Bossuet, t. XVI, p
la Vierge, fait, reconnaître le Fils de Dieu. Les bras se lèvent et se tendent, la main gauche écartant le voile derrière la tête et la main droite le repoussant du côté de Marie. Les jambes, de leur côté, font un naïf effort pour se dresser et porter le poids du corps, la jambe gauche cherchant un point d’appui, la jambe droite, ramenée en arrière, l’ayant trouvé déjà et exerçant sur le lit une notable pression. Ce geste combiné des mains et des pieds, des bras et des jambes est pris sur nature et appartient en même temps à l’art le plus exquis... Un croquis de la collection Wicar, dessiné à la pointe d’argent sur un papier teinté de rose, montre l’Enfant de la Vierge de Lorette s’ébattant au milieu d’autres enfants et en compagnie d’une autre Vierge encore1 2. Ce n’est qu’un souffle, un trait rapide comme la pensée; mais que de justesse dans cette soudaine inspiration ! Le geste des pieds et des mains est arrêté. L’accent même de la tète, bien que trop vif au point de vue de la réalité , suffit à indiquer déjà ce qu’il sera dans le tableau1... Dans
1. Cette autre Vierge est un prélude à la Vierge de lord Ellesmere.
2. M. Longhena (dans sa traduction italienne de la Vie de Raphaël, par Quatremère de Quincv) cile encore, parmi les dessins qui ont préparé la Sainte Famille de Lorette, une étude à la pointe d’argent appartenant à la comtesse Costanza Monti, à Pesaro. Au verso de ce dessin Raphaël a écrit de sa main une nomenclature des prophètes; ce qui prouverait qu'il songeait en mémo temps à la Vierge de Lorette et aux fresques de l’église de la Pace. — H. Reveley. dans les Notices illustratives, parle aussi d’un
cet enfant, si vrai par l’expression de la vie, le Verbe se révèle par un caractère particulier de force et de poésie. Que de délicatesses dans les ombres dorées qui parent ce corps en voie de développement! Comme le soleil, comme la belle lumière italienne, le caressent avec amour! Et l’admirable valeur que prennent les chairs à côté du linge blanc sur lequel elles reposent! La puissance de cette figure égale sa beauté. C’est cette beauté qui a gagné le genre humain et qui a fait à elle seule, en un jour, ce que n’avaient pu faire quarante siècles de luttes et d’efforts. « Aimable Enfant ! » s’écrie Bossuet, dans un mouvement d’enthousiasme auquel on cède facilement aussi à la vue de la Sainte Famille de Lorette, « heureux ceux qui vous ont vu hors de vos langes développer vos bras, étendre vos petites mains, caresser votre sainte Mère et le saint vieillard qui vous avait adopté, ou ti qui plutôt vous vous étiez donné pour fils; faire, soutenu de lui, vos premiers pas; dénouer votre langue et bégayer les louanges de Dieu votre Père' ! »
Heureuse en effet paraît la Vierge en présence de l’enfant Jésus. La tête de Marie, penchée à gauche, est vue de trois quarts. Le front élevé, clair, bien chrétien, domine avec autorité le reste de la face. Les yeux s abaissent avec recueillement sur le Sauveur. Le regard, sans être éteint, est comme voilé par les paupières.
dessin à la sanguine pour la Vierge de Lorette. Ce dessin était en la possession du général Morrison.
\ . Rossuet, Deuxième élévation sur la vie cachée de Jésus.
