‹ Les vierges de RaphaëlChapitre 106 sur 226 · I. Quasi columbœ ad fenestras suas. Isaïe, lx · texte numérisé non relu

I. Quasi columbœ ad fenestras suas. Isaïe, lx

Voyons comment et dans quelle mesure chacune des parties du tableau concourt à cette impression.

L’enfant Jésus, à cheval sur l’agneau dont il entoure le cou de ses bras, lève la tête vers sa Mère1. Son corps se présente de trois quarts à droite, tandis que son visage ne se montre que de profil. Le crâne, d’une structure puissante, est couvert de petits cheveux d’un blond très-clair, ramenés sans apprêt jusque sur le front. L’œil, limpide et calme, regarde la Vierge et lui témoigne une tendresse qui, toute naïve qu’elle est, a conscience d’elle-même. La bouche entr’ouverte fait entendre des paroles qui excitent l’admiration de Marie et de Joseph, et qui du même coup éveillent en eux de douloureux pressentiments. Cet Enfant a vécu de sa vie naturelle sous l’œil de Raphaël, et il vit encore devant nous. Les traits de son visage et les mouvements de son corps sont pris sur le vif, traduits avec une exactitude qui défie la réalité, interprétés avec un esprit qui touche à l’idéal. L’enfant Jésus de la Sainte Famille du musée de Madrid est très-voisin de celui de la Sainte Famille Canigiani, mais il est conçu d’après une autre idée. Raphaël ici ne s’est plus souvenu .de Fra Bartolommeo, il a songé à, Léonard et il s’est approprié quelque chose de la séduction particulière du maître florentin. Ces chairs blanches et roses, fraîches et presque transparentes,

I. ün collier de corail, auquel pend une petite croix, orne le cou de cet enfant Jésus.

sont, à la vérité, bien personnelles au Sanzio et n’ont rien qui rappelle le Vinci ; mais les ombres en clairobscur sont exécutées avec un soin, rendues avec un bonheur qui rappellent la perfection de Léonard. La nature, dans une telle image, à force de sincérité, arrive presque à la divinité. Dieu fait quelquefois au peintre un cœur d’enfant. C’est ainsi que Raphaël , en devenant savant , continue d’être naïf. La science sans la naïveté ne saurait émouvoir. Ici l’àme est partout. Tout est expressif et touchant, la résolution de l’Enfant et jusqu’à la résignation de l’agneau. Nous sommes peu faits maintenant pour comprendre de pareilles peintures. On les traite volontiers d’enfantillages et de puérilités. « Puérilités, oui, mais puérilités de Dieu, comme dit Gerson, enfantillages plus sublimes, plus forts, plus sages, croyez-le bien, que le monde entier... En se faisant petit enfant comme nous, Dieu a voulu nous apprendre que, pour monter au ciel avec lui, il fallait comme lui se faire petit enfant, pur, humble, innocent, simple par-dessus toutes choses. »

A côté de l’agneau, la Vierge agenouillée est penchée vers Jésus qu’elle soutiènt de ses deux mains '. Sa tête, opposée à celle de l’Enfant, est de trois quarts à gauche. Les cheveux blonds forment deux petits bandeaux, d’où parlent des nattes qui cou-

1 . La main gauche supporte le bras gauche de Jésus, et la main droite protège le dos do l’Enfant.

