DESSINÉE POUR DOMENICO DI PARIS ALFAN
(Au Musée de Lille. )
Raphaël avait connu et aimé particulièrement, à l’école de Pietro Vannucci, un jeune peintre de Pérouse, Domenico di Paris Alfani. Ils étaient de même âge, leurs goûts se convenaient, leurs aspirations étaient les mêmes, le génie seul marquait entre eux la distance. Domenico reconnut bien vite la supériorité de Raphaël et s’inclina franchement devant elle. Raphaël avait des ailes, et Dornenico, malgré l’agilité de ses jambes, ne pouvait le suivre que de loin. Mais l’amitié, quand elle est sincère, s’exalte par l’admiration, et monte alors jusqu’à l’enthousiasme. Sentant sa faiblesse relative , Domenico , pour ses propres tableaux, empruntait volontiers à Raphaël. Ces rapports, ces sentiments d’union et presque de subordination . durèrent autant que la vie entre les deux peintres : témoin la Madone de San-Gregorio délia Sapienza Vecchia à Pérouse, que Domenico peignit en 1518 d’après une des Vierges du Sanzio 1 , et dans laquelle on sent encore la timidité , le respect , le
1. La partie principale de ce tableau, la Vierge el l'enfant Jésus, est empruntée il la Vierge du poêle Samuel Rogers.
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tremblement, avec lesquels Paris Alfani traduisait les idées de Raphaël 1 .
Vers la fin de son séjour à Florence, sans doute au commencement de l’année 1508, Raphaël fit le dessin d’une Sainte Famille que Domenico di Paris Alfani lui avait demandée pour un tableau destiné aux Carmes de Pérouse. Ce dessin, qui représente une Sainte Famille, appartient à la collection Wicar à Lille; il est d’une grande importance et d’une remarquable beauté. Domenico en a fait une médiocre peinture, Raphaël en eut fait un admirable tableau
1. Domenico a assis cette Vierge sur un trône richement orné. Deux anges tiennent une couronne suspendue au-dessus de la tête de la Vierge. S' Grégoire est debout à gauche, et S1 Nicolas de Bari est il droite. On lit dans le bas du vêtement de la Vierge : a. d. udxviii.
DOMENICVS. FECIT.
i. Ce dessin faisait partie de la collection Fedi. On lit, au verso, la note suivante, écrite de la main môme de Raphaël : « Recordo a voi Meneeho chc me mandate le istramboti de Riciardo di quella tempesta che ebbe andando in un viagio, e cho recordiale a Cesarino che me manda quella predicha , e recomandatime a lui, ancora ve ricorro che \oi solecitiate madonna le Atalate che me manda ledenari e vedete d’avere horo e dite a Cesarino che ancora lui li recorda e solecite, e se io poso altro p. voi avisatime. » Raphaël était à la veille do partir pour Rome. C'est ce que prouve le désir qu'il a d’être payé en or par donna Atalantc Baglioni. La terre alors lui semble légère et toutes les sensations heureuses le pénètrent il la fois. Il porte en lui tous les genres de poésie, celle de l’àme comme celle du cœur. Son génie prend un radieux essor; et, sans révolte, sans briser aucun des liens qui l’attachent au passé, il arrive rapidement à la liberté. — On pourrait citer encore plusieurs autres projets de Sainte Famille, dont Raphaël n’a pas fait lui-mème de tableau et qui appartiennent aussi aux derniers temps de son
La Vierge est assise au milieu de la composition et l’enfant Jésus se tient à côté d’elle. Voilà le centre et le foyer autour desquels le monde chrétien a vécu depuis bientôt dix-neuf siècles. Le petit S* Jean-Baptiste et S,c Anne sont à gauche ; S1 Joseph et S' Joachim sont à droite. Au fond, les lignes douces et accidentées des horizons toscans sont seulement indiquées. Dans le ciel enfin, un chœur d’anges célèbre au milieu des nuages l’enfance de Jésus.
