LA VIERGE SUPRÊME
Mais Lui se détournait, morne, — pour ne point voir Leur corps immaculé rouler parmi les vagues. Et leurs mains de ferveur, dont les doigts sont sans bagues, Monter en gerbe blanche au ciel de leur espoir.
Et l'impassible Mer hâtait sa tâche sombre. Mais, par delà les eaux, sur la Terre au linceul. Un rocher se dressait au loin, sinistre et seul. Comme le dernier mât d'un grand vaisseau qui sombre.
Et, sur ce vain débris du monde châtié. Dieu crut voir, pour jamais, se poser sur Lui-même Le regard triste et doux de la Vierge Suprême Qui dominait les flots de toute sa pitié.
Les Appels
kA François Coppée.
LES cATTELS
Tour celle qui est venue.
Dans le soir recueilli, voilé d'ombre câline, Bercé de brise calme et constellé d'argent, La lune aux bords pâlis glisse au ciel indulgent; — Et tout front virginal, rêveusement, s'incline.
Car les Vierges, comme des fleurs, s'ouvrent au soir; Et, tandis qu'un appel lointain s'afflige en Elles, La même attente emplit d'extase leurs prunelles. Où leur cœur reflété s'épanouit d'espoir.
Languissamment leur taille souple se balance, Comme appuyée au bras d'un invisible amant; Et, berçant d'inconnu leur chaste isolement, L'âme des bois fleuris parfume le silence.
Et leur cœur inquiet rêve de s'apaiser Dans le soir attendri, plein d'aveux sans paroles, Qui, tombant du ciel clair, ou montant des corolles. Les caressent d'amour, comme un vague baiser.
Mais voici qu'animant la rumeur indécise Dont la brume du soir les effleure en passant. Sur un rythme léger, qui se fait languissant, Dans leur rêve, à fleur d'âme, un appel se précise :
LES APPELS
ce je viens à toi dans la nuit claire, Sous le dais calme des cieux ;
Je viens à toi; tu m'as su plaire, Pour la couleur de tes yeux.
c( Les bois dorment; le soir complice, Au creux des sentiers brunis,
Pour cacher mieux notre délice.
Nous fait d'invisibles nids.
« Viens, je sais des lits de fougères, Discrets comme des aveux.
Les odeurs s'y feront légères Pour parfumer tes cheveux.
« La nuit nous aime; et, si tu penches Tes lèvres jusqu'à mon front,
Tu verras qu'à travers les branches Les astres nous souriront. »
Et l'appel invisible expire! Les ramures Tressaillent dans le soir alangui de murmures; L'air effleuré s'émeut d'inquiètes douceurs; Et les Vierges, rêvant d'amours surnaturelles, Comme un aveu très doux sentent passer sur elles Le vol silencieux des parfums caresseurs.
Elles vont. Une extase endort leur défiance.
Mais voici qu'en leur cœur s'afflige à longs sanglots
Le rêve à qui leur vœu mystique se fiance.
Et, craintives, Elles détournent leurs yeux clos...
LES APPELS
Alors un autre appel, bercé de mandolines
Lointaines et câlines, Des bois mystérieux s'élève, et dans leur cœur Scande son chant joyeux sur un rythme vainqueur :
« Viens, le clair de lune argenté Les plis lourds des bois dormants; Et le vent sur l'eau changeante Fait courir des diamants.
« Du ciel à la terre, il rôde, Comme effleurés de zéphyr.
Des rayons verts d'émeraude Et des frissons de saphir.
« Les chemins, qui sont d'ivoire Sous la lune aux clairs reflets, S'enroulent dans l'ombre noire, Comme de grands bracelets.
« Vois, les lueurs sont d'opale; Et, sur la terre qui dort.
Les astres, dans la nuit pâle.
Ruissellent en colliers d'or.
« Viens à moi, sous tes longs voiles, Vierge aux yeux sombres ! Je veux Faire éclore des étoiles Dans la nuit de tes cheveux.
« Et le soir, dans l'ombre éteinte.
Tu souriras, les yeux clos.
Au chant clair de l'or qui tinte Comme un appel de grelots. »
LES APPELS
Mais les Vierges, fuyant la voix qui les offense. Et prenant peur soudain de leur isolement, Pressent leur pas dans l'ombre; et toutes, chastement, Joignent leurs frêles mains sur leur cœur en défense, Tandis qu'un appel monte en un vague soupir, Que la brise et les bois prennent soin d'assoupir.
