de loup où Maurice se morfondait,

ne faisait pas le compte d'Hermine, et au

bout d'un instant .:

— Il y 9- beaucoup de soleil, ici, dit-elle ; si nous gagnions l'ombre ?

— Comme tu voudras, fit M^^^ Guichàrd.

Et elles s'engagèrent dans une allée cir- . culaire.

Elles avaient à peine fait cent pas que Bdbart apparut, armé de son inséparable fusil et escorté, de plus, par le chien féroce qui avait pour mission spéciale de dévorer les maraudeurs en général, et Maurice et

son tuteur, en particulier. L'ex-avoué, comme obéissant à une consigne, se rangea aux cotés d'Hermine ; le chien éclaira la marche. La jeune femme avait bien envie de retourner en arrière, mais au bout de l'allée s'étendait le saut de loup au bord duquel elle avait la veille aperçu Roussel, et sans doute son mari à ce moment l'y attendait. En la voyant passer avec cette escorte il comprendrait ce qui était arrivé et prendrait des mesures en conséquence.

A peine approchait-on de la plaine qui s'étendait ensoleillée à la perspective, que le chien, qui trottait à l' avant-garde, commença à gronder furieusement et à hérisser le poil de son dos. Hermine pensa : « Il est là ! C'est contre lui que grogne ce méchant animal. Pourvu qu'il ne cherche pas à le mordre ! » Elle avança à sa suite, et juste à la place où la veille Roussel se vautrait elle aperçut un homme couché. Un grand chien gris était étendu auprès de lui. L'un et l'autre semblaient dormir. Cependant la

main de l'homme était passée dans le collier du chien, comme pour le retenir. Le mâtin de la ferme, enhardi par cette immobilité , aboya avec rage en grinçant des dents .

— C'est incroyable ! dit Bobart à voix haute. Encore un ivrogne au même endroit qu'hier î II paraît qu'ils affectionnent cette place !

Le mâtin prit sans doute ces paroles pour ^un encouragement, car d'un bond il franchit le saut de loup et s'élança la gueule ouverte, les yeux sanglants, sur le paisible groupe. Mais en une seconde la scène changea. Le dormeur leva la tête, et d'une voix enrouée que ne reconnut pas Hermine :

— Qu'est-ce que c'est? dit-il : on fait donc]]dévorer les voyageurs, dans ce paysci ! A toi, Dear... !

Il lâcha le colher, et le grand chien gris, bondissant avec une légèreté et une force sans pareilles, fondit sur le mâtin. Le dogue se montra solide et fit bonneur à Roux-

mesnil en soutenant le choc. Mais le chien gris était d'une souplesse rare, et, avant que les spectateurs de ce combat eussent pu faire un mouvement, les deux animaux, hurlants et entrelacés, avaient roulé au fond du saut de loup.

— Rappelez votre chien ! rappelez votre chien ! cria W^^ Guichard, en entendant son matin se plaindre lamentablement.

— Rappelez, le vôtre î riposta tranquillement l'homme à la voix enrouée. Est-ce que j'ai été le chercher?

— Prenez garde I crut devoir crier Bobart : je vais lui envoyer un coup de fusil ! . . .

— Qui touche le chien touche le maître ! dit l'homme avec une expression si menaçante que Bobart se tint en repos.

• Il s'était levé en parlant ainsi, et Hermine sous les cheveux gns en broussailles et la barbe rude de ce rôdeur ne reconnaissait pas son mari, et pourtant c'était lui.

— C'est une infamie ! cria M'^'^ Guichard : voilà mon chien mort î

C'était exact. Le matin, après une résistance honorable qu'attestaient les marbrures sanglantes du poil de son adversaire, venait de succomber.

— Vous me le paierez, l'homme ! Bobart courez chercher le garde I

— De quoi ! fit l'homme de sa voix rogommeuse. De quoi î le garde ! Qu'il passe seulement le fossé, et je lui en fais, à lui, autant que mon chien en a fait à votre cabot... Entendez-vous, la vieille !

— La vieille ! se récria M^^^ Guichard. Insolent ! Vous entendrez parler de moi !

— Parfaitement ! appuya Bobart. Une bonne action en dommages-intérêts...

— Oui ! Je t'en donnerai des dommagesintérêts ! vociféra l'homme avec des gestes violents. Viens donc ici que je te mette la tête sous l'aile, ancien coq ! Tu n'es pas honteux, à ton âge ?

— Allons- nous -en, il est ivre ! cria M"^ Guichard.

— Ivre ? Parfaitement I Mais ce n'est pas

d'amour pour toi, la douairière... Pour la jolie personne qui t'accompagne... ce serait possible !

Et, se tournant vers Hermine, le rôdeur tout dépenaillé, approcha une de ses mains noires de ses lèvres, et envoya un baiser. En même temps, des yeux cachés sous les sourcils épais, un regard lumineux avait jailli. Et cette fois Hermine, rouge de plaisir, le cœur battant, fut bien sûre qu'elle avait devant elle son mari.

Elle aurait bien voulu rester, si singulière que dût paraître sa curiosité. Quelque parole à double sens lui tracerait peut-être une ligne de conduite. C'eût été une satisfaction raffmée pour la prisonnière, de correspondre avec le libérateur attendu, sous le regard même de ses geôhers. Mais ce plaisir lui fut refusé. Sa tante la tirait par le bras. Bobart avait déjà commencé sa retraite. Et, poursuivis par les injures que leur adressait le maître du chien gris, ils regagnèrent le château.

— Vous n'êtes pas héroïque, Bobart, dit IVP'^ Guichard avec aigreur. Vous nous avez laissé, ma nièce et moi, insulter par ce vagabond sans même lui répondre.

— Chère et respectable amie, répondit l'ex-avoué, l'homme ne m'intimidait pas, mais le maudit chien me causait de Tappréhension... Vous avez vu qu'il n'a fait qu'une bouchée du pauvre Stop...

— Il fallait lui loger du plomb dans le ventre.

— J'aurais pu le manquer, et alors...

— Vous ne savez donc pas tirer ?

— Je vous avouerai que je connais mieux le Code que le tir.

M^^® Guichard laissa tomber sur son auxiliaire un regard méprisant, et, sans ajouter une parole, elle rentra au château avec Hermine.

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