La Vierge apparaît, dans ce dessin, avec une aisance vraiment royale. Son corps est penché à gauche et sa tète est tournée de trois quarts à droite. Il y a dans le geste, dans l’attitude, dans l’expression de cette figure quelque chose de souverain. Le bras droit est appuyé sur un tertre et le bras gauche est ramené vers l’Enfant. Les formes sont élégantes, sveltes, élancées sans maigreur. Raphaël ne connaît presque rien encore de l’antiquité; mais il a le pressentiment de ce calme et de cette grandeur classiques qui le mèneront bientôt à de suprêmes conquêtes. Les
séjour à Florence. Tel est le beau dessin conservé dans la collection rovale d’Angleterre. La Vierge, assise sur un tertre, lient devant elle l’enfant Jésus, tandis que le petit S1 Jean, entre les bras d’Élisabeth, saisit familièrement le bras du Sauveur. Poussin et Mignard semblent rappeler ce dessin dans le tableau de M. Amsinck de Hambourg et dans celui de la galerie royale de Stockholm (n° 309}. Une autre peinturo très-faible, que I on voit dans le couvent de Santa-Chiara, à Urbin, parait aussi avoir été inspirée par ce dessin. Pungileoni n’a pas craint d’attribuer cette dernière peinture à Raphaël. (V. Passavant, t. Il, p. 490.)
lignes se cadencent et s’enchaînent avec un bonheur sans égal. Les jambes et les bras, la poitrine, les épaules, le cou, la tête, toutes les parties de ce beau corps se commandent entre elles, se meuvent avec une souplesse et une liberté naturelles que domine le sentiment de la sainteté. Les lignes du visage encadrées dans les ondes de la chevelure, bien que seulement indiquées, sont admirables déjà. Quelle plume, quelle sûreté de main, quels traits de génie! La Vierge, ainsi comprise, a conscience de la dignité de son apostolat. Elle sait que son fils est le Fils de Dieu; cependant son humilité n’en est point atteinte, et si l’on s’incline devant la majesté de la Mère du Verbe, on est également entraîné par la douceur de la nouvelle Eve, mère des hommes régénérés. — Quant à l’enfant Jésus que la Vierge soutient à l’aide d’une écharpe, il est debout, et, de ses deux mains lancées en avant, s’appuie sur le bras de sa Mère. Sa tête, vue de profil, se lève pour regarder une grenade que lui présente S1 Joseph. La réalité qui enveloppe un peu étroitement cette petite figure se serait dissipée sans effort sous le pinceau de Raphaël. — S' Joseph, assis en face du Sauveur, se penche vers lui avec sollicitude. De la main gauche il s’appuie sur une pierre et tient de la main droite le fruit, emblème de fécondité spirituelle, qu’il montre à Jésus. Non content de servir, de garder, de protéger comme son fils cet enfant de la pureté de Marie, il l’adore comme son Dieu. « Qui pourrait dire avec quelle joie il reçoit cet
abandonné, et comme il s’oITre de tout son cœur pour être le père de cet orphelin1? » La manière dont ce S‘ Joseph est coiffé suffirait à elle seule pour dénoncer la science et l’inspiration du Sanzio. Les cheveux, qui sortent du front comme des flammes, se retrouvent ainsi dessinés sur les images les plus idéales de Dieu même. Raphaël fait voir constamment, dans S' Joseph, l’autorité du Père éternel. — Derrière l’époux de la Vierge, S‘ Joachim est debout, la tête inclinée vers le groupe divin et les mains écartées dans l’attitude de l’admiration. — Du côté opposé, S,c Anne est également debout. Drapée dans un manteau qui enveloppe son bras gauche et qu’elle retient de sa main droite, elle contemple avec la même tendresse la Vierge et l’enfant Jésus. Ce n’est encore à l’extérieur qu’une simple femme de la campagne italienne. Cependant le sentiment intérieur répand déjà sur ses traits les lueurs d’un contentement céleste. — Devant S" Anne est le petit S* Jean, la tête tournée vers nous presque de face. Il nous regarde et désigne Jésus de la main droite, tandis qu’il tient de la main gauche une petite croix autour de laquelle s’enroule une banderole, destinée sans doute à porter ces mots : Ecce Agnus Dei. — Dans le ciel enfin les anges sont au nombre de trois. Celui du milieu joue de la double flûte, celui de gauche du tambourin, celui de droite du triangle. Deux chérubins se joignent à eux. Sous
L Bossuet, t. XVI, p. 99.
le souffle de Raphaël , ces esprits bienheureux, plus légers que l’air et plus doux que la lumière, viennent peupler le ciel et célébrer les louanges du Créateur. Tout chante à l’unisson dans cet ensemble, où la terre, dans ce qu’elle a produit de plus saint, confond son âme avec Dieu lui-même et avec les purs esprits qui partout l’accompagnent.