« Vierge aux yeux d'espoir, vierge au cœur mystique.
Je viens, en tremblant.
Chanter dans le soir un vague cantique
A ton rêve blanc.
« Sous l'œil des clartés l'amour nous rassemble;
Les vents sont berceurs; Nos cœurs enchantés s'ouvriront ensemble
Aux chastes douceurs.
« Mon désir fervent ne veut de caresse,
Que celle des yeux; Nous irons, rêvant de calme tendresse.
Sous la paix des cieux.
« Oh! viens, sur nos fronts l'ombre étend son aile,
Comme un voile ami; Viens, nous parlerons d'amour éternelle
Au bois endormi. »
LES APPELS
Et la plainte est si douce en la nuit plus câline! A son premier appel, leurs yeux calmes ont lui; L'âme qui chante est sœur de leur âme orpheline, Tendre comme leur rêve, et chaste comme lui. Le voici donc, l'Élu promis à leur attente, Vers qui s'ouvraientleursyeux, vers qui s'ouvraientleurs Et l'amour va chanter sur leur lèvre hésitante, Et l'espoir va fleurir dans la nuit des chemins. Mais un sanglot navré déchire l'ombre heureuse... — Qui donc souffre et gémit quand l'amour a passé? Et voici qu'une voix lointaine et douloureuse Pleure en leur cœur plaintif l'appel du délaissé :
c( Sœur douce, que j'avais perdue, Par ce soir tendre et recueilli.
Sachez qu'en mon âme éperdue L'espoir d'amour n'a point vieilli.
(( Et je reviens, cœur en détresse, Plein du passé qui pleure en nous, Blottir mon rêve de tendresse Dans la tiédeur de vos genoux.
« Mes pieds sont las, ma tête est lasse; Car j'ai bien souffert, ô ma sœur ; J'ai besoin d'un bras qui m'enlace, Et qui soit chaste et caresseur.
LES APPELS
« J'ai besoin qu'une voix m'effleure D'un murmure vague et léger.
J'ai tant souffert; mais, si je pleure, 11 ne faut pas m'interroger.
c( Je suis comme un enfant malade; Il faut m'endormir, en chantant Tout bas, quelque vieille ballade.
Qu'on devine plus qu'on n'entend.
c( Il faut, pour chasser de mes fièvres La peur vaine des lendemains, A mes yeux la douceur des lèvres, A mon front la fraîcheur des mains.
« Vous pencherez sur ma souffrance Vos yeux bons qui savent guérir ; Vous me bercerez d'espérance :
Ne laissez pas mon cœur mourir! »
Et l'aveu qui chantait sur leur lèvre ravie, Comme un oiseau peureux dans les rameaux en fleur, S'envole; et leur cœur vierge a pressenti la vie : Toutes, fuyant l'amour, marchent vers la douleur. Les étoiles, en des lueurs révélatrices, S'ouvrent aux cieux blessés, comme des cicatrices; L'eau traîne au fond des bois un long gémissement, Et toujours vont, cherchant d'incurables détresses. Les Vierges, dont les mains versent pieusement Sur les fronts douloureux la fraîcheur des caresses.
es Limbes
A Louis Gaillct.
LES Lim'BËS
Elles vont, balançant des palmes, Dans les jardins silencieux.
L'extase au cœur, levant aux cieux Le rêve de leurs grands yeux calmes.
Elles ne sentent plus leur corps; Leurs pieds seuls effleurent la terre ; Mais leur lèvre aux plis de mystère Sourit à de lointains accords.
Au creux des murs, ouatés de mousse, Qui les isolent du chemin, Tout bruit vivant, tout bruit humain.
Pour Elles, chastement, s'émousse.
Point d'aurore, point de midi.
Un soir tendre, aux lueurs éteintes.
Qui pénètre et confond les teintes.
Verse au cœur son calme attiédi.
Point d'odeur qui berce, ou qui grise; Et son arôme est si léger, Qu'on sent à peine voltiger L'âme odorante de la brise.
Les sons, les parfums, les couleurs.
Tout est discret, tout est mystique :
Le vent est pur comme un cantique, Et les rayons sont des pâleurs.