vrent l’oreille et se perdent ensuite sous le voile blanc. Le front est haut, pur et bien développé en largeur. Les yeux sont abaissés et regardent Jésus avec amour. La bouche voudrait sourire, elle ne peut qu’aimer et souffrir en aimant. Tout ce visage est comme embaumé d’innocence. La Vierge est là dans toute sa bonté ; elle est à Jésus ce que les anges sont à Dieu, et même quelque chose de plus. Et cependant on reconnaît encore le modèle florentin qui plusieurs fois déjà s’est placé devant Raphaël. La même femme s’est montrée à nous , avec des dispositions différentes d’âme et d’esprit, dans la Sainte Famille de la maison Canigiani , dans la Vierge de la maison d’Orléans et dans la Belle Jardinière. II y a dans ses traits une grande fraîcheur physique et morale, avec un accent personnel qu’on ne peut oublier. Dans la Sainte Famille du musée de Madrid , c’est presque encore un portrait , c’est une mère , une vraie mère, pleine de tendresse et de sollicitude, avec je ne sais quoi d’adorable dans l’adoration qu’elle a pour son fils. En 1500 et même en 1507 Raphaël exprime ainsi sa pensée, clairement et avec délicatesse, mais sans avoir encore la puissance de l’abstraire et de la généraliser. C’est toujours aussi le même ajustement. Le voile, posé sur le sommet de la tête, tombe sur le haut du front et descend de chaque côté jusque sur les épaules. Le cou est complètement dégagé. La robe rouge va s’arrondissant au-dessus de la poitrine, et laisse voir seulement un peu de linge blanc à la hau-

teur de la gorge. Une broderie d’or, dans laquelle on lit le nom de Raphaël et le millésime mdvii, décore le haut du corsage. La manche est rouge jusqu’au coude, et jaune du coude au poignet. Le manteau bleu, jeté sur l’épaule droite, enveloppe le bras droit et couvre le bas de la figure, sauf le pied gauche qui est nu et un peu de la robe rouge qui traîne à terre. C’est le costume de toutes les Vierges florentines, costume bien voisin de la réalité, taillé presque à la mode des premières années du xvie siècle, mais transfiguré déjà par le goût de Raphaël, et admirablement approprié à l’humilité de la Mère du Verbe. Oui, cette femme encore est prise sur nature; mais elle est de plus en plus mère et de plus en plus vierge. Raphaël s’approche et se pénètre chaque jour davantage de l’esprit de l’Évangile. Ici particulièrement, on dirait que cet esprit a revêtu des formes terrestres. D’où peuvent venir en effet tant de choses tendres, élevées, douces, vraies, pures, dont le cœur s’emplit en regardant cette petite et charmante figure?

S‘ Joseph, debout derrière la Vierge, s’appuie de ses deux mains sur le long bâton qui soutient sa vieillesse, et, se penchant vers Jésus, médite avec soumission le grand mystère de notre foi, un Dieu dans la faiblesse. Jamais faiblesse ne parut plus touchante, jamais l’art ne la montra plus profondément empreinte de la grâce divine. Le saint vieillard contemple le Sauveur avec les lumières qu’il reçoit d’en

haut. « Dieu, qui forme les cœurs *, a fait de sa propre main le cœur de Joseph, » et dans ces traits on reconnaît « l’étincelle de cet amour infini que Dieu luimême a pour son Fils unique *. » Le front dégarni et le derrière du crâne à peine couvert de quelques cheveux blancs, l’époux de la Vierge est de profil à gauche. Son regard est attentif, sa bouche est émue, et l’ensemble de sa physionomie témoigne de cette simplicité dans l’obéissance qui vient de la fermeté dans la foi. 11 est vêtu d’une robe violette * et d’un manteau jaune4, qui apportent à l’harmonie générale leurs notes claires et sonores. Ce S' Joseph rappelle de très-près la figure correspondante dans la Sainte Famille Canigiani. Seulement il est ici en communauté plus intime d’esprit, de cœur et d’adoration avec la Vierge. Dépositaire du secret de Dieu, il est plus paternel pour cet enfant qui ne peut avoir de père ici-bas. Il est attentif, plein de respect, et regarde Jésus avec une force singulière de recueillement et d’admiration.

La nature elle-même semble faite à dessein pour servir de cadre à cette Sainte Famille. Tout est calme et heureux. Des oiseaux passent dans un ciel splendide. Les parfums, la verdure, les grâces du prin-

Page 1