La Sainte Famille au Palmier, la Sainte Famille Canigiani et la Sainte Famille du musée de Madrid nous ont arrêtés aux années 1506 et 1507; le dessin composé pour Domenico di Paris Alfani nous a menés jusqu’au commencement de 1508; la Sainte Famille de Lorette nous transporte sans transition vers l’année 1512 ou même 1513. L’heure des Vierges florentines est passée. Raphaël est à Rome depuis quatre ou cinq ans déjà, et la nature se montre à lui sous ses plus grands aspects. Les peintures de la Segnatura sont achevées, celles même de la Chambre d’Héliodore sont probablement commencées, et Jules IL dont Raphaël vient de peindre le portrait , va bientôt mourir. LeSanzio alors a recueilli toutes les traditions;
il possède l’antiquité, il connaît les maîtres de tous les âges chrétiens, et il consacre à l’idée religieuse, qui le domine peut-être à son insu, toutes les ressources de sa science et les meilleures inspirations de son génie.
On pourrait appeler la série des Vierges et des Saintes Familles de Raphaël les Litanies de l’enfance du Christ. Ces tableaux dévoilent une â une toutes les perfections de Jésus. Us montrent le Sauveur dans tous les actes, dans toutes les phases de cet âge heureux où l’homme ne voit la vie que dans les yeux de sa mère, n’entend d’autre bruit que sa voix, et sent comme une grâce du ciel dans chacun de ses sourires. La Sainte Famille de Loretteest une des strophes les plus harmonieuses de cet incomparable cantique... Jésus, qui reposait sur un lit, s’éveille et tend ses bras vers la Vierge. Celle-ci, debout près de son Fils, lève de ses deux mains le voile qui le protégeait, sourit à son sourire et contemple avec une tendresse voisine de l’extase Celui qui est la source de toute beauté. Joseph, placé derrière Marie, couvre de sa sollicitude le dépêt qui lui est confié. Ainsi Jésus continue d’associer Marie et Joseph à l’obscurité de sa vie, « à cause qu’ils lui sont chers; » il s’enveloppe avec eux dans le silence et ne se livre que loin de tout regard vulgaire. « Le Fils de Dieu nous ordonne, quand nous avons dessein de l’aimer, de nous retirer en nous-mêmes et de fermer la porte sur nous : Fermez, dit-il , la porte sur vous, et célébrez votre mystère avec Dieu tout seul, sans y admettre personne que ceux qu’il lui plaira
d’appeler*. » Jésus lui-même, dès sa naissance, a voulu donner l’exemple de cette vie cachée, « il a voulu demeurer couvert sous l’œil de Dieu. » Touchante image de l’amour chrétien, « de ce mystère entre Dieu et l’homme, que l’on profane quand on le divulgue et qu’on ne saurait cacher au monde avec trop de religion1 2... » La scène ici est familière, réelle, tout à fait intime, mais transfigurée par le style et élevée à des hauteurs où Raphaël seul a touché.
Dans ce tableau, le point lumineux est l’enfant Jésus. C’est sur lui que se fixent, avec l’admiration de Marie et de Joseph, le cœur et l’âme du spectateur. Couché sur le premier plan , sa tête et le haut de son corps sont appuyés sur un coussin qui, en les rehaussant un peu, leur donne un mouvement plus vif qu’ils ne l’auraient dans une position complètement horizontale. I,a vie de l’esprit, un moment suspendue par le sommeil, reprend son cours, reprend ses droits. Le visage est vu de trois quarts à droite. Les cheveux blonds , très-fins , couvrent le crâne et tombent jusque sur le front. Les yeux , fixés vers Marie, la regardent avec tendresse, et la bouche en même temps bégaye les premières paroles de l’amour. Le galbe des joues et la forme indécise du nez sont encore, il est vrai, de l’enfance; mais le sentiment général a une gravité surnaturelle qui, dans le Fils de