Le feu de l’amour divin brûle à l’intérieur et ne se montre au dehors que par de douces clartés. Le nez, élégant et fin, projette sur la lèvre inférieure une ombre harmonieuse. La bouche est moyenne, bien accentuée, pleine de tendresse, empreinte du même sentiment que les yeux. Elle voudrait sourire, mais elle est vouée aux larmes. La forme du visage a quelque chose de plus ferme que dans les vierges florentines. Raphaël s’inspire désormais d’une nature plus forte ; il a sans cesse sous les yeux les femmes aux allures sculpturales du Transtevere et de la campagne de Rome ; il leur emprunte ce qu’elles ont de grand, de noble et de majestueux ; il élimine ce qu’elles ont d’immobile, de lourd et d’un peu massif. En 1512, les cheveux de la Vierge sont aussi de couleur plus chaude qu’ils n’étaient en 1507 ou en 1508; ils ont plus de force, plus d’abondance, et en même temps plus d’austérité dans leur arrangement. Raphaël, à mesure qu’il avance, simplifie chaque jour davantage. Plus de nattes, plus de vaines recherches. La chevelure forme deux bandeaux qui suffisent amplement à encadrer les tempes et les joues; puis, ramenée par derrière, elle s’échappe de la nuque pour se répandre jusque sur le cou. Le voile lui-même tombe directement sur les épaules, sans nulle préoccupation de l’effet pittoresque. Tout cela est classique, mais sans l’ombre de pédantisme et sans réminiscence d’un autre art. Cette tète qui s’incline avec émotion est charmante. Elle voit Jésus, et sa pensée monte au ciel. Ce n’est là pourtant qu’une
femme, peut-être même un portrait. Mais quelle transfiguration , et comme Raphaël sait nous faire comprendre, dans la femme, un amour divin ! Le cou est souple, bien modelé, élégamment attaché : les plis en sont accusés avec une vérité qui fait reconnaître la nature et avec une délicatesse qui la fait aimer. Les bras et les mains sont animés d’un mouvement, on pourrait presque dire d’une expression qui donne à cette figure un accent particulier qu’aucune autre ne possède. Le bras droit se tend et se lève, formant avec l’avant-bras une ligne presque droite ; tandis que le bras gauche, ramené le long du corps, fait avec son avant-bras un angle à la hauteur du coude. Dès lors la main droite demeure suspendue au-dessus de la tête de Jésus, répondant à la main gauche de l’Enfant qui se porte en arrière ; et la main gauche, s’arrêtant à la hauteur de la poitrine, touche presque la main droite du Bambino également tendue vers la Vierge. Ces bras et ces mains de la mère et de l’enfant, qui se cherchent et se correspondent dans un geste varié, mais avec la même intention, appartiennent à l’art le plus achevé, relèvent du sentiment le plus exquis. Avec quelle précaution, avec quel respect la Vierge tient le voile sur lequel se détache le corps de l’Enfant ! Et de la part de Jésus, quel empressement à rejeter l’obstacle qui lui cache la vue de la Vierge, et quel élan de tendresse pour se porter vers sa Mère! L’ajustement enfin n’a rien qui ramène directement celte figure de Vierge à la réalité contemporaine. On ne s’habillait point ainsi
au temps de Raphaël, peut-être même jamais ne s’est-on vêtu de la sorte. Mais ce vêtement, qui participe à la fois de la robe des modernes et de la tunique des anciens, sied admirablement k la Mère de Jésus. Aucun ornement, aucune parure, ne rehaussent cette robe à manches longues, dont les plis sont distribués d’une façon spéciale par l’action de deux cordons noirs qui passent sur les épaules et viennent s’attacher k un bouton fixé sur le milieu de la poitrine. Le rouge vire au rose dans les parties claires et au pourpre dans les ombres, formant une riche opposition avec le manteau bleu, qui. jeté sur le bras gauche, tombe en une ample draperie jusque sur le lit et donne plus de solidité k la tonalité de cette partie du tableau. Rien de tourmenté dans les plis, et la couleur est sobre autant que le dessin est simple. On songe aux Sibylles de l’église de la Pace : on reconnaît la môme manière d’interpréter la nature et l’antiquité, et l’on n’a pas besoin de la nomenclature écrite de la main même de Raphaël au verso du dessin de la comtesse Costanza Monti 1 pour affirmer que la Sainte Famille de Lorette est contemporaine des fresques de Sainte-Marie-de-la Paix. Dans cette Vierge, les dimensions s’élèvent en même temps que l’idée. La Mère du Verbe, ainsi comprise, dépasse, même dans l’ordre physique, les limites ordinaires de notre nature; elle prend de la grandeur, sans rien perdre de sa grâce ; son âme est
l. V. p. 313, noie 3.
heureuse d’un bonheur calme, qui n’éclate au dehors que par la sérénité.
Quant à S1 Joseph, il est vêtu d’une robe jaune, et paraît à droite , derrière Marie. II est toujours, à l’égard de Jésus, comme l’ombre de Dieu le Père. Dieu a versé dans son cœur l’amour même dont il aime son Fils unique. Raphaël , nous l’avons dit, est de tous les peintres celui qui a trouvé les plus vives lumières pour percer l’obscurité qui enveloppe cette mystérieuse figure. Gomment rêver de plus belles images de cet homme qui a partagé avec la Vierge l’honneur d’être tous les jours avec Jésus? On le voit ici, tenant des deux mains son bâton, et la tête appuyée sur ses mains. Il ne semble pas vieux; la force en lui a triomphé des ans. Ses cheveux et sa barbe sont presque noirs. Ses traits, vus de trois quarts à gauche, expriment le recueillement et la soumission. La perfection chrétienne consiste à se soumettre, et Joseph est le type absolu de la soumission. « Il était le ministre et le compagnon de Jésus dans sa vie cachée. Il voyait le Verbe et il se taisait; il se contentait de Dieu seul, sans partager sa gloire avec les hommes1.» L’époux de la Vierge a, dans la Sainte Famille de Lorette, une double raison d’être. Au point de vue pittoresque, il soutient la ligne du groupe principal, et pondère à droite, avec autant de mesure que de discrétion, le mouvement du bras de Marie qui tend à en-